Le Progrès par le christianisme. Conférences de Notre-Dame de Paris
s' es! pas contenté de créer le progrès "moral par ses divines réactions contre la concupiscence, cause de foute décadence; il a c aussi dans l'humanité tous les grands éléments du prog lai ; il en a élevé l'édifice sur
ces trois colonnes sac- a Liberté chré-
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tienne, l'Égalité chrétienne, la Fraternité chrétienne ; et pour soutenir l'ensemble et lui donner à la fois la grandeur, la force et la beauté, il a placé à la base l'Autorité. Jésus- Christ s'est constitué dans l'humanité l'autorité vivante, et en se mettant en elle, il l'a transfigurée en lui. Il a réalisé dans le monde chrétien quatre types humains de son autorité divine, qui ont transformé la vie sociale en transformant à tous les degrés les conditions du commandement et de l'obéissance, l'autorité paternelle, l'autorité sacerdotale, l'autorité royale, et comme complément de toutes les autres, l'autorité pontificale : l'autorité pontificale, c'est-à-dire la plus haute Paternité, le plus haut Sacerdoce, la plus haute Royauté ; en un mot, la plus haute personnification de l'Autorité sur la terre : autorité si grande depuis bientôt deux mille ans, et si grande encore aujourd'hui, que tout ce qui l'émeut a le privilège singulier d'émouvoir tout un monde, etqueses douleurs comme ses joies, ses revers comme ses triomphes, donnent à l'humanité entière ses tressaillements les plus profonds.
PAU r.A PAMILLï 5
Tel est. Messieurs, le résumé des Conférences de l'année dernière (t). Dieu m'avait-il fait signe et avait-il marqué l'heure pour proclamer ers principes éternellement conservateurs et progressifs? Peut-être!... Quoi qu'il en soit, ces vérités qui sont le point d'appui et le ressort du progrès des sociétés, je les ai dites avec une calme liberté que vous avez respecté;.;, parce que je la tenais de Dieu et de vous. Je veux, garder à la parole ce privil de liberté sainte, qui est son droit et qui fait partie de son empire et de sa dignité. La prédication chrétienne imite le génie de la navigation moderne. Sans s'inquiéter de quel iuffle le vent, elle pousse droit devant elle à travers la haute mec des erreurs et des passions humaines; et moi, sur ces y&g mobiles et perpétuellement changeantes, je poursuis ma course tranquille, sans autre crainte que de ne pas toucher assez vite le port et le rivage toujours cherchés, le port de votre salut et le rivage de la vérité!
.le me trompe, Messieurs; une autre crainte
dans l'ordri
me demeure, et je dois vous la dire, parce qu'elle me vient de vous. Je crains que, sous l'empire des préoccupations de ce temps, vous n'ayez la tentation de chercher dans ma parole ce qu'on se plaît à nommer des allusions. Je crois devoir vous déclarer que je dédaigne ces petits moyens. Quand la conscience m'inspire de proclamer une vérité utile ou nécessaire, je la dis, non par allusion, mais en ses termes propres et sans craindre personne. En vous faisant cette déclaration, j'ai droit d'être cru ; depuis huit ans que je porte ici la parole, je crois avoir donné la preuve de quelque sincérité; et vous m'êtes témoins que mon discours ne fut jamais un masque.
Après avoir montré en Jésus-Christ l'auteur du progrès social, l'ordre et la plénitude des choses nous appellent cette année à traiter un sujet que nous ne pourrions omettre sans laisser derrière nous une lacune regrettable. Il y a une institution qui est la base nécessaire et le naturel support de tout progrès social ; une institution de main de maître, parce qu'elle est l'œuvre de Dieu même ; une institution qu'il faut nommer fondamentale dans le sens
PA.H LA FAMTL1.8
le plus vrai do ce mol, parce qu'on n'y pourrait toucher sans ébranler de bas eu liant cet édifice dont nous avons admiré ladivine architecture : la sainte et immortelle institution de la famille !
Oui, Messieurs, au dessous de la société publique il y a la société domestique ; au dessous de la patrie il y a la famille. La première tient si radicalement à la seconde , que les progrès et les décadences de l'une sont indissolublement unis aux progrès et aux déoadencesde l'autre. Dans notre intempérance de luttes politiques, de théories sociales et d'utopies humanitaires, nous négligeons la famille : nous oublions que le progrès de la société n'est pas une construction de main d'homme, ni une œuvre de génie, mais un arbre vivant qui a ses racines là où. fut notre berceau, et qui puise sa sève à la source même d'où a jailli notre propre vie, au cœur de notre père et au cœur de notre mère. « La famille, dit un publi- « ciste célèbre de ce temps, est la seconde a âme de l'humanité : les législateurs l'ont « trop oublié : ils ne songent qu'aux individus « et aux nations; ils omettent la famille.
