Le progrès par le christianisme conférences de NotreDame de Paris par le r.p. Félix 1re année, 1856
Ce n'est pas sans éprouver un sentiment de crainte respectueuse vis-à-vis du public , que , répondant au vœu de nos amis, nous livrons à la publicité nos Conférences sur le Progrès, et agrandissons avec notre auditoire l'écho d'une faible voix. On accueille avec quelque froideur le discours écrit. La véritable éloquence, tout le monde le sent, c'est l'éloquence parlée; la vraie parole, est la parole vivante. Trop peu de discours résistent à l'épreuve de la publicité, pour que nous ne la croyions pas redoutable à ceux qu'on va lire. Les questions qu'ils traitent sont graves; et, mieux que personne, nous sentons notre impuissance à élever le discours à la hauteur des choses. Le mot qui en fait le fond , éveille d'ailleurs aujourd'hui dans les âmes des échos si divers que nous ne pouvons nous promettre pour notre publication un accueil d'unanime sympathie.
Comment, malgré tous ces motifs de défiance , osons-nous adresser ces discours à nos contempc-
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rains, et convier à l'auditoire de Notre-Dame la France entière? Une considération a fait tomber dans notre pensée toutes les objections qu'on a le droit de nous faire. A tort ou à raison, on nous a persuadé que ces discours pouvaient faire du bien aux hommes de ce temps. C'était donner à leur publication la raison qui les fit exister. Nous l'avouerons sans peine, quelle que soit leur valeur oratoire, ils ont ce mérite aux yeux des contemporains , ils sont nés de l'ambition de leur faire du bien. Si le lecteur sent passer encore un souffle dans ces paroles refroidies, ce sera celui de l'amour qui les conçut et du dévouement qui les fit naître : et lorsque dans un discours ou un livre on a reconnu ce souffle qui ouvre les cœurs pour y faire entrer la vérité, on pardonne volontiers l'absence de tout autre mérite. A qui montre l'amour on ne demande plus le génie; et ce qu'on ne peut accepter comme un chef-d'œuvre, on l'accueille comme un bienfait.
Nous n'avons que peu de chose à dire sur le fond et la forme de ces Conférences. Les uns voudraient à Notre-Dame une exposition du dogme; d'autres une polémique contre l'erreur; d'autres une lutte contre le vice. Réaliser la pensée de chacun, dans le discours comme dans l'action, fut toujours fort difficile. La vérité est que ces trois fins sont excellentes. On peut les atteindre séparément; et dans ce cas, chacun choisit celle qui lui parait le plus répondre
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aux besoins du siècle et à ses propres aptitudes. Il est manifeste, en effet, que ces trois manières de l'éloquence sacrée ont leur raison d'être dans des besoins toujours subsistants au sein des générations. Comme l'a fait remarquer l'un de mes illustres prédécesseurs, le R. P. Lacordaire, l'ignorance, l'erreur et les passions ne cessent pas de vivre dans l'humanité. On peut aussi dans la prédication mener de front ces trois desseins : exposer le dogme, réfuter l'erreur, et attaquer le vice, donnant à l'un de ces trois éléments une plus grande importance, selon la situation relative qui est faite à l'orateur. Peut-être ces discours sur le Progrès pourraient-ils se ranger dans cette dernière catégorie.
Quoi qu'il en soit, nous ne les présentons pas au public, comme une expression exacte de la prédication chrétienne telle qu'elle doit se pratiquer, même au xix e siècle, dans les assemblées ordinaires des fidèles. Ces discours sont faits pour l'auditoire de Notre- Dame, lis sont adaptés au but spécial de cette prédication, et à la position exceptionnelle de cette chaire qui a déjà, elle aussi, ses traditions vénérables. En ne donnant pas à ces conférences la physionomie du sermon tel que l'ont fait Bourdaloue et Bossuet, avec un caractère d'incomparable grandeur, nous suivons des exemples illustres. S'il y a contre cette forme du discours adoptée à Notre-Dame des Taisons que j'ignore , il y a pour elle des autorités
que toute la France connaît. Les Frayssinous, les Ravignan et les Lacordaire sont des noms qui me rassurent : ces grands noms sont une sauvegarde, et pourraient nous tenir lieu de raisons.
Mais les raisons elles-mêmes ne manquent pas, pour peu qu'on considère l'origine et le but de cette grande chaire.
La chaire de Notre-Dame,, telle qu'elle fut élevée par monseigneur de Quélen, et soutenue par ses dignes successeurs, est, par-dessus tout, une apologie du christianisme devant les hommes du xix e siècle . elle est un moyen de rapprochement et un point de contact entre le monde chrétien et un certain monde semi -païen, toujours vivant au milieu même du christianisme : elle est comme une frontière lumineuse, où beaucoup d'hommes de notre temps voient se lever pour eux les premières clartés d'une religion qu'ils ne connaissaient plus. Le nombre croissant des vrais chrétiens qui environnent cette chaire ne lui ote pas la spécialité de sa mission, eux-mêmes ayant toujours besoin d'être armés et fortifiés contre les erreurs du siècle. Vouloir ramener cette prédication aux conditions ordinaires de l'exhortation ou de l'instruction paroissiale, sous prétexte de lui imprimer un caractère plus évangélique, ce serait, à notre avis, méconnaître avec le but de cette chaire et la pensée de ses fondateurs, la mission providentielle que Dieu fait à ceux qu'il y prédestine. Là, le pré-
dicateur vient pour faire entendre aux contemporains, dans un langage qui ne leur soit pas étranger, des vérités qu'ils n'iraient peut-être pas chercher au pied des autres chaires, où la parole sacrée se suppose d'ordinaire elle-même déjà maîtresse des Ames. Toujours appuyé sur un dogme immuable, il change ses points de défense ou d'attaque selon la stratégie de r erreur contemporaine, et la forme même de son discours porte des reflets de la physionomie du siècle. Inutile de discuter ces choses; elles se justifient d'ellesmêmes. Toute parole est bonne, lorsque mise en son lieu, elle a un but légitime, et des moyens efficaces. Là est le critérium de l'éloquence de Notre-Dame. La porter partout comme un genre nouveau dans la chaire chrétienne , serait manquer de sens pratique, «t aller contre le but même que nous nous proposons.
N'oublions pas d'ailleurs que la prédication de Notre-Dame renferme deux apostolats qui n'en font qu'un, et sont désormais inséparables : l'apostolat des Conférences, et l'apostolat de la Retraite. Le premier ouvre la voie au second ; le second achève le bien commencé par le premier; et les deux se résument et montrent leurs fruits dans le grand spectacle de la communion du jour de PAques.
Une partie de nos lecteurs trouvera hardie la pensée de donner, dans une chaire chrétienne, à la question du Progrès de si larges proportions. Un discours sur ce sujet, ou de simples allusions faites
en passant à cette grande préoccupation du siècle, n'était-ce pas assez? Pourquoi faire de l'idée du Progrès le centre de tant d'autres? Pourquoi une suite de discours sur un sujet inusité dans la chaire, et sur lequel le dogme catholique ne semble rien avoir, au premier abord, de nettement défini? Je pourrais répondre : Parce que l'idée du Progrès est prise au cœur du christianisme et du siècle tout ensemble ; et que c'est la grande mission de l'apostolat catholique de mettre ce que le premier a de plus intime en face de ce que le second a de plus actuel, afin d'attirer sans cesse l'un vers l'autre, et par la puissance de la vérité , et par l'attrait des besoins. La mission d'un homme, d'ailleurs, ne peut être de montrer par la parole, le christianisme tout entier. Dieu donne à chacun , une voix pour faire mieux retentir telle ou telle vérité; et c'est le concert universel, mais varié de toutes ces voix qui fait, dans chaque siècle, la puissance et l'harmonie de la prédication chrétienne. Envisager le Christianisme au point de vue du Progrès que ce siècle adore, est une mission qui a sa valeur ; et illuminer de ses clartés divines une idée aujourd'hui si populaire, serait un but assez grand pour la vie d'un seul homme ; cette mission est d'autant plus grave , qu'il règne encore aujourd'hui dans le inonde savant et lettré, je ne sais quel préjugé enraciné, qui condamne le Christianisme et le Progrès à un antagonisme irrémédiable ; préjugé si fort que
l'on n'a pas craint de déclarer impossible une prédication sur le Progrès dans une chaire chrétienne.
Quoi qu'il en soit des motifs qui autorisent cette prédication sur le Progrès considéré au point de vue chrétien, Dieu m'y a poussé. L'esprit souffle où il veut : j'ai cru sentir vers ce sujet une impulsion plus forte que le conseil des hommes; et je le dirai dans la simplicité de mon âme, j'ai cru répondre à un appel de Dieu. Il me semble que Jésus-Christ m'a dit, dans le silence, cette grande parole qui donna aux Apôtre» avec la mission le courage et l'efficacité : lté, allez; allez dire à ces hommes passionnés pour le Progrès > que le Progrès c'est moi.
En obéissant à Jésus-Christ, je m'efforce d'accomplir dans un apostolat venu de lui , ce que lui-même a pratiqué dans la mission qu'il reçut de son Père : « IS'on qucero gloriam meam, sed ejus qui misit me. Je » ne cherche pas ma gloire, mais la gloire de celui qui » m'a envoyé. » Que la parole meure sur mes lèvres, si elle devait avoir un seul accent qui ne fût pas pour Jésus-Christ. Que cette prédication tourne à ma honte, pourvu qu'elle tourne à la glorification de mon maître. Si par cet apostolat, quelque chose de cette gloire dont notre siècle environne le Progrès, remonte à Jésus-Christ pour embellir cette divine auréole où doivent venir de siècle en siècle resplendir toutes les gloires ; si Jésus -Christ mieux connu, au point de vue nouveau où le siècle se place
pour le regarder, attire par ce charme puissant les hommes de ce temps, à l'adoration et à l'amour de lui-même : si seulement un peu de gloire monte à Jésus-Christ, et si le salut descend sur quelques âmes par mes faibles efforts, j'aurai atteint mon but, je serai trop récompensé.
Dans le pressentiment involontaire que cette publication ne sera pas inutile à tous, je dépose d'avance aux pieds de Jésus-Christ, le bonheur qui me vient de cette espérance. Je me dis en m'encourageant à une entreprise où mon impuissance devrait, ce semble, m'arréter : des hommes sentiront au fond de ces discours l'ambition de mon âme : peut-être ils y puiseront le désir de devenir meilleurs, et de travailler en se perfectionnant eux-mêmes, pour le progrès du monde et le bonheur des hommes, par le règne de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Qu'il soit fait ainsi : tout pour le bonheur de mes frères et le progrès de l'humanité, par le règne toujours croissant de Jésus- Christ : c'est la passion de mon cœur, c'est le rêve de ma vie, c'est la devise de cet apostolat : « Croissons de toute manière dans le Christ notre chef : Crescamus in Mo per omnia, qui est caput Christus. »
Rome, 3 décembre 18o7, féte de saint François Xavier.
Monseigneur (1),
Lorsque des mots résumant dans un siècle des tendances générales et des aspirations profondes, viennent à retentir avec éclat dans les sociétés , et à se faire sur les âmes un empire universel, telle est leur puissance, qu'ils appor-
(1) M»' Sibour, archevêque de Paris.
tent a\ec eux des prospérités ou des désastres, selon qu'ils ont pour interprète la vérité ou l'erreur, et rendent le sens de Dieu ou le sens de l'homme. Les nations, en entendant passer ces voix qui font tressaillir de tressaillements inconnus les générations nouvelles , sont dans l'attente ; elles espèrent ou elles tremblent , et se promettent la vie ou la mort, selon le sens qui est donné à ces mots, qui semblent porter en eux la destinée du monde.
C'est alors que l'apostolat catholique, toujours ému des besoins et des dangers de cette humanité qu'il a mission de sauver , se préoccupe, lui aussi, de ces mots , devenus pour les peuples qui les écoutent, des signes d'espérance ou des menaces de ruine. Montrant aux générations vivantes le côté de sa doctrine qui répond à l'heure où Dieu l'envoie , il dit le sens divin de ces mots qui remuent les hommes, pour en faire sortir, avec l'oracle de la vérité, le salut de la société ; et une fois de plus, arrachée aux dangers dont la menaçaient des bruits pleins de tempêtes, l'humanité applaudit à ce verbe libérateur, qui depuis bientôt deux mille ans la sauve, par la
puissance de la doctrine, du redoutable empire des mots.
Or, parmi ces mots fameux qui se font dans l'humanité un ascendant efficace, et lui promettent des prospérités ou des ruines, il en est un qui a conquis au milieu de nous un prestige plus éclatant et un empire plus absolu que tous les autres : mot célèbre s'il en fut jamais, que répètent de nos jours toutes les voix de l'humanité et tous les échos du monde. Ce mot, déjà vous l'avez prononcé : Le Progrès!... Le progrès, voilà ce qui emporte aujourd'hui, non-seulement les sympathies, mais les hommages et les adorations des peuples. Le progrès s'est fait sur nos âmes une sorte d'omnipotence qui peut devenir pour nous le principe des plus grandes choses, ou la cause des plus grands désastres.
Voilà pourquoi , Messieurs , attentif aux bruits du siècle et au besoin des âmes, cherchant au pied de la croix la route de mon apostolat, du fond de ma solitude, j'ai accueilli comme une vocation de Dieu la pensée de vous révéler le sens chrétien de ce mot qui remplit le présent et prophétise l'avenir.
S'étonnera-t-on d'entendre cette parole retentir dans cette chaire? ce serait s'étonner d'entendre l'écho redire la voix. Cette parole dont les hommes se sont fait un drapeau contre le christianisme, est une parole éminemment . chrétienne ; quand le prédicateur la redit devant vous, il est l'écho de la voix qui vous crie : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Estote perfecti, sicut et Pater vester cœlestis perfectus est (l).
Peut-être vous chercheriez en vain dans nos grands maîtres de l'éloquence sacrée, des discours portant ce titre : Le Progrès, ftous ne pouvons nous en inquiéter. Si nos grands maîtres vivaient encore, ils seraient toujours nos maîtres, et ils seraient toujours grands ; mais ils le seraient autrement. Vivant dans notre atmosphère, respirant l'air que nous respirons, comme nous, mais mieux que nous, ils mettraient dans leur parole avec le souffle de leur âme un souffle de leur siècle ; et tout en demeurant dans l'inaltérahle identité de la doctrine et de la morale chrétienne, ils cher-
<i) Mitth. v. 48.
obéraient l'efficacité de la parole en lui donnant, avec la puissance de la vérité , cette autre puissance que les peuples nomment bien l'actualité.
11 y a, en effet, dans la prédication deux choses puissantes et efficaces entre toutes les autres, la vérité et l'actualité ; le sens de ce qui demeure, et l'entente de l'heure qui sonne.
Par là, la prédication chrétienne est, comme le christianisme , toujours ancienne et toujours nouvelle ; avec une doctrine immuable comme la pensée divine, elle a des accents qui varient comme les besoins humains. Par un côté elle répond à l'immutabilité de ce qui est éternel , par l'autre à la variabilité de ce qui est du temps ; par l'un, elle porte une physionomie qui ne change pas, celle qui regarde Dieu, le dogme et la nature ; par l'autre une physionomie qui change , celle qui regarde l'homme, le siècle et ses besoins. C'est ce que nos pères dans la doctrine, et nos maîtres dans la parole, ont fait dans tous les temps.
Donc, Messieurs, en prononçant devant vous des mots qui n'eurent dans leurs discours qu'unplus rare retentissement, notre prédication
ne brise pas, elle continue la chaîne auguste
de ses propres traditions. Aujourd'hui comme toujours, elle répond au temps et à l'éternité, aux hommes et à Dieu, au siècle et à la nature.
Sous l'empire de cette conviction , fort du secours de Dieu, et avec le fraternel appui de ma confiance en vous, j'entreprends de vous montrer en Jésus-Christ et dans sa doctrine la divine solution du progrès humain .
Et parce que rien ne prédispose mieux à l'intelligence d'un sujet que d'en bien comprendre la gravité, je commence par établir sur la nature de l'homme et les besoins du siècle l'importance d'une solution à la question du progrès. C'est l'objet spécial de ce premier discours, que vous accepterez plutôt comme le préliminaire que comme le traité même du sujet.
Heureux s'il m'est donné de vous amener nombreux aux pieds de ce Dieu que j'aime et que j'adore, en vous faisant entendre cette parole qui va vous revenir comme un cri de son âme et comme un écho de votre propre voix :
« Soyez parfaits comme votre Père céleste est
parfait . » Soyez par Jésus-Christ et avec Jésus Christ les hommes du vrai progrès.
Monseigneur, en commençant cette prédication, j'évoque avec bonheur un souvenir qui me rassure et m'apporte un courage que je ne trouverais pas en moi. Quand je soumis à votre bienveillante approbation, av ec la première idée de ce sujet, mes craintes légitimes de trahir la grandeur des choses par la médiocrité de mes ressources, vous m'avez dit, en étendant sur moi votre main paternelle : « Allez, ne craignez pas, je vous bénis, vous et votre sujet. »
Dès lors, j'ai senti que Dieu me faisait pour cet apostolat une vocation et une force où je n'étais pour rien. Cette impression, je viens de la retrouver plus profonde sous votre bénédiction. Puissé-je ne pas trop faillir à une mission et à une puissance qui me viennent de Dieu et de vous.
La plus simple connaissance de l'homme et des choses suffit à démontrer d'abord d'une mcanière générale l'importance souveraine
d'une solution vraie aux problèmes que soulève dans l'humanité ce mot plein d'énigmes, le Progrès.
Ce qui a le plus besoin d'être éclairé par une lumière dhine et dirigé par une règle infaillible, c'est ce qui est tout à la fois dans la vie humaine le plus légitime, le plus efficace et le plus séduisant ; ce qui porte en soi la tendance la plus généreuse, la puissance la plus féconde, la fascination la plus périlleuse.
Tel est par-dessus tout ce que nous désignons par le mot qui va retentir dans cette prédication .
Qu'est-ce que le Progrès ? Traduit du lat in progredi, progressif, le mot progrès signifie radicalement une marche en avant. Considéré dans sa notion la plus universelle et dans son idée la plus élémentaire, le progrès désigne un accroissement. Le progrès, c'est le mouvement vers le mieux ; c'est le passage de ce qui est moins parfait à ce qui est plus parfait , de ce qui est plus petit à ce qui est plus grand ; c'est tout à la fois une expansion, une élévation et un perfectionnement ; c'est en un mot un agrandissement de l'être.
Appliqué à la vie, le Progrès exprime ce mouvement natif par lequel l'être \ivant tend à s'élever, à s'étendre et à s'achever; c'est la vie qui monte, qui se dilate, qui pousse du dedans au dehors, pour envahir la sphère que Dieu lui ouvre dans l'espace et la durée.
Considéré dans la créature douée d'intelligence et de liberté , le Progrès est avec tout ce que nous venons de dire, une marche libre vers sa fin, et un essor intelligent vers son idéal ; mouvement de bas en haut, qui la fait monter de degré en degré, vers le but qu'elle regarde, qu'elle aime et qu'elle s'efforce d'atteindre.
Ces notions très-générales suffisent à l'intelligence de ce discours préliminaire, et au but que nous nous proposons immédiatement :
nous arriverons prochainement à des notions plus précises.
Ainsi conçu, le Progrès nous apparaît tout d'abord comme ce qu'il y a de plus légitime, parce qu'il tient à ce qu'il y a de plus profond dans les êtres vivants.
Toute vie créée est dans le mouv ement ; son premier besoin est de s'élever et de s'étendre,
pour imiter autant qu'elle peut son type éternel, et marcher par une croissance progressive jusqu'à la limite que Dieu lui donne d'atteindre dans la plénitude de son développement.
Mais ce besoin d'élévation, d'extension et d'avancement qui est l'ambition naturelle à toute vie créée, est par-dessus tout l'ambition de cet être intelligent et libre qu'on appelle Y homme. Créé perfectible, le regard et le cœur omerts sur l'infini, l'homme, du sein de sa misère, se sent capable d'une perfection qu'il imagine, qu'il rcve et qu'il ne possède pas.
Au seuil de l'existence, dès l'aurore de sa raison, il entrevoit au fond d'une lointaine perspective l'image d'une perfection qui se découvre à lui pour l'attirer à elle. Cette perfection , dont il a au sanctuaire de son âme une révélation intime, devient pour lui une impulsion qui le sollicite à monter, en tout ordre de choses, vers tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus beau, de plus parfait, de plus semblable à Dieu ; car cette impulsion n'est autre chose que le mouvement de la vie cherchant son idéal et s'efforcant de l'imiter; la grandeur qui l'attire est une face de Dieu
rayonnant dans son âme, et le mouvement qu'il en reçoit une impression de l'infini qui l'a touché. Dieu en effet a touché le fond de l'âme humaine ; il y a jeté avec son propre reflet un charme de lui-même ; et l'homme, ému de ce reflet et de ce charme de Dieu, cherche partout et en tout cet infini dont il porte en lui le sens inaltérable et la séduction invincible. Il l'appelle par toutes ses puissances, il le pour suit par tous ses mouvements ; et jusque dans ses écarts les plus extravagants et ses dégradations les plus profondes, il rêve et cherche encore cet infini qu'il poursuit toujours, même en s'éloignant de lui.
Voilà l'homme essentiellement perfectible, entraîné par tout son être à la poursuite de Tinfini , et ne pouvant abdiquer, sans s'abdiquer lui-même, l'ambition d'être parfait; d'autant plus homme, en effet, et d'autant plus digne de lui-même, qu'il se sent plus porté vers sa perfection par le mouvement de sa propre vie. Oui, voilà l'homme; et chacun de vous peut dire, en voyant passer dans cette parole une image de lui-même : « Je suis cet homme-là :
je suis un être perfectible, je veux chercher
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mon idéal ; je suis un homme, j'ai l'ambition d'imiter Dieu ; je me sens imparfait, je veux trouver ma perfection. Comme ma poitrine aspire l'air qui la fait vivre en respirant son propre souffle, mon âme aussi respire et aspire ; elle respire sa misère et elle aspire sa perfection ; elle respire l'humain et elle aspire le divin. Petit, étroit, misérable, on dirait que j'ai le besoin de m'étendre et de monter à l'infini l Captif du temps, prisonnier de l'étendue, j'appelle de toutes mes forces l'immense et l'éternel! Ah! laissez-moi passer et ne m'arrêtez pas ; je ne vis pas assez, je veux vivre davantage, et pousser vers cet infini qui m'appelle, la double dilatation d'une vie, impatiente de la limite de l'espace et de la limite du temps ! »
Tel je me sens, tels nous nous sentons tous selon la grandeur d'âme et la largeur de cœur que Dieu nous a données.
Or, je dis que cette poursuite de l'infini, qui n'est autre que la recherche du Progrès, est dans la vie humaine ce qu'il y a de plus légitime ; c'est la passion des magnanimes, c'est l'ambition des généreux, c'est la plus noble
vocation de l'homme ; c'est l'homme même suivant son impulsion la plus divine, marchant sous l'attraction de Dieu à sa destinée la plus glorieuse. Xon, non, ce besoin du plus parfait, cette ambition de ce qu'il y a de meilleur, n'est pas dans l'homme un stérile jeu de la Providence ; c'est le signe de la vocation qu'elle-même lui a faite en ouvrant devant lui les perspectives de l'infini ; vocation vraiment royale par laquelle Dieu appelle l'homme à grandir de toute manière, et à se faire de toutes les créatures des degrés ascendants pour monter jusqu'à lui. Donc, arrêter l'homme dans sa marche, l'inviter à s'immobiliser en lui disant : « Tu n'iras pas plus loin , » c'est violer sa loi et manquer à sa destinée ; c'est un attentat contre l'homme et une désobéissance à Dieu.
Mais remarquez-le bien, plus ce mouvement qui emporte l'homme au Progrès est légitime, plus il importe de lui donner une direction sûre. Plus cette tendance est sainte , plus elle a besoin, pour marcher dans sa voie, d'une lumière et d'une règle divine. Les mouvements les plus légitimes sont les plus féconds en
désastres, alors qu'ils se trompent de chemin. Les idées radicalement fausses et les tendances naturellement perverses font ce qu'elles doivent faire , le désastre , désastre égal à l'erreur et à la perversité qu'elles renferment.
Mais les idées vraies et les tendances saintes , quand elles viennent à s'égarer , sont deux fois désastreuses : parce que se faisant dans la vie humaine une double force et un double point d'appui , elles conspirent contre l'homme avec toutes les puissances qui sont dans l'homme. Ainsi la Religion, c'està-dire ce qu'il y a de plus divin dans l'homme, quand elle se laisse emporter au souffle des erreurs ou des passions humaines, enfante des fanatismes atroces et des superstitions abominables ; elle devient, par sa perversion, ce qu'il y a de pire dans l'humanité, précisément parce qu'elle est en elle-même ce qu'il y a de meilleur. L'histoire est pleine des crimes et des malheurs produits par les tendances les plus saintes retournées par les passions contre leur propre but : et ce fut dans tous les temps la fortune des réformateurs ambitieux de tourner au profit de leur égoïsme et au triomphe
de leurs passions, les mouvements généreux qu'ils trouvent au cœur des peuples.
Voilà pourquoi l'apostolat catholique n'accomplit jamais mieux sa mission providentielle , que quand il répond par la parole à ces aspirations de l'humanité, pour leur montrer au sein du christianisme tout ce qu'elles cherchent de vrai , de légitime et de saint. Sous ce rapport, l'aspiration vers le progrès , plus que toutes les autres , a besoin de la direction de sa parole infaillible, parce que s'il n'y a pas dans l'humanité de mouvement plus légitime, il n'y en a pas non plus de plus puissant ; et que, mieux que tous les autres, il peut être fécond en créations ou fécond en ruines.
Nous venons de le voir, cet être qui appelle le parfait et poursuit l'infini, c'est vous, c'est moi, c'est l'humanité même. De tous ces mouvements qui remuent le cœur de chacun et le cœur de tous , de toutes ces aspirations qui soulèvent l'âme de chacun et l'âme de tous, il se fait comme un seul mouvement et une seule aspiration, l'universelle aspiration du progrès,
l'universel mouvement qui emporte l'humanité
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comme un seul homme à la poursuite de sa destinée. Et c'est là ce que j'appelle la plus grande puissance qui existe dans l'humanité.
Pourquoi? D'abord parce que ce mouvement a ers le Progrès, c'est l'essor des âmes a ers l'idéal, c'est-à-dire ce qu'il y a dans l'homme de plus énergique et de plus fécond.
Qu'est-ce que l'idéal? L'idéal, comme son nom le ré>èle, c'est cette perfection dont l'homme porte l'idée ou la représentation intelligible gru\ée au fond de son âme ; c'est cette face de l'infini dont il garde l'image; c'est ce je ne sais quoi de plus beau, de plus grand, de plus parfait que tout ce qu'il peut réaliser, et qu'il aperçoit par de là toutes ses œuvres, fuyant à mesure qu'il le poursuit dans des profondeurs infinies. L'exemple ici parlera mieux que la définition. Un grand artiste a fini son ouvrage. Le chef-d'œuvre apparaît dans toute sa beauté, tel qu'il vient de sortir de la puissance de son art : la multitude ravie devant cette création, s'écrie : « c'est l'idéal. » Mais un homme est là qui regarde, lui aussi, le chef-d'œuvre admiré : en le regardant il l'aime comme un fils glorieux de son génie ; et dans l'extase de
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l'admiration populaire, il soupire : le Iront pensif, cherchant par delà son chef-d œinre quelque chose qu'il entrevoit de loin, il dit, en laissant tomber sur son œinre un regard attristé : « Ce n'est pas lui. » Ce quelque chose d'invisible, d'impalpable et de parfait dont le reflet lui vient d'en haut , c'est l'idéal qui l'attire vers la perfection absolue, vers l'infini, vers Dieu , parce qu'il est Dieu lui-même.
Et c'est cet essor de l'âme vers l'idéal qui est dans l'homme le plus grand ressort de la puissance. L'animal sans raison n'a pas vu l'idéal, il est impuissant au Progrès , il vit et il meurt enfermé entre le passé et l'avenir, dans l'infranchissable prison de la réalité présente ; mais l'homme qui a vu l'idéal est impatient de la limite ; placé aux plus hauts sommets , il veut monter encore ; comme l'aigle, il étend ses ailes pour s'envoler vers le soleil donL le regard le fascine et l'attire : reculant sans cesse devant lui les barrières qui l'arrêtent, et déplaçant par la persévérance de l'effort la borne <Ju possible, il marche sous l'impulsion de Dieu à des créations plus splendides, et, si je puis le dire, à des œuvres humaines de plus en plus
divines. C'est là ce qui fait les artistes illustres, les poètes immortels, les orateurs puissants, les saintetés héroïques, en un mot, l'homme grand en tout ordre de choses ; l'homme qui a vu l'idéal et qui a dit en regardant son œuvre : « Je puis faire mieux, je monterai plus haut; j'ai vu mon idéal, je veux marcher \ers lui ; et si l'atteindre est pour moi l'impossihle, je sens que je puis en approcher toujours de plus en plus. »
Et ainsi l'homme trouve dans ce mouvement (pli remporté vers son idéal, un autre secret de puissance et d'énergie, l'espérance. Qu'y a-t-il dans l'humanité de plus puissant que l'espérance? L'espérance n'est pas seulement dans l'homme un charme , c'est une force.
