‹ Le progrès intellectual dans l'humanitéChapitre 92 sur 159 · DE LA PEINTURE DES SENTIMENTS · texte numérisé non relu

DE LA PEINTURE DES SENTIMENTS

quelques traits indécis , qui sont comme le thème de ses développements psychologiques et le point de départ de ses inspirations.

La peinture des sentiments et des passions n'a pas moins changé que les descriptions de la nature. La poésie antique ne s'attache qu'aux sentiments et aux passions les plus générales et les plus instinctives de l'humanité , les seules connues aux hommes des premiers âges, la colère, la haine, TorgueiU l'amitié , l'amour, les affections de famille; et même elle ne les peint que d'une manière incomplète, par leurs effets et par leurs actes. La poésie moderne les poursuit jusqu'au fond de l'âme humaine, et les peint dans leurs nuances les plus délicates, dans leurs plus intimes profondeurs. C'est ce qui en rend l'expression inintelligible pour la foule, qui vit encore dans le monde des sens, qui voit tout avec les yeux , entend tout avec les oreilles , ne connaît que les faits et ne peut pénétrer au delà des impressions élémentaires çu milieu desquelles elle est plongée. Son intelligence, trop peu développée, ne peut dépasser cette limite.

Le sentiment religieux , commun à l'antiquité et aux temps modernes, n'est plus simplement, comme nous le trouvons chez les anciens, cette terreur naïve de

spectacles de la nature extérieure par des comparaisons tirées de Tob-^ servation psychologique. Tout le monde connaît cette belle page où Chateaubriand compare une colonne qui seule se dresse au milieu des ruines à une grande pensée qui s'élève dans une âme dévastée par les passions.

rhomme en face d'un être plus puissant que lui , c'est le sentiment de l'infini avec ce qu'il a de plus élevé, de plus mystérieux , de plus profond. Tantôt c'est le mysticisme exalté; l'àme se plonge dans des extases qui touchent à la folie et se perd dans des rêveries sans (in; tantôt, c'est le panthéisme qui identifie le monde et Dieu , et mêle l'univers à sa cause divine , unissant l'homme à Dieu et la nature à l'homme , en une poésie souvent touchante ou sublime. Tantôt c'est le cri de l'âme opprimée , invoquant un Dieu vengeur contre le crime insolent , qui brave à la fois les lois de la terre et du ciel et écrase sous ses pieds les droits les plus sacrés de l'humanité; tantôt, enfin, la tranquille confiance du chrétien , célébrant la Providence souveraine , à qui il abandonne avec sécurité la conduite du monde , sans lui demander compte , par une usurpation criminelle, de ses impénétrables décrets. Sans doute cette poésie ne ressemble guère à celle d'Homère. Dira-t-on cependant flue cette forme du sentiment religieux , pour être moins élémentaire , soit inférieure , même en netteté , à l'obscur fatalisme des Grecs , ei que notre émotion soit moins profonde en fiaice de ce dieu nouveau que celle d'Homère en face de ces grossières divinités, dont il nous a laissé de si vagues images? Cette poésie peut être inintelligible à ceux qui conçoivent Dieu autrement, ou qui le nient; elle peut paraître incomplète à ceux qui croient s'en faire une plus grande idée, mais personne de bonne foi ne refusera de reconnaître là une émotion

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poétique réelle et plus élevée que celle des anciens. L'amitié aussi a changé. Nous aimons, non plus par instinct, par habitude, mais par choix. Notre ami n'est plus le compagnon d'armes, le camarade de chasse ou de table, comme autrefois. Nous choisissons pour ami rbomme bon et intelligent, celui en qui la vertu et rintelligence ne font qu'un; qui comprend et s'est assimilé toutes les grandes et nobles idées; en qui elles ont pris racine et dont on ne pourrait les arracher qu'en lui arrachant le cœur. Voilà l'homme que nous cherchons, car, pour nous, l'amitié est un commerce, non de plaisir j mais de vertu, un échange d'idées, plus que de services; le premier devoir d'un ami est de diriger, de soutenir, d'exciter son ami, de le grandir pour l'aimer davantage. Nous sentons que les amis ont charge d'àme, et qu'il ne s'agit plus seulement pour chacun.de développer sa propre intelligence; ce perfectionnement solitaire relient toujours quelque chose d'égoïste. Voilà pourquoi les affections ajoutent à la vertu même une vertu nouvelle et lui communiqueni ce caractère de grandeur qui n'appartient qu'à l'amour. Par là se fondent ces attachements à qui ne suffit pas la vie d'ici-bas et qui semblent prétendre à l'éternité. C'est là pour nous la vraie amitié, la seule qui mérite ce nom. Il faut que chaque pas que l'un fait en avant, l'autre aussi le fasse; que ces deux âmes s'élèvent ensemble du même mouvement, afin que, après avoir ainsi, appuyées l'une sur l'autre, traversé celte vie, elles arrivent ensemble ou se retrouvent dans une autre