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8 LE PBOGBÈS DE L\ SOCIÉTÉ
« source unique des populations fortes et « pures, sanctuaire des traditions et des « mœurs où se retrempent toutes les vertus « sociales. »
Voilà pourquoi, Messieurs, j'entreprends de traiter directement de la famille dans ses rapports avec le progrès social. Ce sujet, qui se recommande de lui-même aux sympathies de tous, m'offre la bonne fortune, trop rare peutêtre dans les sujets qu'aborde cette chaire, de pouvoir frapper du même coup les intelligences et les cœurs. Ce premier discours sera la naturelle transition des dernières conférences à celles de cette année. Je me propose d'y montrer les rapports intimes qui lient la famille à la société , en établissant que la seconde a dans la première son principe, son modèle et sa force.
Ce qui montre tout d'abord l'influence de la famille sur la société., c'est que la première
produit la seconde. La société domestique est au sens le plus rigoureux la société principe; elle est tout ensemble la génération, la formation, la tradition de la vie sociale, et à ce triple titre, la mère ingénue et toujours féconde de la patrie elle-même.
Les historiens etles géographes recherchent avec une curiosité ardente les réservoirs mystérieux d'où s'échappent avec leurs affluents les fleuves qui réjouissent la terre. Il est d'un intérêt bien-autrement profond de rechercher de quelle source s'échappe ce fleuve des générations humaines qui porte dans son cours la prospérité des peuples, la civilisation des siècles, les magnificences de l'ordre et du progrès social. Quelle est la source de la vie sociale, et qui dira le secret de sa génération? Messieurs, il y a ici deux choses qui ne peuvent être un mystère pour personne : le lieu de cette source et le fait de son perpétuel et universel jaillissement. Le fleuve de la vie sociale sort du foyer domestique ; la famille est la source vive de la patrie; source toujours ouverte et jamais tarie, parce qu'elle se remplit perpétuellement elle-même par des canaux si
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bien creusée par la main de Dieu qu'ils sont mis par leur profondeur même hors deTatteinte de la main des hommes.
Or, Messieurs, veuillez le remarquer, les eaux que les fleuves roulent dans leur lit ne sont pas distinctes des eaux qui ont jailli de leurs sources. Je sais bien que ces ondes, si pures soient-elles à leur origine, peuvent s'altérer dans leur cours et se transforment en partie, quand elles vienneut se mêler à celles des grands fleuves ; mais, règle générale, l'eau des fleuves n'est pas plus pure que celle de leurs affluents, ni celle de leurs affluents plus pure que leur source. Ainsi la vie puisée dans la famille peut s'altérer et ne s'altère que trop dans ce torrent du siècle qui roule tant d'impuretés; mais dans son ensemble elle n'est jamais plus belle dans les sociétés qu'elle ne l'est dans les familles. Imaginez un instant la société, dans sa très-grande majorité, composée de familles perverties par l'intelligence, Corrompues par le cœur, chétivos par le sang : quels que soient la supériorité de vos lois, le génie de vos inventions et la sagesse de vos institutions, vous avez nécessairement une so-
ciété misérable, prête à la servitude, prompte à la dégradation. Vous multipliez la corruption par la corruption, les vices par les vices : ces êtres déjà pervers en sortant de la famille deviennent des scélérats en entrant dans la société; vous avez une société en décadence, vous avez une humanité barbare.
Au contraire, supposez dans l'humanité contemporaine toutes les familles pareilles à des sources vives, versant continuellement dans la société, avec les générations sorties d'elles, des doctrines sans erreurs, des mœurs sans dépravation et un sang pur de toute corruption : des parties saines ne constitueront pas une masse corrompue : le résultat général sera une humanité grande et forte par l'intelligence, grande et forte par le cœur, grande et forte par le sang, grande et forte par ces trois faces principales: intellectuellement, moralement, physiquement. Si vous supposez de plus qu'un lien commun rattache en un même faisceau social la multiplicité de ces familles, et que pour gouverner l'ensemble il se rencontre seulement des lois et des hommes d'une perfection vulgaire; je dis que, même en dehors
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des perfectionnements accomplis à la surface de l'humanité par le génie de la science, de la politique et de l'industrie, vous avez une société grandissante et progressive dans le meilleur sens de ce mot. Le fleuve de la vie sociale poursuit, sa marche tranquille en poussant devant lui les flots purs que lui versent ses affluenl s ; et s'il ramasse dans son cours quelques souillures qui le troublent et l'altèrent, il se renouvelle et se purifie sans cesse lui-même dans l'inaltérable pureté qui lui vient de sa source. Ainsi se peint dans une vive image, comme dans un miroir, une vérité élémentaire et trop oubliée qui porte l'avenir du inonde : à savoir, que la société domestique est à la société publique ce que les sources sont aux fleuves, et que la vie se retrouve dans la patrie telle à peu près qu'elle sortit du foyer.
