AU COLLÈGE DE FRANCE
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On vient de me lire le discours d'ouverture de M. Bernard, professeur de physiologie au Collège de France: puisque chacun prétend faire de la philosophie profonde avec des idées superficielles, et se figure que, pour être philosophe, il suffit d'en avoir l'intention, et d'être secondé par l'essor d'une imagination brillante, nous relèverons ,dans les additions à la nouvelle doctrine philosophique, le gâchis misérable d'idées de l'éminent expérimentateur. C'est une honte, que, sur une des premières chaires du monde civilisé, on ose débiter, du ton des oracles, cet amas aventureux de balourdises, et que l'on se propose de renouveler sur une large échelle les spectacles sanglants du cirque, quand des bouches éloquentes, ont depuis peu flétri, dans leur luxe scandaleux, ces abusives barbaries. Que M. Bernard nous nomme un agent de curation d'une efficacité incontestable, qui, depuis dixsept ans, soit sorti de ses expérimentations du Collège de France; qu'il articule un remède précieux que ses collègues de Russie et d'Allemagne, qu'il dit l'avoir précédé dans la carrière, et être munis de toutes sortes d'instrument de vivisection et d'expédients physico-chimiques ,
aient livré au monde ! Après tant d'immolations douloureuses d'êtres sensibles, les physiologistes cherchent encore quelle est la cause de ce bruit rythmique connu sous le nom de battement de cœur t M. Beclard , à l'Académie de médecine : « Pendant que les oreillettes et les ventricules se contractent, le cœur est projeté contre la cage thoracique , c'est ce qu'on appelle le choc précordial ; celui-ci a lieu au moment de la systole ventriculaire : voilà encore un point sur lequel tout le monde s'accorde; il suffit d'introduire la main entre le cœur et la paroi pectorale d'un cheval pour constater le fait. Quant à l'homme, il y a des cas où l'on a pu faire cette constatation par le toucher. Lorsqu'on examine sur un cadavre la position du cœur, on constate que la pointe de cet organe correspond à la partie moyenne de la cinquième côte , tandis que chez le vivant, elle se trouve battre entre la cinquième et la sixième. Le cœur s'allongerait donc au moment du choc précordial; or, la systole doit raccourcir les ventricules dans tout leur diamètre : Pourquoi le cœur descend-il? parce qu'il est constitué par des parois élastiques; la même élasticité se retrouve essentiellement dans les gros vaisseaux qai partent de sa base, le cœur n'est libre que du côté de sa pointe, il descend là où il peut descendre. » (Gazette médicale de Paris, du 7 mai 1864.)
Ainsi le cœur, par la contraction de ses ventricules , descend, parce que, dit-on , il est élastique de même que les gros vaisseaux qui s'attachent à sa base; qu'il n'est libre qu'à sa pointe et qu'il ne descend que là où il peut descendre : nous ne dirons rien de ces dernières expressions qui sont plus qu'extraordinaires; mais c'est la ré-
ponse d'un sphinx que l'on vient d'entendre ; et nous soupçonnons que l'honorable physiologiste serait passablement embarrassé d'en donner une explication claire; voici cependant quelque chose d'un peu plus intelligible. Lorsque le cœur est vivement excité, dans les grandes émotions par exemple, il bondit avec force, vient frapper rudement la cage thoracique, et descend plus bas que l'intervalle de la cinquième et de la sixième côte; mais à mesure que sa violence se modère, il frappe moins la boîte thoracique, descend moins bas, et lorsqu'il est redevenu tranquille, il ne frappe plus dans l'homme la partie antérieure de la poitrine, et il est très -probable qu'il ne descend pas alors au delà du rebord inférieur de la cinquième côte; car lorsqu'on le sent dans l'intervalle de cette côte et de celle qui la suit, c'est que le cœur est stimulé; dans l'état naturel, la pointe du cœur n'est perceptible nulle part, et le toucher le plus délicat ne sent pas davantage le prétendu choc du cœur contre l'enceinte thoracique. Si la main introduite entre la paroi de celte enceinte et le cœur s'est sentie pressée par ce dernier, cela ne prouve nullement que le cœur se soulève jusqu'à frapper la paroi pectorale; en outre l'excitation de l'organe par un attouchement et une plaie, le fait naturellement rejaillir plus fort qu'à l'état tranquille. D'où vient donc ce double rebondissement du cœur, l'un d'arrière en avant vers la paroi précordiale, et l'autre de haut en bas qui opère une descente? Le cœur, par son poids, avons-nous dit dans le cours de ce livre, appuie sur la surface postérieure du péricarde, où il s'applatit à l'état de relâchement, dès que ses ventricules se con-
tractent, il s'arrondit, se durcit contre la paroi qui le soutient, lui imprime un choc proportionné à la force de ses mouvements, et se relève en bondissant vers la paroi thoracique par l'effet de son élasticité et de celle du péricarde; les gros vaisseaux artériels qui s'attachent à sa base, se dilatant en même temps, leurs fibres circulaires en s'allongeant tendent à raccourcir leur largeur, à imprimer au cœur un effort de recul, de concert avec le torrent sanguin qui l'entraîne dans le même sens; le cœur, par ces deux forces, étant! poussé contre la paroi correspondante du péricarde, où il se trouve arrêté soudain , rebondit dans une direction opposée, ou de haut en bas, par l'effet de son élasticité encore combinée avec celle du péricarde; ce double choc retentissant dans l'enveloppe thoracique par les moyens que nous avons indiqués, produit ce bruit sensible et périodique que l'on nomme ballement du cœur. La vivacité avec laquelle le cœur frappe le péricarde est analogue à celle de l'aile de l'oiseau qui frappe l'air atmosphérique pour s'élever par bonds; c'est de cette vivacité que naît la réaction élastique qui projette le cœur en avant et en bas,: une pierre plate, lancée obliquement et vivement sur la surface d'une masse d'eau, ne s'y enfonce point, mais rejaillit. M. Bernard ferait beaucoup mieux d'étudier lui-même la philosophie , d'apprendre à ses novices auditeurs à analyser les faits et à les interpréter légitimement, qu'à dresser leurs mains à manier si souvent, à pure perte, le couteau violent des sacrificateurs.
Bar-lc-Duc — Imprimerie Contant-Laguerrc et Cie,