‹ Le progrès; ou, Des destinées de l'humanité sur la terreChapitre 20 sur 21 · UNE LETTRE INCROYABLE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE INCROYABLE

Il nous a été. adressé, au début de cette année, une lettre dans laquelle un membre d'une Université, tout en exprimant l'intérêt que lui avait inspiré la lecture des deux premières parties du livre du Progrès, nous fait entendre cependant qu'il regrette, que, hostile au savoir, nous ayons pris la défense de la thèse hétérodoxe : « De l'incompatibilité de la science avec la religion ; » l'honorable professeur n'hésite donc pas à déclarer : « Qu'il ne partage point notre avis sur ce point important, qu'il pense, lui , que la science est compatible avec la religion, qu'elle peut même, en quelques cas, lui rendre service; que l'on a abusé de tout; que, malgré cela, il a parcouru nos discussions avec empressement et curiosité, parce qu'il aime à connaître le pour et le contre, et qu'il respecte toutes les opinions, surtout quand elles sont marquées au sceau de la sincérité, comme les nôtres. » A la lecture d'un tel résumé, les bras nous sont tombés de stupeur, nous avons cru rêver en plein jour : pouvait-il en être autrement, quand d'un bout à l'autre de notre ouvrage, nous corn-

battons avec énergie, à outrance, le paradoxe insensé qui prétend que la science est incompatible avec la religion; quand partout nous démontrons, que là où on a cru voir, dans un point scientifique, quelque chose d'opposé à la pensée religieuse, c'est l'erroné, prenant la place du vrai, qui renfermait cette antipathie? Quand , dans la lettre au chef de l'Etat, nous disons textuellement : « Que la nouvelle doctrine philosophique , assise sur les débris des erreurs qu'elle a frappées dans les sciences, promulguera avec ascendant sa législation rénovatrice , la réconciliation entière de là science divine et des sciences humaines, la complète alliance de toutes les connaissances de l'homme? » Quand, à la fin de cette partie, nous concluons : « Que toutes les sciences qui avaient été convoquées en témoignage contre la religion, étant interrogées avec scrupule, Pont entourée d'unanimes suffrages, et lui ont à l'envi ceint le front d'immortelles couronnes? » Si ce digne savant a pris le contre-pied des maximes que nous professons, que nous défendons partout solennellement, quelle idée peut-il se former de nos démonstrations? Nous ne sommes plus au temps où, en philosophie, et dans les sciences, tout était arbitraire, fantastique, comparable aux vaporeuses créations du roman; où l'on affirmait, où l'on niait au hasard, par caprice : aujourd'hui la philosophie est irrévocablement constituée sur des fondements éternels; il n'est pas un de ces principes, pas une de ces idées qui ne soient appuyés sur une masse de faits décisifs que Ton ne saurait plus soulever et jeter dans les airs; il n'est plus de dogme scientifique admissible qui pe soit sanctionné par des faits complets, raisonnes selon

toutes les lois de la législation des sciences (1), et excluant toute chance d'erreur; il n'est donc plus permis rationnellement de nier un théorème concernant une science, ou de mettre privativement en avant une pensée scientifique, sans faire connaître sur quoi on fonde la répudiation de tel ou tel principe, de tel ou tel théorème; sans articuler en quoi pèchent leurs démonstrations, ce qui précisément les rend défectueuses, quel est l'essentiel élément de puissance qui leur manque; ou sans exposer d'après quel fait indubitable, suffisant et sévèrement apprécié, on préfère telle ou telle idée. Il ne doit plus y avoir que l'homme inculte et étranger à toute philoso-

(1) La législation des sciences apprend à raisonner les faits : 1° sous le rapport de leur certitude, pour s'assurer, soit par le témoignage de ses facultés personnelles, soit par le témoignage d'autrui, de leur certitude, non-seulement dans leur substance, mais dans chacun de leurs détails nécessaires ou utiles; 2° sous le rapport de leurs appréciations de qualité ou de valeur, de signification, en les analysant et en comparant entre eux leurs éléments, pour en saisir les rapports; en les comparant aux faits analogues, en les comparant aux faits afférents ou corrélatifs au même sujet, etc.; o° sms le rapport important de leurs appréciations de cause, etc.; 4° < lie apprend à raisonner les faits sous le rapport de leur généralisation, qui est législatrice, en les transformant en principes, ou coordonatrice, les rattachant à des idées générales pour leur classification; S» sous le rapport de leur application ou des conséquences à tirer des faits généraux ou principes; conséquences qui sont déductives lorsqu'on applique les principes à des cas pour lesquels ils ont été constatés, et qui sont inductives, conjecturales, propres aux découvertes, lorsqu'on les applique pour des ordres d'êtres, de choses, ou pour des cas où ils n'ont point encore été vérifiés ; 60 sous le rapport de leur arrangement, dans la science coordonnée, ou de leur classification, pour qu'ils s'éclairent mieux, soient plus parfaitement compris et se retiennent plus facilement; 7° elle apprend

phie, qui Die ou affirme, à l'aventure, sans preuve acceptable, d'après les lubies grossières de son entendement, ses goûts bruts, et les plus impertinents rêves de son imagination.

De même que le pied léger de la fourmi, foulant sans cesse la molécule de poussière, finit par tracer un sentier battu, reconnaissable, que l'œil contemple avec surprise; ainsi nous espérons qu'à force de redire les mêmes idées et les mêmes principes irréfragablement établis, nous finirons par les inculquer dans les esprits les plus réfractaires, pour peu qu'ils soient capables de voir quelque chose exactement au grand jour.

enfin à raisonner les fails spéciaux relatifs à l'exercice de nos facultés, pour déterminer quels sont les moyens généraux et particuliers à chaque science, les plus propres, les plus féconds, et les plus sûrs pour faire des découvertes; ce sont les lois de l'observation et de l'expérimentation parfaites. Ceux qui ont regardé cette dernière méthode comme nouvelle, se sont grandement trompés; la géométrie, depuis Euclide, emploie dans ses constructions l'expérimentation positive, pour démontrer ses théorèmes; Archimède démontrait, par des expérimentations célèbres, les principes de la mécanique; la pratique de la médecine n'est qu'une expérimentation perpétuelle de ses lois thérapeutiques ; l'exercice de tous les arts n'est que l'expérimentation des leurs, etc. , cette méthode a seulement, de nos jours", reçu plus d'extension. La nouvelle philosophie, en parcourant sa belle et vaste earrière , ne suppose plus gratuitement, comme par le passé, n'impose plus magistralement ses lois, ou ne les établit plus par des spéculations illusoires et perfides, mais les appuie sur le témoignage réuni de nos deux ordres de facultés, s'exerçant dans leurs conditions les plus parfaites, ou sur des faits complets dûment comparés, appréciés, les traduisant sensiblement ou les démontrant dans chacune de leurs parties et sous tous leurs rapports.

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