La famille, en effet, est plus que la génération de la vie humaine, elle en est la formation. La vie humaine, comme toute chose créée, a la raison de son développement dans le principe même qui la fait exister. C'est la' famille qui produit la vie, et c'est la famille
qui la développe; comme elle donne la naissance, elle donne l'éducation, et avec l'être l'élévation de l'être. En vain on chercherait hors de la famille une formation et un épanouissement de la vie dont elle a tout le secret. Dans l'ordre de la nature il n'y a qu'une institutrice providentielle de la vie humaine, c'est la famille. La famille est une société créée pour élever. Pour ce ministère sublime elle est seule puissante, parce qu'elle est seule légitime. Les institutions sociales à ce point de vue les plus salutaires et les plus réellement progressives sont celles qui protègent le plus dans la famille cette fonction féconde, et confisquent le moins au profit des Etats ces forces natives, que la Providence a mises dans la société domestique pour préparer lentement, mais sûrement, les vrais progrès de la vie sociale. C'est que la famille armée du droit et de la puissance d'élever est une œuvre de main divine ; et les institutions humaines ne font jamais mieux que quand elles secondent les créations de Dieu. Dans le plan de la Providence, les Etats ne sont pas les instituteurs 'de la vie ; ils en sont les défenseurs. La famille
Il LE PROGHBP DE LA SOCIÉTÉ
est la société créée pour élever les générations ; l'Etat est lu société organisée pour protéger les familles; il couvre de sa force ce que la famille crée par son amour. Tel est le point harmonieux où ces deux sociétés se rencontrent et s'unissent pour accélérer l'une par l'autre leur mutuel progrès; la patrie abritant sous son bouclier la sécurité et la liberté de la famille : la famille élevant sous son toit la génération qui grandit pour l'honneur et la défense de la patrie.
Certes, Messieurs, ce rôle des Etats est encore assez beau; et les conquêtes les plus illustres ne valent pas pour le progrès du monde cette calme et douce protection du foyer où la patrie se féconde et s'élève. Le génie révolutionnaire ne comprend pas ainsi la destinée respective des familles et des Etats. Il rêve comme 3on plus beau triomphe un envahissement indéfini de la société publique dans la société domestique. A l'entendre, à l'Etat seul appartient le droit et la fonction d'élever.
11 ne se contente pas comme vous d'aimer et de respecter l'Etat fidèle à son principe et à son but : pour lui l'Etat est Dieu; et il l'adore.
Prosterné jusqu'à terre devant sa divinité, il lui sacrifie avec tous vos droits la pensée, l'âme, le cœur de vos enfants; et aujourd'hui encore il ne rougit pas de demander aux puissants de lui faire de votre liberté d'élever vos enfants un holocauste nouveau, et, sous prétexte deglorifierlapatrie, d'humilier la famille. Mais n'ayez pas peur : ce mauvais génie ne triomphera pas; j'en garde l'inébranlable foi. Non, vous ne jetterez pas vos fils au dieu Moloch de la Révolution; j'en jure sur vos cœurs. Tout vous crie qu'à vous seuls appartient le droit d'élever et de faire à votre image la vie sortie de vous ; tout vous crie que si c'est l'éducation qui élève l'humanité, c'est la paternité qui fait l'éducation ; et qu'alors même qu'elle ne peut seule en remplir la fonction, à elleseule est réservé le droit aliénable de choisir, pour la suppléer, des dévouements dignes d'elle.
La nature, la raison et l'histoire proclament ici, avec le christianisme, qu'à cette condition seulement le progrès du monde peut marcher.
Assurément, Messieurs, nous ne contestons pas l'importance relative de l'action des sociétés publiques pour la formation de la vie et
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le perfectionnement de l'humanité; mais, sachons-le bien, il n'y a là du véritable prog des peuples qu'un élément secondaire. Le secret souverain du progrès n'est pas au forum dan> le bruit des luttes publiques; il est au foyer dans le silence de la vie domestique : il n'est ni dans la main des rois, ni dans la main des législateurs, ni dans la main des conquérants. Où est-il donc par-dessus tout? pèi ô mères, écoutez! et que vos âmes répondent par de sympathiques échos à une parole qui agrandit à vos yeux votre fonction dans l'humanité. Le suprême secret de la formation et du progrès de la vie humaine, ah ! ne l'oubliez jamais, il est dans vos cœurs, dans vos âmes, sur vos lèvres; il est dans votre foi, dans votre amour et dans votre parole ; il est dans votre autorité et voire dévouement; il est en un mol dans le concours harmonieux de cette royauté puissante, et de ce ministère fécond que la Providence vous fait pour l'agrandissement de la vie sociale par l'élévation de la vie domestique !