Sans l'espérance , l'homme avec toutes ses facultés retombe affaissé sur lui-même dans une impuissance et une stérilité suprême.
Pour lui ôter tout ressort, il n'y a qu'à lui ôter tout espoir ; et pour le rendre impuissant, il n'y a qu'à lui dire : « Tu ne peux pas. »
Qui n'espère rien, ne peut réellement rien.
Pour entreprendre quelque chose, il faut attendre quelque chose ; et qui veut faire beau-
coup, doit espérer encore davantage. L'espérance donne la persuasion du pomoir; et la persuasion du pouvoir, c'est le pouvoir luimême : Possunt quia posse videntur. Quand l'homme qui a dit : « J'ai vu , » a pu dire : » Je puis », il peut en effet ; il est armé pour la conquête , il n'a qu'à se lever , et à dire , en se levant , la parole du conquérant :
« Allons ! »
Et c'est ce qui achève de vous montrer dans le mouvement du Progrès, la plus grande puissance de l'homme. C'est qu'il y a dans ce mouvement l'entraînement de la conquête. Ce que peut un homme, ce que peut un peuple marchant avec une courageuse résolution sous l'empire de cette idée , l'œil ouvert pour mesurer sa conquête, le bras tendu pour la saisir, des hommes et des empires fameux l'ont montré à la terre. Or, le mouvement vers le Progrès , devenu universel , ce n'est pas un homme seulement, c'est l'humanité entière armée pour la conquête ; l'humanité qui, poursuivant dans sa course quelque chose qu'elle aperçoit devant elle , dit en s'élançant pour le saisir : « Allons toujours ; » l'hu-
inanité qui , encore mieux qu'Alexandre , ne veut pas s'arrêter et ne dit jamais : « C'est assez, » parce qu'elle entend une voix de Dieu qui lui crie du fond de toutes ses facultés : « Avance, avance encore : encore plus loin et encore plus haut ; encore plus loin dans la conquête, encore plus haut dans la perfection ; marche de Progrès en Progrès jusqu'à rachè\ement de ta grandeur finale. »
Tel est le mouvement du Progrès considéré dans sa puissance : c'est l'essor vers l'idéal, c'est l'énergie de l'espérance , c'est l'entraînement de la conquête; c'est toute la force humaine, c'est tout le mouvement de notre vie ; c'est la vie elle-même, non la vie stationnaire, immobile, inerte ; mais la vie qui marche, la vie qui agit, la vie qui déploie ses ailes et tend tous ses ressorts ; pour emporter aux grandeurs ou emporter aux ruines , selon qu'elle suit ou ne suit pas ses sentiers légitimes.
Voilà la puissance incomparable que l'humanité porte dans son élan vers le Progrès. Or, vous ne pouvez l'ignorer, toute puissance, quand elle dévie de sa route, produit une ruine
égale à elle-même. Les grands désastres ne sont que l'abus des grandes forces. Et dès lors, vous pouvez entendre les dangers qui menaceraient l'humanité entière, si cette puissance venait à s'égarer ; et par conséquent la nécessité d'une règle sûre au mouvement qui emporte l'homme vers le Progrès, et d'une solution complète aux grands problèmes qu'il pose devant l'esprit humain.
Cette solution, il importe d'autant plus de la donner que le Progrès contient en lui, avec la puissance dont je viens de parler, une séduction capable de tout corrompre et de tout perdre. Quelle qu'en soit la cause véritable , la séduction habite au fond de ce mot. 11 a tous les privilèges , mais aussi tous les dangers des mots fascinateurs ; le prestige de l'inconnu, les charmes de l'avenir, et une correspondance sympathique aux instincts les plus élevés de la nature humaine; triple raison de la fascination qu'il exerce sur les âmes.
Quelqu'effort que vous fassiez pour le préciser, le définir, le déterminer, le Progrès porte en lui malgré vous je ne sais quelle séduction de l'inconnu. Sous ce mot plein
de magie, chacun soupçonne tout ce qu'il \eut et découvre tout ce qu'il imagine. Tacite a dit ce beau mot : « L'inconnu est réputé magnifique. »\ Omne ignotum pro magnifico est. Et voilà tout d'abord ce qui fait la grande séduction du Progrès : le prestige de V inconnu. Ce fut la première et la plus désastreuse tentation de l'humanité. L'homme dans le paradis terrestre était grand; mais il portait dans sa perfection présente l'instinct d'une perfection plus grande encore : instinct sublime et tout divin qui le poussait a ers ce Dieu dont il était l'image. Ce fut l'habileté de Satan de faire servir à la ruine de l'homme cet instinct de grandeur. « Dieu sait, dit-il, que le jour où » vous aurez mangé de ce fruit qu'il vous a » défendu de toucher, vos yeux seront ouverts, ■ et vous serez comme des Dieux, connaissant » le bien et le mal : » Aperientur oculi vestri, et eritis si eut Dtï, scientes bonum et malum (1).
Vous le voyez, un progrès divin est montré à l'homme par la ruse de Satan, et il lui est montré pour mieux séduire environné du pres-
(1) Oon. m. 5.
tige de l'inconnu. Vos yeux vont s'ouvrir, et, pareils à des Dieux, vous découvrirez des horizons qui se dérobent à votre ignorance humaine; et dans cette révélation qui vous sera faite, vous pénétrerez d'un même regard tous les mvstères du bien et tous les mvstères du mal. Voilà le Progrès qui leur est promis : hommes, vous serez comme des Dieux ; vous monterez jusqu'à la Divinité même. Mais, que sera cet homme devenu comme Dieu ? Inconnu.
Vous connaîtrez le bien et le mal : mais, qu'est-ce que ce bien et ce mal dont leurs yeux vont pénétrer les mystères? Inconnu.
Ainsi, partout le vague, l'indéterminé, l'inconnu.
Pour entrevoir cet inconnu si puissant sur l'imagination qui le rêve, la curiosité humaine personnifiée dans la femme a levé les yeux - r elle a regardé ce fruit qui semblait cacher sous son enveloppe , dans une saveur mystérieuse, des secrets si divins ; et elle vit que ce fruit était aussi bon à manger qu'il était beau à voir : Yidit qubd bomnn esset ligmtm ad vescendum et pulelmtm oculis aspectuque de-
lectabile (1). La séduction est «accomplie; la curiosité humaine touche au fruit défendu; elle demande à l'inconnu de réaliser un progrès impossible. Et ce fruit trompeur, qui prometr tait à l'homme une grandeur divine, ne lui laisse plus même toute la grandeur humaine.
Tandis que le mal seul se révèle à ses regards ouverts pour son propre malheur, la vérité se couvre devant son âme des voiles les plus épais ; et son cœur se remplit de perv ers instincts qui le poussent vers ce mal qu'il connaît et lui rendent difficile et âpre la conquête de tout bien.
Ainsi cette redoutable puissance de l'inconnu, employé par l'antique serpent pour pousser Adam et Ève vers une grandeur imaginaire, les a jetés avec leur postérité dans un désastre réel. Depuis cette tromperie et cette chute, le Progrès est devenu à jamais la fascination et le danger de l'humanité.
Et ce qui redouble encore sa puissance de séduire , c'est que le Progrès , par sa nature,
(1) Gen. in. 6,
fait appel non an présent, mais à l'avenir ; que dit-il , en effet, aux peuples qu'il \eut séduire? Écoutez : « Le passé est plein fie ruines, le présent est plein de misères, l'avenir seul a des charmes. » Le Progrès dit : « Demain la richesse, demain l'aisance , demain la liberté , demain la fraternité, demain la grandeur, demain la félicité. » Demain, toujours demain. Mais demain n'est pas encore pour nous désabuser de la séduction d'aujourd'hui. Les générations émues par ces promesses, regardant avec enthousiasme les perspectives omertes devant elles , ont la tentation d'abréger les temps et de précipiter le présent, pour hâter cet avenir, où le Progrès montre du doigt, réalisés en quelques jours , tous les prodiges qu'il prédit et promet aux nations. Par ses livres, par ses discours et par toutes ses promesses, il éveille les espérances, surexcite les désire et exalte les imaginations. De là, pour nous séduire, une puissance de fascination contre laquelle notre faiblesse ne se défend pas. Ah! ce qui ne fait appel qu'au présent ne peut ni tromper ni séduire longtemps : le présent est là face à face avec vous ; il se pose devant vous à
visage découvert , et il dit : » Me voici ! me voici avec ma richesse et ma pauvreté ; me voici avec mes grandeurs et mes bassesses ; me voici avec mes élévations et mes chutes. » Et vous le voyez , vous le pénétrez, vous le jugez, et vous pouvez lui dire : « Je te connais, tu ne » me tromperas pas. » Mais l'avenir, comment le voir, le pénétrer, le juger? Vous croyez le saisir, le séduisant fantôme, il se dérobe, il fuit, et sa séduction croît avec la distance. Ainsi par ses enchantements fascinant les désirs, le Progrès construit dans l'avenir tout un monde idéal que les peuples saluent de loin, et vers lequel on les précipite en leur criant : « C'est le Progrès. »
Je n'en suis pas étonné ; car tandis que par l'attrait de l'inconnu et les séductions de l'avenir, il exerce déjà sur les cows un empire si souverain , il se trouve par sa nature en correspondance parfaite avec les plus sublimes instincts de 1 ame humaine. Son nom si sympathique à l'homme, répond si bien à toutes les harmonies qui retentissent en nous, qu'il suffit de le prononcer pour faire vibrer dans les cœurs toutes les fibres généreuses.
LA Ul ESTION DU PltOGRtS.
Quand les nations l'entendent, tout ee qu'il y a en elles de plus grand, de plus noble, de plus élevé s'éveille pour lui faire écho ; les générations se laissent aller d'elles-mêmes à la séduction qui les entraîne; et l'on peut bien dire du Progrès ce que Bôssuet disait de la liberté : Le peuple suit pourvu qu'il en entende seulement le nom; il marche conduit par des savants, subjugués les premiers par la fascination de ce mot. Où vont-ils ? Est-ce à la grandeur, est-ce à la décadence? Peut-être!
Messieurs, il faut bien en convenir, l'humanité, en poursuivant le Progrès, peut s'égarer; elle ne s'égare que trop. Comme un homme appelle vérités ses erreurs, et vertus ses vices, l'humanité peut appeler Progrès ses marches rétrogrades. Ce qui est fatal en elle, c'est la recherche du Progrès, ce n'est pas le Progrès lui-même. Le rêver, l'appeler, le poursuivre, c'est sa nécessité ; mais l'atteindre ou le manquer, en un mot monter ou descendre, c'est sa liberté. L'humanité est libre, et la part faite à l'action de la Providence , elle porte sa destinée dans la main de sa liberté ; liberté terrible par laquelle l'homme peut mettre dans son
choix sa grandeur ou son abaissement , son progrès ou sa décadence, sa vie ou sa mort.
Ah ! Messieurs, lorsqu'un peuple, subissant tout entière la fascination du Progrès, se trompe sur son véritable sens ; quand il nomme de ce nom tout ce qui l'abaisse et le dégrade, que doit-il arriver? Ce peuple prendra le vertige et retournera contre lui-même toute son énergie. Tout ce qui lui restait de grandeur conspirera contre sa grandeur; tout ce qui lui restait de puissance conspirera pour l'affaiblir; et tous ses efforts pour s'éle\er ne serviront qu'à le mieux précipiter. Peuple géant, il fera de grands pas encore, mais de grands pas hors de la route, selon le beau mot de saint Augustin : Magni passas extra viam. Le drapeau du Progrès déployé sur sa tete, couronné de gloires stériles et de grandeurs factices, on le verra descendre pas à pas les pentes de la décadence qui mènent à ces abîmes d'où les peuples ne remontent plus.
Donc, si nous ne voulons nous précipiter là, à la décadence, et de la décadence à la ruine, donnons à cette aspiration humaine, qui appelle le Progrès , une direction qui l'empêche de
s'égarer. C'est ce que \ous crie a\cc éclat la nature de l'homme et la nature des choses. Oui, Messieurs, une direction M'aie, certaine et infaillible à ce momement si légitime, si fort, et tout ensemble si dangereux qui emporte l'homme à la conquête du Progrès, c'est partout et toujours le besoin de notre humanité.
J'ajoute que c'est d'une manière très-spéciale le besoin de notre temps.
De tout ce que nous avons dit jusqu'ici, il résulte que le siècle, qui touche aux plus hautes destinées ou aux plus grandes catastrophes, est celui où le Progrès a pris un empire plus puissant que dans tous les autres siècles. Or, quelles que soient les causes lointaines de ce phénomène contemporain , jamais , ni dans l'histoire ancienne , ni dans l'histoire moderne, ce mot n'avait conquis dans les nations un ascendant si profond et une domination si universelle qu'au xix € siècle.
*J6 DISCOURS FHÉLIMIN AIRE.
Jl y a d'ordinaire dans un siècle un mot qui a plus que tous les autres la puissance de tenir les esprits attentifs, les cœurs émus, et les volontés décidées. Au seizième siècle, les idées , les passions et les volontés marchaient dans une même direction, redisant une même parole, depuis devenue fameuse : Réforme. Au dix-huitième siècle, les idées, les passions et les volontés, une fois de plus emportées dans un même courant, redisaient encore une même parole : Liberté. Ces deux mots, faussés dans leur sens, et ces deux mouvements trompés dans leur direction, ont produit des désastres que rien jusqu'ici n'a pu encore réparer tout à fait.
Aujourd'hui le mot d'ordre des idées, des passions et des \olontés, est celui-ci : Le Propres. Là est, si je puis le dire, la physionomie, l'originalité , et tout ensemble la puissance et le péril de ce siècle. Sous ce rapport, il en est des siècles comme il en est des hommes. Parmi les idées, les passions et les résolutions qui dirigent, entraînent et gouvernent sa vie, un homme arrive d'ordinaire à concentrer ses idées dans une idée, ses passions dans une pas-
sion, et ses volontés dans une volonté. Par cette triple concentration , il se donne à luimême le caractère qui le distingue et la puissance qui le fait agir ; caractère glorieux ou caractère honteux, puissance du bien ou puissance du mal, selon que ces trois choses marchent dans la > érité ou dans l'erreur, et tendent à l'ordre ou au désordre. Ainsi fait l'humanité dans un siècle : du fond de toutes ses idées, de toutes ses passions et de toutes ses résolutions, une idée, une passion, une volonté, sort souveraine, entraînante et impérieuse entre toutes les autres : et ces trois courants du siècle se rencontrant dans une direction commune , constituent ce que nous avons nommé l'actualité. C'est ce qu'a fait notre siècle avec un éclat, une profondeur et une force qui lui font un caractère historique déjà marqué pour la postérité.
Et d'abord votre siècle, comme un homme qui aspire à la puissance, a une idée dominante. Jamais, depuis que les hommes écrivent, discutent et creusent en tous sens les mystères de la pensée, on n'avait poursuivi, comme de nos jours, ce que l'on est convenu d'appeler l'idée.
Jusqu'ici, avec toutes les littératures et toutes les philosophies, les hommes avaient parlé des idées, de l'origine des idées, de la marche des idées , de la puissance des idées ; mais on n'avait pas dit comme nous avec la satisfaction du génie annonçant ime découverte : « L'idée : voici l'idée , nous avons vu l'idée. » On ne connaissait pas, du moins l'on connaissait peu cette puissance mystérieuse, que le siècle soir et matin salue comme la grande déesse de l'avenir, et qui recueille parmi nous, depuis plus de soixante ans, avec le respect des chrétiens, la foi des incrédules et l'adoration des athées.
Or cette idée, qui est l'idole et la religion du siècle, quelle est-elle, pensez-vous? l'idée de la fraternité? Non; de la liberté? Non; de la démocratie? Non ; pas même l'idée de la démocratie. Des hommes graves, je le sais, résument dans cette idée tout le mouvement contemporain. Certes, je ne le nierai pas; cette idée a sur le monde moderne un empire immense; la démocratie, comme l'a dit un homme, a, dans ces derniers temps, coulé à pleins bords. Mais la démocratie ne représente
pas l'idée dominante et universelle. Quelle est donc cette idée? Est-ce le rationalisme? Je distingue, Messieurs ; dans le camp de l'erreur antichrétienne, oui, le rationalisme est l'idée dominante ; mais si le rationalisme résume toutes les erreurs du siècle, il n'en résume pas toutes les tendances. Il y a une grande fraction de l'humanité qui n'est pas rationaliste ; celle qui veut avec nous le Progrès par le christianisme. Donc, même en dehors du rationalisme, l'idée du Progrès s'étend encore : elle est plus générale et plus universelle. Le rationalisme représente aujourd'hui l'universalité de l'erreur antichrétienne. Le Progrès , dont le rationalisme voudrait seul conquérir le prestige éclatant, représente l'universalité de la pensée contemporaine ; et l'idée du Progrès est vraiment dans notre siècle une idée dominante.
Assurément cette idée, prise dans ce qu'elle a de radical, n'est pas une idée née d'hier dans l'intelligence humaine, et le mot qui l'exprime n'est pas un mot nouveau dans la langue des peuples. Ce mot plus d'une fois a retenti dans
40 DISCOURS PRKLIMINAIRE.
l'histoire, et l'idée qu'il apporte , plus d'un homme de génie l'a saluée même avant l'aurore de notre siècle. Les anciens eux-mêmes l'ont entrevue, s'ils ne l'ont clairement conçue et nettement formulée ; et le christianisme, depuis dix-huit, siècles, l'a fait planer sur le monde ; mais ce qui est vraiment nouveau, ce qui est propre à votre siècle, c'est le règne universel de cette idée dans le monde des intelligences. Creusez en tous sens les doctrines et les plulosophies de ce temps, vous trouverez dans leur fond une même idée qui concentre toutes les autres pour les coordonner par rapport à elle-même. Variée selon les systèmes, les opinions et les erreurs, sous mille formes diverses, cette idée apparaît toujours identique et toujours dominante ; et les doctrines qui se désavouent, se contredisent et se repoussent mutuellement, viennent se reconnaître, s'accorder et s'unir dans l'idée du ProarrèSé
Comment doit s'accomplir ce règne de l'idée actuelle? En quoi consiste le Progrès? Quel est son objet, sa loi, sa direction, son principe et sa fin? Sur tous ees points il y a diver
gence, lutte, contradiction, et, par-dessus tout, ignorance. C'est ici qu'au sein de cette unité prodigieuse, apparaît une confusion plus prodigieuse encore.
Qu'est-ce pour les penseurs de ce temps que cette chose aujourd'hui si retentissante dans les discours, dans les livres, dans les entretiens? Qu'est-ce que ce Progrès qu'on nomme à l'académie, à latrihune, au club, à l'atelier, sur la place publique , et qu'à notre tour nous venons prononcer du haut de cette chaire, devant les représentants de la société qu'il remplit de son nom ? Quelle est sa nature, son essence? Division. J'entends un homme qui dit : « Le Progrès, c'est le changement, son » essence réside dans la négation de l'absolu. » C'est faux, dit un autre, la négation de l'absolu n'est que la perpétuité de la destruction ; le Progrès est dans la permanence de 1 '«absolu et dans la variation du relatif ; il est variable et immuable tout ensemble : c'est l'union de ce qui passe avec ce qui demeure.
Le premier dit : Le nouveau, toujours le nouveau; le second dit : J'embrasse tout à la fois, le nouveau et l'ancien ; le progrès,
c'est la conciliation entre les deux, c'est le perfectionnement de l'ancien par le nouveau.
Quel est l'objet du Progrès ? où se pose-t-il , et sur quoi s'accomplit-il ? Division. Celui-ci le met dans le perfectionnement de la matière, ce-, lui-là dans le perfectionnement de l'esprit, un autre dans l'expansion de l'amour, un quatrième dans la réforme des institutions et la transformation radicale des sociétés humaines.
Sous quelle forme doit se produire le Progrès, et en quoi consiste la transformation sociale qu'il promet à l'humanité ? Division.
Pour cette école , c'est un communisme parfait : pour cette autre non moins dogmatique dans ses enseignements, c'est un individualisme absolu ; pour une troisième, c'est l'équilibre de l'un et de l'autre, équilibre mystérieux que les siècles ont cherché toujours sans le trouver jamais.
D'après quelle loi se développe le Progrès?
Quelle est sa marche dans l'histoire et sa destinée dans les siècles ? Autre problème suscitant d'autres systèmes. Ici le Progrès est
une marche continue : là, c'est une marche intermittente ; ailleurs , sa marche n'est ni rigoureusement continue, ni rigoureusement intermittente ; elle est comme la marée montante qui avance et recule, mais avançant toujours plus qu'elle n'a reculé.
Selon quelle direction marche le Progrès ?
Dnision. Le Progrès, dit l'un, c'est une ligne droite; non, dit un autre, c'est une ligne courbe; point du tout, dit un penseur mieux avisé , le Progrès est une spirale; vous n'y entendez rien , dit un dernier, rendant sur ce mystère un suprême oracle, le Progrès est un cercle, cercle éternellement fermé dans lequel l'humanité marche du Progrès à la décadence, et de la décadence au Progrès, pour revenir par des évolutions périodiques au point d'où elle était partie.
Où commence le Progrès, et où doit-il finir?
Quel est son principe et sa fin, son origine et son terme? Division. A cette question les uns répondent : Nous ne savons pas ; le Progrès est une marche entre deux mystères , le mystère de l'origine et le mystère de la fin. D'autres ont pour résoudre l'énigme un procédé plus
simple ; ils disent : Le Progrès n'a ni commencement ni fin ; il est sans point de départ et sans point d'arrivée; il ne part pas, il n'arme pas, il marche, et c'est assez.
Tel est le Progrès dans les opinions, les écoles et les philosoplnes. Je ne cite pas les textes, je résume les idées. Caméléon perpétuellement divers, quoique toujours identique, chaque philosophe le regarde, et sous tous les regards il change de couleurs. Chacun dit en le regardant : « C'est le Progrès ; » mais quand il s'agit de dire sa nature, son objet, sa forme, ses lois, sa direction, ses conditions, son commencement et sa fin, ses bases doctrinales et ses marches historiques, partout c'est la variété, la diversité, l'antagonisme. Et pourtant au milieu de ces variétés, de ces diversités et de ces contradictions, il y a une chose qui ne varie pas, qui ne change pas, qui ne se contredit pas ; point culminant où les systèmes si divers se rencontrent dans une unité éclatante , c'est l'idée du progrès. Dans nos tempêtes intellectuelles où les philosophes les plus fiers ont assisté au naufrage de leurs systèmes, cette idée apparaît partout
LA QUESTION Dt PROCHES. 4*
remontant à la surface ; et celte mer du doute où tant de doctrines périssent précipitées à l'abîme des plus profondes erreurs, semble dire toujours en poussant au rivage tant de débris portés sur ses flots : « Le Progrès, c'est Vidée » du siècle. »
Dans un siècle comme dans un homme, quand l'idée est devenue dominante, elle éveille une jtassion qui lui correspond. Voilà pourquoi là où va l'idée, là aussi va la passion, et avec elle les ambitions et les enthousiasmes de votre siècle. Je ne dis pas, remarquez-le bien, plus que vos pères, vous êtes dans le Progrès; j'ajourne cette question grave et délicate ; je dis : Plus que vos pères, vous avez la passion du Progrès. Ce fantôme devenu votre fascination, je vois que vous le poursuivez avec des ardeurs et des entraînements que l'humanité ne se connaissait pas. Depuis que ce que vous nommez Vidée vous est apparu sous les portiques entrouverts de l'avenir , un immense besoin de précipiter avec la marche des choses la félicité des hommes, vous a saisis comme une fièvre, pour ne pas dire comme un vertige. Faire mieux que vos
pères en tout ordre de choses, est devenu votre devise. On dirait de tous côtés, avec ,1a haine jurée au passé et le dédain jeté au présent, je ne sais quelle impatience de hâter l'avenir. Partout je vois cette grande passion du dix-neuvième siècle, avec une audace inouïe, ouvrir à toutes les espérances des routes inexplorées. Ce charme de l'inconnu, si fort toujours sur le cœur humain, est devenu pour vous si entraînant ; cette séduction du nouveau, si puissante toujours, est devenue si impérieuse, qu'aux plus hautes intelligences le vertige en est monté.
Cette passion de trouver en un jour, contre le vœu de la nature, le mieux, le progressif, le parfait, s'est déployée sous nos yeux, nonseulement dans le monde physique , où le Progrès poursuit sa marche conquérante ; elle s'est déployée dans la philosophie , dans les lettres , dans les arts, dans la morale, dans la religion, dans la société; et là, prise de l'ivresse du siècle, elle s'est exaltée jusqu'au paroxysme, je pourrais dire jusqu'à l'extravagance. Des hommes- ont paru pour qui le Progrès n'était que le mépris de tout ce qui
LA QUESTION Dt PROGRÈS.
est, l'insulte de tout ce qui fut, et l'accélération folle de tout ce qui doit venir. Fanatisme de l'inconnu , passion de l'imaginaire , délire de l'innovation, enfantés par l'orgueil de lapensée personnelle et l'adoration de soi-même, c'était la supériorité de ces grands hommes.
Dévorés d'une ambition sans limites, possédés du besoin de changer en tout ordre de choses, et rêvant de poser dans nos ruines le piédestal de leur grandeur, ces génies de la décadence levaient fièrement au milieu de nous, et plus haut que nous tous, le drapeau du Progrès; et le monde en avait peur, car ils apparaissaient comme des météores qui épouvantent, alors même qujls ne ravagent pas.
Ainsi l'on a pu voir, dans ces derniers temps, les hommes les mieux doués emportés par ce vent du siècle , par delà ces frontières après lesquelles ni le vrai, ni le beau, ni le bien, ni la religion , ni la société ne peuvent plus être ; et là, de parti pris, brisant à la même heure avec toute tradition philosophique , littéraire, morale, religieuse et sociale, proclamer au nom du Progrès la philosophie
48 DISCOIR* PRÎLIMIXAIRE.
nouvelle, la littérature nom elle, la morale nouvelle, la société nouvelle, et même la religion nouvelle. La vérité variable posée comme base de la philosophie; le grotesque et le laid enseignés comme éléments du beau ; la passion consacrée comme un principe moral; l'anarchie saluée comme idéal des sociétés ; la religion, Dieu même proclamés comme le mal, voilà ce que nous avons vu; jeunes encore, témoins attristés de tant d'outrages jetés à ce que nous avions appris à respecter, nous avons vu s'étaler au soleil du xix e siècle, comme le progrès dans la philosophie, les orgies de l'intelligence; comme le progrès dans les lettres, des orgies littéraires ; comme le progrès en religion, des orgies religieuses; et comme le progrès de la société , des orgies sociales ; monstrueuses débauches qui humiliaient de leurs succès plus monstrueux encore, la pensée , la langue , la morale , la religion , la société, le bon sens, le goût; et avec tout cela, nous-mêmes, conviés par des barbares lettrés, artistes, savants ou législateurs, à faire à toutes les décadences les honneurs du Progrès !
uigiti
LA QIEST10X DL PROGHBS. 4»
Et tandis que cette pasBion du Progros, égarée par de pervers instincts et des lueurs trompeuses , emportait à la décadence intellectuelle, à la décadence morale, à la décadence sociale et à la décadence religieuse une grande partie de l'humanité, F autre partie, guidée par des inspirations meilleures et de plus pures lumières, continuait de poursuivre, à travers toutes ces décadences, le vrai progrès de la science, de la morale, de la littérature , de la religion et de la société. Si bien que nos chutes comme nos élévations, nos ignominies comme nos gloires, tout a pris une voix pour dire : Le Progrès , c'est la passion du siècle. Oui, Messieurs, j'en atteste et vos ambitions, et vos enthousiasmes et jusqu'à vos délires, le Progrès n'est pas seulement une idée qui vous domine , c'est une passion qui vous entraîne. Notre société, vieille parmi les sociétés qui ont vécu , a été ressaisie tout à coup par je ne sais quels entraînements et quelle passion de jeunesse. Car ce besoin de grandir et de se développer , d'entreprendre et de réussir , de produire et de perfectionner, d'innover et de transformer, de
marcher et de conquérir , de s'élever et de s'élargir, en un mot de grandir de toutes manières, qu'est-ce, je vous prie, si ce n'est la passion du jeune âge ? passion généreuse , pleine de forces, de projets, d'ambition et d'avenir; mais passion redoutable, et pareille aux passions de la jeunesse, capable d'épuiser sa sève à féconder le désordre, et sa puissance à créer le chaos.
Mais , prenez-y garde ; encore que cette préoccupation du progrès ait de nos jours les caractères et les entraînements de la passion, ce n'est pas une passion fugitive, légère, capricieuse, qu'un caprice amène aujourd'hui, et qu'un autre caprice emportera demain.