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existence. L'amitié d'Achille et de Patrocle est plus facile à comprendre et à pratiquer. Vaut-elle mieux cependant?

L'amour non plus n'est resté ce simple et aveugle instinct qui attire l'un vers l'autre l'homme et la femme. C'est une passion ou plutôt ce sont mille passions nouvelles et distinctes qui se compliquent de mille nuances, de mille sentiments en apparence étrangers, ignorés des anciens ou par eux confondus en un pêle-mêle obscur. Et ces mille passions, dont l'harmonie progressive constitue une passion unique, se modifient à chaque instant de la vie. L'homme aujourd'hui a appris à explorer son âme, à en reconnaître et à en suivre tous les mouvements. Rien ne se produit en lui qu'il ne le sache. 11 voit naître et grandir tous ses sentiments; chaque moment de l'existence de chacun d'eux constitue en quelque sorte un sentiment nouveau qui progresse avec l'âme tout entière, et chacun de ces moments diffère du même moment dans chacun des hommes. Le poète, qui a reconnu en lui et qui dépeint toutes ces nuances, en est-il moins,ému et moins poète, parce que le lecteur, moins sensible, ne peut toujours reconnaître des émotions qu'il n'a pas éprouvées? Faut-il s'en prendre à notre poésie de ce qu'elle tombe souvent aux mains d'hommes qui adorent je ne sais quel Jupiter moderne, et ne conçoivent l'amitié et l'araour que comme des instincts et des appétits?

Ainsi chaque sentiment se multiplie pour ainsi dire lui-même et se diversifie par une série d'ana-

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lyses et de nuances inconnues à Tantiquité, que nos poètes chantent , parce qu'ils les trouvent dans leur âme.

De mên)e que les idées de rapports et de principes se constituent dans Tintelligence par une série de comparaisons dont elle combine et amalgame en quelque sorte tous les éléments divers en des unités générales et distinctes, de même aussi les passions se combinent en des unités supérieures, nouvelles et complexes, impossibles à classer, à désigner d'un nom simple, qui constituent dans Tâme des prédispositions diverses, héréditaires et acquises, suivant que les impressions et les passions particulières se sont combinées à des doses différentes. L'amour de l'un sera plus égoïste, celui de l'autre plus dévoué. C'est ce qui distingue les caractères, lesquels ne sont que l'ensemble unique de ces groupes de combinaisons partielles, en quelque sorte vivant d'une vie latente dans l'âme elle-même et pouvant à la rigueur ne jamais se manifester, si l'occasion manque ou si quelque idée morale, en venant s'ajouter, les transforme encore ou leur impose silence. Ainsi peut— il se faire qu'un homme violent de nature et d'habitude s'impose la pratique des plus douces vertus, qu'un lâche se contraigne à braver la mort, un paresseux à subir les pins rudes fatigues. Ce dédoublement du caractère imposé par la force morale, ce triomphe plus ou moins permanent de la conscience soutenue par la foi à une idée, l'antiquité n'en a nul soupçon ; ce progrès n'était pas encore fait dans les sentiments.

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non plas que dans les idées; et c'est pour cela qu*elte n'a peint les caractères que par les actes.