Ainsi la famille est la formation de la vie, comme elle en est la génération : elle en est la
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tradition aussi; et c'est à ce titre surtout qu'elle est l'institution-principe de la société publique et la cause efficace du progrès social. La tradition et le progrès ne sont pas deux choses contradictoires. Le progrès n'est ni le ttain quo, ni l'immobilité; mais il ne consiste pas non plus dans le changement et dans la nouveauté. Tout ce qui est nouveau n'est pas progressif el tout ce qui est. changement n'est pas amélioration. Le progrès vit par-des tout de la substance des choses anciennes; !e progrès c'est la floraison toujours nouvelle de ce qui ne meurt pas; c'est la perpétuelle jeunesse de ce qui ne sait pas vieillir; et si vous voulez que je vous parle votre langue, homm de l'industrie, de la richesse et de la spéculation, je vous dirai : Le progrès, c'est un capital de valeur humaine et de valeur sociale accumulé par le temps ; ce sont les siècles enrichis les, et les sociétés héritières des so ciélés. La tradition est donc de l'essence du progrès. C'est par elle que se formenl grandes races qui donnent le pas àl'humanité; c'est par elle que se maintiennent les institutions qui transmettent ses grandeurs et perpé-
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tuent ses gloires. Que deviendrions-nous à chaque moment de la durée, si nous ne gardions dans notre présent le patrimoine de notre passé; et si l'ancien, toujours repoussé et toujours maudit, n'était jamais admis à l'honneur d'entrer dans le nouveau? Que deviendrait le progrès lui- môme, si, se recommençant toujours, il brisait à toute heure la chaîne de ses propres traditions? Il ne serait plus la croissance, mais le morcellement; il ne serait plus la continuité de l'être et le développement de la vie ; il serait la perpétuité de la rupture et la continuité de la mort; il passerait en dévorant à chaque pas ses propres enfantements :
que dis-je? il se dévorerait lui-même; et l'humanité, coupée en fragments, perdrait avec l'idée même du progrès le vrai sens de la grandeur. Car ce qui nous donne par-dessus tout le sens de la grandeur et l'idée du progrès, c'est la tradition ; hors de là vous ne rencontrez plus que des grandeurs isolées, personnelles, égoïstes, c'est-à-dire presque toujours de petites grandeurs; personnalités superbes, pareilles à ces agitateurs de la plèbe antique qui se vantaient de n'avoir point d'ancêtres,
PAR hx FAMILLE 19
une pour mieux établir que, n'héritant rien do personne, ils tenaient lotit d'euxmêmes. Grandeur puérile et si manifestement
sse, que l'homme qui se proclame avec le plus d'orgueil le fils de ses œuvres, ('prouve lui aussi l'invincible besoin de ses
enfants un héritage, un nom, une gloire qu'il ne reçut pas di : es : tant non-- sentons
tous que la condition est le premier élément du progrès; parce que seule elle met dans présent les grandeurs du passé, et lègue à l'arandeurs du présent.
Donc, Messieurs, si nous voulons donner au corps social la plénitude do sa vie, èl à la vie son essor vers le progrès véritable; !