Elle n'est pas un rêve, une fantaisie, une velléité ; sortie d'une idée, elle veut atteindre un but, et elle se pose devant nous avec une décision et une volonté que rien ne peut arrêter. Comme l'idée dominante a suscité une passion dominante, l'une et l'autre ont suscité une résolution qui domine toutes les résolutions, la résolution du Progrès. Le Progrès aujourd'hui est dans le sens légitime de ce mot , la résolution unanime des hommes et des sociétés au
dix-neuvième siècle. Quiconque manifeste une volonté opposée, a une volonté rigoureusement impopulaire, et se dénonce lui-même à l'impopularité. Cela est si vrai, et telle est la faveur qui environne le Progrès , que quand un parti politique , une école philosophique, une secte littéraire veut emporter d'assaut la sympathie du siècle, cette secte, cette école, ce parti s'empare de ce nom et s'environne de ce prestige. On dit : « Nous sommes l'école du Progrès ; nous sommes la philosophie du Progrès ; nous sommes le parti du Progrès, nous sommes les hommes de l'avenir. » Au contraire, lorsque vous voulez appeler sur un parti , une école ou une institution , le mépris et l'impopularité, vous leur jetez ce mot , dans notre temps cent fois méprisé et cent fois impopulaire : Rétrogrades! Ahî c'est que vous sentez dans le mouvement qui emporte les volontés avec les passions et les idées, que quiconque veut faire obstacle au Progrès, a contre lui, avec la volonté universelle , tout l'empire du siècle. Il n'y a pas aujourd'hui de volonté plus générale et plus absolue au sein des multitudes f
DISCOURS PUKLIMIN.VIKE.
que la volonté de réaliser le Progrès. Le Progrès, le pamre le veut, le riche le veut, le sa\ant le veut, l'ignorant le veut, le prince le veut, le peuple le veut, la France le veut, l'Europe le veut ; que dis-je? dans des degrés divers, le monde entier le veut. On se divise pour l'accomplir, tous s'accordent pour le vouloir. Le Progrès, la vérité l'appelle et l'erreur le demande ; le bien le salue et le mal le proclame ; il est le drapeau des partis les plus rivaux et des ambitions les plus antagonistes ; et, pour me servir d'un mot célèbre de nos jours, le Progrès a pour lui le suffrage universel. S'il n'est encore Hoi du présent, il est acclamé Roi de l'avenir. Que dis-je? même dans le présent, il n'est pas de volonté de prince, de roi ou d'empereur qui règne dans son domaine comme cette volonté des nations règne aujourd'hui dans l'univers.
Aussi voyez comme pour s'imposer au monde , cette volonté aussi forte que souveraine, en remue les profondeurs et en soulève les surfaces. Est-ce que vous n'avez pas senti cette électricité qui passait sur le monde, donnant aux nations des secousses
LA QUESTION UL PUOGUtS. 33
inconnues? Est-ce que vous n'avez pas compté les nations de l'Europe qui , depuis un demi-siècle, se sont soulevées tour à tour, et quelquefois toutes ensemble , emportées qu'elles étaient comme par une même volonté et une même résolution ? Eh bien , au fond de ces agitations , de ces soulèvements et de ces ré\olutions, qu'y av ait-il par-dessus tout? Ah! je vais >ous le dire :
il y aAait la volonté de s'arracher à un passé dont on ne voulait plus , et d'embrasser un a\enir qui n'était pas encore; il y a^ait la résolution de monter plus haut dans la richesse, plus haut dans la jouissance, plus haut dans la liberté, plus haut dans la fraternité, plus haut dans l'amour, plus haut dans la science, plus haut en tout : en un mot, il y avait la volonté et la résolution du Progrès ; volonté trompée souvent, mais volonté réelle ; manquant son but aujourd'hui, niais résolue de le poursuivre demain ; succombant dans ses luttes, mais gardant son drapeau. Oui, audessus de tous les étendards déployés dans les commotions populaires et les agitations sociales, nous avons vu un drapeau levé
54 DISCOIRS PR LUMINAIRE.
plus haut que tous les autres : c'était le drapeau du Progrès, devenu le drapeau de tous. Et je crois entendre les nations de l'Europe se renvoyant les unes aux autres, des quatre vents du ciel, cette parole devenue le décret de leur résolution universelle et souveraine : « Le Progrès, c'est la volonté du siècle. »
Messieurs, voilà votre siècle avec son caractère, sa physionomie, sa puissance et son danger. Tel je l'ai jugé, telle est la conviction que je me suis faite sur ce qui le dirige, l'entraîne, le subjugue. Me suis-je trompé? Suis-je dans l'erreur? Suis-je dans l'illusion? S'il en est ainsi, vous me le pardonnez ; car mon illusion me vient de vous, et mon erreur est votre ouvrage. C'est en vous lisant, c'est en vous écoutant, c'est en vous regardant faire, que j'ai senti cette conviction s'imposer à mon âme, comme la clarté du soleil s'impose à mes regards. Hommes de votre temps, je puis vous dire , en évoquait un souv enir de l'éloquence antique : « Si j'ai failli, nous avons failli ensemble. » Mais non, quand nous avons résumé dans ce mot Progrès, l'idée, la
passion et la volonté de ce siècle , non , nous n'avons pas failli, nous avons dit la vérité : j'en jure par vos systèmes et vos philosophies ; j'en jure par toutes vos audaces , et tous vos entraînements ; j'en jure par tous vos soulèvements et toutes vos révolutions; vous avez une idée dominante, l'idée du Progrès; vous avez une passion dominante, la passion du Progrès ; vous avez une volonté dominante , la >olonté du Progrès.
Et maintenant, je le demande, de\ant cette idée, cette passion et cette volonté, qu'y a-t-il à faire? Quoi, combattre cette idée? éteindre cette passion? Anéantir cette volonté? Non, mille fois non ; nous ne le pouvons, nous ne le devons , nous ne le voulons pas. Si nous ne sommes pas de ceux qui rêvent pour l'avenir des grandeurs imaginaires et des félicités impossibles, ce n'est pas nous qui entreprendrons de comprimer dans la nature humaine, avec ses besoins légitimes, et ses volontés généreuses, les ressorts de sa force.
Messieurs, une grande injure nous fut faite par des savants qui ne nous connaissaient pas ; et elle nous fut jetée au nom même du
;iC DISCOinS PIUU.VIS.VIKE.
Progrès. On a dit aux chrétiens, et à nous surtout catholiques : « Vous êtes les hommes du passé, vous ne pouvez plus être les hommes de l'avenir; retirez - vous ', laissez passer le Progrès ; le Progrès qui désormais doit marcher sans vous, si ce n'est contre vous. »
Au nom de tous mes frères dans la foi et la charité de Jésus-Christ , je proteste contre cette commune injure : nous ne pouvons accepter ce partage qui nous déshérite, et nous repoussons de toutes nos forces le déshonneur que l'erreur voudrait ici infliger à la vérité. Nous sommes les hommes du passé; oui, car il y a bientôt deux mille ans que le monde européen ne vit que de notre vie. Nous sommes les hommes du présent; oui, car si tous tant que nous sommes, qui avons gardé avec la vie de Jésus-Christ les traditions de son calvaire, nous nous retirions tout à coup du milieu de vous, votre société avec son orgueil, sa cupidité, son luxe, ses spectacles, ses plaisirs et ses inventions, ne subsisterait pas ; et sans la séve chrétienne, qui circule encore aujourd'hui aux membres de la société
européenne , ce monde sans vie tomberait en pourriture. Hommes du passé et hommes du présent, nous sommes surtout, par une force qui ne vient pas de nous, les hommes de l'avenir. C'est que nous et nos frères, membres d'un même chef, nous sommes avec lui et en lui ce Christ, toujours vivant dans l'humanité ; ce Christ, qui fut votre Progrès il y a dix-huit siècles, qui l'est encore aujourd'hui, et qui le sera jusqu'à la fin ; car le Christ était hier, il est aujourd'hui, et il sera dans tous les siècles. Je sus Christus heri, et hodic, ipse et in sœcula ( 1 ) . Et dès lors, je le demande , comment pourrions-nous, à moins d'abdiquer Jésus-Christ et nous-mêmes avec lui, repousser le vrai Progrès qui ne commence, ne marche et ne s'achève qu'en lui?
Donc, Messieurs, devant ce grand mouvement du siècle, qui semble aujourd'hui défier les chrétiens, qu'av ons-nous à faire ? Une seule chose, mais une grande chose. Quoi donc?
Éclairer , diriger , guider dans leurs v oies légitimes cette idée , cette passion et cette
(l) Hebr. un, 8.
^lonté qui forment dans nos générations ce vaste courant (fui emporte le monde \ers le Progrès; car, ne l'oublions pas, si ce triple mouvement est une souveraine puissance, c'est aussi un danger souverain. Malheur, malheur, trois fois malheur à votre siècle, s'il n'y a pour gouverner ce mouvement une doctrine efficace et une règle infaillible. Ce mouvement fort, mais dévoyé, emportera à des abîmes sans fond des générations impatientes de monter vers des grandeurs sans limites. Vous roulez sur un char magnifique , oui, mais vous rouiez sur des abîmes : Si ce char du Progrès qui vous emporte d'un essor si rapide, vient à dévier de sa ligne, malheur à vous ; il se brisera, et vous-mêmes avec lui, dans une catastrophe dont le monde encore n'a pas offert l'exemple. Au contraire, salut au dix-neuvième siècle, s'il y a pour diriger ce mouvement une règle sûre et une force efficace. Cet essor qui, dans son ensemble, n'est que l'essor vers Te parfait, nous fera monter vers des grandeurs nouvelles; et l'humanité fera des prodiges qui grandiront de siècle en siècle avec sa propre fécondité.
Digitiz
LA QUESTION Dt T PROGRÈS. - 59
Ehbieu, gloire àDieu, et espoir auxhoinmes ; la règle du progrès existe : le christianisme! La route qu'il faut suivre s'ouvre devant vous montant de la terre au ciel ; par elle l'humanité unie à Jésus-Christ doit marcher de grandeur en grandeur au sommet de toutes les grandeurs. Le christianisme, c'est la doctrine du Progrès ; lé christianisme, c'est la loi du Progrès ; le christianisme, c'est l'histoire du Progrès ; le christianisme , c'est le Progrès lui-même. C'est Jésus-Christ vivant dans l'homme, Jésus Christ s'incorporant à l'humanité, et incorporant l'humanité à lui-même. Telle est la formule abrégée du Progrès chrétien ; c'est-à-dire du Progrès réalisé en Jésus-Christ et par Jésus- Christ. Le Progrès chrétien, c'est Jésus-Christ qui se dilate et s'élève de plus en plus dans les espaces et les siècles ; et par cette élévation et cette expansion toujours croissante, emporte avec lui l'humanité agrandie dans un Progrès divin.
C'est ce que ces conférences veulent mettre dans une grande lumière. Ce n'est pas encore une démonstration, c'est un appel que je fais, en vous disant , le crucifix sous mes regards :
Le >oilà; c'est lui; lui le Crucifié, c'est le vrai Dieu du ' Progrès , lui qui réalise tout ce que vous imaginez, lui qui vous apporte tout ce que vous aimez, lui qui divinise tout ce que vous adorez ; le voilà, je vous le montre, je vous apporte sa parole, en demandant pour lui vos adorations.
Il y a dix-huit siècles, le plus grand prédicateur de l'Évangile apparaissait pour annoncer Jésus-Christ dans une cité hrillante qui donnait asile à toutes les philosophies, à tous les arts, à toutes les doctrines et à toutes les divinités. Conduit devant une assemhlée fameuse pour rendre compte de sa doctrine, Paul tint ce discours : « Athéniens, je vous vois avec excès li- »vrés à la superstition. Per omnia quasi su- » perstitiosiores vos video , et je m'aperçois que » de tous côtés, vos adorations vont à des divinités factices. En traversant votre cité, j'ai >» vu toutes \os idoles, et j'ai trouvé un autel » portant cette inscription : Au Dieu inconnu : *Prœteriens enim et videns simulacra vestra, » inverti et aram in quâ script um erat : Ignoto »Deo. Ce Dieu inconnu, ce Dieu que vous «adorez même sans le connaître, moi je vous
LA QUESTION Dl PROGRES. 61
» l'annonce : Quod ergo ignorantes colitis , hoc » ego annuntio vobis (1). »
Hommes de la nouvelle Athènes, écoutez :
Moi aussi j'ai traversé votre cité, comme l'Athènes antique, toute pleine d'idolâtrie. Yidens idololatriœ dédit am ciuitatem (2) ; j'ai passé sur vos places publiques et j'ai vu tous vos dieux, prœteriens et videns simulacra vestra : Dieux du plaisir, dieux de l'argent, dieux de l'industrie , dieux de l'orgueil, tous ces dieux qui sont vos dieux. Simulacra vestra. Au milieu de ce panthéon, qu'habitent tant de divinités modernes, j'ai vu des autels élevés à une divinité mystérieuse. Au frontispice de vos palais de l'industrie, de vos temples des arts et de vos musées européens, j'ai relu cette inscription : Ignoto Deo. Là , ce Dieu inconnu, voilé de mystères et d'ombres, au fond de son sanctuaire , recevait les adorations de tous. J'ai demandé son nom ; on m'a répondu : Le Progrès (3).
(1) Acl. Apost. xvii. 22, 23.
(t) IWd. v. 16.
(3) Allusion a l'Exposition universelle de 1886.
Eh bien, ce Dieu que vous ne connaissez pas, moi je le connais, je l'aime, je l'adore, et je \iens vous l'annoncer. Quod ergb ignorantes colittSs hoc ego annuntio vobis. Jésus-Christ est le Dieu du vrai Progrès, c'est lui qui a fait le monde et tout ce qui est dans, le monde : Deus qui fecit mundum, et omnia quœ in. eo sunt. Maître du ciel et de la terre, c'est lui qui donne à tout la Me, le souffle et l'accroissement : Cum ipsedet omnibus ritam, et inspirationem^ et omnia. 11 a fait sortir d'un seul homme le cenre humain tout entier pour couvrir toute la face de la terre : Fecitqueev uno omne genus humanum inhabitare super universam faciem terrœ. Il a marqué nos limites dans l'espace et nos étapes dans la durée. Depniens statuta tempora et terminos habitationis. Nous sommes sa race, Ipsius enim et genus sumus. Nous sommes ses rejetons, nous sommes lui-même, nous ne pouvons vivre, croître, et grandir qu'en lui. Donc que tout en nous se fasse par lui, avec lui et en lui ; pratiquant la vérité dans la charité , croissons de toute manière dans le Christ , notre chef. Crescamus in illoper omnia; qui est capot CAri-
slus (1) : Jusqu'à ce que, faits à la mesure de sa grandeur et de sa plénitude, nous arrivions avec lui à l'idéal de notre perfection, c'est-àdire à l'homme parfait . In virum perfectum.
(1) Eph. iv. 13. 13.
MoNSEIGNEl'R,
Nous a^ons- essavé d'établir dans notre discours préliminaire l'importance d'une solution à la question du Progrès. Nous avons dit : Il importe de donner une direction sûre au mouvement qui emporte les hommes vers le Progrès ; parce que le Progrès, considéré dans son sens le plus large, est dans la nature humaine ce qu'il y a de plus légitime, de plus fort et de
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plus séduisant. Cette direction est, au temps où nous sommes, d'autant plus nécessaire et d'autant plus urgente, que ce mot, le Progrès, résume tout le mouvement contemporain ; il exprime tout à la fois, l'idée, la passion, et la volonté dominante, c'est-à-dire tout ce qui donne à un siècle comme à un homme un caractère, une physionomie, une puissance.
Donc tout , et dans les instincts de la nature humaine, et dans les besoins de notre siècle , nous crie : Donnez une direction sûre au mou- \enient du Progrès; ce qui peut nous sau- \er, ce n'est pas le mépris superbe, c'est la solution loyale des questions qu'il nous pose.
Messieurs, j'entreprends de aous montrer dans le christianisme la puissance de cette direction et le secret de cette solution. Je sens que ce n'est pas un petit dessein : comment ai-je osé l'entreprendre? J'ai cru au secours qui \ient de la force de Dieu dans la faiblesse de l'homme : voilà pourquoi j'ai osé parler sur une chose si grande, si profonde et si délicate. Credidi , propter quod loeutussitm (1).
(1) Ps. CXV. 10.
Je commence avec la plus grande défiance de ma pensée; mais avec une confiance sans bornes dans la doctrine que j'apporte, parce que je puis dire, en vous parlant de si haut et de choses si graves : Mea doctrina non est mea, sed ejus qui misit me (1). « Ma doctrine n'est pas mienne ; elle est tout entière de celui qui m'envoie. »
Il y a deux choses fondamentales sur lesquelles doit s'appuyer tout d'abord une vraie doctrine du Progrès : le principe et la fin, l'origine et la destinée ; le point de départ et le point d'arrivée. Tout Progrès accompli dans le temps est une marche entre ces deux termes , le terme d'où l'on part, et le terme où l'on arrive. Donc, tonte philosophie ou toute théologie qui prétend à l'honneur de donner aux hommes une doctrine du Progrès , doit tout d'abord répondre à ces deux questions : D'où venons-nous? Où allons-nous? Quel est le point de départ, et quel est le terme du Progrès humain?
Ces deux questions préalables que pose à
(1) Joan. vu. 16.
toute intelligence le bon sens populaire, le9 philosophies purement humaines sont impuissantes à les résoudre. Les plus hardis théoriciens du Progrès ont confessé sur ces deux points l'impuissance de leurs théories, et l'inanité de leurs systèmes ; ils ont dit : « L'humanité marche entre deux mystères , le mystère de l'origine et le mystère de la fin. » Ce qu'ils nomment le Progrès humain , n'est qu'une agitation des hommes sans point de départ et sans but déterminé , problème insoluble posé entre deux inconnues. Le christianisme décou- \re et éclaire par la lumière de ses dogmes ces deux inconnues de la sagesse humaine, et par là il pose les deux premières assises de la doctrine du Progrès.
Donc, Messieurs, avant d'arriver aux questions plus pratiques que soulève le sujet, il faut appuyer sur ces deux grandes bases la vraie doctrine du Progrès ; dire quel en est le point de départ, dire quel en est le point d'arrivée : nous ne pouvons passer, sans les résoudre, sur ces deux questions primordiales. Je me borne aujourd'hui à considérer le Progrès dans son origine ; et je dis que le christianisme, par
trois dogmes fondamentaux, met dans tout son jour le point de départ du Progrès humain ; tandis que toutes les philosopliies , qui ne s'éclairent pas de sa lumière, laissent dans les ombres de l'erreur ou de l'ignorance ce point fondamental sans lequel le Progrès demeure nécessairement un problème sans solution.
Et d'abord le christianisme , par son dogme de la création , illumine le point de départ du Progrès humain , parce que seul il dit clairement par où l'homme commence.
Pour essayer de- résoudre philosophique- . ment la question de l'origine humaine, il n'y a que deux grandes voies : la voie du panthéisme et la voie de la création.
L'homme est-il un être libre, tiré du néant par la libre action de Dieu , et créé à part avec un type déterminé ? ou bien l'homme est-il un produit fatal de 1 être qui se développe ? un de
gré nécessaire dans la série des évolutions divines? Telle est tout d'abord la question que le rationalisme remue autour du berceau de l'homme.
Ceux qui entreprennent de fonder une doctrinedu Progrès rigoureusement antichrétienne, repoussent la production libre de l'homme par la puissance de Dieu ; ils nient la création ex nilulo. Ils sont résolument panthéistes. Je ne discute pas actuellement leur doctrine qui est dans son fond le radicalisme de l'erreur rationaliste. Je mets cette doctrine, telle que je la trome, en face de la question présente, et je lui dis : Vous promettez une théorie complète du Progrès humain ; dites d'où vient • l'homme? La doctrine répond : L'homme est du in ; il sort de Dieu, comme la plante de sa racine, comme la fleur de sa tige, comme le parfum de sa fleur. L'homme en effet , dans cette doctrine, est comme on voudra le nommer, une germination , un épanouissement, une floraison, une émanation de Dieu. Fruit fatal d'un Progrès nécessaire, éclos d'une végétation divine, dans une heure voilée à tout jamais aux regards de la science. Le Progrès dans les
théories du panthéisme moderne, c'est Dieu qui se fait, Dieu qui devient, Dieu qui pousse hors de lui dans un mouvement sans commencement et sans fin, le flot de sa Aie éternellement variable et éternellement changeante. Moin émeut divin qui emporte tous les êtres dans une expansion toujours croissante ; mais mouvement de hasard, sans point de départ et sans point d'arrivée , sans origine assignable et sans direction déterminée.
De ces évolutions de l'être qui devient et de Dieu qui se développe , l'homme est sorti.
Mais quand? à quel point de la durée? mystère. A quel rang de la hiérarchie des êtres se plaça* d'abord celui qui, plus tard, devait se révéler si grand? Mystère. A quel degré dans l'ordre de la sensation, de l'instinct, du sentiment et de l'intelligence? Mystère. Sous quelle forme primitive l'homme, sorti de cette éclosion séculaire, fit-il dans la \ie sa première apparition ? dans quelle irradiation de force, de beauté, d.'harmonie? Mystère, mystère encore, mystère toujours. Chose remarquable , cette philosophie si ambitieuse de la claire vision
des choses, quand elle essaie de soulever de sa main les voiles étendus par les siècles sur les origines de l'homme , ne découvre que des mystères ; elle vous les apporte enveloppés de poétiques images, comrant des fleurs de sa littérature l'indigence de sa doctrine.
« La \ie, dit-elle, n'était le lendemain de la dernière genèse qu'une vaste métempsycose qui poursuivait de forme en forme , de l'agrégation à la végétation , de la végétation à la sensibilité, de la sensibilité à l'instinct, de l'instinct à l'intelligence , un dernier type qu'elle n'avait pas encore atteint.
» L'heure du dernier mystère était venue :
la terre était dans l'attente ! l'homme' paraît , tenant sa femme par la main, et portant à son front coomme une aube naissante la majesté de la pensée. Comment est -il né une première fois à la vie ? par quelle génération spontanée? par quelle mystérieuse incubation ? dans quelle larve ? sous quelle chrysalide a-t-il végété silencieusement enveloppé jusqu'au jour où il a pu marcher au soleil ?
Celui-là seul le sait qui a brisé le moule de la
première création, et qui en a semé au loin les débris. »
Ainsi de nouveaux Moïse racontent à leur tour avec la genèse des choses , la genèse de l'homme. Ne rions pas, Messieurs, de ces révélateurs qui estiment porter dans une métaphore la puissance de détrôner la Bible et de renverser le Pentateuque ; mais plaignons ces chutes de l'esprit humain réduit à cacher sous cette abondance de fleurs l'absence de la doctrine. Car enfin, à quoi aboutissent, je vous prie, ces efforts d'imagination, si ce n'est à voiler sous le luxe des images l'ignorance des choses ? ou tout au plus à susciter avec le doute la question même qu'il s'agit de résoudre ? par quelle génération spontanée? par quelle mystérieuse incubation ? sous quelle chrysalide ? Qu'est-ce que tout cela, si ce n'est le scepticisme qui doute , et l'ignorance qui ne sait pas ? Littérairement , c'est bien risqué ; mais doctrinalement , qu'est - ce que cela pour celui qui veut fixer sa foi sur l'origine de l'homme, et le point de départ du Progrès?
Cet homme sorti de sa chrysalide , est-ce un animal transformé ? Dès lors la question re •
cule, elle ne se résout pas ; elle se déplace, elle ne s ecLaire pas. Cet animal transformé d'où Ment-il? Dans ce système de transformations, où faut-il s'arrêter? Comme l'homme sort de l'animal , l'animal sort du végétal , le végétal du minéral, et le minéral, agrégation séculaire des éléments de la matière , est lui-même le résultat de transformations plus lointaines encore. Et il faut m'en aller, conduit par cette philosophie conjecturale, creuser de couches en couches les longues éiaborations des siècles, traverser à la nage des cataclysmes et encore des cataclysmes , pour, de là , m'égarer dans une création fluidique où la matière s'évapore dans un océan de gaz , et où mon esprit s'évanouit dans le néant de la doctrine et dans le vide de la pensée.
Mais, Messieurs, je sais qu'une philosophie plus sérieuse se présente au dix-neuvième siècle, pour expliquer l'origine de l'homme et poser doctrinalement le point de départ du Progrès. Des philosophes disent : « Nous ne sommes pas chrétiens , c'est vrai ; mais nous ne sommes pas non plus panthéistes ; nous nions révolution fatale et la chrysalide hu-
maine; sans relever de Moïse, nous connaissons l'origine , nous admettons la création . »
Je pourrais demander avec quelque raison comment cette philosophie passe sans trébucher, entre l'erreur panthéiste et le dogme catholique. Je n'en ai pas besoin ; j'admets que cette philosophie établit sans hésitation et même sans erreur cette première assise de la doctrine, la création de l'homme. Mais, cela posé, nous n'a\ons pas fini : panthéistes ou non, du moment que, laissant de côté la donnée Mosaïque de l'origine humaine, vous formulez le Progrès, toujours cette inévitable question revient appelant une solution. Par où l'homme a-t-il commencé? Vous dites :
« L'homme a grandi ; » le bon sens demande :
Comment le savez-vous ? L'avez-vous mesuré tel qu'il parut à son berceau?
Que fait ici le rationalisme, même le meilleur, celui qui ne veut être ni matérialiste, ni panthéiste, ni athée? 11 hésite, il doute, il conjecture. Sur cette question capitale, il n'a point de symbole, point d'affirmation , point d'histoire. Dogmatique sur la ques-
tion même, la philosophie rationaliste commence par décider que l'humanité est dans le Progrès; et pour évoquer le 'passé en témoignage, elle cherche, à travers des ombres flottantes, les origines de l'homme reculant derrière elle dans un vague lointain. Elle avance avec le flambeau de sa raison , à travers la nuit des temps , jusque par delà les frontières des siècles historiques; et là, l'histoire absente , elle évoque l'hypothèse ; ne pouvant raconter, elle suppose; ne pouvant démontrer, elle devine; ne poinant affirmer, elle doute ; ne pouvant dire ce qu'elle ne sait pas, elle dit ce qui lui semble ; n'osant pas dire : « Je crois, » elle dit : « Je soupçonne. » Face à face avec ce grand problème de l'origine humaine, dont les données premières s'enfoncent dans l'inconnu, elle dit, non ce qu'elle a vu, mais ce qu'elle a imaginé ; non ce qui fut, mais ce qui dut être. Elle dit et redit, par la voie de ses organes les plus autorisés : L'homme dut apparaître d'abord à tel ou tel état, à tel ou tel degré de perfection, de développement , de beauté. Ici il dut être une argile ébauchée sur le* type du Titan; là, il dut
être l'homme géant ou l'homme cyclope ; ailleurs, l'homme primitif dut être un enfant, audessus de l'animal par sa liberté, au-dessous de l'homme par sa simplicité. Que sais-je, enfin? L'homme fut pasteur, l'homme fut chasseur, l'homme fut fétichiste, l'homme fut carnivore , l'homme fut herbivore; l'homme fut tout ce qu'il put être.
Vous le voyez, ce n'est ni le dogme ni l'histoire, ce n'est ni la doctrine ni la certitude ; c'est la conjecture et l'opinion, et dans la conjecture et l'opinion, une variété indéfinie. Je me trompe ; ces grands explorateurs de l'origine semblent s'accorder sur un point : ils disent : « Pour le moins, nous savons que » l'homme fut d'abord sauvage. » La raison leur en paraît singulièrement démonstrative.
Remontant d'âge en âge, avec la marche des nations, le courant des civilisations, derrière l'homme civilisé, ils découvrent l'homme barbare ; derrière l'homme barbare , ils aperçoivent , si loin qu'ils peuvent regarder, l'homme sauvage.... Dès lors, la démonstration est faite ; plus de doute : « Nous savons » que partout rhomme'fut d'abord sauvage. >»
Vous sa\ez? J'en demande pardon à votre philosophie, mais vous ne sa^ez rien du tout.
Vous dites, qu'en regardant à travers les siècles reculés, vous a\ez découvert partout l'homme sauvage. Je puis le contester ; je n'en ai pas besoin. Je veux un instant vous l'accorder; aous avez partout rencontré l'homme sair\age ; mais derrière l'homme sauvage , a\ez-vous regardé? Le sauvage, est-ce un être perfectionné ou un être déchu? Est-ce l'homme au point de départ, montant de siècle en siècle ? ou bien est-ce l'homme dégradé qui •descend tous les jours? Et derrière lui, êtesvous bien sûr qu'il n'y eut rien de plus haut? Si je vous dis sans preuve aucune : « La gran- » deur est au commencement ; ce qui est.plus » parfait, c'est ce qui est plus lointain ; ce qui » est plus beau, c'est ce qui est plus antique, » qu'avez-vous à répondre? Rien, absolument rien. Je n'établis pas en ce moment qu'il en est ainsi, nous arriverons plus tard à la question historique ; mais je dis que, si je l'affirme, vous n'avez rien à répondre ; et l'affirmation pour le moins vaut la négation.