Aussi est-ce surtout par les peintures de caractères qu'éclate le plus vivement la différence de la poésie antique et de la poésie moderne. Dans Homère, c'est uniquement par l'intention que nous supposons aux actes qu'il raconte que nous pouvons juger des hommes. Aussi tous les traits sont-ils nécessairement successifs; la simultanéité, par conséquent la lutte est impossible. Chaque personnage fait tour à tour acte de guerrier, d'ami, de fils, tantôt féroce, tantôt cupide. Le lecteur moderne, en réunissant dans son souvenir les impressions successives de ces différentes scènes, combine ces éléments en une unité factice, inconnue à Homère, par un travail analogue à celui que le progrès a fait subir à nos propres idées et à nos propres sentiments. Nous en composons un caractère unique dont le.s parties se relient plus ou moins facilement. Mais c'est une conclusion que nous tirons nous-mêmes; ces combinaisons n'existent pas dans le poète ; on sent qu'il n'a pas regardé l'àme elle-même et n'a vu que la succession des actes. Dans notre poésie moderne, l'âme s'exprime directement. C'est pour cela que l'ode a remplacé l'épopée et que, dans la tragédie même, la parole tient la place de l'action. Ce prétendu défaut, tant reproché à nos tragiques, est une nécessité de notre progrès intellectuel. Les sentiments et les passions, toutes successives qu'elles paraissent par leurs actes, n'ont plus réellement leur tour et leur heure dans la vie. Elles vivent toutes

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ensemble et à la fois dans le même homme, dans Tunité même de l'âme, et s'expriment par toutes ses paroles. L'action n'est plus un langage assez souple pour une pensée aussi multiple. L'Andromaque de Racine, à la fois femme, épouse, mère et chrétienne, sans jamais cesser d'êlre tout cela en même temps, ne ressemble plus à l'Àndromaque d'Homère, tantôt épouse, tantôt mère. L'homme moderne est toujours tout entier à chaque moment de son existence ; sauf les circonstances exceptionnelles, toutes les influences morales agissent à la fois, et de ce concours naissent des êtres complexes et multiples, constitués par harmonie en une unité supérieure que notre habitude de la poésie antique peut nous rendre obscure, comme un orchestré moderne peut paraître obscur à qui voit l'harmonie idéale dans l'unité d'instrument et dans la succession de sons isolés, mais qui n'en représente pas moins réellement l'homme moderne, tel que l'a fait le progrès. Mithridate, dans toutes ses paroles, ne cesse pas un instant d'être le despote sanguinaire et menteur qui trompera Monime, et ordonnera la mort de sa maîtresse et de ses deux fils. Et Hermione ? et Roxane ? et Phèdre ? Il faudrait pouvoir analyser dans le détail chacune de ces figures pour montrer combien sous la passion dominante on peut retrouver d'autres traits de caractère. Et encore les personnages de Racine n'ont-ils pas la complexité vivante de ceux de Shakspeare et de Molière; ils vivent d'une vie moins large, moins complète en quelque sorte. Mais cependant qu'on examine de près chacune

de ces passions qui, à première vue, semble constituer leur unique existence, et Ton se convaincra que, dans la conception du poète, cette passion n'est pas Tàme tout entière, et que les différences qu'on y peut remarquer tiennent à une conception plus particulière et plus individuelle qu'on ne le croit généralement, du personnage qu'anime cette passion. Chacun a son fond qui lui est propre, et dont les caractères spéciaux intluent d'une manière discernable sur la manifestation du trait principal. Ce sont des unités harmoniques, dont la concentration abuse la critique superficielle, j>arce qu'elle n'y trouve pas cette diversité matérielle des actes dont la succession seule constitue pour nous, grâce à l'opération de la mémoire, Tunilé des caractères de l'épopée antique. Ceux-ci nous paraissent plus variés, parce qu'ils font plus de choses, plus vivants, parce qu'ils semblent agir davantage. Nous avons vu à quoi tient cette illusion. L'homme moderne vil d'une vie en réalité plus complète à chaque moment de son existence. Tandis que l'enfant, le sauvage, l'homme des premiers âges peut à chaque instant devenir la proie d'une passion unique, qui s'empare de lui, qui l'absorbe tout entier et le transforme en elle-même, l'homme des temps modernes, plus indépendant de ses sensations et de ses sentiments, plus puissant par l'intelligence, plus divers et plus complet, garde dans ses entraînements mêmes une force singulière de réaction contre les plus violentes passions, les modifie de mille manières par des combinaisons inattendues avec les

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