en admettant les transformations que le temps amène, il tant garder dans l'ordre des idées, des mœurs et des institutions, li iducteUP
des légitimes traditions. ( >r, ce qui sauvegarde le plus la tradition dans l'humanité, c esl avec la religion ta famille. La tradition entre élans l'idée même de la famille : con tra-
dition est progrès, la famille os! tradition. Là vie qui sort du foyer pour se répandre dans la patrie, n'est pas un flot isolé qui passe et
LE l'UOUUES DE LA SOCIETE
meurt; c'est un flot continu qui se pousse à travers les âges. Cette vie est essentiellement traditionnelle, tenant tout à la lois au passé qui la précède, à l'avenir qui la suit, et au présent qui la touche. Telle est la situation de l'homme dans la famille : placé entre les ancêtres qui descendent jusqu'à lui, et la postérité qui part de lui, il n'est qu'un anneau dans cette chaîne qui étend la vie dans la durée : car la famille est elle-même la tradition de la vie dont elle est la formation et la source; tradition triple et une tout ensemble, elle est la richesse de lasociété domestique qui latransmet, et l'héritage de la société publique qui la reçoit. De chaque toit domestique où la Providence abrite sous son regard et son cœur cette société sainte qu'on nomme une famille, trois traditions se perpétuent, et déterminent dans le milieu où elles se développent le courant de la vie sociale : la tradition des doctrines qui alimente la vie intellectuelle: la tradition des mœurs qui alimente la vie morale; la tradition dusangqui alimente la vie physique. La famille, quelle qu'elle soit, est nécessairement cette triple tradition : tradition de doc-
PVP. I.A FAMILLE
trines vraies ou tradition de doctrines fausses; tradition de bonnes mœurs ou tradition de mauvaises mœurs; tradition de sang pur ou tradition de sang impur. Quoi qu'il en soit de la tradition qui vient de la propriété, du patrimoine matériel et de l'héritage accidentel, là est l'inévitable héritage ; là est le patrimoine essentiel que les fils emportent avec eux dans les sentiers ouverts à leur propre vie : des doctrines, des mœurs, du sang; et toute la vie intellectuelle de la société, toute la vie morale de la société, toute la vie physique de la société, en un mot toute la vie de la patrie, se compose nécessairement de tous ces substantiels héritages légués à toutes les postérités héritières de toutes les paternités.
Vous venez de voir, Messieurs, ce qui décide tout d'abord l'influence de la société domestique sur la société publique : elle est la vie qui nait par la génération, qui se déve-
loppe par l'éducation, qui se transmet par la tradition; elle est, sous ce triple rapport, ce que j'ai nommé la société-Principe, la mère féconde de la patrie.
Mais la société domestique est plus que le principe de la société publique, elle en est le plus parfait exemplaire; elle est à la lettre la société-Modèle ; et toute vie sociale bien ordonnée doit être faite à sa plus grande ressemblance. Je ne chercherai pas à séduire la pensée par l'imagination ; je ne vous montrerai pas, comme type de la société publique, l'idylle sociale chantée devant les peuples par la poésie des réformateurs. Nous n'estimons pas qu'il poit si facile de réaliser dans l'ordre public l'idéal de la famille avec toute sa fraternité, toute sa beauté, toute sa suavité, tous ses charmes. Je me défie des naïves illusions dans lesquellesune philosophie rêveuse se plut naguère à bercer des générations crédules; alors qu'elle nous montrait dans l'avenir le paradis toujours fuyant de la grande famille humaine, tant promise à notre siècle sous le nom de république sociale et fraternelle.
La famille c'est la famille, et la société c'est
PAH I.A lAMILUÎ 23
la société; la seconde di i a toujours pro-
idément distincte imaisaussi,
la première demeurera toujours le type de lu
onde ; la société ne deviendra jamais 1;> mille, mais sa perfection sera toujours d'eu approcher le plus possible. La. famille, nous venons de le voir, est le principe de la société, et, en tout ordre de choses, la perfection conù se rapprocher de son principe.
Quiconque voudrai! suivre dans lr le développement parallèle de ia famille si la société découvrirait facilement, à la !
des faits, que partout et toujours la sociéila famille ont. subi à peu près les mêmes atteintes et suivi les mêmes devinées; il verrait, à n'en pouvoir douter, que tout ce qui a affermi ou ébranlé la première, a toujours plus ou moins affermi ou ébranlé la seconde. ; el ce parallélisme partout reconnu dans la vie de l'humanité deviendrait comme un rayonnement historique de la vérité que je veux faire ici sortir du fond même des choses, en vous montra ni dans la constitution domestique le type le plus parfait de la constitution sociale.
La fumi lien une conslifii tien que les ho"
ne peuvent changer, parce qu'elle est l'œuvre de Dieu même. Je pourrais vous dire que comme Dieu a fait le premier homme à son image, il a fait aussi à sa ressemblance la première société. La famille, telle que Dieu l'a constituée, a son type immuable dans les trois personnes divines qui constituent dans l'unité de leur substance une société éternelle. Nous n'entrerons pas dans ces mystiques profondeurs ; car je n'ai pas à vous montrer directement la société divine type de la société domestique, j'ai à vous montrer la société domestique type de la société publique.
La constitution de la famille est simple comme tout ce qui est sublime; elle ne se compose que de trois choses harmonieusement unies : le père, la mère, l'enfant ; c'est-à-dire au point de vue de la société domestique, un roi, un ministre, un sujet; une autorité, une obéissance, un ministère ; et voici, dans ces trois choses, des caractères gravés par la main de Dieu, et qui en font à jamais le modèle de toute sociétérune autorité indiscutable, un ministère dévoué, une obéissance affectueuse. La famille ainsi constituée est l'exemplaire de
PAR Ll FAMILLE
toute société bien faite; c'est le plus magnifique abrégé du droit social; c'est l'école populaire de la grande politique ; c'est le chefd'œuvre des gouvernements et des sociétés.