LE POINT DE DÉPART DU PROGhÈS. 8*
0 philosophes, souffrez qu'on vous le dise sans amertume, mais avec une légitime franchise, quand votre dogmatisme, sans appui dans la doctrine et sans donnée dans l'histoire, dit, en regardant notre passé : « J'ai vu le ber- » ceau de l'homme, je sais le point de départ » du Progrès humain, » votre sagesse voua aveugle, et ce que vous nommez votre savoir n'est qu'un doute qui se déguise, et une ignorance qui se voile, a^ec l'orgueil de plus et la sincérité de moins.
Ainsi le rationalisme laisse enveloppé d'ombres impénétrables le berceau de l'homme et le point de départ du progrès humain ; il a beau sonder toutes les profondeurs de la nature et toutes les profondeurs de l'histoire, il ne triomphera pas de cette difficulté. Non, s'il n'accepte, dans sa simplicité doctrinale et sa clarté historique, la donnée chrétienne sur l'origine de l'homme , non , jamais il ne répondra à cette question, la première que soulè\e dtms l'esprit humain le grand problème du Progrès : « Par où l'homme a-t-il » commencé, et que fut l'homme à sa pre- » mière apparition sur la terre ? » Dès lors, il
ne pourra jamais nier ni affirmer le Progrès, parce que, ignorant son commencement, il sera toujours impuissant à mesurer la distance entre le point d'où l'homme est parti et le point où il est arrivé. Cette difficulté est vraiment radicale, et j'admire avec quelle aisance les hommes les plus graves et les philosophes les plus en renom passent devant elle sans faire semblant de s'apercevoir qu'il y a là, pour toute philosophie qui ne demande pas au christianisme le secret de l'origine, une difficulté à jamais insurmontable. La philosophie contemporaine , qui affecte devant les peuples une horreur si fière de l'obscurité, un dédain si fastueux des ténèbres qui enveloppent le berceau des religions, accepte sur l'origine du Progrès, qui est sa religion et sa divinité , des mystères, des ombres et des obscurités, que ne supporte en aucun ordre de choses le plus Tulgaire bon sens.
Ah ! Messieurs, le bon sens des peuples voit mieux ici que le génie des philosophes, il voit clairement que le point de départ de l'humanité ne peut demeurer dans la question du Progrès un point indéfini, indécis, obscur ; et je crois
LE POINT DR DÉl'ART DU PROGRÈS. 83
l'entendre qui vous crie avec moi : Sortez de la terre du doute et de l'incertitude ; et pour poser solidement la première base du Progrès, entrez dans la terre ferme de la foi et de la certitude chrétienne.
Le christianisme définit avec une précision divine l'origine de l'homme , et pose avec une certitude qui ne permet pas l'hésitation, le point de départ du Progrès humain. La théologie chrétienne , je le sais , laisse derrière le berceau de l'homme , des ouvertures larges et des perspectives profondes, par où le génie de l'exploration, guidé par l'expérience, la raison et la foi , peut s'élancer d'un vol libre à la découverte des origines antérieures à la création de notre race. Les Pères de l'Église ont précédé dans cette voie vos plus hardis explorateurs. Là n'est pas la question : il s'agit de la création de l'homme et de la loi de sa vie. Il s'agit de son commencement et de son premier pas dans la carrière que lui ouvrit dans les siècles la volonté du Créateur. Or, le christianisme affirme ici comme point de départ , la Création; mais une création nettement dogmatisée, la création seule vraiment phi-
84 DEUXIÈME COXFKHEXCE.
losophique et M'aiment populaire : l'homme créé du néant par Tûction libre de Dieu.
De quelque manière que Dieu ail préparé à L'homme si demeure splendide, l'homme y apparaît à un jour marqué) et dans une forme déterminée. Avec sa physionomie complète et son type achevé, il sort d'un seul jet de la main et du souille de Dieu; de sa maiD qui lui construit un corps, de son souille qui lui inspire une Ame. 11 pétrit de l'argile de la création ce corps harmonieux, où il réunit toutes les beautés éparseB dans les créations placées au^dessops (le lui. Puis il crée, d'une respiration de lui-même, cette aine, où il imprime le cachet de sa ressemblance, et où il (ait reluire tous les reflets de ses perfections; et cette àmc, a\ec le corps qu'elle emporte dans son mouvement, il la ramène à lui-même, en lui donnant pour ressort de sa vie, l'aspiration de l'infini.
Ainsi Dieu Ta fait à son iina^e.... Sccimr dùm imaginent suam fecit illum (1). 11 l'a posé, dit l'Écriture, face à face devant lui-
(1) Eccli. xvu. 11-2.
même, et il l'a marqué du signe de son visage ; il l'a vêtu de sa force; il lui a donné la puissance ; il a fait descendre de son front une terreur qui dompte les animaux ; il lui a donné le jugement et la parole , des yeux pour \ oir, et des oreilles pour entendre ; il lui a fait une intelligence pour comprendre, et un cœur pour aimer; il a mis dans l'une la plénitude de la science, dans l'autre la plénitude de l'amour; il lui a montré le bien et le mal, et entre les deux il a placé la liberté pour choisir l'un ou l'autre.
Voilà l'homme tel que nous le ré\èle à sa première apparition un dogme clair et défini ; le voilà rayonnant , à son aurore , de cette beauté complète, où viennent se mêler, sans se confondre, les beautés de la création et les reflets du Créateur, tous les dons de la nature et tous les dons de la grâce , toute la perfection humaine transfigurée par la vie de Dieu. Il ne sort pas d'une mystérieuse élaboration des forces de la nature ; il sort d'un seul jet de la toute-puissance du Créateur. 11 n'est ni géant, ni titan, ni cyclope, ni enfant, ni fétichiste, ni sauvage, ni Carnivore, ni herbivore,
DKl.UEEE CONFLUENCE.
il est l'homme : l'homme tout entier dans son type primitif et sa beauté idéale ; l'homme parfait : virum perfectum.. Regardez, le voilà, tel que Dieu l'a fait : il se dresse sur ses deux pieds, il regarde le ciel en dominant la terre ; et l'on dirait qu'il cherche son créateur pour emporter avec lui vers son centre divin la création qui se résume et resplendit en lui ! . . .
Ainsi le christianisme, par son dogme de la création, éclaire au berceau de l'humanité le mystère de l'origine.
Mais cette première donnée du dogme catholique ne suffit pas à mettre dans tout son jour le point de départ du progrès. Face à face avec cette grandeur passée, et notre misère présente, je me demande comment est descendu si bas l'homme parti de si haut ? Pourquoi , après cette grandeur du point de départ, cet abaissement séculaire ? Entre cette perfection évanouie au commencement, et cette misère qui se renouvelle avec les siècles, com-
LE POINT DE DÉPART Dl PROGRES. 87
ment placer la loi et la réalité du progrès humain? Évidemment , si un autre dogme ne complète la doctrine, la marche de l'homme dans le passé et sa condition dans le présent sont inconciliables avec la splendeur de l'Éden attestée par toute l'histoire ; et le Progrès doit demeurer une énigme incomprise.
Aussi , pour achever la révélation du mystère de l'origine, le christianisme, à ce mot création , joint un autre mot : la chute ; mot révélateur sans lequel vous n'entendrez jamais rien, ni à la doctrine, ni à la loi, ni aux conditions, ni à l'histoire du Progrès; la chute de l'homme, mystère qui seul explique tant de mystères, point obscur, sans lequel, selon le mot ingénieux d'un écrivain, la lumière ri est nulle part..
Voilà pourquoi tous les théoriciens du Progrès antichrétien , sceptiques , rationalistes , panthéistes ou athées, font autour de ce mot un bruit qu'ils ne font autour d'aucun autre mot. Un instinct qui ne les trompe pas, leur révèle qu'au fond de ce mot la question du Progrès se remue tout entière , et leur génie
des théories du Progrès qui mentent à l'histoire en se mentant à elles-mêmes.
La philosophie rationaliste aspirant à l'honneur de fonder une théorie du Progrès en dehors du christianisme, suit, par rapport à la question de la chute, trois procédés principaux que je vais signaler rapidement.
Le premier consiste à nier, au point de vue du Progrès, l'importance de ce point fondamental : « Qu'importe, dit-on, qu'Adam soit ou non tombé dans un lieu que la Genèse appelle l'Éden ? Du moment qu'à un jour donné l'homme a été misérable , et que pour échapper à la misère il a pris le parti du Progrès, la philosophie ne va .pas chercher s'il est né ou devenu misérable. S'il y a progrès, que fait à l'humanité qu'il ait commencé avant ou après l'Éden ?... Vous mettez le point de départ après , nous le mettons avant ; mais , en définitive, c'est toujours le même point de départ. Entre vous et nous il n'y a qu'une question de date , la distance du jour au lendemain. »
Ainsi traitent la question de la chute des écrivains qui parlent de Progrès. Je le dis avec
LR POINT DE Dl'.PART DU PROGRÈS. 89
une })rofonde tristesse , je n'imaginais pas qu'on pût toucher de notre temps, avec une légèreté digne d'un autre siècle, une question qui a ému, dans tous les temps, les génies du premier ordre. « Qu'importe, dites-vous, qu'Adam soit >• ou non tombé dans un endroit qu'on appelle »l'Éden? » De Maistre vous répondrait dans sa langue : Mais il importe très-fort. Au fond de cette chute, il y a toutes les questions radicales qui importent à la solution des problèmes que souhhe le Progrès; question du mal moral, question de liberté humaine , question de l'expansion libre ou de la répression obligatoire des instincts et des passions ; en un mot, toutes les questions relatives aux conditions et aux lois actuelles de tout progrès véritable. Selon que l'homme est tombé ou n'est pas tombé, la loi et les conditions du Progrès seront fort différentes ; et c'est se moquer tout à la fois du genre humain, de la science et de la question qu'il s'agit de résoudre, de passer devant ce problème de la chute qui en renferme tant d'autres, en disant : « Qu'importe? Du mo ment , dites-vous , que l'homme a pris le parti du Progrès, qu'importe de savoir où ce
Progrès commence ? »> 0 logicien! Mais là est la question. L'homme a-t-il pris, l'homme a-t-il pu prendre par lui-même le parti du Progrès ? Entre vous et nous, c'est la question même. 11 s'agit de savoir, en déterminant le point d'où l'homme part, s'il est monté ou s'il est descendu, et par là de constater le progrès ou la décadence ; et vous commencez par poser en fait l'existence du Progrès, pour conclure de cette hypothèse qu'il est inutile de sa>oir d'où il part?... Vraiment, je vous admire : jamais rien de pareil ne se a it dans la science; la science tire la lumière de la lumière, elle marche jetant sur ses conclusions la clarté des principes; >otre philosophie suit un procédé contraire : elle cache dans l'ombre le point de départ de l'homme pour mieux illuminer sa route ; elle prétend faire jaillir la lumière des ténèbres, et elle demande à la nuit de nous donner le jour. Quoi que vous en disiez, la chute vous importune , le péché originel vous offusque. Cette affectation de dédain n'est qu'une tactique, et l'indifférence que vous montrez par rapport à cette question n'est qu'un masque.
Aussi, lorsque votre philosophie marche à visage découvert, elle n'est plus que ce qu'elle est toujours en face de la vérité, une négation; elle dit résolument : « Je nie la chute primitive, je nie le péché originel, je nie la déchéance humaine, je nie le mal dans l'homme. » C'est le second procédé que suit la philosophie du Progrès que nous combattons en ce moment ; elle nie avec la chute de l'homme le mal dans l'humanité. Pour elle le mal n'existe pas ; si elle en garde le nom, ce n'est que pour exprimer une simple relation. Le bien et le mal, par rapport à chaque chose, est relatif à sa place et à son heure dans l'histoire du Progrès. Ce qui est un bien par rapport au fait qui précède, devient un mal par rapport au fait qui doit suivre ; et ainsi , comme on ne craint pas de le dire ingénieusement : « Le Progrès est comme Janus, il a deux faces, l'une regardant l'avenir, l'autre regardant le passé. » Vu du côté du passé, il est le bien, car il est supérieur à ce qui l'a précédé ; vu du côté de l'avenir , il est le mal , car il est inférieur à ce qui doit le sunTe.
Certes, la question du bien et du mal, tran-
chée de cette manière, c est hardi, et, à notre avis, c'est très-absurde et très-naïf tout ensemble ; mais c'est au moins très-sincère et trèsintelligible. Tout à l'heure, la question de la chute n'était qu'une question de date ; maintenant, la question du mal est une question d'optique, nos adversaires le déclarent. Quant au mal en lui-même, ils disent : « ÎNous le mous, le mal est le terme de l'être fini, il n'y en a pas d'autre. » Ainsi, ce fier dédain affecté devant la question de la chute primitive et du mal dans l'homme, ce n'était qu'une hypocrisie. La chute disparaît sous une négation absolue ; et le mal dans l'humanité, éternel obstacle à la marche du Progrès, s'évanouit comme le rêve des générations et des siècles, sous la marche d'un progrès fatal qui passe en dévorant toutes les vertus et en consacrant tous les crimes ; car dans ce système où la brutalité le dispute à l'absurde, le Progrès c'est tout ce qui renverse l'obstacle du présent pour régner dans l'avenir; le Progrès, c'est tout ce qui réussit et tout ce qui triomphe; le Progrès, c'est toute victoire de ce qui est plus fort sur ce qui est plus faible, c'est la déification de la force.
le Point de départ du progrès. 9a
c'est l'apothéose du succès. Tel est le progrès que consacre dans l'humanité la négation de la chute.
Mais cette négation d'une chute, dont tous les siècles et tous les peuples ont consigné dans leurs annales et leurs rites l'universel retentissement, a paru insolente même à nos ad\ersaires. Des génies s'estimant plus délicats, ont pris devant le fait de la chute une attitude toute différente : n'osant nier résolument un fait écrit partout sur des monuments placés sous la garde des siècles et de\ant le regard des peuples, ils se sont mis à l'interpréter; et pour rendre le sens réel du dogme et de l'histoire, ils ont évoqué je ne sais quelle mystérieuse puissance qui explique tous les dogmes et interprète tous les faits, ou plutôt dévore à la fois tous les dogmes de la religion et tous les faits de l'histoire. Quoi donc? le Mythe.
Qu'est-ce que le mythe? Qu'est-ce que cet oracle nouveau à qui le siècle demande, noix plus seulement le sens de la fahle, mais le sens de l'histoire ? Quel est cet être mystérieux qui explique tant d'énigmes, résout tant de pro-
blêmes, dissipe tant de ténèbres? Défini dans le sens des adversaires, le mythe est une idée cachée sons nn fait, on un fait servant de voile à une idée. Voilà le mythe. Voilà le grand oracle de l'interprétation moderne ; les philosophes l'ont évoqué pour interpréter le dogme et le fait de la chute ; et, se posant en face de l'Église, appuyée sur ses deux bases, ils ont tenu à peu près ce discours : « Vous nous accusez de nier le récit de Moïse et d'anéantir le faitdel'Éden : nous l'admettons; mais nous l'expliquons. Ce récit n'est pas une histoire : c'est un mythe : C'est une idée cachée sous un symbole. » Et quelle est, pen- , sez-vous, cette idée voilée sous le fait historique? Sansdoute, l'idée d'unechute, d'unedéchéance, <l'un désastre? Pas le moins du monde. Adorateurs de l'in\ention et du génie moderne, écoutez de notre génie une admirable découverte.
L'homme, dit cette philosophie, est d'abord instinct : la nature est pour lui un paradis île délices et d'ignorance ; c'est l'âge d'or de l'enfance de l'humanité, paradis de l'innocence et de la félicité négative, qui n'est autre que l'impuissance de faire le mal et de coni-
prendre la douleur. Admettez, sans preuve, ce point de départ de la nature humaine, car il n'y en a pas de preuve. La doctrine interprétative du mythe de la chute le déclare ; il en dut être ainsi au commencement. Mais voici venir l'heure où la nature humaine, à 1 étroit, va rompre, par sa propre croissance, les langes de l'instinct qui semblent, l'étreindre et l'étouffer. L'aurore de la raison perce l'ombre de la pensée purement instinctive : l'homme s'élève à l'intelligence du bien et du mal ; il arrive par ce progrès à la possession de la liberté ; de l'usage de la libeHé, naît la possibilité de la prévarication ; et de la possibilité de la prévarication à la prévarication même, il n'y a que l'intermédiaire d'un acte de la volonté. L'homme intelligent connaît la loi morale ; libre, il la \iole, et par sa prévarication, il se déshérite lui-même de son paradis d'ignorance et de paix pour entrer dans la \ie orageuse de l'intelligence et de la liberté.
Messieurs, voilà la chute originelle, chute merveilleuse, qui n'est autre qu'un mouvement progressif, puisqu'elle est le passage
de la \ie instincthe à la vie morale, de la sensibilité à l'intelligence, de l'ignorance au savoir, de la fatalité à la liberté, du moins parfait au plus parfait ; c'est-à-dire le plus grand pas que l'homme ait jamais fait dans la voie du Progrès. Si bien que, par un procédé dont vous aurez quelque peine à surprendre le secret , l'humanité en niasse a pris , pour exprimer une idée, un fait radicalement contradictoire à cette idée, c'est-à-dire le fait de la chute de l'homme comme signe du progrès humain.
Vous le >ovez, pour être un peu moins inhabile que la philosophie du dix-huitième siècle, le rationalisme du dix-nemièine n'est pas encore d'une habileté tout à fait consommée. Son invention, même à son point de vue, n'est rien moins qu'ingénieuse ; elle ment à la notion du mythe que lui-même a donnée, à savoir : une idée cachée sous un fait ; elle n'a pas même le très-petit mérite d'être fidèle à son principe, et de s'accorder a\ee elle-même. Car enfin, quoi que vous admettiez sur la réalité historique de l'Éden , de l'aveu même de l'interprétation mythique, ce fut dans le monde
LE POINT DE UKPAHT DU PHOCIIKS.
l'a\ éiiement du mal moral; donc quelque chose de terrible et de désastreux. Donner ce désastre comme un progrès de l'humanité, et, ce qui est encore plus singulier, choisir, pour symboliser ce progrès, le mythe d'une déchéance, ce n'est pas seulement outrager ensemble et le dogme et l'histoire, c'est mettre la contradiction dans les choses et la contradiction dans sa propre pensée. Je me demande avec surprise comment tous les peuples à la fois eurent l'étrange idée de figurer leur plus grand progrès sous le mythe de leur plus grande chute; et ma raison demeure stupéfaite devant une explication qui n'explique rien, et devant une interprétation où la naïveté le dispute à l'inconséquence. Et dans la lumière qui jaillit de 1er reur pour glorifier la vérité, je me réjouis trois fois de ne trouver ici, contre le dogme chrétien, que des dédains qui l'honorent , des négations qui l'affermissent et des contradictions qui en relèvent de plus en plus les divines harmonies.
Ah ! Messieurs , ici encore je me sens avec bonheur disciple de la vérité et fils de la lumière; et devant ces ténèbres que l'erreur
amasse autour de ma pensée, j'éprome le besoin de m'écrier : Que la lumière soit : Fiat lux. Je demandais tout à l'heure , comment l'homme, créé si grand, apparaît-il si petit? Ma doctrine me répond : « L'homme est tombé. »
Ici encore le christianisme est clair, aftirmatif, historique. Après six mille ans, placé, pour les relever, au milieu des générations portant encore sur elles les vestiges de ce désastre primitif, il crie d'une voix qui ne se taira jamais : « L'homme est tombé ; » et il est tombé parce qu'il l'a voulu. Élevé si haut par le bienfait d'un Dieu envers lui deux fois libéral, il a voulu monter encore plus haut, et il est tombé sous le coup d'un châtiment doublement mérité.
Par cette porte ouverte d'une prévarication unique mais solidaire , le mal est entré dans la nature humaine. « Par un seul homme r » dit saint Paul, le péché est entré dans ce » monde, et avec le péché la mort.» Perunum hominem peccatum in hune mundum intravit, et per peccatum mors; et ita in omnes hommes mors pertransiit (1).
(I) Rom. v. U.
Ainsi, le germe de la mort fut inoculé à la race humaine tout entière, et avec le germe de la mort, le principe de toutes les décadences. Sous le contre-coup de sa chute , la concupiscence, c'est-à-dire toutes les passions retournées contre leur but, se déchaîna dans l'homme; force redoutable, une et collective tout ensemble, qui allait conspirer dans l'homme contre l'homme pour l'entraîner à sa ruine. Sous l'impulsion de cette force ennemie qui a pris place au centre même de sa vie, l'homme est soumis aux entraînements et aux séductions de ses passions déchaînées contre lui-même.
Unusquisque tentatur à concupiscentiâ sud abstraclus et illectus (1); cette concupiscence engendre le péché, et le péché la mort : Concupiscentiâ parit peccatum, peccatum verb ciun consummatum fuerit, générât mortem (2). Entre ces deux termes, la vie d'où l'homme est tombé, et la mort où le péché l'entraîne, il y a le penchant formidable vers toute décadence. Créé, dans le premier plan de la Providence pour monter jusqu'à la possession de l'infini, l'homme
(!) Jacob, i. 14.
(2) lbid. 45.
DEUXIEME CONFKHENCE.
pourra, si rien ne l'arrête, rouler de chute en chute jusqu'à l'éternelle séparation de l'infini.
Tel est le second domine que le christianisme pose au herceau de l'homme pour éclairer le point de départ du Progrès humain. ÀAec ce mot, la chute primithe, la déchéance humaine, et, pour parler comme l'Église, \e péché originel , il tranche tous les grands problèmes qui se rattachent à la doctrine du Progrès. Ce dogme, une fois placé au berceau de l'homme, la théorie du Progrès fatal s'épanouit . -online une ombre dc\ant le ravon du jour.
Même dans l'état de justice, sous le jeu facile de ses puissances fonctionnant dans l'ordre, l'homme n'a pas marché fatalement dans la \oie du Progrès. Vivant de la >ie surnaturelle, participant par la grâce à la vie même de Dieu, l'homme a pu tomber; il est tombé, en effet, de la vie divine; par une chute libre et consentie, il s'est jeté lui-même au penchant de la décadence. Comment, sous le contre-coup de sa chute, et sous le poids dont lui-même s'est accablé, porterait-il la loi d'un Progrès fatal et d'un perfectionnement nécessaire ? périsse à jamais la doctrine du Pro-
LE POINT DB DÉ l' ART DU PROGRÈS. 101
grès fatal ; cette philosophie qui aboutit dans l'histoire à consacrer toutes les défaites et à diviniser tous les succès, le dogme de la chute l'a blessée à mort ; elle ne se i elè\ era jamais que pour retomber aussitôt sous l'anathème des peuples et sous la foudre de l'Eglise , c'està-dire sous le coup vengeur de la vérité, même. Le dogme catholique, en se posant dans sa simplicité divine, frappe au coeur les systèmes qui altèrent ou renversent la notion du Progrès humain, parce qu'ils méconnaissent avec la chute de l'homme les M'aies lois de l'humanité. Devant la liberté de la chute, la fatalité du Progrès ne peut tenir.
Et av ec ce dogme doublement ré\ élateur, la question du mal moral, et de son rôle dans la vie humaine, a trouvé elle aussi sa solution totale. Le mal qui est dans l'humanité n'est pas un mal relatif; c'est un mal en soi , c'est la déviation de la fin , c'est la vie retournée, c'est l'antagonisme du Progrès. Ce mal qui vit dans la société et qu'on respire dans l'air , il n'est pas en dehors de l'homme seulement, dans les institutions, dans la société , il est dans l'homme même ; il est dans
son cœur surtout, foyer ardent d'où le mal fait dans l'humanité ses explosions périodiques.
Dès lors la loi souveraine du véritable Progrès se dégage avec éclat du désastre primitif : la lutte contre soi , l'effort contre l'antagonisme des passions qui le poussent à la décadence , telle sera à tout jamais pour l'homme tombé la condition du vrai Progrès. Ce Progrès, même .après la chute. Dieu le veut encore, mais il le veut à la condition de l'effort et au prix de la lutte.
Que des hommes viennent redire de siècle en siècle aux époques des grandes aberrations :
«Tous les instincts sont légitimes, toutes les passions sont saintes ; le Progrès n'est que leur libre expansion, leur jeu sans entrave, leur mouvement sans répression. » Ces doctrines sont condamnées d'avance par le dogme de la chute. Sous la sainegarde de ce dogme à jamais protecteur , l'humanité se défendra contre la folie des doctrines qui mettent le Progrès de l'homme et des sociétés dans la satisfaction des instincts, affranchis de toute contrainte ; c'est-à-dire le Progrès dans la dégradation même. La vie humaine , vue
dans la lumière du dogme de la chute, est ce quelle est, un combat contre l'obstacle au bien, un effort contre le mal , une milice enfin : Militia est vita hominis super terrain (1). Oui , lutter et lutter encore , même dans la fatigue et la douleur contre les instincts pervers suscités dans la vie par la perturbation de la chute, telle est la loi du Progrès écrite dans la nature humaine et proclamée par toute l'histoire. Pour en donner à l'homme lecourageet l'énergie, le christianisme fait apparaître à ses yeux, comme signe d'espérance, l'étendard sanglant de la Réparation.
La Réparation , tel est le troisième mot révélateur par lequel notre doctrine explique divinement le point de départ du progrès humain.
Des hommes, dans ces derniers temps, nous ont sommé de choisir entre le dogme de la chute et la doctrine du Progrès; ils ont dit :
(1) Job. vu. 1.
« Entre le péché originel et le progrès originel , l'heure est venue de choisir ; sur l'une ou l'autre croyance, il faut bâtir sa foi. »
Messieurs, nous n'acceptons pas cette alternative : avec le dogme du péché originel, nous embrassons la doctrine du Progrès, parce que avec la chute nous admettons la réparation ; la chute adamique , cause de toute décadence humaine, la réparation chrétienne, cause de tout progrès humain. Voilà la plénitude de notre doctrine, la seule qui donne dogmatiquement la raison du Progrès.
L'œuvre de Dieu est brisée, son premier plan est renversé; mais le plan divin sera repris , Dieu réparera son œuvre. A peine l'homme avait vu tomber la malédiction sur son crime, qu'une bénédiction descendait sur son malheur. Satan a vaincu ; il triomphe dans la chute qui vient de s'accomplir et dans la décadence qui déjà prend son cours. Adam et Ève penchent avec toute la race humaine , emportée par cette chute, vers une décadence qui menace d'aboutir à la ruine. Satan à son tour sera vaincu. Un nouvel Adam et une nouvelle Ève arrêteront l'humanité qui penche ; et
par une force divine, la feront remonter vers celte destinée perdue dont Dieu leur rend l'espoir et leur fait la promesse. La tête du serpent sera brisée, la force ennemie sera réprimée, l'humanité sera restaurée. Le réparateur viendra. La prévarication d'un seul a précipité l'humanité ; le mérite d'un seul la relèvera. Comme le péché a régné pour donner la mort et pour pousser à la décadence , la grâce régnera par la justice , et restaurera dans l'homme, avec la vie éternelle, son progrès du temps par Jésus-Christ notre Seigneur.
Ut sicut regnavit peccatwn in mortem; ita et gratta regnet per jmtitiam in vitam œternam, per Jeswn Christum Dominum nostrum (1). Ainsi la vie de Dieu, restaurée dans l'homme par l'Homme-Dieu , médiateur entre l'un et l'autre , et réparateur du désastre primitif, tel est le point de départ définitif que le christianisme pose au vrai Progrès de l'humanité. Son terme sera dans l'éternité, mais sa marche sera dans le temps ; et Jésus-Christ sera sa voie, sa vérité et sa vie.
(1) Rom. v. SI.
DEUXIÈME CONIÉKEXCE.
Je ne démontre pas ce dogme chrétien , je le pose dans sa mérité profonde, devant la question du Progrès, et je vous dis : Voilà le point d'où toute humanité doit partir pour remonter vers Dieu sur la route des siècles.
Au jour même de la chute, la loi première du Progrès , violée par la liberté de l'homme , est rétablie par la bonté de Dieu. Même après la déchéance, le Progrès peut être encore ; Progrès difficile, Progrès douloureux, condamné à reconquérir par la souffrance cette grandeur qui fut perdue par le plaisir.
