QUATRIÈME CONFÉRENCE. — DE LA VALEUR, ETC
dire décadence. Donc, Messieurs, sans rien répudier de vos légitimes inventions, sans jeter l'anathème à ce développement matériel sur lequel je dirai toute la pensée du christianisme et tout le devoir des chrétiens; laissez-moi vous crier en finissant : Gardez-vous de l'exagérer r gardez-vous de donner au Progrès inférieur le rang d'un Progrès supérieur ; gardez-vous de poursurvre le Progrès de la matière comme le Progrès de l'homme. Oui, gardez-vous de cette erreur; je vous le demande par mon amour pour vous; cette erreur est de celles qui font des sociétés les plus splendides, des Babylones vouées à la ruine par leur propre magnificence ; elle condamnerait peut - être notre prospérité à périr comme Balthazar au milieu de son ivresse, la coupe d'or à la main.
BEYAYT LE CHRISTIANISME.
MoiVSEIGNFA R ,
Nous avons essayé de détenniner, dans notre dernière Conférence, quelle est dans l'ensemble du Progrès humain la valeur relative du développement matériel, et quelles sont les conséquences réelles de son exagération.
Le développement matériel a une valeur dans le Progrès humain, parce qu'il a une fonction; cette valeur est relative à la place qu'il occupe dans la hiérarchie des facultés humaines et des forces sociales. Mais la matière dans rhomme n'est ni en haut ni au milieu , elle est en has ; le Progrès matériel ne peut donc, sans rompre l'équilibre humain et l'équilibre social, dépasser le rang d'un Progrès inférieur. Notre siècle manque à cette grande loi d'ordre , de conserv ation et de progrès : par ses aspirations les plus générales et par son mouvement le plus universel, il tend à élever le Progrès inférieur au rang de Progrès supérieur ; pour les multitudes surtout frappées des merveilles qui éclatent par le dehors, le développement matériel n'est pas seulement une face et une face infime du Progrès, c'est le Progrès lui-même. Le fait contemporain contredit l'ordre de la nature ; le mouvement du siècle ment à la loi des choses, il exagère, c'est-à-dire développe outre mesure le Progrès matériel. .
Or, l'exagération du Progrès matériel produit trois vices radicaux qui s'opposent à la
l.E PROGRÈS MATÉRIEL.
marche du Progrès, et ouvre la route à la décadence. Elle produit rabaissement de la pensée, l'endurcissement des cœurs et l'affaiblissement des volontés; elle supprime lentement, mais infailliblement , ces trois éléments de toute éducation et de tout vrai progrès de l'humanité, l'élévation, l'expansion et la force. Donc, sous peine de décadence certaine, et même d'infaillible ruine , le développement matériel, encore qu'il soit lui-même un progrès , doit garder le rang hiérarchique que lui a fait la Providence dans le dé> eloppement harmonieux des facultés humaines et des forces sociales; et ce rang, nous l'avons reconnu, c'est le dernier rang. En assignant au Progrès matériel ce rang inférieur que la raison fait deviner, et que la nature révèle, nous ne lui faisons aucune injure; on n'outrage pas plus les choses que l'on n'outrage les hommes en les mettant à leur place. La prétendue égalité de la matière et de l'esprit n'est qu'un rêve grossier , où la nature et la raison sont insultées encore plus que la foi ; rêve d'enfant fait par un siècle caduc, qui ne se réaliserait pas, même un demi-siècle, sans
replonger l'Europe arrachée au mouvement du vrai Progrès, dans l'humiliation de la barbarie.
Bien différente est la pensée du christianisme et l'ambition desxhrétiens. Le christianisme qui est, par essence, ordre et harmonie, élève à leur rang toutes les supériorités que Dieu fait; mais, en même temps, il maintient à leur lieu les choses inférieures qui , pour n'être pas appelées à la suprématie , n'en ont pas moins dans l'homme et dans la société leur fonction réelle et leur valeur relative.
Voilà pourquoi, Messieurs, après avoir, à la lumière du bon sens et d'après les données de la nature, déterminé la fonction providentielle de la matière dans la marche du Progrès humain , je veux dire aujourd'hui , quelle est, au sujet du développement matériel, la pensée du christianisme, et quel est, sur ce point, le devoir des chrétiens.