Tout organisme social, malgré la multiplicité de ses rouages, doit toujours pouvoir être ramené à ces trois éléments simples : l'homme autorité, l'homme ministre, l'homme sujet; et pour que ces trois rouages de l'organisation sociale s'unissent et fonctionnent dans l'harmonie, il faut qu'ils gardent les caractères que nous venons de signaler dans les éléments de la constitution de la famille.
Et d'abord, il faut, pour que la société soit parfaite ou du moins progressive, que l'autorité y soit indiscutable. Cette parole étonnera plus d'un homme qui n'a pas eu le temps de se demander une fois dans sa vie, ce que c'est que cette chose si souveraine et si sacrée que nous osons proclamer indiscutable. Je ne dis pas, veuillez le remarquer, que tout gouvernement est mis de droit hors la discussion ; autre est un gouvernement, autre est ce que j'appelle l'autorité. Je ne dis pas non plus que tout acte de l'autorité même légitime est de sa na-
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ture indiscutable; entre l'essence de l'autorité et l'exercice de l'autorité profonde est la différence, et l'inviolabilité de l'une n'emporte pas nécessairement l'inviolabilité de l'autre. Pour ceux qui parmi vous ont le sens métaphysique de l'autorité, cette distinction est superflue; ils comprennent, sans que je le dise, qu'il s'agit ici de l'être moral, de l'âme, non du corps de cette autorité que nous avons défini l'année dernière, et dont nous signalons ici un attribut nécessaire.
L'autorité, nous l'avons dit, n'est pas une force matérielle, c'est une force morale qui a son point d'appui dans les intelligences, et qui règne même désarmée dans l'empire du droit.
Or, la première condition de l'autorité ainsi conçue. pour remplir sa fonction et même pour exister, c'est d'être mise hors la discussion. La discussion portée sur la substance de l'autorité est un glaive qui la tue. L'autorité est indiscutable ou elleu'est pas. Elle cesse d'exister pour celui qui la discute. A l'heure où je porte à l'autorité le coup d'une négation qui prétend l'annuler ou d'une discussion qui la révoque en doute, j'anéantis pour moi-même tout son être
moral; sa force matérielle peut encore se faire sentir et même pour un temps se rendre redoutable, mais sa force morale est blessée à mort ; elle peut être encore pour moi une puissance qui me courbe, elle n'est plus une puissance devant laquelle je m'incline. Tous les hommes plus ou moins ont le sens de cette vérité conservatrice; mais ceux qui touchent de leurs mains au gouvernail des peuples en ont des révélations encore plus lumineuses. Voilà pourquoi tous les gouvernements, quand ils veulentse faire accepter non-seulementcomme un pouvoir, mais comme une autorité, s'accordent tous à proscrire la discussion du principe qui les fait exister : tant est invincible cette conviction unanime, qu'une autorité discutée est une autorité perdue, et que, pour elle, être contestée, c'est mourir.
Et la force des choses fait d'ordinaire qu'elle ne meurt pas seule. Les autorités que Dieu crée sur la terre pour le gouvernement des hommes, bon gré mal gré se touchent et se tiennent; si elles ont dans leurs destinées des solidarités éclatantes, c'est qu'elles ont dans leurs profondeurs des affinités secrètes et des
tS LE PROGRÈS DE LA soniÉTl'.
conjonctions cachées. Elles ressemblent aux grands arbres de la forêt plantés sur un même sol, et dont les racines se rencontrent et s'entrelacent sous terre. Dans l'ordre moral aussi, il y a un lieu profond, où les racines de toutes les autorités Be croisent et se nouent mystérieusement, pour se prêter un mutuel soutien lorsque toules demeurent stables, et se communiquer leurs mutuelles secousses lorsque l'une d'elles vient à être remuée dans son fond. Et il ne peut échapper à personne que, dan?
ce cas, les appuis et les ébranlements sont en proportion des autorités que l'on ébranle ou I ni' l'on raffermit. Et s'il arrivait que l'autorité atteinte par la discussion fût la plus grande des autorités, centre et point d'appui de toutes les autres ; alors le monde social pourrait attendre de vastes catastrophes et de solennels écroulements : et il faudrait prier Dieu de nous envoyer ses anges pour raffermir les fondements de la société /branles par la folie des hommes. Et voilà, Messieurs, pour le dire en passant, l'un des plus grands dangers des temps modernes; les autorités par nous cessent d'être indiscutables; le souffle révolutionnaire lesat-
teint sous toutes les formes et dans toutes les sphères. La discussion de l'autorité est le génie de la Révolution; c'est, à le bien entendre, la Révolution elle-même; elle s'en va par le monde, portant la discussion au fond de toute autorilé respectée par les hommes et affirmée, par les siècles; et lorsque toute autorité, même l'autorité de Dieu, sera devenue discutable, la Révolution sera consommée; il n'y aura plus d'autorité, et la société partout arrachée à sa base penchera sur l'abîme.