Aussi depuis cette parole, une seconde fois créatrice, qui rétablissait par l'amour l'ordre brisé par l'égoïsme, et replaçait l'humanité sur la route du Progrès, l'homme, à travers les siècles, n'a pas cessé un seul jour de regarder les sommets splendides d'où luimême s'était précipité; et du fond de ses ténèbres, il a cherché toujours du côté de l'avenir cet astre de l'espérance que Dieu lui . avait montré à un lointain horizon. Du penchant de toutes ses décadences, où le mal menaçait de l'emporter à toutes les ruines, il avait entrevu le divin Réparateur qui éten-
dait les deux bras de l'amour crucifié pour le Progrès du monde, et lui criait du centre des siècles : « Viens à moi, je suis le nouvel Adam ; tombé de Dieu avec le premier homme, monte jusqu'à moi ; et que , par moi et en moi, ta race réhabilitée et une seconde fois progressive, remtmte jusqu'à Dieu. Du fond de cette ruine où Adam t'a précipité , je te relèverai, et j'emporterai aux profondeurs de Dieu ta postérité restaurée en moi. Je suis le Christ, et c'est le dessein de Dieu de resta*urer en son Christ tout ce qui est dan» les cieux et tout ce qui est sur la terre. In~ staurare omnia in Christo, quœ in cœlis, et quœ in terra sunt (1). Adam, c'était la chute; je suis la restauration ; Adam , ce fut la décadence; le Progrès, c'est moi. »
Telle est la loi divine du Progrès dans ce troisième plan de la vie humaine. Réaliser le Progrès dans notre état actuel, c'est remonter vers le sommet où l'homme fut placé dans la première création. Or, ce qui élevait l'homme à ce sommet sublime, c'était un principe surna-
(1) Epb. i. 10.
turel, c'était la vie de Dieu dans l'homme, communiquée par la grâce. Pour faire remonter l'homme ^ers sa grandeur première, et pour lui faire reprendre vers ce but sa marche progresshe, il faut que la \ ie de Dieu revienne dans la \ie humaine. C'est le mystère qui commence à Bethléhem, se consomme au Calvaire et se perpétue dans le christianisme pour accomplir dans les siècles la réhabilitation de l'humanité. Voilà pourquoi la crèche de Bethléhem, qui est le berceau du christianisme, est saluée par les chrétiens comme le berceau du Progrès. C'est que là, dans ce berceau, où le Réparateur vient de naître, Dieu et l'homme se rencontrent, et l'énergie divine rentre dans la nature humaine. Le jour où il fut dit : Emmanuel : « Dieu avec nous ; » ce jour-là, le Progrès put reprendre, dans les siècles, sa marche interrompue. Emmanuel, Dieu est dans l'humanité ; l'homme peut se relever, l'homme peut grandir.
Oui, Messieurs, le Progrès nouveau naquit dans la crèche de Bethléhem. et il reçut au Calvaire, avec le baptême du sang, la consécration de la douleur. Là, le progrès commence,
LE POINT DE DÉPART DU PROGHÈS. i09
parce que là, la réhabilitation se fait. C'est de là qu'il va s'élancer sous l'impulsion de sa force divine, pour s'étendre de siècle en siècle et de frontière en frontière dans le double champ de l'espace et de la durée. Jésus-Christ, restaurateur, du- haut de sa croix, élevé au milieu de l'univers et dn temps, est le centre de toute harmonie qui se rétablit, de toute beauté qui se restaure, de toute grandeur qui remonte, en un mot, de tout Progrès qui se fait dans l'humanité. Tout ce qu'il y a de plus vrai, tout ce qu'il y a de plus saint, tout ce qu'il y a de plus parfait sortira de lui pour retourner à lui ; car il est le commencement et la fin, et il est la route qui mène de l'un à l'autre.
Telle sera désormais la grande loi des sociétés. Tout peuple qui marchera vers lui, montera; il ira de progrès en progrès. Tout peuple qui s'éloignera de lui, descendra; il ira de décadence en décadence ; et si vous voulez juger dans les siècles nouveaux le progrès et la perfection d'un peuple, je n'ai qu'une règle à vous donner ; mais elle est infaillible ; je vous dis : Entre ce peuple et Jésus-Christ , mesurez la
distance. C'est le critérium divin du progrès des nations.
Et ce que je dis d'un peuple, je le dis encore plus d'un homme, d'autant plus parfait et d'autant plus progressif qu'il s'unira davantage à Jésus-Christ, et que devenant de plus en plus Jésus-Christ lui-même, il réalisera mieux «et idéal du christianisme montré par les saints Pères : « Le chrétien est un autre Christ : Christianus alter Christ us. » Telle est ma conviction inébranlable, telle est ma foi inv incible : je suis chrétien, et ma perfection, c'est de devenir de plus en plus Jésus-Christ : je suis chrétien, mon progrès est tout ensemble une diminution et un accroissement : une diminution de moimême en Jésus-Christ , et un accroissement de Jésus-Christ en moi. Et en voyant venir <îe divin Restaurateur, qui se pose devant moi pour me refaire à l'image de sa pro* pre grandeur, j'éprouve le besoin de m'écrier avec le saint Précurseur : il faut qu'il croisse et que je diminue : IUum oportet cre4 scere, me autem mima (1). Oui, ma décrois-
(1) Joan. m. 30.
LE POINT DE DKPART DU PROCRÈS. 1 i t
sanee progressive, jusqu'à l'anéantissement de moi-même en lui ; sa croissance progressive jusqu'à la plénitude de lui-même en moi : c'est la loi de ma vie : Je le crois : credo; je le proclame devant vous : c'est mon credo du progrès ; c'est ma profession de foi au dix-neuvième siècle. Que ceux qui en ont une autre, osent la proclamer aujourd'hui ; ils seront vaincus demain.
Ah ! je le sais, cette foi que nous professons, aujourd'hui tous ne la professent plus : ce Credo du progrès que nous disons hardiment devant vous, tous ne le disent plus avec nous. H y en a qui rêvent de fonder le progrès sur une autre foi, et un autre Credo. A entendre parler les croyants d'un symbole inconnu et les sectateurs d'un progrès inouï dans l'histoire, nous autres chrétiens, partis avec Jésus-Christ , il y a dix-huit siècles, de Bethléhem et du Calvaire , nous serions occupés à descendre et à entraîner avec nous l'humanité dans une perpétuelle décadence.
Nous demandions le progrès de l'homme à un principe divin , nous demandions à ce qui est en haut de relever ce qui est en bas ; nous
112 DEIXIÈME CONFÉRENCE.
cherchions au-dessus de l'homme le ressort du Progrès humain : c'était une erreur ; le rationalisme nous apprend que nous nous sommes trompés. Lui, demande à l'homme de relever l'homme ; il demande à la nature de restaurer la nature. Et si vous voulez entendre le secret profond du Progrès rationaliste, le voici dans un résumé court mais fidèle.
Quelle que soit l'origine de l'homme et la genèse des choses ; quelle que soit la raison mystérieuse de la lutte de tout contre l'homme et de l'homme contre tout, cette lutte existe.
Comhattre cet antagonisme par une énergie persévérante , et vaincre par ses propres forces les forces qui lui font obstacle, c'est la loi de son Progrès. Pour réaliser ce Progrès, l'homme n'a besoin que de lui-même ; car ce Progrès, c'est la victoire perpétuelle de l'homme sur tout ce qui n'est pas l'homme ; ou pour parler la langue des penseurs de ce temps, le triomphe progressif du moi sur le nonmoi : l'homme se rachetant lui-même, par sa force personnelle, des servitudes étrangères; en un mot, l'homme rédempteur de l'homme. . . Voilà la théorie franchement rationaliste ; c'est
le Progrès antichrétien. C'est le moi, rien que le moi ; le moi avec toutes ses puissances et toutes ses facultés ; le moi avec son orgueil et sa suffisance ; le moi partant de lui-même pour aboutir à lui-même ; le moi qui se pose comme le commencement, la fin et le moyen de tout, c'est-à-dire la contradiction absolue du Progrès chrétien, où le moi semble s'évanouir en s'écriant avec saint Paul : « Je » vis, moi; mais non, le moi n'existe plus, » le moi ne >it plus, c'est Jésus-Christ qui » \ it en moi : Vivo autem , jam non ego , vivit » vero in me Christus (1). »
Vous le voyez , Messieurs , de\ ant l'erreur contemporaine je pose résolument notre dogme de dix-huit siècles, et je vous montre sans hésiter l'abîme qui sépare, au point de vue où nous sommes, le christianisme séculaire et le rationalisme moderne ; à travers cet abîme, au nom de l'Église, ma mère, je tends à tout ce qui se sépare de nous une main fraternelle; mais je n!en dis pas moins, l'abîme est là : là est le point profond qui nous sépare.
(1) Gai. ni 20.
Le rationaliste croit au Progrès humain par l'action exclusive de l'homme ; le christianisme croit au Progrès de l'homme par l'action de Dieu dans notre humanité. L'un demande tout le Progrès intellectuel de l'homme à la puissance de la raison humaine ; tout le Progrès moral de l'homme à l'énergie de la volonté humaine ; tout le Progrès social de l'homme à l'expansion de la fra- . ternité humaine ; tout le Progrès matériel de l'homme à la puissance de l'invention hu- ' maine; en un mot, tous les Progrès partant de l'homme pour ahoutir à la glorification de l'homme. L'autre, sans anéantir ni la raison, ni la \olonté, ni la fraternité humaine, ni le développement matériel, demande le Progrès de l'intelligence humaine par la lumière de la foi div ine ; le Progrès moral de l'homme par l'éner gie de la grâce divine; le Progrès social de l'homme par la fécondité de la charité dhine; le Progrès matériel dirigé et contenu par la morale chrétienne. En un mot, tous les Progrès de l'homme, dirigés par la lumière et la grâce divine, pour ahoutir à une suprême glorification de Dieu. Qui que vous soyez, rationalistes, panthéistes, socialistes, matérialistes ou spiri-
tualistes, si vous ne fondez le Progrès sur Jésus- Christ réparateur, entre vous et nous, telle est la différence ; différence profonde, séparation radicale, où notre amour pour les hommes ne peut rien pour anéantir l'antagonisme des choses. Non, entre vous et nous, ce n'est pas, comme on l'a dit, une question de date, c'est une question de doctrine ; et ce qui nous sépare, ce n'est pas la distance du jour au lendemain, c'est la distance de l'erreur à la vérité , et du ciel à la terre; c'est la distance de l'homme à Dieu. Car, pour résumer en un mot cette séparation doctrinale qui ne peut rien, je le sens, pour briser de nous à \ous l'attraction des cœurs, vous voulez le Progrès de l'homme par l'homme; nous voulons en Jésus-Christ le Progrès de l'homme par Dieu.
Messieurs , loin de nous cet antagonisme des intelligences dans une question qui se résout si divinement au cœur de Jésus-Christ, assez large pour tout embrasser, assez haut pour tout relever. Ah! si tous les hommes qui demandent à leur propre énergie le secret du Progrès humain, étaient ici, je leur dirais, non avec colère, mais avec amour : Vous qui
Hfl DEUXIÈME CONFÉRENCE.
ne cherchez pas avec nous, là où il se trouve, le secret divin du Progrès, je vous demande de vous connaître, de vous interroger, de vous juger. Dites, vous sentez-vous assez forts pour consolider tout ce qui est faible ? assez hauts pour relever tout ce qui penche? assez radieux pour éclairer tout ce qui est obscur? assez naturellement parfaits et progressifs pour demander à votre raison , à votre force, à votre génie, le Progrès du inonde et le v ôtre ? Vous sentez-vous assez puissants enfin pour résoudre par vous-mêmes cette grande énigme du siècle?
Quoi ! comme nous déchus et déshérités, c'est à vous-mêmes que v ous v oulez demander la richesse et la grandeur ? Quoi ! comme nous faibles et ravagés, c'est à vous-mêmes que vous -demandez la force et la restauration de tout ? Vous ne v oyez pas que c'est demander la création à la ruine, et le Progrès à la décadence? Ah ! laissez-moi v ous le crier, en vous rappelant à ceiui qui relève et restaure toutes choses ; lorsque vous poursuivez le Progrès loin de Jésus-Christ Dieu, v otre marche n'est pas un Progrès, c'est •une rechute ; tombés une seconde fois de la
vie de Dieu, en vous séparant de Jésus-Christ, vous êtes ce qu'un auteur vous a Lien nommés, les hommes de la seconde chute. Voulez-vous ne plus descendre ? voulez-vous monter , monter toujours? Saluez en Jésus-Christ, restaurateur de la vie de Dieu dans l'homme, l'auteur et le consommateur de tout Progrès chrétien ; commencez avec nous, pour finir avec nous; posez sur la création, la chute et la rédemption, comme sur trois colonnes divines, cet édifice du Progrès de l'homme en Dieu, dont Jésus-Christ est le centre, le fondement et le sommet ; et vous serez avec nous les hommes du vrai Progrès.
Mo.\SEIGNEt R ,
Le christianisme seul peut fonder une doctrine du Progrès, parce que dans la lumière de trois dogmes fondamentaux, il en montre avec clarté le vrai point de départ. Par le dogme d'une création nettement définie, il nous dit comment l'homme a commencé. Il nous le montre sortant d'un seul jet de la puissance du Créateur, avec son type achevé, élevé
TROISIÈME CONFKRESCE.
à l'état surnaturel, transfiguré par la grâce ou la participation de la vie de Dieu. Au contraire, la philosophie purement humaine ne peut dire comment l'homme commence :
ou elle professe le panthéisme, et alors l'homme pour elle n'est qu'une végétation de l'Être divin éclos à une heure mystérieuse sous une forme inconnue ; ou elle rejette le panthéisme , et alors même qu'elle admet la création , ignorant quel fut l'homme à son berceau, elle ne peut nier ni affirmer le Progrès.
Au dogme de la création , le christianisme en ajoute un autre, la chute. Ce dogme radical, la philosophie tantôt le dédaigne, tantôt le nie et tantôt l'interprète ; et par ses trois procédés également inefficaces, elle laisse l'homme ignorant du mystère du mal ; et , par là même, impuissant à comprendre la loi du vrai Progrès. Le christianisme tranche résolument ce grand problème. Il dit : L'homme est tombé ; ei par le contre-coup de sa chute le mal est entré dans la vie humaine. Par là, sont résolues toutes les questions radicales relatives au Progrès humain, liberté du Progrès ou de la décadence, l'existence du mal dans la
vie humaine, et comme conséquence pratique, la lutte contre soi-même, loi souveraine du Progrès.
Enfin, le christianisme pose un troisième dogme qui achève la révélation du point de départ du Progrès, la réparation. Par le fait de sa prévarication, l'homme séparé de Dieu marche vers la décadence ; par le bienfait de la réparation, l'homme retrouve sa Me divine et remonte vers sa perfection; tombé en Adam prévaricateur, il se relève en Jésus-Christ réparateur. La philosophie rationaliste ignore, avec le mystère de la réparation divine , le secret du Progrès humain. Elle demande à l'homme de réhabiliter l'homme , et à la force humaine tout le Progrès de l'humanité ; par là elle roule dans un cercle fatal, demandant à la blessure de guérir la blessure, et à la mine de relever la ruine.
Ainsi le christianisme seul, par trois dogmes rév élateurs, s'illuminant de leurs mutuelles clartés, met dans un jour complet le point de départ du Progrès humain. La science théologique creuse plus profondément ces trois mystères de la vie, dont le développement total compose la
124 TROISIÈME CONFÉBEHCE.
théologie chrétienne ; mais cette courte exposi tion du dogme suffisait au but que nous nous proposions dans le dernier discours , montrer dans la lumière de la foi chrétienne le point de départ du Progrès.
Maintenant, Messieurs, après avoir regardé au commencement , regardons à la fin.
Comme il faut à tout Progrès un point de départ , il lui faut un point d'arrivée ; avec la donnée première et la solution initiale, il faut la donnée dernière et la solution finale.
Les sectateurs antichrétiens du Progrès, pour la plupart, laissent encore dans l'ombre ce point fondamental ; ils négligent ce qu'ils nomment le mystère de la fin, comme ils négligent le mystère de l'origine. Ceux même qui entreprennent d'y toucher, presque jamais n'élèvent la question à sa légitime hauteur. Ils discutent entre eux , avec un très-grand bruit de paroles, la question de savoir si l'humanité sur la terre tend à réaliser un état de perfection humaine et sociale qu'on doive considérer comme le dernier, en sorte que cette condition une fois réalisée, la société s'immobilise ou recule fatalement. On de-
mande quel sera l'avenir terrestre de notre humanité : et chacun, selon son système, nous prophétise un Éden ou une catastrophe, ou l'un et l'autre à la fois. Or, il est manifeste que la question ainsi posée ne va pas assez loin et ne vise pas assez haut. Fût-elle résolue dans le sens de la vérité, elle n'illuminerait pas tous les sommets de la vie. La forme sociale la plus accomplie, et la perfection humaine la plus élevée qu'on imagine, ne réaliseront jamais le terme de la > ie . On peut, sous ce rapport, laisser les hommes et les sociétés poursuivre de toutes leurs forces l'idéal de la vie humaine et l'idéal de la vie sociale. Mais là n'est pas, là ne peut pas être la question souveraine que nous avons ici à poser et résoudre : plus tard, le cours de cette prédication nous amènera peut-être en face de ce problème : Quel est notre avenir sur la terre? La question, aujourd'hui, est plus radicale et plus élevée ; il s'agit du but suprême de la vie , il s'agit du terme rigoureusement final. En un mot, la fin dernière du Progrès humain, telle est, après la question du point de départ, la question que doit résoudre la vraie doctrine
du Progrès. Quiconque prétend construire une théorie du Progrès sans l'appuyer sur cette base, ressemble au géomètre qui veut construire une géométrie en dehors des axiomes qui portent la géométrie.
Cette question touche, par ses données premières , aux profondeurs où doit creuser toute doctrine qui veut se donner une base inébranlable, c'est-à-dire aux profondeurs mêmes de la métaphysique éclairée par la foi. Mais n'ayez pas peur; comme l'Océan laisse voir au fond de ses abîmes les étoiles du firmament, la doctrine chrétienne a des profondeurs lucides où le ciel des idées se réfléchit avec éclat. Je voudrais m'y plonger sans me dérober à vos regards. Que Dieu me donne d'y rencontrer la vérité pure de toute erreur, et de vous la montrer simple mais lumineuse, rayonnant sur vos âmes dans une clarté populaire.
Quel est le terme final du Progrès humain ?
Telle est la question supérieure qui se pose
inévitablement devant l'intelligence qui veut fonder sur une base solide la doctrine du Progrès; car ici, plus que partout ailleurs, il faut dire à l'homme : « En toute chose, regarde la fin. »
Je pourrais, sur ce second point fondamental de la doctrine du Progrès, vous montrer, comme je l'ai fait pour le premier, les incertitudes, les doutes et les ignorances des philosophes les plus fières et les plus sures d'ellesmêmes. Mais j'ai à vous signaler, dans une philosophie contemporaine dont il est quelque bruit, un procédé singulier, tout à la fois le plus contradictoire et le plus séduisant .
A cette question souveraine : « Où est le terme final du Progrès humain? » cette philosophie des sommets de sa métaphysique sourit et répond : « Hommes simples que vous êtes, vous demandez où est le terme du Progrès? mais le terme n existe pas. » Pour constituer le second élément doctrinal du Progrès, elle fait exactement l'opposé de ce que nous faisons ; au lieu de poser la fin , elle la supprime. Elle nous dérobe le but, et nous montrant du doigt devant nous des ouvertures
infinies , elle dit à tout homme , comme à l'humanité entière : « Va de siècle en siècle, » de transformation en transformation, pour- «> suivre dans le lointain de ton avenir, les » marches éternelles de ton Progrès indéfini. » \j indéfini , pris dans son sens le plus rigoureux et le plus métaphysique, tel est , dans cette théorie nouvelle du Progrès, le mot sacramentel. C'est aujourd'hui la grande stratégie, et tout ensemhle la grande fascination de nos erreurs. Voilà pourquoi , avant de vous exposer dans son ensemhle cette philosophie artificieuse et séduisante, je crois devoir caractériser ce mot qui en est la plus grande puissance, Vindé fini.
Des penseurs de ce temps l'ont remarqué avec nous. L'indéfini, c'est-à-dire l'absence ou la négation du défini, quand on y regarde de près, apparaît comme le caractère essentiel de toute doctrine antichrétienne ; c'est le signe contradictoire de la vérité et de Dieu. Dieu, qui sait tout, définit tout; il parle, et en parlant, il définit tout ce qu'il parle, sans en excepter lui-même. Car il a dit en se définissant divinement : Ego sum rjni sum. La science de Dieu
affirme et définit, parce qu elle est la vérité. La définition est le jet de la lumière nous découvrant une vérité, comme le ravon du soleil nous découvre un corps. Toute parole uaie est une définition ; elle délimite la pensée qu'elle exprime. Plus on approche de la mérité, plus on touche au Verbe de Dieu, plus on aime à définir comme Dieu et la vérité.
Aussi, chose remarquable, l'institution qui perpétue sur la terre la vie du Verbe et la fonction de Dieu, l'Église catholique, a seule montré, dans tous les siècles, la passion de définir. La définition est le glaive avec lequel elle gagne, contre toutes les erreurs, les grandes batailles de la doctrine. Elle est le tranchant de la vérité ; l'erreur n'y peut toucher sans se blesser à mort. Lorsqu'après avoir demandé à l'erreur de se nommer et de se définir, Terreur continue de chercher dans l'indéfini un rempart contre la vérité, alors la vérité se pose, se nomme et se définit elle-même ; elle dit, en se parlant et en se définissant par son Verbe infaillible : « Me voici; » et la bataille est gagnée; et
l'erreur est tuée à jamais dans les intelligences. Ainsi fait l'Église catholique; et elle fait ainsi parce qu'elle est la science divine dans l'humanité : et que le besoin et le caractère de la science divine, c'est de définir.
La science satanique doit avoir, et a réellement le caractère opposé : elle affecte l'indéfini; elle s'en enveloppe comme d'un manteau de ténèbres pour échapper à la vérité, et errer insaisissable dans le vague de l'erreur. Le génie de l'erreur est marqué à ce signe.
Partout et toujours il a porté dans l'humanité ce caractère indélébile. Erreur philosophique, erreur théologique, erreur sociale, toutes les erreurs ont pour se nommer et se définir une répulsion pareille : elles ont horreur de la définition comme les ténèbres ont horreur de la lumière. C'est qu'en effet, pour elles, se nommer, c'est mourir ; se définir, est le suicide de l'erreur; toute doctrine erronée se tue par sa définition. Le jour où les ennemis de la vérité définissent leurs doctrines, et où les peuples les nomment , leur prestige s'év anouit, et c'est fini d'elles à jamais.
0 vous tous, qui que vous soyez, qui contl-
LE T Eli ML FINAL DU PROGRÈS. . 131
niiez, après dix-huit siècles, d'élever la confusion de \os systèmes de\ant les définitions divines de la vérité; vous surtout qui, parlant toujours de progrès, ne consentez jamais à nous dire ce qu'il est, où il commence, et où il finit, au nom de la vérité, osez une fois vous définir. Mais non, vous ne le \oulez pas. Vous sentez que si vous nous définissiez, nous tomberiez sous le coup de la logique et de la définition : et, comme tous les sectaires et tous les ennemis de la Nérité, vous craignez la logique et la définition. La première est un marteau qui vous écrase, la seconde un glaive qui nous transperce. Voilà pourquoi, après tant de déceptions, nous essayez encore, et plus que jamais , d'un prestige toujours ancien et toujours nouveau. A ce mot Progrès, dont j'ai dit la séduction puissante, vous joignez cet autre mot, signe authentique du génie satanique :
Indéfini. Et voilà aussi pourquoi nous, disciples du dogme qui se définit, et de la vérité qui se nomme, nous dénonçons du haut de cette tribune devant la raison et le bon sens, fa grande moquerie contemporaine du Progrès indéfini .
132 TROISIÈME COXFKRENCE.
Ce qui caractérise, en effet, dans leurs tendances les plus universelles, les théories nouvelles du Progrès en tout ordre de choses, c'est de donner l'indéfini comme le signe delà science, comme la science elle-même : encyclopédie nouvelle qui veut absorber dans son unité confuse tous les dogmes définis. Je parle pour les hommes qui sont de leur temps, et dont la pensée a respiré l'atmosphère de ce siècle. Écoutez les discours, lisez les livres, faites parler les a mes , partout vous rencontrez ce mot , qui déborde de tous côtés :
Indéfini. Vous ne lisez, \ous n'entendez que transformations indéfinies, que perfectibilité indéfinie , que Progrès indéfinis. C'est le développement indéfini de la science; c'est l'épanouissement indéfini de l'art ; c'est l'amélioration indéfinie de l'homme ; c'est l'expansion indéfinie de la fraternité. Et puis, diminution des guerres et pacification des peuples indéfinies ; abolition de la misère et du prolétariat indéfinie; ascension du capital et de la richesse indéfinie ; essor de l'industrie, du commerce et de l'agriculture indéfini ; règne social de l'Évangile, et paradis de la terre indéfini.
Allez à rorient et à l'occident, au midi et au septentrion , a ous ne pouvez échapper à ce mirage des grandes erreurs contemporaines.
Je ne cuscute pas la question de savoir si ce mot indéfini n'a dans aucun ordre de choses un sens légitime. Je ne recherche pas s'il y a ou non pour l'humanité une apogée scientifique, littéraire, morale, industrielle, sociale. ' On ne peut tout dire à la fois, et en ce moment nous avons à résoudre une question supérieure. Assurément, l'application uniforme à tant de choses disparates d'un mot qui sourit à tous les instincts d'orgueil et de cupidité, est dans la société un mal immense; c'est le signe évident d'une maladie des intelligences. Mais voici un mal qui vient de plus haut et qui va plus loin : la suprême tromperie de la philosophie au dix-neuvième siècle, et le grand scandale des intelligences en ce moment, c'est que ce mot , indéfini, vient se poser, au nom de la science, là même où le défini est de l'essence des choses, c'est-à-dire au terme même de la vie. Ici il ne s'agit plus seulement de la marche terrestre de l'homme, et de son passage dans la vie; il s'agit de la limite qui
doit être au bout de tous les mouvements et de toutes les marches de la vie. 11 s'agit du terme éternel de tous les Progrès que nous pouvons accomplir dans le temps. C'est là, c'est à ce point culminant des choses, qu'une métaphysique audacieuse plante hardiment le drapeau de l'indéfini.
La grande donnée de cette philosophie peut se résumer dans ces mots : L 'indéfini en tout sens et dans toutes les directions. Des hauteurs où elle s'élève pour découvrir à tous les horizons les mystères de la \ie humaine, elle regarde, et dans toutes les directions son regard ébloui par le vague des perspectives, découvre invariablement une même chose : l'indéfini.
Et d'abord, regardant derrière elle pour embrasser la durée des siècles écoulés et des Progrès accomplis, elle dit : Indéfini. « Le monde n'a pas de raison pour commencer dans un instant plutôt que dans un autre : et il a une raison décisive pour exister indéfiniment. Si l'univers a un commencement, c'est un commencement situé à l'infini. » Cet indéfini, dans la naissance du monde , elle l'applique à la naissance de l'âme humaine.
« Lame a dû être créée dans l'état le moins élevé, mais son commencement est indéfini. »
Tel est l'oracle rétrospectif que rend cette philosophie en regardant derrière elle.
Elle regarde ensuite autour d'elle pour mesurer l'étendue, et elle dit encore : Indéfini. « L'univers est sans bornes : si la création a une raison pour exister dans un lieu, elle a la même raison pour exister dans tous le»
autres lieux. Au delà des derniers soleils que nous apercevons, il y a encore des soleils, et toujours, d'abîme en abîme, des soleils et des soleils. Les bornes ne sont pas dans l'univers ; elles ne sont qu'en nous : l'univers a une étendue indéfinie. »
Ainsi, l'indéfini dans la durée des siècles, l'indéfini dans l'étendue de l'univers, tels sont les deux premiers oracles. Ces deux points sont les deux bases sur lesquelles la philosophie de l'indéfini construit tout le système des mondes, et toute la science du Progrès.
« Ces deux infinités , ou plutôt ces deux indéfinis ressemblent à deux piliers qui se fortifiant mutuellement , élèvent l'univers au-dessus de nos sens et le font monter jusqu'à Dieu. »
136 TKOlSlRiJE CONFÉRENCE.
Pour couronner l'édifice élevé sur ces deux indéfinis, il y en a un troisième : \1 indéfini de l'avenir, champ illimité de la durée future où la vie doit monter éternellement dans une course sans point d'arrêt : « Allez, nous dit ici la science divinatoire, en montrant devant nous ce champ de l'indéfini ; allez toujours ; votre Progrès est une marche sans but et un voyage sans terme ; c'est une gravitation éternelle de votre y.ie vers un centre qu'elle doit toujours poursuivre sans l'atteindre jamais. »
Là est le plus haut sommet où la philosophie de l'indéfini se pose, pour dire les lois du Progrès et les marches de l'homme, comme elle dit les lois des mondes et les marches des soleils. Arrivée là, regardant la théorie qu'elle vient de construire par sa pensée, comme Nabuchodonosor regarda Babylone, cité de la confusion édifiée par ses mains, cette philosophie superbe se sent monter au cœur un orgueil immense : face à face avec ces trois indéfinis qu'elle vient d'élever les uns sur les autres, elle est saisie d'un éblouissement, pour ne pas dire d'un v ertige suprême ; et elle se prend au nom de la raison à déraisonner à l'infini. Du fond
de sa confusion, elle méprise tout ce qui est clair ; du haut de ces trois indéfinis, elle insulte à tout ce qui est défini. Elle raille notre paradis, parce que le paradis est un bonheur défini ; elle blasphème notre enfer, parce que l'enfer est le malheur défini, sans purification ni réhabilitation indéfinie ; elle méprise la théologie sous le nom de scholastique, et le catholicisme sous le nom de moyen âge. Et après avoir insulté tout ce qui la condamne elle-même, c'est-à-dire tout ce qui se pose avec un terme, une limite et une définition , elle se met comme une folle à arracher toutes les bornes qui séparent les choses des choses, les natures des natures et les essences de essences.
