DES PHASES BU PROGRÈS
FabstractioD et la généralisation. Ces combinaisons produisent un ordre d'idées plus élevées, qui sont les notions de rapports. Ces idées elles-mêmes., par un nouveau travail intellectuel , s'élèvent encore d'un degré , et constituent ce que nous appelons les idées de la raison , les principes. C'est-à-dire que l'humanité qui , pendant son enfance, semble presque entièrement passive , se dégage progressivement du monde extérieur par un travail personnel , qui manifeste l'activité propre de l'intelligence; elle va de la passivité à la liberté , de l'objectivité à la subjectivité.
Mais ce progrès plus ou moins rapide , quoique incessant , a deux moments très distincts : l'un , où il s'accomplit instinctivement, par la force native de l'esprit humain, qui, acquérant sans cesse des connaissances nouvelles, se développe par l'exercice permanent de sa puissance, tant que les circonstances extérieures fournissent des aliments à cette activité d'analyse et de transformation; l'autre, où arrivé à un développement plus considérable , il prend conscience de lui-même , et substitue résolument sa liberté et sa personnalité à l'apparente fatalité des choses. C'est le moment où nous semblons près d'arriver. Nous commençons à comprendre que les principes de la raison, longtemps rapportés à une autorité supérieure , sont en nous et sont notre œuvre. Nous nous imposons à notre tour à la nature , dont nous nous croyions les échos ou les disciples. C'est ce qui explique les transformations que subissent en ce moment les sciences naturelles, la
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poé$ie, la politique, toutes les manifestations de Tesprit. La philosophie seule semble rester en arrière, entravée par le fétichisme des formules, que sans doute elle èlai^it chaque jour involontairement, mais qui demeurent trop étroites pour contenir tout le développement de la pensée moderne.
Par conséquent, pour nous borner au sujet qui nous occupe , Tinspiralion de la poésie primitive elle-même, tout en paraissant soumise aux faits et enfermée dans la description des choses et des événements, est en réalité personnelle, et exprime les impressions propres du poêle. Mais on conçoit que ces impressions élémentaires et par là communes à tous, aient paru , à cause de ce caractère et par la manière dont elles sont exprimées, être en dehors de Thomme. On peut donc dire^ en s'en tenant à l'apparence, que cette poésie est i^ntanée et impersonnelle; et c'est en effet ce que signifie cette croyance de toute l'antiquité , faisant du poète l'écho d'une voix étrangère, qui lui dicte ses chants*
La poésie moderne est dans des conditions complètement différentes. Elle est uniquement et profondément personnelle, en ce sens que le poète sait très clairement que les sentiments, plus ou moins généraux, qu'il exprime, sont ses propres sentiments, et qu'il parle en son propre nom. Les impressions qu'il décrit sont trop loin des impressions élémentaires, qui nous servent à désigner les objets , pour pouvoir se confondre avec elles. Il ne voit plus seulement dans
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les forêts de la verdure et de l'ombre ; il y voit de ténébreuses retraites , de mystérieux ombrages , dont le silence le frappe d'une religieuse terreur ; le^ bruissement des feuilles qui se détachent et tombent lentement le font songer aux jours qui, eux aussi, tombent un à un , comme les feuilles , à la vie qui s'écoule , à la vieillesse qui s'avance pas à pas pour dépouiller l'homme de ses illusions et de ses joies^ comme l'hiver chaque année dépouille les arbres de leur verdure* Il songe tristement à la jeunesse qui s'éloigne ; il voit courir et disparaître dans la profondeur des boîs miHe riants fantômes, qui sont les souvenirs et les rêves de son enfance. S'il décrit une tempête , il nous fera en^ tendre le sifflement lugubre du vent dans les branches ; il nous montrera les arbres échevelés se tordant comme - des géants sous les étreintes et les coups répétés de l'ouragan; il distinguera mille voix plaintives qui se lamentent au milieu de cette lutte terrible. Ce ne sont plus des arbres courbés par l'orage ; ce sont des êtres mystérieux , de formes indécises ou effrayantes , auxquels Timagination du poète prête sa vie et ses propres sentiments. Ce spectacle lui rappelle les luttes des passions humaines; il voit sa propre histoire dans les scènes de la nature , et au milieu de ces descriptions fantastiques , le lecteur exact et froid a souvent peine à retrouver la nature elle-même. Pour le comprendre , il faut pouvoir s'associer aux émotions du poète , ne voir, comme lui , dans les spectacles du monde extérieur, que des images plus ou moins complètes de la
vie intérieure, et aux impressions élémentaires, ajouter et substituer des émotions plus profondes.
La mer aussi n'est plus seulement le noir océan ou le flot retentissant d'Homère, c'est l'image de l'infini, c'est le miroir de l'àme avec ses aspirations à l'immensité ; l'agitation des eaux nous fait songer à la vie tantôt bercée par des rêves heureux et de douces espérances , tantôt bouleversée par la douleur et le déchaînement des passions. Ainsi chaque trait de la nature nous ramène à nos souvenirs personnels , et l'univers revêt successivement les aspects les plus divers. Le poète mélancolique ne rencontre partout que des scènes lugubres, et son génie transforme à son image tous les spectacles. Le poète religieux sent partout la présence de Dieu, et le moindre brin d'herbe lui rappelle la puissance infinie du Créateur. Les rapports les plus subtils pour les uns deviennent pour les autres des réalités présentes et la source de profondes émotions. Chacun dans le monde extérieur ne voit que lui-même et se peint dans les objets; les descriptions ne sont plus autre chose que de la psychologie , et de la psychologie individuelle. La nature n'en est que roccasion ou le prétexte (<). Parfois même elle semble presque complètement absente, et le poète n'en retrace que
H) Cette prédomiDail^cé de la psychologie se rtianSfeste par un détail fréquent dans la poésie. Tandis que les anciens n'ui^ent aborder aucune observation psychologique sans l'envelopper de comparaisons purement physiques, destinées à la rendre intelligible aux esprits matérialistes, auxquels ils s'adressent, la poésie moderne explique souvent les