Parmi tant d'autorités dont la discussion frappe les racines, pareille à la hache qui fait branler le grand chêne, n'y a-t-il pas dans le monde une autorité acceptée partout comme le type de l'autorité indiscutable? Oui, Messieurs, cette autorité mise par l'instinct des peuples hors la discussion existe encore parmi nous; et cette autorité elle est dans la famille : c'est la paternité. Cette royauté domestique, dont je montrerai la dignité et les droits dans un discours spécial, est demeurée la plus incontestée des autorités. Là aussi, sans doute, nous le verrons, la Révolution a passé; elle a travaillé à amoindrir les droits et les préroga-
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tives de cette autorité; elle n'a pas osé encore la discuter elle-même; par un reste de pudeur elle a paru respecter cette dernière couronne ; si elle y touchait, l'anarchie régnerait dans la famille, et la société ne subsisterait pas. Mais la Providence fait bonne garde autour de cette royauté, et la fidélité des peuples ne la désertent pas ; elle a pour défense leurs plus intimes et leurs plus nobles instincts ; et cette paternité qui porte en elle-même avec la clarté de son droit le sens de sa puissance et l'ascendant de son inviolable empire, demeure à jamais le type de l'autorité qui fait l'ordre et la grandeur des sociétés.
Le second élément de toute société fonctionnant avec harmonie, c'est après l'autorité indiscutable l'obéissance affectueuse. Cette facile entente et ce parfait accord entre l'autorité et l'obéissance n'a qu'un secret efficace; ce secret, ce n'est pas la peur qui demande grâce à la tyrannie; ce n'est pas le servilismequi court au-devant de la servitude ; ce n'est pas la lâcheté qui se prosterne devant la force; ce secret, c'est l'amour qui fait aimer le commandement en faisant aimer la personne qui coin-
mande. Tel est l'art suprême de gouverner. Ce qui importe à la stabilité des sociétés et au bonheur des peuples, ce n'est pas de fonder des puissances qu'on redoute, mais des puissances qu'on aime. Qu'importe un commandement indéclinable et un sceptre redouté, si les cœurs sont armés et si l'obéissance est frémissante? La soumission durable et sûre,' ce n'est pas une force que l'on plie, c'est une force qui se plie elle-même. Sujets, nous ne sommes pas des rouages dans une machine ; nous sommes des êtres libres dans une harmonie vivante. En un mot, Messieurs, faire aimer son autorité et se faire aimer soi-même, en faisant régner avec soi la justice et la vérité : le plus grand secret qu'ont à trouver ceux qui décident de la destinée des nations, et le plus grand problème qui se pose devant leur génie.
Ce secret qui paraît tout d'abord si facile à découvrir, trop souvent se dérobe aux puissants; et ce problème le génie tout seul ne suffit pas à le résoudre. Faire que l'affection et l'amour se rencontrent en eux avec la puissance et l'autorité, fut toujourslegrandcmbar-
ras des maîtres de la terre. Là est la Faibli de ceux qui peuvent tout sur la terre, oui tout, excepté commander l'amour; et c'est l'humiliation de ceux qui n'en peuvent plus avoir d'autres de se sentir, pour conquérir les cœurs, encore plus impuissants que lerestèdes hommes. La difficulté de se faire aimer dimi- Xnue le charme de se faire ohéir, et souvent assombri t. les joies des potentats les plus heureux. Mais si grande que soit cette difficulté, obtenir l'affection avec la soumission, se faire aimer en se faisant obéir, il faut y tendre par tous les moyens que consacre la justice. L'affection est dans le gouvernement des peuples une chose que rien ne remplace; et la première garde d"honncuretd< sûreté pour les puissances qui durent et font le bonheur des nations, c'est la garde royale de l'amour et de la fidélité.