Alors, devant ses regards troublés et son imagination en délire x tout se mêle, se confond et se heurte dans le chaos de ses dogmes confus. Elle croit voir le bien et le mal, séparés par d'éternels abîmes, aller se rapprochant de plus en plus, et venir après des siècles converger au même point, pour poursuivre dans une identité impossible leur imaginaire voyage dans des routes infinies. Les barrières qui, dans la pensée de toutes les philosophies et de toutes
les théologies, séparaient jusqu'ici le temps de l'éternité, tombent sous son regard ; le temps n'est plus qu'un épisode de son éternité factice, ou plutôt la durée daus cette philosophie contradictoire, n'est qu'un temps éternel. La nature humaine et la nature angélique, toujours distinctes dans l'idée théologique, comme dans le symbole de "tous les peuples, s'identifient tout à coup : l'ange devient un homme perfectionné ; l'homme un ange imparfait; et nous voyez, sans différence aucune, animées d'un même souffle et pétries d'une même matière, se confondre ces deux natures aussi séparées entre elles que la terre est séparée du ciel. Que dis-je?le ciel et la terre, eux-mêmes, participent à l'universelle confusion; ils se pénètrent et se renferment l'un l'autre : Ciel ei Terre, ne sont plus deux choses, mais une seule chose ; la terre que nous foulons sous nos « pieds, roule dans le ciel, el est un élé- » ment de notre ciel : » et le ciel lui-même, salué par tous les peuples, comme le rendezvous des voyageurs du temps, le ciel n'est plus une demeure, c'est un chemin encore :
chemin éternellement ouvert, grande route
sans fin dans laquelle les âmes emportées dans une pérégrination indéfinie, doivent passer toujours pour n'arriver jamais. La philosophie de l'indéfini, des hauteurs d'où elle regarde, vous montre les âmes humaines passant par des transformations successives , sur cette route qui ne peut aboutir , en se construisant à elles-mêmes un organisme de plus en plus parfait ; allant par je ne sais quelle mystérieuse puissance, d'un « habitacle à un habitacle, d'un monde à un monde ; et poursuivant au rayonnement des soleils, de métamorphoses en métamorphoses, le cours diversifié de leur immortalité perpétuellement changeante. »
Voilà la science nouvelle qui se pose devant vous pour expliquer le mystère de notre destinée. Je me trompe ; voilà, sous son manteau rajeuni, cette philosophie contemporaine trop vieille de trois mille ans. Métempsycose renouvelée des anciens, renforcée de mathématiques, de physique et d'astronomie, elle vient, au nom de quelques hommes ignorés hier, nous deman- * der de réviser notre dogme dix-huit fois séculaire ; elle vient, enveloppée de mystères, tels
qu'aucune religion n'en apporta jamais, vous demander la répudiation de nos mystères. Et ce qui est encore plus incompréhensible, elle vient , au nom de l'indéfini posé partout comme son dogme souverain, demander à votre symbole de se mieux définir ; et elle nous somme de lui dire ce que nous entendons par cette parole qui clôt notre Credo catholique : Et vitam œternam.
Messieurs, cette philosophie impérative, qui se constitue elle-même juge des définitions divines , il faut la juger à son tour ; et pour la juger irrévocablement, je lui donne un arbitre, que nul parmi nous n'oserait récuser, je la dénonce au tribunal du bon sens populaire.
11 y a une puissance invincible dont nous arma la Providence pour défendre les vérités conservatrices contre le prestige des philosophies menteuses, et l'agression des génies malfaisants ; le bon sens; sagesse antérieure à toute philosophie et survivant à tous les systèmes ; le bon sens, commune patrie des intelligences
s'illiiîîiinant à un même soleil; le bon sens, qu'un homme a bien nommé, « le génie de » l'humanité ; » génie qui ne nous trompe jamais, parce qu'il n'y a rien qui ressemble plus à 1'intelligenee de Dieu, que le bon sens dans l'homme. Donc r hommes du bon sens, disciples de cette philosophie universelle qui nous tient tous unis dans la communauté et la fraternité du vrai, c'est à vous que j'en appelle ; je vous fais juges de cette sagesse superbe qui s'estime assez clairvoyante pour réviser nos mystères , et assez souveraine pour juger notre dogme.
Or, que proclame ici le bon sens? que disent sur cette question , et le peuple et les rois de l'intelligence, alors que l'orgueil du système préconçu et le fanatisme de l'idée personnelle ne les ont pas aveuglés? ils disent : L'existence d'un terme final au Progrès humain est d'une nécessité absolue. Cette nécessité est si radicale, elle tient si intimement à la nature et à l'essence de tout, que ce terme final une fois supprimé, la contradiction est partout, partout dans les choses, dans Dieu et dans l'humanité.
142 TROISIÈME CONFKRENCE.
Une métaphysique et une philosophie fondamentale se cachent dans les mots que l'homme parle ; en sorte que la contradiction ne peut être au fond des choses sans se traduire dans ces mots qui sont le verbe partout intelligible du bon sens du genre humain. Creusez un moment ce mot Progrès, et vous allez voir qu'il exige, pour avoir un sens, la nécessité d'un but absolu.
Le mot Progrès, nous l'axons remarqué, \ient des mots latins progredi, progressif ; il signifie une marche, non une marche quelconque, en arrière ou en dehors, mais une marche vu (iront : c'est le sens radical. Mais si le Progrès signifie une marche en avant, il n'est pas difficile de décider ce que c'est qu'une marche en avant. I ne marche en axant, c'est une marche vers le but ; comme une marche en arrière est une marche qui fuit le but. D'où il résulte que, pour décider si l'on avance ou si l'on recule, si l'on fait un pas en avant ou un pas en arrière; en d'autres termes, pour décider s'il y a progrès ou s'il y a décadence, il faut savoir où est le but. Rien ne se meut pour se mouvoir, mais pour arriver, dit
saint Thomas d'Aquin. Donc, puisqu'il s'agit de la vie humaine et du Progrès humain , il faut savoir quel est le but final de la vie et le terme suprême du Progrès. La philosophie des mots le proclame avec la philosophie des choses. Pour savoir si l'homme avance, il faut savoir quel est son but, non son but secondaire, non son terme intermédiaire, mais son but suprême, son terme définitif. L'humanité entière vous le crie comme un seul homme : « Dites-moi où est mon but , je vous dirai si j'avance. Mon Progrès, c'est une marche vers ma destinée. Quelle est pour moi la destinée? Mon Progrès, c'est l'essor de ma vie vers son propre idéal; où est mon idéal? Mon Progrès est un pas vers mon terme; où est pour moi le terme ? Si vous ne répondez sans détour à cette question qui sort d'elle-même des profondeurs de ma pensée , ne me dites plus Progrès; je ne vous comprends pas. Je sais que je vis, je sais que je marche, je sais que je m'agite ; mais cette, vie, est-ce un Progrès ou une décadence? Cette marche, est-ce un pas en avant ou un pas en arrière ? Cette agitation, est-ce la rotation
stérile d'une vie qui se consume en tournant sur elle-même ? ou bien est-ce le mouvement fécond d'une vie qui produit en marchant à sa destinée? Encore une fois, dites-moi où je vais, et je vous dirai si j'avance. »
Et certes, quand l'humanité entière, par la voix du bon sens, appelle cette solution, elle a cent fois raison. Sans ce flambeau, placé au terme du Progrès pour éclairer toute la route , elle se voit sur la terre pareille à un voyageur égaré dans la nuit, ayant perdu son orientation. Elle ne sait où elle va ; et ne sachant où elle va, elle ignore si elle avance ou si elle recule ; elle ne sait si elle s'égare ou si elle est au chemin. Des philosophes lui crient dans les ténèbres : « Marche; ta loi c'est de marcher, car la vie est un Progrès. » Elle r&pond : « A quoi bon marcher, si j'ignore ma route? Pourquoi marcher? peut-être pdur m'en aller sans raison rouler dans un mouvement sans but? j'aime mieux m'arrêter.
Mieux >aut pour moi une naite sans danger qu'une marche incomprise. »
En vain vous essaieriez de dérober l'humanue en masse aux conséquences logiques de
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votre Progrès sans ternie ; il faudrait la dérober aux lois de sa propre intelligence ; et c'est ce que vous ne ferez jamais dans l'humanité ; c'est ce que vous ne ferez pas même en vous. Vous pouvez commander aux lois de la nature physique de reconnaître votre empire, mais il faut que \o\\s acceptiez Aous-même l'empire éternel de la logique des choses ; puissance im incible qui condamne à la contradiction toute philosophie assez mal a>isée pour enseigner un Progrès sans terme final, c'est-àdire le Progrès sans la condition, sans l'essence même du Progrès. Oui, Messieurs , le Progrès sans terme et sans but défini, c'est la contradiction même ; ce sont les mots retournés et les idées renversées ; Progrès qui n'avance pas, . marche qui ne va nulle part, terme qui ne termine pas, destinée qui ne fixe pas. Voilà pour les mots. Et dans les choses, l'absence de l'absolu, la contingence éternelle, la variabilité à l'infini, en un mot, tout ce qui est contradictoire, absurde, incohérent ; la métaphysique elle* même secouée sur ses bases, et s'évanouissant dans ce vide, où l'intelligence ne saisit plus rien, pas même un mot auquel elle
puisse se rattacher comme à un dernier appui dans la ruine des idées.
Jusqu'ici nous n'avons vu dans le Progrès sans but définf, que la contradiction en soi. Nous avons fait abstraction et des exigences de la nature divine et des exigences de l'âme humaine. Mais montez à Dieu, et descendez dans l'homme, vous trouvez, dans le Progrès rigoureusement indéfini, la contradiction divine , multipliée par la contradiction humaine.
Essayez de comprendre Dieu faisant à l'homme la loi d'une marche progressive, sans lui assigner un but fixe et un terme défini, vous n'y parviendrez pas. Représentez -vous l'homme entrant dans sa carrière : Dieu vient de la créer selon un plan tracé dans des lignes éternelles ; il l'a créée l'œil ouvert, le cœur haletant, le pied levé ; et lui livrant l'espace et le temps, comme le double champ où doit marcher sa vie, il lui a dit : Va.
Je le demande, est-ce que vous concevez cette parole.de Dieu et cette mission de l'homme sans un but déterminé ? est-ce que cet œil ouvert n'est ouvert que sur l'indéfini ? est-ce que ce
cœur haletant n'est haletant que vers l'indéfini ? est-ce que ce pied levé ne va prendre sa course que pour atteindre l'indéfini? Lorsque Dieu au commencement a dit à l'homme en le lançant sur le chemin de ses destinées : Va; Dieu ne savait-il où il voulait faire arriver cet envoyé de son amour? et quand il lui dit cette parole qui lui donnait l'empire de l'espace et du temps, si l'homme avait dit à Dieu : « Seigneur, où irai-je ? » Dieu lui aurait-il répondu : « Nulle part? » ou bien, lui dérobant le terme d'une main, tandis qu'il lui ouvrait la route de l'autre, Dieu lui aurait-il dit : « Va toujours, qu'importe où tu arrives, qu'importe même si tu arrives? va toujours, et ne t'arrête jamais : va, suis ta loi, et remplis ta destinée; ma volonté te fait la vocation de marcher éternellement. » Dites-moi, est-ce que ces deux mots, va et nulle part auraient dans la pensée divine un accord mystérieux qui ne peut même trouver place dans la pensée humaine?
Quoi ! Dieu qui trace de son doigt à tout mouvement sa ligne, à toute vie son chemin, à tout astre son orbite, Dieu aurait laissé sans but déterminé cet être dont la première pensée
est un regard de l'intelligence qui s'ou\re pour chercher son but? Quoi! l'homme qui est le centre autour duquel notre monde gra- Mte pour arriver par lui à sa fin dernière, l'homme qui doit,, pour accomplir sa vocation, marcher à la tête des étoiles, des soleils et de toutes les sphères, pour emporter dans son mouvement, à une destinée suprême, la création qui s'abrège et se résume en lui , l'homme serait lui-même sans but, égaré comme une vivante planète au milieu de tous ces mondes qu'il doit lui-même ramener au but, en criant par la voix de leurs concerts : A la plus grande gloire de Dieu : Ad majorent Dei gloriam ? Quoi ! vous donnez à Dieu une intelligence et une intelligence infinie, et vous feriez de son œu\re elle-même cette insulte solennelle à son intelligence? Ah, si vous mettez au centre et au sommet de tout une force aveugle et fatale, je comprends dans l'absence de l'intelligence l'absence du but ; .dans une œuvre de hasard le chaos me paraît logique. Mais dire : Voilà Dieu, Dieu intelligent et libre, Dieu faisant dans l'homme son xeuvre éminente , son chef-d'œuvre enfin ; et
puis dire : Voilà Dieu envoyant , par sa volonté, ce chef-d'œuvre sorti de lui dans un chemin qui ne se termine pas, dans un plan qui ne converge pas : Ah ! c'est prendre l'œuvre de Dieu pour anéantir les attributs de Dieu ; c'est prêter à la sagesse divine une folie dont n'est pas même capable l'intelligence d'un homme. Quoi ! vous ne pouvez supporter dans l'homme un discours qui ne conclut pas, un poème qui ne se dénoue pas , une œuvre qui n'aboutit pas; et cette contradiction dans le travail de l'homme vous apparaîtrait une harmonie dans la création qui est l'œuvre, le discours et le poème de Dieu? Et ce discours divin qui exprime dans l'espace et la durée, la sagesse , la bonté, la puissance , toutes les perfections de Dieu, n'aurait pas sa conclusion? Et ce poème divin qui raconte l'action du Créateur au sein de la création, n'aurait pas son dénoûment ? et cette œuvre n'aurait pas sa destinée finale? Non ; non, il n'en peut être ainsi. Moi, homme, si je puis parler sans trouver une conclusion à mon discours ; si je puis agir sans fixer un terme à mon action, ce qui pourtant me répugne invinciblement, Dieu,
150 TROIS! K«K CONF l'.RENf.E.
je le sais, ne peut tomber dans cette folie.
Je vous le dis avec le bon sens de l'humanité , si vous ne voulez que Dieu lui-même tombe dans une contradiction infinie, donnez à son œuvre un but définitif ; donnez au Progrès de l'homme, chef-d'œuvre de la création, un terme final nettement formulé.
Oui, donnez-le : car sans ce but défini, l'homme lui-même se sent broyé dans une contradiction douloureuse.
Voulez-vous apaiser dans mon âme ce murmure de la contradiction ? définissez ma destinée, et dites en me la montrant : La voilà. Car ce que j'ambitionne comme le but de ma vie, ce n'est pas un fantôme que j'aie la vocation de poursuivre sans pouvoir l'atteindre, ce fantôme fût-il divin, fût-il l'ombre de l'infini. Ce que je poursuis par mes désirs, ce n'est pas une perspective éternellement trompeuse dans laquelle cet infini que j'aurais entrevu de loin se déroberait toujours sans se laisser saisir jamais ; ce que je rêve avec tous les siècles, ce n'est pas un voyage éternel à travers des mondes perpétuellement changeants ; ce que j'appelle enfin avec l'humanité
entière, ce n'est pas une gravitation de mon âme vers un centre qui recule éternellement devant moi. Ce qu'il faut à mon ambition, à mes désirs et à toutes mes poursuites du temps, ah ! je vais vous le dire : c'est le terme où l'on s'arrête pour ne plus voyager; le centre où l'on se repose pour ne plus s'agiter; l'union où l'on s'embrasse pour ne plus se séparer.
Ma vie est un voyage ; oui, mais voyageur du temps, je porte au chemin l'ambition d'arriver un jour à un terme à jamais stable et définitif. Ma vie est une agitation ; oui, mais je porte au fond de cette agitation le besoin du repos ; et telle est mon âme soulevée par tant de souffles et remuée par tant de secousses , qu'elle garde dans ses jours si agités de la terre, l'attente d'un jour éternellement tranquille. Ma vie est une séparation, chacun de mes pas est pour moi comme un adieu , et mes Progrès eux-mêmes sont des déchirements; et cependant au milieu des inévitables séparations qui sont les blessures de toute ma vie, j'éprouve un je ne sais quoi qui me crie du fond même de mes blessures : L'union doit venir que rien ne brisera plus ; l'heure doit sonner où l'homme,
dans son indissoluble hymen avec la destinée, s'écriera :« C'est la fin, c'est le terme, c'est le repos, c'est l'union ; arrêtons-nous, reposons-nous, embrassons-nous, et que ce soit à jamais. »
Donc loin, bien loin de moi, ce qui ne donne pas à ma vie un but digne de ces aspirations ; l'indéfini dans ma carrière, à la bonne heure; l'indéfini dans la destinée, jamais ! J'ai horreur d'un voyage indéfini ; j'ai horreur d'une agitation indéfinie ; j'ai horreur d'une sépara*tion indéfinie ; j'ai horreur enfin de votre Progrès éternellement et fatalement indéfini. Taisez-vous, philosophes, et ne me parlez plus : car ce Progrès qui ne se termine pas est pouf moi pire que la décadence ; cette vie qui n'abou^ tit pas est pour moi comme la mort ; et cette espérance qui ne possédera pas est pour moi le désespoir.
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Vous le voyez, le Progrès sans un tenu* final, le Progrès rigoureusement indéfini, c'est
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la contradiction et la confusion partout. Qui jettera la lumière dans l'universelle confusion? qui mettra l'harmonie dans l'universelle contradiction? qui fera surtout cesser ce gémissement de l'âme réduite à une recherche désespérée de ce qu'elle ne doit jamais trouver , condamnée qu'elle était par une doctrine aussi cruelle qu'elle est contradictoire, à aspirer son bonheur et à n'embrasser que ses désirs?
Ah ! Messieurs, que le christianisme est admirable! comme il résout avec une simplicité divine ces questions primordiales où l'erreur jette Dieu et les choses dans une confusion impie , et lame humaine dans des contradictions douloureuses. Vous venez de voir le bon sens et les philosophes dans un désaccord profond : il y a une philosophie qui ne brise jamais a\ec votre bon sens, la philosophie du christianisme, qui n'est autre que la sagesse éternelle du Verbe. Chose remarquable, il n'y a pas une doctrine venant de l'homme seul qui puisse parler et enseigner un demi-siècle sans rompre plus ou moins avec le bon sens des peuples. Le christianisme garde avec lui un accord, inaltérable ;
154 TROISIÈME COXFéREVCR.
et c'est, pour qui sait voir an fond des choses, une démonstration de sa divinité. Écoutez encore ici cette doctrine profonde et populaire dont je ne démontre pas la térité, mais dont je me contente d'exposer ;nec ses dogmes définis les dhines harmonies.
L'homme, créé de Dieu, doit, retourner à Dieu; il doit le poursuivre, mais il doit l'atteindre; car Dieu seul est sa fin, comme il est son principe, et parce qu'il est son principe. Dieu créant l'homme d'un acte librê et lui disant : Va , c'est la carrière qui s'ouvre, c'est l'Alpha du Progrès. L'homme qui atteint Dieu, et l'einhrasse dans un éternel ravissement en s'écriant : Je Vai trouvé, c'est la carrière qui se ferme, c'est l'Oméga du Progrès. Le Pro-
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grès, qui commence par l'action libre de Dieu créant dans l'homme une capacité de l'infini ; le Progrès qui se complète par le don que l'infini fait de lui-même à l'homme, comblant lui seul la capacité que lui seul a pu créer: tels sont les deux termes qui se répondent et se soutiennent l'un l'autre, comme les deux arcsboutants de l'édifice du Progrès.
Dieu, du fond de son ciel et de son éternité,
appelle à lui l'homme qu'il n'a pu créer que pour lui ; il entr'ouvre devant lui son sein qui est le sein même de l'infini ; il lui montre là au centre de lui-même le heu éternel de sa félicité; et le rattachant à lui comme par trois chaînes divines, par la Foi, l'Espérance et la Charité, il l'attire et l'attire encore, et il lui dit, en l'attirant : « Vent, Viens à moi, je suis l'Alpha et l'Oméga : Ego sum alpha et oméga. Viens , comme je suis ton principe , je suis ta fin : Principium et finis. Viens, et de progrès en progrès , arrive jusqu'à ton terme suprême ; car ton progrès , parti de moi, ne peut se terminer qu'à moi-même. Je suis le premier et je suis le dernier : Primus et novissimus (1); et après moi, il n'y en a plus d'autres. Moi seul, ton créateur, je serai ton rémunérateur : Ego ero merces tua. Donc, viens à moi : Veni. Marche, non pour marcher toujours, marche pour arriver, et pour arriver à l'infini ; cherche, non pour chercher sans cesse, mais pour posséder un jour, et posséder l'infini ; monte, non pour monter
(1) Apoc. xxn. 13.
toujours \ers un idéal qui se dérobe éternellement, monte pour atteindre l'idéal infini qui est en moi , et que je suis moi-même.
Oui , moi-même , mon fils , couronnement étemel de tes progrès du temps , moi-même je t'attends. Aujourd'hui tu ne peux que m'entrevoir par ta foi, m'appeler par ton espérance, me poursuivre par ton amour ; mais, courage, marche dans l'ombre de ta foi, et mérite, à force de croire , le bonheur de me voir ; marche sur l'appui de ma promesse et de ton espérance, et mérite, à force de me désirer, le bonheur de me posséder ; marche en t'épurant d'épreuve en épreuve au feu sacré de ton amour, et mérite, à force de te sacrifier avec moi, le bonheur de jouir de moi. Voici que je viens pour te récompenser, et la récompense que je t'apporte est avec moi : Ecce venio cito, et merces mea mecum est (1); car cette récompense, mon fils, c'est moi, oui, moi seul, moi tout entier, moi toujours , je serai ta récompense, ta récompense surabondante, immense, infinie : Ego merces tua magna nimis (2). »
(1) Apoc. xxii. lî — (2) Gen. xv. i.
Ainsi, Messieurs, Dieu vu dans un éternel face à face, Dieu aimé d'un éternel amour, Dieu possédé dans une éternelle joie ; vision intuitive de l'infini, ayant pour mesure dans le ciel notre foi de la terre ; amour béatifique de l'infini, ayant pour mesure dans le ciel notre espérance de la terre ; possession enivrée de l'infini, ayant pour mesure dans le ciel nos sacrifices de la terre ; Dieu enfin dans le ciel infiniment donné à tous, dans la vision, l'amour et la possession de lui-même, et donné à chacun dans la mesure relative de sa foi, de son espérance et de sa charité, c'est le paradis ! paradis déterminé, avec la hiérarchie ascendante, mais définie de ses félicités ; c'est la solution catholique et à jamais populaire. L'Église et le peuple se rencontrant dans une même foi et une même espérance, ne salueront jamais d'autre paradis que ce paradis; et ne chercheront d'autre terme que ce terme aux Progrès de l'homme et aux mouvements de sa vie.
Tel est, Messieurs, le point d'arrivée du Progrès; le voilà défini, fixé, dogmatisé parla doctrine catholique ; le voilà comme un phare lumineux placé par la main de Dieu même aux
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plus hauts sommets de la \ie, pour en éclairer toute la marche et en guider tous les Progrès. Devant cette admirable lumière , ne voyezvous pas s'évanouir, avec leurs savantes chimères, tous les fantômes de Y indéfini? Dans cette possession de Dieu, se donnant à tous pour une éternité, et dans une mesure déterminée , où sont les déplacements indéfinis, les évolutions indéfinies , les pérégrinations indéfinies? marche contradictoire et progrès impossible, où la vie se fuyant elle-même, s'en va d'étapes en étapes, poursuivre, dans une durée qui n'est ni le temps ni l'éternité, une fin qui ne peut pas venir, une conclusion qui ne peut pas être? Tout est défini ; Dieu lui-même se pose, dans son infinité , comme la plénitude et le bonheur de l'homme ; il est la conclusion infinie qui se résout dans son principe. L'homme ne poursuit plus Dieu, il l'atteint ; l'homme ne gravite plus vers un centre qui fuit, il se repose au centre qu'il a touché. Il s'arrête là, il se plonge éternellement en Dieu, et, dans la plénitude qui se fait en lui, il sent, comme complément de sa félicité, l'impossibilité heureuse de tendre plus loin et d'aspirer
LE TF.RJIE FIXAL DU PROGRÈS. 159
au delà. Car, qu'y a-t-il plus loin que l'éternel ? et qu'aspirer au delà, quand on possède l'infini?
Dans la clarté qui descend sur toutes choses de cette grande lumière de la fin, je vois reparaître les frontières qui les séparent, et que la philosophie de l'indéfini enveloppait, dans ces dogmes obscurs ; à peu près comme on voit les cimes des hautes montagnes , confondues dans les ténèbres, se dessiner avec leurs formes distinctes quand le soleil ramène le jour. Là, le bien et le mal ne viendront pas se réunir dans un hymen monstrueux et une identification sacrilège. De deux choses l'une est nécessaire et à jamais fixée : ou bien l'homme a saisi le terme, il l'a saisi parce qu'il l'a voulu, et il lui demeure éternellement uni ; ou bien l'homme s'est éloigné de son terme, il s'en est éloigné parce qu'il l'a voulu, et il en demeure éternellement séparé. Le mal n'embrassera jamais le bien ; il sera devant lui un schismatique éternel. Il y a un paradis, Dieu éternellement embrassé ; il y a un enfer, Dieu éternellement repoussé. Cela est défini, cela est fixé; la philosophie de
TUOISIEME CONFÉRENCE.
l'indéfini ne remersera pas ces frontières immuables.
Ce dogme une fois posé, tout se dégage et tout sort de cette confusion métaphysique où l'intelligence ne saisit plus rien, parce que tout s'identifie à tout. Le ciel n'est plus sur la terre, et la terre n'est plus dans le ciel. Le temps n'est plus dans l'éternité, ni l'éternité dans le temps. Il y a un ciel, et ce ciel est hors de la terre. 11 y a un terme, et ce terme est hors du temps. Jl y a un paradis, et ce paradis est hors de la nature ; il est au sein profond de l'auteur de la nature. Il v a une destinée, une destinée dernière, et cette destinée elle est hors du fini ; elle est l'infini lui-même, l'infini au d'un éternel regard, embrassé par un éternel amour , possédé dans une éternelle joie. Quand l'homme l'aura saisi , quand il sentira ce triple tressaillement de l'infini qui l'aura touché, il dira : « La destinée est faite, et voici que tout le Progrès de ma \ie se consomme et se complète dans la vision, l'amour et la possession de l'infini. »
Tel est, Messieurs, d'après la solution catholique , le couronnement splendide de tous les
Progrès de la vie, montant par ses sentiers légitimes jusqu'à la possession même de cet infini qui se découvre, se donne et se verse dan» l'homme, selon la mesure même des Progrès et des perfections de toute sa vie.
Je le demande, à cette solution donnée au grand problème de la foi catholique, que peuvent opposer de loyal la philosophie et la raison humaine ? Pour ébranler cette doctrine, dirat-on, ce que des hommes de notre temps osent dire en effet, « Qu'il faul. à l'homme, pour l'accomplissement de sa vraie destinée, une foi éternelle, une espérance éternelle, un mouvement sans fin dans une vie éternelle ? »
« Oui, disent-ils, il faut, pour la destinée humaine, une foi étemelle par laquelle l'homme adhère, sans le voir jamais face à face, à son propre idéal : car cet éternel regard jeté sur l'idéal, que serait-ce, si ce n'est une mort de notre intelligence? »
Ainsi les mêmes hommes qui ne peuvent croire dans cette vie à des mystères qu'ils ne comprennent pas , nous demandent de croire éternellement dans l'autre vie à un idéal que nous ne verrons jamais ! Quoi ! vous ne sup-
portez pas dans le temps les ombres de notre foi, et c'est vous qui demandez pour l'homme
une foi éternelle? Nous qui appelez, même sur cette terre, la claire vision de toutes choses; vous qui voudriez déchirer de nos mains tous les unies qui vous dérobent le fond de nos mystères; quoi ! c'est ^ous-mêines qui demandez pour nous l'éternité de la foi au plus insondable de tous les mystères, et qui niez dans notre ciel la claire Aision de l'infini et le face à face de Dieu ? Ah ! la foi sur la terre, l'ombre dans la route, je la comprends, et je la puis supporter : j'ajourne au terme le raxisseinent de la Nision que je me, et dont je porte jusque dans l'ombre de ma foi l'ambition invincible. Mais au ciel, (pie nie parlez-Nous de foi quand j'ai trouvé la \ision? Là mon soleil s'est levé , l'ombre n'est plus; je regarde mon Dieu, mon Dieu me regarde ; et je puise le principe et l'essence de nia béatitude dans cet éternel regard !
Nous dites : « Il faut à l'homme une éternelle espérance ? » — « Tant que l ame subsiste, dites-Nous, il faut que l'espérance y rayonne; et lui ôter l'espérance c'est lui ôterle zèle de
l'immortalité. » Si la destinée n'est qu'un éternel voyage; peut-être! Et encore, qu'est-ce qu'une espérance que l'on emporte en soi, avec la certitude de ne posséder pas? Cette espérance qui verra fuir toujours ce qu'elle n'atteindra jamais , est-ce encore une espérance ? et n'est-ce pas plutôt un suprême désespoir ? L'espérance a une promesse pour s'appuyer, elle a un regard pour se guider, un ressort pour se mouvoir : la vôtre n'est appuyée que sur un rêve, elle ne regarde que le vide ; et le ressort lui manque, parce que son but la fuit par une fatalité qui désespère. 11 vous faut, dites-vous à l'homme, une étemelle espérance? Contre la fausseté de vos doctrines , j'appelle en témoignage la voix de vos âmes et le mouvement de vos cœurs. Dites-moi, je vous prie, même sur cette terre , où l'espérance est si bien en son lieu pour nous consoler de la félicité absente, est-ce que c'est assez pour vous d'espérer sans cesse, et de ne posséder jamais? Lorsque vous avez pu aimer quelque chose icibas ; et que votre cœur s'est pris de ce transport qui le précipite vers ce qu'il aime en lui criant : Viens; Est-ce que, satisfaits d'un es-
poir indéfini , vous vous sentez assez heureux de désirer toujours ? Ah ! j'en jure sur tous vos cœurs que je sens émus sous cette parole , et qui font à la vérité un écho sympathique ; non , non , quand nous avons su véritablement aimer, ce n'est pas assez pour nous d'une perpétuelle espérance; non, non, au ciel, il ne me faut plus d'espérance, parce que là j'aurai trouvé tout ce que je pouvais espérer. Qu'attendrai-je en effet lorsque l'amour infini me prenant dans ses brascomme un père son enfant, «îe dira : « Me voici, et c'jest pour l'éternité. »
Vous dites : « Mais que faire au ciel dans <ce loisir éternel? La >ie veut être, elle veut être le plus possible ; et la vie c'est le mouvement ; où sera le mouvement de la vie arrêtée à son centre immobile ? » Quoi ! vous le demandez ? Je vous demande à mon tour : Dieu qui ne peut tendre par delà lui-même, puisqu'il est l'infini et se suffit àlui seul, Dieu est-il condamné par sa nature à une immobilité nécessaire? et sa vie ne nous paraît-elle que l'éternité de la mort ? <Juoi ! parce que le Progrès a un terme, et parce qu'à ce terme il reçoit son complément infini, vous croyez que la vie est absente, et que le
mouvement n'y peut plus être ? Vous calomniez notre dogme : vous ignorez le mystère de l'amour qui se repose, de l'amour qui possède, de l'amour qui s'unit. Il y a le mouvement de la vie qui cherche , de la vie indigente , de la vie affamée, c'est celui que nous connaissons tous dans notre exil du temps; mais il y a le mouvement de la vie qui possède, de la vie qui sent sa plénitude et son rassasiement , et c'est celui qui nous demeure dans la patrie. Le cerf poursuit la fontaine, il est haletant, altéré, fatigué ; c'est le mouvement de la vie qui cherche et qui désire : le cerf a trouvé la fontaine, il y boit à longs traits ; c'est le mouvement de la vie qui possède et jouit. Vous poursuiviez ce que vous aimiez , c'était le mouvement de la v ie inquiète, le mouvement douloureux ; vous avez saisi ce que vous poursuiviez, vous dites en l'embrassant : « Je le tiens, je ne l'abandonnerai plus ; » Et ceci vous paraît l'immobilité? et ceci vous paraît la mort?... Vous vous nommez philosophes ; vous ne savez pas la grande philosophie des choses !
Ah ! dans cette possession finale , mais vi-
f66 TROISIÈME CONFIDENCE.
vante de mon terme , que me parlez-vous de mort et d'immobilité, lorsque cette possession est le suprême mouvement de l'être et le plus profond tressaillement de la vie ? Oui là c'est là vie, la vie complète, et avec elle le momement le plus parfait : c'est que là c'est l'océan de l'être et de la béatitude ; l'homme s'y plonge avec un bonheur toujours renouvelé : c'est l'océan de la vérité ; l'homme y marche de clartés en clartés; mais cette clarté c'est Dieu, encore Dieu : c'est l'océan de l'amour; l'homme y va de transports en transports ; mais cet amour, c'est Dieu, encore Dieu: c'est Focéan de la joie ; l'homme y va d'enivrement en enivrement ; mais cet enivrement c'est Dieu, encore Dieu , toujours Dieu ! Par delà il n'y a plus rien : là est tout ce qu'on peut voir , aimer, posséder ; l'homme s'y arrête et s'y meut tout ensemble ; c'est que là il y a ce que le chemin de la vie ne connaît pas, et ne peut pas connaître , l'hymen mystérieux entre le mouvement et le repos, entre le Progrès et le terme ; terme infini qui ne limite le Progrès qu'en lui donnant sa plénitude ; terme à jamais béatifique qui arrête l'homme en Dieu, comme
l'océan arrête le poisson dans l'eau, pour lui donner avec une effusion toujours nouvelle de l'infini, un bonheur qui se rajeunit éternellement.
Voilà, Messieurs, voilà le terme : tout ce qui -en dévie est un écart, tout ce qui s'en éloigne -est une décadence. Allons-y tous ensemble ; et puissions-nous un jour, parvenus à ce terme final de nos Progrès du temps , nous écrier dans un ravissement éternel ! « C'est fini : nous sommes arrivés, notre Progrès est consommé. »
IT
Mi DANGER DE SON EXAGÉRATION.
Monseigneur,
Ce qu'il importe le plus de bien déterminer dans la question du Progrès, c'est, après le point de départ/ le point d'arrivée. Nous l'avons reconnu, la philosophie purement humaine, impuissante à déterminer le premier, est
encore plus impuissante à déterminer le second. Une philosophie contemporaine notamment tombe sur ce point dans une erreur fondamentale. Au lieu de donner au Progrès humain un terme suprême nettement défini, elle déclare que ce terme n'existe pas ; et posant l'indéfini, là même où le défini est de nécessité absolue, elle jette dans une palpable contradiction la nature, Dieu et l'homme tout ensemble, et par là se condamne elle-même au tribunal du bon sens. Le christianisme, au contraire, toujours d'accord avec lui-même, montre au plus haut sommet de la vie le terme final du Progrès. Dieu vu d'un éternel regard, Dieu aimé d'un éternel amour, Dieu possédé dans une éternelle joie ; tel est le terme final du Progrès humain défini et dogmatisé par la doctrine chrétienne.
De tout ce qui précède , nous pouvons déjà conclure que seul le christianisme peut fonder une doctrine du Progrès, parce que seul il pose clairement et dogmatiquement les deux données fondamentales et nécessaires à toute doctrine du Progrès. Le christianisme dit d'où vient l'humanité ; le christianisme dit
où \a l'humanité; il dit d'où le Progrès doit partir pour avoir sa raison d'être et de commencer, et il dit où le Progrès doit aboutir, pour aAoir sa raison de finir et de se compléter. Il en montre en deux mots et la naissance et la consommation. C'est que seul, entre toutes les doctrines, le christianisme porte dans ses profondeurs infinies le mystère du commencement et le mystère de la fin. Découvrant à l'humanité, qui vit entre ces deux termes, tout le champ de la durée où elle doit, accomplir ses marches du temps , il pose aux deux extrémités ses dogmes lumineux, phares divins destinés à éclairer la route tout entière.
Étant donnés le commencement du Progrès et le terme du Progrès, une troisième question, non moins fondamentale, se pose devant nous : il s'agit de savoir comment l'humanité doit marcher de l'un à l'autre? quelle est la nature de cette marche progressive dont Dieu lui a fait la vocation en la relevant de sa chute et lui ordonnant de reconquérir sa destinée?
Sur quoi, par-dessus tout, doit porter l'accomplissement de la loi du Progrès? En un mot,
174 tfl ATRIKME CONFÉRENCE.
quel est l'objet principal du véritable Progrès, humain?
Sur ce point, comme sur tous les autres,, l'empire de l'erreur se divise et se subdivise. La gravité de la question a fait naître des écoles, les écoles des systèmes, les systèmes desopinions, les opinions des nuances, et lesnuances vont s'effacant dans des ombres vagues, où l'esprit, cherchant des affirmations r ne rencontre plus que des doutes, et où voulant se prendre à des doctrines, il ne saisit que des fantômes.
Je ne me propose pas de visiter toutes ce& écoles, de remuer tous ces systèmes, de cornbattre toutes ses opinions, de distinguer toutes ces nuances, de poursuivre tous ces fantômes. J'ai tout à la fois le devoir de position et le besoin de caractère, de chercher les tendances générales et de me prendre aux réalités palpables. Or, dans l'universel fractionnement des^ écoles , des systèmes et des opinions qu'a suscités la préoccupation du Progrès , unetendance se dégage, une pensée se fait jour, et une réalité s'impose, comme la tendance, la pensée et la réalité la plus générale et lac
plus palpable de notre temps : le développement matériel. Oui, Messieurs, le perfectionnement toujours croissant de la matière , donné théoriquement par les idéologues, et accepté pratiquement par les peuples, comme l'élément prédominant du Progrès, comme le Progrès lui-même ; tel est en fait le mouvement le plus général ; et telle est en théorie l'idée la plus universellement acceptée par les intelligences. S'il est vrai que l'idée du Progrès est dans notre siècle l'idée dominante, il n'est pas moins vrai de dire que le développement matériel est l'idée dominante dans le Progrès luimême. Pour les multitudes surtout, qui ne regardent qu'aux surfaces, ce mi'on nomme Progrès se résout dans une seule chose : accroissement progressif de la jouissance par l'accroissement progressif des perfectionnements de la matière. Devant ce fait, dont l'existence échappe à la discussion, je me sens pressé d'arriver tout de suite à cette question si grave et si actuelle du Progrès matériel. Je traiterai sur ce sujet ces deux points délicats ; je rechercherai en premier lieu quelle est, au point de vue du Progrès véritable , la valeur réelle du.
développement matériel et quelles sont les conséquences de son exagération. Je rechercherai, -en second lieu, quelle est sur ce point la pensée du christianisme et le devoir des Chrétiens. Je ne traiterai dans ce discours que la première question ; je réserve la seconde pour le discours suivant, auquel je vous com ie comme à un indispensable complément de cette conférence. ,
Quelle est, au point de vue du véritable Progrès, la valeur du développement matériel? Et que doit-il résulter de son exagération dans le mouvement général de la vie sociale? Telle est la question. :; Q^
Messieurs, n'attendez pas de moi une agression systématique de ce qu'on appelle aujourd'hui le développement de la matière ou le Progrès matériel. Si je ne viens pas exalter le Progrès matériel, je ne viens pas non plut l'insulter; ma parole ne veut être ni une Agression, ni une adulation. Libre des pas-
sions qui inspirent des haines injustes ou de9 enthousiasmes mal avisés, je veux dire sans colère et sans peur, sur cette chose si adorée, la vérité impartiale et désintéressée.
Et d'abord, laissant pour le moment de côté le jugement que porte le christianisme sur le Progrès matériel, et examinant la question en elle-même, je commence par déclarer que le développement matériel a , dans l'ensemble du Progrès humain, une valeur réelle et incontestable. Quand nous posons cette question : Quelle est la valeur du Progrès matériel? évidemment, nous supposons qu'il en a une ; on ne cherche pas la valeur du néant. Je me hâte donc de le proclamer, afin que mes paroles gardent dans votre pensée tout leur sens légitime, le développement matériel a, dans l'ensemble du Progrès, sa valeur relative ; alors qu'il se contient dans les bornes que lui a posées la Providence, il a sa valeur, parce qu'il a sa fonction. Comme il y a dans la constitution humaine une condition normale de force, et de bien-être physique , utile pour l'exercice des facultés intellectuelles et morales ;
il y a un degré de développement matériel, utile et même nécessaire à la plénitude de la vie sociale. Le vrai point de maturité pour les nations est celui, où le dé\ eloppement matériel ayant atteint le degré suffisant au fonctionnement de toutes les facultés humaines et de toutes les forces sociales , l'ordre moral est en progrès, et dépasse encore le Progrès matériel de toute la supériorité de l'esprit sur la matière. La rencontre providentielle de ces deux Progrès constitue dans l'histoire les grandes époques du monde : elle marque dans les évolutions séculaires de l'humanité l'apogée des civilisations illustres.
Donc, Messieurs, il faut tout d'abord le reconnaître, la marche ascendante de l'industrie, la domination croissante de l'homme sur la nature physique, est un Progrès ; c'est le Progrès dans l'ordre matériel , c'est la matière perfectionnée par l'homme, et recevant du rayon de son génie une splendeur qui la transfigure. Mais autre est le Progrès matériel, autre est le Progrès humain. Sans doute, le Progrès matériel et le Progrès humain ne sont pas dans une opposition nécessaire ;
DK LA V ALF.UR 1)1 PROGRÈS MATKIIIF.L.
j'accorde même que le perfectionnement de la matière armé à un certain degré, atteste dans cet ordre de choses un agrandissement de l'énergie de l'homme et une extension de la souveraineté que Dieu lui a faite sur la nature physique. Mais si le perfectionnement de la matière et le perfectionnement de l'homme peuvent subsister ensemble ils ne sont pas nécessairement unis. Il est démontré , par la nature des choses et les leçons de l'histoire, que l'homme peut, en perfectionnant la matière, se dégrader lui-même : sa royauté peut devenir sa servitude; et il n'est pas impossible de \oir ces deux phénomènes se rencontrant ensemble dans un même peuple et à un même point de la durée , le Progrès matériel et la décadence humaine : l'homme régnant sur la matière et la matière subjuguant l'homme.
Le Progrès matériel, quoi qu'on fasse pour le grandir outre mesure, ne peut faire violence ni à la force des choses ni à la nature de l'homme. Quelque importance qu'on lui accorde , il ne peut avoir de valeur vraiment humaine qu'en vue de la nature et de la destinée de l'homme. Si l'homme n'a pas pour
destinée la matière; si l'homme, parles facultés qui le constituent par-dessus tout Y homme, ne touche pas à la matière, et ne cherche pas la matière, le développement matériel ne montera jamais par lui-même à la hauteur d'un progrès humain ; il pourra valoir comme moyen , comme condition, comme instrument d'un Progrès supérieur qui le coordonne par rapport à lui-même ; jamais il ne constituera par sa propre force le vrai Progrès de l'homme. Il résulte de là que, pour décider d'une manière souveraine cette question où se remue au sein du présent tout l'avenir du monde , il faut dire en quelques mots quel est, eu égard à notre nature et à notre destinée, le côté de l'homme vraiment progressif, et quelle est l'essence d'un Progrès vraiment humain.
Le Progrès considéré dans les êtres vivants est , avons-nous dit, le développement de la vie. La notion du Progrès humain suppose donc une notion de la vie humaine, ce Progrès ne pouvant être qu'un développement, une élévation, une éducation de l'homme lui-même. Nous sommes donc amenés à poser ici cette
DE LA VALEUR DU PROGRES MATÉRIEL. l8l
question toujours ancienne et toujours nouvelle : Qu'est-ce que l'homme ?
Quand l'antiquité a dit : L'homme est un animal, elle ne l'avait pas encore nommé ; ce qui ache> ait de lui faire a\ec son nom, son rang et sa royauté dans la nature, c'était ce mot : raisonnable. L'homme , résumant dans son organisme prodigieux tous les règnes de la nature placés au-dessous de lui, entre, par sa raison , dans l'ordre des intelligences qui s'élèvent au-dessus de lui. Union personnelle de la matière et de l'esprit, le dernier dans la hiérarchie des intelligences , et le premier dans la hiérarchie des corps, il est le médiateur vivant de ces deux mondes qui \iennent s'unir et s'ahréger en lui. Là au cœur humain, centre de l'homme lui-même, viennent se toucher, comme à la frontière commune des esprits et des corps , les deux plans de la création; l'un de degré en degré monte à travers les règnes de la nature matérielle du néant jusqu'à l'homme ; l'autre se déroulant de hiérarchie en hiérarchie dans le monde des esprits, monte de l'homme jusqu'à Dieu, centre infini de tous les êtres, dont le Progrès est
tS> gi ATHU .ME CONU IUM K.
de tendre et de s'élc\er >ers lui dans la mesure de la perfection que lui-même leur a donnée. Voilà l'homme ; le voilà tel qu'il nous apparaît a>ec sa double substance au milieu de la création. Par un côté touchant la terre, par l'autre cherchant le ciel ; par le premier regardant le fini, par le second regardant l'infini ; par le premier penché vers le néant et près d'y retomber, par le second aspirant a ers- Dieu, et ambitieux de le posséder.
Cette notion de la a ie humaine étant admise r il est facile d'entendre par où l'homme s elèAeet par où il descend. Par la première face de lui-même, l'homme monte, car il regarde en haut ; par ce côté il est grand, et il tend à deAenir toujours plus grand. C'est que par là, il touche à l'immense, à l'éternel, au divin; par là, il a l'intuition du vrai, la contemplation du beau, l'aspiration du bien ; par là, en. un mot, il est éminemment progressif : parce que par là il est lui-même, et trouve sa vraie grandeur. L'homme, avons-nous dit, par toutesses faces supérieures, cherche l'infini : dès. lors , il est évident que pour lui le Progrèsvraiment humain, c'est tout ce qui le fait
croître et grandir en ce sens. Tout ce qui lui donnera des rapports plus efficaces avec cet infini qu'il regarde par son intelligence, qu'il aspire par son cœur et qu'il cherche par toutes les facultés supérieures de son être, agrandira sa propre vie; tout ce qui mettra en lui une plus grande manifestation du vrai, de plus splendides reflets du h eau, une plus vaste ambition du bien ; tout ce qui agrandira son association à la vérité infinie, à la beauté infinie, à l'amour infini, en un mot tout ce qui le fera monter, sous cette triple attraction , ^ers son propre idéal, ce sera pour l'homme le véritable Progrès; car ce sera l'homme même se développant selon sa loi, l'homme montant par son coté supérieur vers sa propre destinée. Beaucoup mieux que tous les êtres qui vivent avec lui sur la terre , l'homme suit cette loi de croissance, il grandit par en haut et s'élève par son. sommet. L'humanité en masse, -qui est l'ensemble des hommes, ne grandit pas autrement : tout ce qui l'attire par en haut l'élève; et la vérité, et la beauté, et l'amour rayonnant sur elle des profondeurs de l'infini,
184 QUATRIÈME COrtffcREîtCE.
la font monter et croître sous cette triple irradiation, comme le soleil fait croître et monter les fleurs en les regardant pour les épanouir et les attirer vers lui.
Mais si l'homme, \u du côté qui regarde l'infini, apparaît éminemment progressif, il n'en est pas de même quand on le considère par l'autre côté. Vu dans ce second plan, l'homme, quoique placé si haut par rapport à tout ce qui est au-dessous de lui, regarde en bas. Nous l'avons remarqué : tandis que par son âme il aspire l'infini et tend à le posséder, par sa partie matérielle, il penche vers son néant et tend à y retomber. Quelque parfait que soit, le corps humain, encore qu'il condense, dans sa perfection multiple, toutes les perfections des mondes inférieurs , là cependant n'est pas le côté supérieur et vraiment progressif de l'hbmme, parce que le poids même de son être le fait, par ce côté, retomber vers la terre et heurter à la borne qui est de l'essence de la matière. Et tandis que sa nature le fait déjà pencher de ce côté, le contre-coup de la chute primitive lui imprime un mouvement descendant qui
DK LA VALfcUR DU PROGRÈS MATÉRIEL. 185
triomphe, avec une facilité dont notre cœur a le secret , de la tendance sublime qui rend l'homme vraiment progressif, en le faisant, comme je viens de le dire, grandir par son sommet : mouvement terrible dont saint Paul sentait vivre en lui la puissance rétrograde, alors que voulant prendre vers ce qui est en haut l'essor généreux de la vie progressive , il s'écriait sous le poids du corps qui le ramenait par en bas : « Qui m'affranchira de ce corps où je porte, avec le germe de la mort , le principe de ma décadence : Infelix ego homo, quis me liber abit de corpore mortis hujus (1)? Qui me délivrera de ce fardeau qui m'empêche de monter, et tout vivant et tout progressif que je suis, semble me forcer à descendre et me rejeter dans la mort? » Phénomène le plus profond de la.
nature humaine ; perpétuel combat de la chair contre l'esprit, qui contraint l'homme à lutter contre son corps, s'il ne veut que son esprit, précipité de sa hauteur, soit emporté dans la dégradation de sa chair.
(1) Rom. vu. 24.
Tel est l'homme penchant, par les attractions de son corps, vers toutes les décadences ; tandis qu'il tend , par toutes les attractions de son âme, à s'élancer dans la voie de tous les vrais Progrès.
Et voilà ce qui vous montre à la lumière même des choses, et par les révélations de votre propre nature, pourquoi le développement matériel ne peut et ne doit avoir dans l'homme, ni dans la société, la valeur que lui attribuent des esprits inattentifs. Le corps, c'est-à-dire la matière dans l'homme, n'est pas le côté supérieur de la vie humaine : donc, le Progrès matériel qui a pour objet direct le corps, ne peut pas constituer le vrai Progrès humain, parce qu'il n'est pas ce que doit être tout Progrès humain , un agrandissement de l'homme.
Voilà ce qui vous explique aussi pourquoi cette rencontre providentielle de la grandeur morale et de la prospérité matérielle qui est, avons-nous dit, l'apogée des civilisalions illustres, est si rare dans l'histoire des sociétés ; et pourquoi le cours des choses et le penchant de la nature ne lui permettent pas de
«durer. C'est qu'en effet , si peu que l'élément matériel vienne à se faire une importance qui •dépasse la mesure, la grandeur morale en «éprouve une dépression nécessaire , et la société, dans son ensemble, penche vite au .déclin .
Voilà enfin ce qui vous donne sur ce grave problème la solution radicale et souveraine : garder l'équilibre, maintenir l'harmonie dans le développement des facultés humaines et des forces sociales; en un mot, graduer a^ec sagesse leur importance et leur fonction , sur le rang hiérarchique que la Providence leur a donné dans l'homme et dans la société : telle est la loi du vrai Progrès humain fondée sur la nature de l'homme; tous les systèmes qui la méconnaîtront, compromettront le bonheur du monde, et ils périront tivec leurs auteurs dan3 les ruines qu'ils auront faites. Tous les génies qui imagineront au Progrès humain une autre loi que cette Soi, s'évanouiront dans leurs pensées et se briseront eux-mêmes contre Tordre éternel imposé par la nature au développement de l'homme et de la société. A tout ce qui est
en haut dans l'homme et la société, donner un développement supérieur ; à tout ce qui est au milieu , donner un développement moyen; à tout ce qui est en bas, donner un développement inférieur : telle est la clef que vous donne la Providence elle-même , pour* ouvrir sans secousse violente et sans bruits menaçants, tous les mystères que le Progrès semble encore receler dans son sein.
Or, vous venez de le voir, ce qui est en haut dans l'homme, c'est lame, c'est l'esprit; ce qui est en bas dans l'homme, c'est le corps, c'est la matière ; donc il faut conclure, au corps et à la matière , le développement inférieur ; donc dans la hiérarchie des Progrès dont nous sommes capables, au Progrès matériel son rang naturel, c'est-à-dire le dernier rang; c'est le droit, c'est l'ordre, c'est la vérité : le Progrès matériel est le Progrès inférieur; il est dans l'homme le Progrès le moins humain ; il est dans la société le Progrès le moins social.
Acceptez, Messieurs, ces données fondamentales, prises au fond de votre nature et de votre destinée ; acceptez-les, puisque vous ne pourriez les répudier sans répudier en même
temps , avec les premières notions de votre vie, le sens le plus vulgaire de votre dignité - r et ne trouvez pas mauvais, que, par respect pour votre vraie grandeur, je commande devant vous au Progrès matériel de descendre à son lieu natal, et de demeurer ce que l'a fait le Créateur, le dernier des Progrès dans l'enseriible de vos Progrès.
Et maintenant devant ces lois que nous venons de reconnaître, j'ai besoin de vous demander : Sommes-nous dans les conditions que demandent et la dignité humaine et la „ grandeur sociale? Sous ce rapport, vos préoccupations, vos enthousiasmes, vos ambitions, \os prospérités et vos triomphes ne dépassent-ils pas la mesure? ne menacentils pas de compromettre avec l'équilibre des forces l'harmonie des choses? J'aime trop la vérité et les hommes pour rien déguiser sur ce point de mes appréhensions.
Messieurs, quand je considère attentivement la marche que suit aujourd'hui, sous nos yeux , le développement de la matière , je crains, qu'au lieu de vous arrêter à cette proportion naturelle, où le Progrès matériel
garde de^ ant des Progrès supérieurs son infériorité respectueuse, >ous ne lui donniez, dans la pensée des multitudes, et dans la réalité de la vie , une supériorité qui déroge aux conditions normales de la nature humaine et aux lois conservatrices de la société. En voyant chaque jour où vont vos idées, vos ambitions et vos enthousiasmes, oui, je crains que le développement matériel n'obtienne au milieu de vous une prépondérance imprudente et une domination désastreuse : et •> pour vous dire enfin tout ce que j'appréhende, je crains que le char brillant de la prospérité matérielle ne vous fasse glisser sur les routes fleuries d'un Progrès imaginaire, >ers l'abîme toujours béant d'une décadence trop réelle.
Ah ! Messieurs, gardez-vous de prendre ce cri de mon âme pour un outrage à tout ce que vous nommez vos perfectionnements de la matière. Nous aussi, témoin de vos inventions et de vos découvertes, nous savons accorder une juste admiration aux triomphes de votre génie sur les forces de la nature, triomphes heureux dont nous partageons avec vous le bénéfice fraternel. Vous avez pu
voir tout récemment ce clergé de France, qu'on déclarait chaque matin l'ennemi né de ces conquêtes, accourir comme le peuple aux grandes fêtes de votre industrie et aux spectacles donnés par votre génie , avec une spontanéité et un empressement que vous ne mettez pas toujours à courir aux solennités et aux spectacles bien autrement sublimes que lui-même vous donne au milieu de ses temples et au fond de ses sanctuaires. Le mal que je décomre ici, et dont ]'é\idence ne nous peut échapper, ce ne sont pas ces conquêtes ellesmêmes, c'est la préférence injuste qu'où prétend leur donner sur des conquêtes plus grandes et plus dignes de vous.
Messieurs, lorsque je vous regarde, il y a quelque chose de plus grand, à mes yeux, que tous vos triomphes , c'est vous. 11 y a une contemplation pour mon âme plus ravissante que le spectacle de tous ces chefs-d'œuvre de l'homme, c'est la contemplation de l'homme lui-même ; c'est le spectacle sur la terre à nul autre pareil des beautés, des harmonies et des grandeurs qu'il montre aux regards de ma pensée. Aussi, lorsque je vois ces hauts £t
splendides sommets de la nature humaine où je découvre, avec une joie qui ne se peut dire, tant de magnificences impalpables et des beautés immatérielles, je souffre, je l'avoue, je souffre de voir les vraies gloires de l'homme humiliées devant les glorifications de la matière ; et j'ai peine à me consoler, même en admirant yos chefs-d'œuvre, de vous voir prodiguer aux merveilles de la matière , et au perfectionnement des coq^s, des admirations et des honneurs que n'obtiennent plus de vous les merveilles de l'esprit et le perfectionnement des âmes. Oui, ce que je déplore, le mal que je voudrais dénoncer d'une voix assez éclatante pour porter à tous les bouts du monde ses retentissements efficaces , c'est de v oir ce Progrès que j'aime, que j'appelle et que je voudrais pour ma part provoquer dans les âmes , le vrai Progrès de l'homme , abaissé par une sagesse de Satan jusqu'à n'être plus que le Progrès dans la matière.
Que vois-je, en effet, et qu'entends-je autour de moi, proclamé partout comme le Progrès du monde? Lorsque je vais où vivent les réalités du siècle, où s'agitent les ambitions du
siècle, où tressaillent les espérances du siècle ; et qu'entendant le Progrès acclamé par toutes les voix qui retentissent, je demande a> ec empressement : « Le Progrès où est-il? et qui me le montrera ? » Que me répond le siècle, et que montre-t-il ? Le siècle vient à moi comme ferait un homme pour étaler à mes yeux là grandeur de ses œuvres ; puis étendant la main : « Voyez-vous , dit-il , » ce fil qui court comme un nerf d'un bout w de l'Europe à l'autre, messager intelligent » portant d'une cité à une cité , d'un peuple » à un peuple , et d'un monde à un monde, » la pensée et la volonté de l'homme avec la » rapidité de la sensation ?