Cette garde sacrée, Dieu la crée pour la royauté domestique. Gomme le pèreporte dans son nom l'honneur et dans son âme l'instinct du commandement, l'enfant que le mal n'a pas touché trouve en son cœur l'amour natif de cette autorité qui lui commande et qui se fait obéir, même sans lui donner des ordres ; il sait
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aimer, sans l'avoir jamais appris, une autorité qu'il ne songe pas à discuter, et il se fait de sa soumissiongénéreusecettegloire domestique, qui est l'honneur dos nobles fils et des races bien élevées. Dieu a caché dans la nature même du père et du fils le mystère de cette harmonieuse correspondance : droit évident de commander d'un coté, besoin généreux d'obéir de l'autre ; et ce droit et ce besoin venant trouver leur mutuel accord au sein de l'amour qui unit en lui l'obéissance et l'autorité : voilà l'idéal de la société bien faite ; notre perfection est d'en approcher le plus possible et de réaliser, avec l'autorité indiscutable et l'obéissance affectueuse, ce qui achève dans la famille comme dans la patrie l'ordre, l'harmonie, le Progrès, je veux dire un ministère dévoué.
Voici en effet ce qui complète cette divine institution de la famille. Pour offrir à la vie sociale son type le plus achevé et le plus char- Qt tout ensemble, Dieu a placé au centre de la famille, entre l'autorité et l'obéissance le plus doux et le plus puissant médiateur, le dévouement; entre le père et l'enfant, il a mis la mère; la mère, dont nous montrerons se-
parement l'incomparable fonction ; la mère, qui tient tout à la fois au père et à l'enfant ; à l'autorité dont elle relève, au sujet qu'elle doit servir, et trouve dans son cœur pour l'un et pour l'autre d'intarissables dévouements; la mère, ministre dans le gouvernement domestique , dévouée à l'autorité dont elle est l'organe, dévouée au sujet dont elle est la servante, et faisant sortir de ces deux dévouements des trésors d'harmonie, de force et de fécondité. Ainsi se complète et s'achève ce type inaltérable de toute société bien ordonnée : le pouvoir se fait dévouement et passe pour arriver au sujet par l'intermédiaire de l'amour.
Oui, Messieurs, pour que tous les rouages de la société se meuvent avec force et suavité tout ensemble; pour que l'autorité ne brise pas le sujet, et que le sujet ne maudisse pas l'autorité : entre l'une et l'autre il faut pour ministre le dévouement. J'entends ici par ministre tout organe de l'autorité mis au service du sujet, quel que soit le degré hiérarchique de la fonction; etjedisque pour atteindre son but, l'accord parfait entre l'autorité et l'obéis-
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ce, il faut qu'il soit entre l'une et l'autre, à l'exemple do la mère, un médiateur trouvant en lui pour tous deux un égal dévouement.
L'égoïsme ministre, c'est lacontradiction dans les idées et le désordre dans les chose* ; '-'est dans un sens plus véridique que le sens vulgaire de ce mot, le ministère renvoi il la fonction retournée contre «a destinée ; c'est le pouvoii il tomber sur le sujet des despotiques involontaires, et le sujet faisant remonter jusqu'au pouvoir des ressentime
st la paix compromise; c'est la société menacée?
Il y a douze ans environ, durant ces jours pleins d'ardeurs et de bruits où toutes les idées, les bonnes et les mauvaises, furent admises à, l'honneur de parler au forum je me souviens d'avoir entendu retentir une parole dont la portée généreuse avait frappé à la fois ma pensée et mon cœur : « Si l'on ne veut voir clans!;! société des révolutions sans fin, il faut mettre au pouvoir des dévouements sans bornes.^ On ne pouvait mieux dire. Ce qui doit distinguer en effet par-d< al l'homme
ministre, organe du pouvoir et serviteur des
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sujets, ce n'est pas le génie, c'est le dévouement; parce que le dévouement seul, par le concert de l'autorité et de l'obéissance se rencontrant en lui, peut reproduire dans la société quelque chose de la beauté, du bonheur et de la suavité de la famille !
Ainsi, Messieurs, lasociété domestique avec ses trois éléments constitutifs, le père, l'enfant, la mère, c'est-à-dire l'autorité, l'obéissance et le dévouement, nous apparaît comme le type le plus pur et le plus parfait de la vie sociale. Plus les sociétés s'en approchent et réalisent, à l'exemple de la famille, l'autorité indiscutable, l'obéissance affectueuse et le ministère dévoué, plus elles sont parfaites. Et réciproquement, plus la famille, fidèle à sa loi, perfectionne et harmonise en elle-même ces trois éléments de sa vie, plus elle prépare pour l'avenir des générations élevées et des sociétés progressives. La famille ainsi faite est le noviciat de la société : e'estl'appren tissage de la vie qui grandit au foyer pour se déployer dans la patrie, en gardant le caractère de sa naissance, le sceau de son origine et le reflet de son idéal. Cette vie de famille, en effet, quand elle a été