» Voyez-vous sur la surface de la terre cet » immense réseau de fer, le rail rejoignant le » rail par-dessus la frontière comme un signe » d'alliance^ et le convoi qui passe, emporté par » la v apeur comme par une âme viv ante , emw portant lui-même des populations entières à » des spectacles , à des affaires et à des plai- » sirs que nos pères ne connaissaient pas ?. . .
»> Voyez-v ous là-bas sur les plaines de l'Océan » le navire aflranchi des caprices de l'atmos-
» plière et de la tyrannie des vents, marchant » sur l'abîme de son propre mouvement, et » courant aux rhages transatlantiques pour y » arrher à son heure, et pour ainsi dire à sa » a olonté ?
» Yoyez-Aous dans la cité illuminée le soir » par des splendeurs féériques le gaz faisant à » la nuit une couronne de lumière qui étonne » le jour? Et au centre de la grande ville, » voyez-vous tout ce monde d'affaires qui s'a- » gite dans de pâles frayeurs et des ardeurs » fébriles? Là sont les princes de la Bourse » et les rois de la finance; là est le capital qui » monte ou qui descend ; là est le régulateur » de la prospérité publique , faisant osciller » entre la hausse et la baisse la société haie- » tante.
» Voyez-vous se déployant au soleil, dans » nos rues et sur nos boulevards, un luxe qui » eût étonné Rome, Athènes et Babvlone elle- » même? Tout cet éclat , tout cet or, toute cette » richesse? Et cette pompe des vêtements, et >» ce faste des équipages, et cette magnificence » des édifices, qui s'agrandissent et s'étalent » dans un Progrès indéfini?
DH LA VALEUR Dli PROGRÈS MAifcltlhL. 195
» Voyez-\ous là-bas, ces heureux du siècle «réunis dans de fraternels banquets, con- » sommant dans une nuit, et dans un seul fes- » tin, de quoi nourrir une province? C'est » l'humanité qui jouit comme elle n'a jamais »joui; c'est l'homme vraiment humanitaire, » faisant entrer dans sa fibre de plus en plus » délicate, et de plus en plus capable de jouis- » sance, les essences condensées de toutes les » voluptés. »
Ainsi parle le siècle, en montrant à mes yeux toutes les inventions qu'il nomme ses miracles. Et lorsqu après avoir regardé, et regardé encore toutes ces merveilles créées par son génie, je lui demande : Qu'est-ce que cela? Le siècle me répond : « Vous avez vu le Progrès. »
Et ce que le siècle me dit, il le dit à toute la génération qui s'élève; il le dit non-seulement par tous ses discours, par tous ses livres et par toutes ses œuvres ; il le dit dans des spectacles fameux qui semblent faits tout exprès pour imposer aux âmes cette conviction redoutable : le développement matériel, c'est le Progrès de l'humanité.
196 QIATRIKME CONFÉRENCE.
Un joui* l'Europe, ou plutôt le monde entier, donne dans une grande cité à toutes les inventions du génie , et à tous les perfectionnements de la matière, un rendez-vous tel qu'on n'en \it jamais. Là, sous toutes ses formes et a\ec tous ses miracles. Ui matière per? fectionuée se déploie, se montre, s'expose aux yeux de l'univers; c'est Y exposition universelle. Les peuples accourent, ils regardent, ils admirent ; et tous, savants et ignorants, riches et pauvres, nobles et bourgeois, princes et peuples, disent en rentrant dans leurs chaumières, leurs maisons, leurs châteaux ou leurs palais : « Xous avons vu Paris couronné des splen- » deurs de l'homme ; nous avons v u le Pro- » grès !»
Telle est, au dix-neuvième siècle, dans nos générations séduites , ce qu'on peut nommer une pensée, une préoccupation, une erreur universelle. Je le sais, contre cette persuasion qui met la matière perfectionnée au sommet du Progrès humain , il y a des protestations ; mais ces protestations trop isolées se perdent dans le bruit de l'opinion dominante; elles ressemblent à des voix entendues le soir dans
le murmure de Paris des hauteurs de Montmartre. Ces protestations , il faut qu'elles grandissent, s'élèvent et se fortifient par le concert unanime de toutes les \oix généreuses. Cette persuasion pleine de danger, il faut la juger ; il faut appeler la génération qui fait fausse route dans la poursuite du Progrès, à remiser ses convictions, et à faire tomber elle-même, à la lumière de la vérité, sa propre fascination. Il le faut, car ce qui vous menace, c'est ce qui vous séduit ; et ce qui peut vous perdre, c'est ce qui a la puissance de vous fasciner. Oui, Messieurs, ce qui fait en ce moment votre suprême danger, c'est que, tandis qu'un mouvement universel vous emporte à la conquête du Progrès, une erreur fatale, vous trompant sur la nature du véritable Progrès, menace de rompre au milieu de vous l'harmonie du vrai Progrès humain par la prépondérance du Progrès matériel. Et puisque là est par-dessus tout aujourd'hui votre illusion, votre erreur et votre danger, l'exagération du règne de la matière ; laissez-moi vous en dire les conséquences avec une indépendance qui me vient
de Dieu, et (m'élève au-dessus de toute crainte humaine.
Si \ous interrogez dans le calme des passions tous les esprits sérieux sur les conséquences de l'exagération du Progrès matériel, tous, à quelque drapeau qu'ils se rallient, rendent la même réponse. Écoutez sur ce point la parole de quelques hommes très-autorisés.
Il y a quelques années, alors que les rêves du Progrès matériel retcnlissaient a\ec le plus d'éclat, un publiciste distingué, se recueillant à un rivage étranger après nos orages civils, écrivait ces mots que j'ai retenus à cause de leur simplicité lumineuse. « Ce qui fait » illusion aux esprits inattentifs et médio- »> cres, c'est la continuité du Progrès matériel » qui leur persuade qu'il y a Progrès en tout. » On voit un immense mouvement matériel, et » l'on en conclut qu'une époque de si grand » Progrès matériel doit être nécessairement
Diqitized
» une époque de Progrès moral et de vraie » prospérité ; c'est une grande erreur, on pour- » rait plutôt dire que le Progrès moral et la » véritable prospérité des peuples sont en rai- » son inv erse de ce Progrès matériel dont les » merveilles fascinent le vulgaire. »
Un chrétien , dont nous pleurons encore la mort précoce, et dont vous avez tous aimé le caractère et admiré le talent, disait, en parlant du Progrès, dont il était bien loin de réprouver l'aspiration généreuse : « Souvent le dévelop- » pement de l'industrie, au heu de suivre le » Progrès des esprits , le dépasse , l'arrête , et » repousse les sociétés vers la décadence. »
Il me serait facile de multiplier les témoignages de ce genre. Mais entrons dans la question même, et cherchons au fond des choses ce que doit produire dans l'humanité, au point de vue du Progrès véritable, Y exagération du Progrès matériel.
Vous me demandez tout d'abord, avec quelque raison, ce que l'on doit entendre par ce mot : Exagération du Progrès matériel. Exagérer, comme le mot l'indique, c'est dépasser la mesure. L'exagération du Progrès matériel
consiste à briser, par la prépondérance de la matière, l'équilibre dans les facultés bumaines et les forces sociales. C'est là uniquement ce que je veux entendre par ce mot qui fait le fond de ce discours. Jusqu'où le Progrès matériel doit-il atteindre pour que cette exagération soit un fait accompli ? Quel est le point précis, où la vraie proportion n'existant plus, l'équilibre se rompt et la prospérité des peuples se trouve compromise ? Il serait difficile de le décider, et le définir théoriquement serait peut-être impossible. Mais il en est de ce problème social comme il en est de la morale pratique. Ce qu'on ne peut décider que difficilement par la pensée, se décide facilement dans les faits; et ce que la théorie n'oserait définir se sent dans la réalité. L'exagération de l'élément matériel dans les sociétés peut exister ; et quand elle existe, elle se constate elle-même par le malaise qu'elle produit dans l'ordre social. Tout esprit attentif et impartial la découvre de son premier regard. Comme la prépondérance de certains éléments de notre vie organique se révèle par les symptômes qui accusent dans l'homme un dé-
sordre physique ; ainsi l'exagération d'un élément de la vie sociale se trahit elle-même par des signes qui révèlent à l'observateur une maladie dans la société. Quoi qu'il en soit de la difficulté de savoir où elle commence, l'exagération du Progrès matériel étant supposée , il s'agit de reconnaître ce qui en doit résulter au point de vue du Progrès humain.
Or, je dis que cette exagération du développement matériel dans la vie de l'humanité est en opposition avec son vrai Progrès, parce qu'elle est en antagonisme flagrant avec les conditions de sa véritable croissance et de son légitime développement.
La première condition du Progrès et le premier effet d'une croissance heureuse, c'est Y élévation; mouvement de bas en haut par lequel l'être né progressif s'élève à sa vraie mesure et atteint son sommet. Or, l'exagération du Progrès matériel produit comme résultat général dans la société l'abaissement. Ce qui agrandit et élève les âmes, c'est la grandeur et l'élévation des choses dont elles se préoccupent. 11 y a dans le mystère de notre nature une puissance d'assimilation qui tend à
QUATRIÈME CONFKRENCE.
nous faire à la ressemblance de ce que l'âme contemple, aime et recherche. Si vous regardez , si vous aimez , si vous recherchez habituellement ce qui est au-dessous de vousmême, la force des choses vous condamne à descendre. L'homme s'élè\e ou s'abaisse a^ec ses pensées, ses amours et ses ambitions. Que dis-je ? Ses seules contemplations donnent la mesure de ses élévations et de ses abaissements ; placé entre le monde inférieur qu'il regarde d'en haut, et le monde supérieur qu'il regarde d'en bas, l'homme monte et descend en quelque sorte a^vec son propre regard. Les enthousiasmes les plus passionnés du Progrès matériel, et les chants les plus lyriques sur les conquêtes de la matière, ne changeront rien à cette loi qui s'appuie, comme sur un granit immuable , sur la nature des choses : l'homme se fait à l'image de ce qu'il touche et à la mesure de ce qu'il recherche.
Dès lors, rien ne peut arracher 1 ame à la fatalité de l'abaissement, sous l'essor exagéré du développement matériel. En vain vous déroberiez aux profondeurs de la terre et aux profondeurs du ciel leurs plus intimes
secrets; en vain votre pensée saurait la mesure de toutes les sphères, et suivrait dans les champs de l'espace leurs courses lointaines et leurs révolutions séculaires ; en vain chaque étoile vous dirait sa distance, chaque soleil son mouvement, chaque monde ses lois; en vain vous verriez tomber sous vos regards tous les voiles qui couvrent les mystères de la nature, et les bornes de l'empire ouvert à vos conquêtes reculer de plus en plus; en vain, jour par jour et heure par heure, vous verriez s'élargir ce que vous nommez scientifiquement le cerclé de votre savoir et de vos connaissances : prenez garde, si votre âme s'arrête là, elle se borne à ce qui est plus petit qu'elle; car une seule de ses pensées, une seule de ses volontés , une seule de ses aspirations est plus grande que tout cela : cette étendue , si vaste qu'elle soit, est petite à ses ambitions; et, dans ce cercle de votre savoir, si large qu'il devienne , elle est à l'étroit encore.
L'univers et tout cet espace où elle se promène d'étoiles en étoiles, ou de soleils en soleils, ^ont pour elle comme une prison ; prison froide et basse, d'où il faut qu'elle s'échappe si elle
veut monter à sa véritable hauteur, et atteindre dans le sens de l'infini sa légitime croissance.
Hommes du Progrès matériel, ah! je vous en prie, n'abaissez pas à la mesure de vos ambitions l'ambition de l'âme humaine. Laissez, laissez cette capthe emprisonnée dans la matière, prendre son essor vers la région de ses \ raies grandeurs; laissez-la monter en haut pour contempler l'éternel, l'immuable, l'infini ; guidée par la raison et la foi, portée sur les ailes de l'amour, laissez-la suivre ce vol généreux qui la fait monter, en s'agrandissant elle-même, a ers les grandeurs de Dieu.
Si vous concentrez là ses ambitions, compter des nombres, calculer l'étendue et analyser la matière ; décomposer des corps ou inventer des machines ; peser des atomes ou peser des soleils ; mesurer un grain de sable ou mesurer un monde; qu'importe? Si grand que tout cela paraisse , si grand que tout cela soit , l'âme n'y trouve pas sa vraie mesure, ni la science sa vraie mission. La science même la plus vaste, même la plus complète, en cet ordre de choses , n'est plus ce qu'elle^ doit être toujours , un agrandissement de
l'âme. Ramenée tout entière à ce qui est du monde inférieur, la science la précipite au lieu de l'élever; et \ous voyez dans la fascination des intelligences éblouies aux spectacles de leurs propres découvertes, se développer partout des tendances ravalées ; et par une contradiction dont le mystère ne nous peut échapper, l'abaissement des âmes marcher parallèlement avec le progrès de la science.
Tandis que quelques rares génies , comme des aigles soutenus par un souffle sublime , demeurent à ces hauteurs d'où l'intelligence regarde l'invisible, l'éternel et l'infini ; l'intelligence des multitudes et la pensée universelle descend autant qu'elle y peut descendre , au niveau de ce qu'elle touche , c'est-àdire au niveau de la matière. Or, lorsque la scieuce elle-même tombe là, tout y tombe avec elle. Alors avec la science tout descend : les respects descendent , les goûts descendent, les ambitions descendent, les vocations descendent, les carrières descendent, les littératures descendent, les arts descendent, les aristocraties descendent , les illustrations descendent; tout descend du contemplatif au
positif, de l'idéal au sensuel, de l'honneur au profit, de la grandeur à la fortune, de l'esprit à la matière. Tout enfin, dans cette chute générale et cet aplatissement universel, proclame dans le Progrès de la matière et le perfectionnement des corps, l'abaissement des âmes et la dégradation de l'homme.
La seconde condition d'un Progrès véritable, et le second caractère d'une croissance heureuse, c'est Y épanouissement. Le Progrès élève et dilate tout ensemble; il donne la largeur avec la hauteur; il étend la sphère de l'être en même temps qu'il élève son sommet. Aussi le \nù Progrès humain a-t-il pour résultat . inévitable de produire l'expansion du cœur par l'amour, en même temps qu'il produit l'élévation de l'âme par la vérité. C'est le secret de l'éducation, qui est le commencement et le type de tout vrai Progrès de l'humanité ; l'éducation n'étant autre que le Progrès de l'enfant se faisant peu à peu à la mesure de l'homme.
Or l'effet inévitable de toute exagération dans la vie matérielle, c'est l'endurcissement des cœurs et la diminution de l'amour.
Notre siècle, Messieurs, fait en ce moment deux rêves séduisants, le développement progressif de la matière, et l'expansion progressive de l'amour. D'un côté, agrandir par un perfectionnement toujours croissant des puissances de la matière le festin de la création; de l'autre, réaliser dans la famille humaine une plus vaste application de la loi de fraternité , et convier tous les frères à une part plus large de ce festin dressé pour tous : en deux mots, Progrès dans la jouissance matérielle, Progrès dans l'amour fraternel ; tels sont les deux grandes impulsions que ce siècle veut donner à notre humanité pour la faire se hâter a ers l'idéal de la félicité entrevue au fond de je ne sais quel avenir.
Malheureusement, par notre exagération du Progrès matériel, l'une de ces deux impulsions détruit perpétuellement l'autre ; et le premier de ces deux mouvements arrête le second dans la mesure où il s'exagère lui-même. L'essor immodéré vers les intérêts matériels suscite au fond des cœurs des cupidités qui vont croissant encore plus rapidement que les prospérités qu'il amène. La bête humaine à laquelle lePro-
grès matériel donne de plus en plus , promet tant toujours encore plus qu'il nedonne, éprouve un insatiable besoin de dévorer, d'absorber, de jouir. Si bien qu'au lieu de pousser au développement de l'amour, qui est au fond de vos rêves , le Progrès matériel pousse au développement de 1 egoïsme, qui apparaît au fond de la réalité ; et au lieu de l'expansion de l'amour et de la communication fraternelle des biens, il produit l'endurcissement des cœurs et la suppression progressive de la donation des biens.
Jl ne faut pas s'en étonner : l'homme n'est vraiment communicatif que par le côté de luimême qui regarde l'infini. Libéral par sou intelligence, il donne la vérité comme la lumière donne la lumière ; libéral par le cœur, il donne son amour comme le feu donne le feu. Mais par son corps l'homme est égoïste ; il attire à lui comme la matière tout ce qui peut lui donner force, santé, jouissance et volupté.
Égoïsme du corps et de tout ce qui est du corps, voilà ce que ne comprennent pas assez les hommes qui reprochent encore au christianisme de trop abaisser le corps de l'homme
devant la majesté de son âme. Révolté par la chute primitive contre la royauté de l'Ame, le corps exagère contre elle ses droits , ses besoins et ses appétits. Même en le supposant exempt du désordre de la chute , on le retrouverait encore ce qu'il est essentiellement, soumis au mouvement de l'attraction égoïste.
Sans doute le corps de l'homme est le chefd'œuvre où est abrégée la création matérielle; mais s'il résume en lui les perfections des êtres inférieurs, il en a toutes les propriétés égoïstes; et pour tout dire , en trois mots , qui vous abrègent tout, par ce côté de son être, l'homme jouit comme un animal, il absorbe comme un végétal, il s'isole comme un minéral.
Aussi lorsque toutes les préoccupations sont là, au perfectionnement et à la possession de la matière, alors qu'arrive-t-il? Les hommes, gagnés par un égoïsme toujours croissant , tournent à l'isolement, à l'absorption, à la jouissance; et le rêve de la fraternité s'évanouit dans les orgies de la cupidité.
Alors à quoi sert pour le bonheur réel de l'humanité votre Progrès matériel? Quand même la nature, toujours plus étroite que vos
rêves, n'opposerait pas à ce que vous nommez l'essor indéfini de la production, la fatalité de sa limite ; qu'importe à la félicité vraiment populaire et au bien-être général de l'humanité , ce perfectionnement de la matière et cet accroissement de la richesse, si, comme Saturne dévorant ses enfants, le Progrès matériel, par la puissance d'absorption qu'il développe dans les cœurs, dévore sans profit pour les multitudes, à mesure qu'il les produit, les fruits de sa fécondité malheureuse? Qu'importe l'accroissement progressif du numéraire, du capital , de la richesse et du luxe , si ces produits, attirés par des cupidités égoïstes, s'en ^ ont par tous les grands courants de la fortune et le naturel mouvement des choses , accroître indéfiniment dans les maîtres du capital, les princes de la bourse et les rois de la matière, la puissance d'apauvrir ceux qui sont déjà pauvres? Et qu'est-ce après tout pour le bonheur du monde, qu'une prospérité qui multiplie, à mesure qu'elle se développe, la génération de ceux qui n'ont rien? Génération immense qui se propage avec une fécondité redoutable au sein même de la misère, et qui
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un jour, dans sa nudité affreuse, se rencontre face à face avec des prospérités âpres et cruelles, étalant, dans le prodige d'une possession qui étonne jusqu'aux heureux eux-mêmes, des prodiges d'égoïsme qui désespèrent lesmalheureux, deux fois malheureux et deux fois désespérés, de tout ce que le Progrès matériel étale à leurs regards, et de tout ce que l'égoïsme des hommes arrache à leurs désirs.
Adorateurs d'une félicité antifraternelle et antisociale qui se donne à des hommes et se dérobe à l'humanité, ah ! il en est temps, je vous en prie, recueillez-> ous et songez à ceci : d'un côté le capital qui monte, de l'autre la misère qui s'accroît. D'un côté, une minorité fastueuse qui va se couvrant de plus en plus d'or, de pourpre et de soie ; de l'autre, une majorité nécessiteuse r dont les haillons font à ces nrosnérités des contrastes menaçants. D'un côté, au milieu de vos capitales, des magnificences qui crient avpr priât • Lfi Progrès î de l'autre au fond de la société, des appauvrissements qui crient avec douleur, si ce n'est avec désespoir : Décadence ! en un mot, d'un côté, le Progrès dans li mitièrp • dp l'autre le Progrès dans la
misère : voilà la réalité qui demeure après le rêve qui s'évanouit. Si vous en doutiez, je vous dira i s : R a n «je 7. \ os cl i i ffres , étal ez a os s t ; 1 1 i s! i t pi es, rapprochez même à de courtes distances une époque et une époque. A oyei aux mêmes points du temps, au sein desmêmes peuples, l'indigence populaire marchant dans une proportion croissante a^ec le développement matériel ; et comprenez enfin ce que c'est que de parler Progrès et d'en stvefr perdu le sens. Comprenez quel cercle -de menaces enveloppe votre prospérité, votre richesse, vous-mêmes. Cercle terriMe où vous enfermez avec vous, comme un lion rugissant, le peuple que cette prospérité irrite, que cette abondance affame, et qui menacerait de tout dé- \orer pour se rassasier enfin, si vous persévériez à poursuivre comme le vrai Progrès, cette exagération d'un dé\eloppement matériel qui n'est que l'endurcissement des cœurs et l'extinction de la fraternité.
La troisième condition du Progrès et le troisième résultat d'une croissance heureuse, c'est la forer. Le progrès véritable doit fortifier l'être encore plus qu'il ne le dilate et l'élève. •Pour faire du Progrès humain, il faut rendre
l'homme plus fort. Je n'insiste pas sur ce principe dont le développement remplirait tout un tliscours.
Mais quelle est la force qu'il faut par-dessus tout développer dans l'homme? Quelle est en lui la force vraiment humaine et vraiment progressive? Ce qui fait la vraie puissance de l'homme, ce n'est pas la force de son corps, c'est la force de son âme. Sous ce rapport, les socié- . tés sont comme les hommes ; ce qui fait leur vraie puissance, leur sûreté, leur conservation et leur progrès ; ce qui les rend capables des plus grandes conquêtes et des plus grandes résistances, ce n'est pas le développement de la force matérielle, c'est le développement de la force morale ; c'est la virilité des âmes et l'énergie des volontés unies pour la défense de l'ordre, de la justice et de la société. Lorsque, sur tous les points d'un grand empire, se rencontrent des millions d'hommes , prêts à se lever au premier signal donné, pour une défense légitime ou une conquête généreuse, et capables de s'écrier dans cet accord volontaire et cet enthousiasme spontané qui rend les nations invincibles : « Nous voici! nous voici prêts
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« à mourir pour la justice, pour l'ordre , pour » le devoir, pour le bonheur de nos frères et le » salut de la patrie ; » alors la société est vraiment forte; et dans les crises les plus périlleuses, devant l'invasion étrangère et, devant la guerre civile, elle se couvre, contre toute atteinte, du bouclier de sa propre force. Mai», si, tandis que la société montre à sa surface des splendeurs qui ne la défendent pas, elle ne porte pas en son fond la seule force qui la défend; si tandis qu'elle apparaît au dehors dans l'attitude d'un géant, elle garde au dedans une faiblesse d'enfant ; alors tremblez pour la société ; si splendide qu'elle \ous apparaisse, elle n'a besoin pour s'écrouler que d'une de ces secousses que le temps peut produire par chacun de ses pas.
Eh bien, Messieurs, que fait, pensez-vous sous ce rapport , dans la société, l'exagération du développement matériel? elle affaiblit l'énergie des volontés qui seule fait les peuples forts. Comme elle produit au lieu de l'élévation l'abaissement , au lieu de l'expansion des cœurs l'endurcissement , elle produit au lieu de la force l'affaiblissement des âmes, c'est-à-
dire ce qu'il y a de plus opposé à la vraie croissance de l'homme et au \rai Progrès de la société. En surexcitant outre mesure le goût du bien-être physique, elle énerve le ressort moral des sociétés humaines. En un mot, elle affaiblit l'âme de la société de tous les accroissements immodérés qu'elle provoque dans son corps.
Alors l'équilibre est rompu, le Progrès est impossible, et la décadence inévitable : car telle est la force des choses, qu'une société, pas plus qu'un homme, ne peut porter, sans tendre à la décadence, une certaine prépondérance de la vie matérielle : et comme la force physique s'enfuit d'un homme avec la santé , la force sociale, qui suppose les peuples sains, s'enfuit de la société. Chargée d'une prospérité matérielle qui la compromet plus qu'elle ne la protège, mal soutenue par des appuis qui semblent ployer sous elle, la société trébuche et menace de s'affaisser sous le fardeau dont ellemême s est accaniee. jl excès du développement matériel dans la société est comme la corpulence dans l'homme; ce n'est pas une force, c'est une faiblesse; ce n'est pas une arme, c'est une charge ; ce n'est pas une défense,
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c'est un danger ; ce n'est pas un gage de salut, c'est une menace de ruine. Ces sociétés couvertes de soie et ruisselantes d'or, apparaissent, à l'heure des grands dangers, d'une faiblesse qui étonne ; ces peuples qui ont exagéré en eux la puissance matérielle en diminuant la puissance morale, sont menacés d'une chute d'autant plus lourde, et d'une ruine d'autant plus grande, que le Progrès matériel élevait plus haut leur prospérité sans appui dans les âmes.
Alors pour défendre la société menacée et les institutions chancelantes, le Progrès matériel se lève, il se lève comme un géant ; et voyant les populations émues et les puissances tremblantes, il dit en montrant sa force :
\d\e pas peur, moi je te défendrai : regarde, voici mes ressources, mes armes, mes défenses ; voici mes canons et voici mes baïonnettes ; voici mes forts, et voici mes vaisseaux ; voici mes remparts ; remparts de terre et remparts de fer, tous les remparts! Oui, tous; excepté le seul capable de tout défendre et de tout sauver, le rempart des âmes fortes et des \olontés puissantes.
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Aussi lorsque l'approche des grandes -catastrophes a jeté partout dans l'air ces rumeurs sombres et ces pressentiments sinistres qu'on sent passer autour de soi, pareils aces souffles qui précèdent l'orage ; lorsque les doctrines de l'erreur, et les hommes de la ruine, mieux que les dieux de la fable, secouent les fondements des grandes cites, alors qu'arrive-t-il au milieu de ces sociétés si fières de leur puissance? L'épouvante monte aux cœurs ; l'affaissement se faitauxâmes; l'énergie s'en va des volontés qui n'osent plus ; les armes s'échappent des mains qui ne les soutiennent plus; et tous les remparts élevés autour de la société tombent en une heure sous un souffle dévorant. Le Progrès matériel lui-même , comme une épée aux mains d'un traître, se retourne contre tout ce qu'il devait défendre. Les égoïsmes effarés et pâles s'enfuient de la puissance qui ne les protège plus ; pf rlpTYi 'induit "iiiy î'iiiiips dp lpnr f'iirp niip Hpp—
nière défense, ils s'écrient en tombant aux pieds delà victoire : « Malheur aux vaincus, h
Ah ! Messieurs j qui de vous reconnaissant dans ces paroles comme un écho de notre histoire , ne conçoit même au sein de la
ÎI8 QUATRIÈME CONFÉRENCE.
prospérité présente quelque frayeur secrète?
Et qu'ai-je fait autre chose en \ous disant ces mots, que de donner une \oix plus distincte au discours inarticulé que vous prononcez en vous? Soyez attentifs à votre parole intérieure, bien autrement puissante pour vous persuader que ce discours du dehors. Dans ce silence avec lequel vous m'écoutez, je crois entendre la respiration de vos âmes : Messieurs , vous avez peur de quelque chose ! . . . Oui , au milieu des merv eilles de votre présent et des promesses de votre avenir, une crainte se mêle à toutes vos espérances , et la frayeur est au fond de vos admirations. Qu'est-ce que cela? Quoil vous avez peur! et de quoi donc? Rien dans le présent et dans le passé peut-il vous appa-' raître plus fort que notre France en 1856?
Vous voici deux fois triomphants , et deux fois glorieux des prodiges de la paix et des miracles de la guerre, entre les conquêtes faites par votre épée et les créations faites par votre génie , ayant à votre gauche la ruine de Sébastopol, et à votre droite l'Exposition universelle ; et vous avez peur ? D'où vient dans «ette plénitude des ressources cette crainte de
la ruine? D'où vient dans tous les enthou^ siasmes du Progrès tant de frayeurs de décadence? Ah ! vous avei compris que la puissance matérielle sans la force morale pour la soutenir n'est que la prospérité des corps suspendue sur le vide des âmes. Le besoin •de vivre et l'instinct de la conservation, encore plus forts que l'enthousiasme du Progrès, vous crient du fond de vous-mêmes eomme
-du fond des choses, qu'au jour des suprêmes -dangers rien de ce qui vous fascine ne pourrait vous sauver. La richesse ne vous sauverait pas ; le capital ne vous sauverait pas ; vos statistiques ne vous sauveraient pas ; vos expositions ne vous sauveraient pas ; en un mot, >otre Progrès matériel ne vous sauverait pas ; parce que rien de ce qu'il produit ne vous garantit assez contre les dangers qu'il amène ; -et qu'en brisant par sa prépondérance l'équilibre des forces sociales , il s'arme lui-même .contre vous de la puissance qu'il déploie au milieu de vous.
Et voilà que j'ai dit où conduit l'humanité l'exagération du Progrès matériel; abaissement, endurcissement, affaiblissement, c'est-à-