Quelle est, par rapport au Progrès matériel et au développement de l'industrie, la vraie
LE fHOGRfcS MATÉRIEL. 227
pensée du christianisme ? A cette question , que pose de lui-même le mouvement contemporain, le christianisme répond avec cette impartialité dévouée et cette calme justice qui plane inaltérable au-dessus des passions humaines. Il dit, sans dédain comme sans peur, ce qu'il approuve et ce qu'il condamne, ce qu'il admet et ce qu'il repousse dans ce développement de la matière, qui est la passion de notre temps.
Il règne ici, dans les multitudes ignorantes de la pensée chrétienne, un immense préjugé : préjugé populaire que partage avec le peuple le vulgaire des savants, et que les ennemis du christianisme s'efforcent d'accréditer pour le mieux dénoncer au siècle comme l'ennemi du Progrès. On dit : « Le christianisme, c'est la glorification de l'esprit et la réprobation de la matière; le christianisme, c'est l'exaltation de lame et l'humiliation du corps; pour lui, la chair c'est le péché, la matière c'est le mal, et le Progrès matériel c'est la damnation du genre humain. » Grâce à la tyrannie du préjugé, le christianisme devient , dans la pensée générale , je ne sais quel manichéisme doctrinal et
pratique où la matière est anathématisée par le dogme, et le Progrès matériel réprouvé par la morale: et le catholicisme spécialement, regardé avec raison comme la plus haute et la plus sévère expression du christianisme, est dénoncé au tribunal du siècle comme l'opposition doctrinale et l'antagonisme pratique au développement de l'industrie et au Progrès matériel.
Pour mieux établir cette hostilité chrétienne aux tendances contemporaines, on fait remarquer , a> ec une prétention d'exactitude et • -d'impartialité que je ne discute pas, une prépondérance fortement accusée du Progrès matériel dans les peuples qui, en se séparant du catholicisme, ont diminué en eux-mêmes, dans des degrés relatifs à leur séparation , l'influence du principe chrétien; d'où l'on conclut pratiquement que tout ce qui veut sincèrement le Progrès matériel doit faire opposition au progrès du christianisme et spécialement du catholicisme ; et réciproquement, que tout ce qui est sincèrement chrétien et ■•catholique est l'ennemi du Progrès matériel dans la mesure même de son christianisme.
Messieurs, est-il vrai que, dans les sociétés
LE TROGRÈS MATÉRIEL. 229
modernes, le Progrès matériel soit, comme on le suppose, en raison inverse de leur christianisme? Les revues du monde moderne, les coups d'œil européens sont, sur ce sujet, d'une merveilleuse facilité; l'histoire s'arrange sur ce point au gré des idées préconçues , et se place sans trop de peine au point de vue des systèmes construits d'avance. 11 serait trop facile de donner ici à nos adversaires , sur le terrain de l'histoire, des démentis solennels. Quoi qu'il en soit de la question historique que je n'examine pas, et que chacun peut résoudre rien qu'en regardant à la surface, je pose hardiment la thèse sur le fond même des choses, et je dis devant l'autorité qui m'écoute: Non, le christianisme n'est pas la malédiction de l'industrie ; non , le christianisme ne jette pas l'anathème au Progrès matériel. Le christianisme, qui est la vérité et le hien, ne peut réprouver ce qui, bon dans sa nature et vrai dans son principe, peut de lui-même produire des résultats heureux. Or, définissez l'industrie, non par des effets accidentels ou par des abus extrinsèques, mais en elle-même, vous n'arriverez pas à y trouver le mal.
230 CINQUKME CONFLUENCE.
Qu'est-ce que l'industrie? L'industrie, dans sa notion la plus générale, c'est la \ictoire de l'intelligence sur la matière ; c'est le triomphe de notre activité libre sur la fatalité des lois de la nature; l'industrie, c'est l'homme mettant par son génie la matière à son service, et prenant une possession de plus en plus royale de cet empire qu'il tient de Dieu lui-même.
« Dieu, dit l'Écriture, lui a donné la puissance » sur toutes les choses terrestres. » Dédit illi potesialem eorum, quœ sunt super terrain (1). Lorsqu'il ouvrit devant la royauté humaine ce grand empire de la nature, ce grand domaine de la terre, Dieu dit : « Croissez et mul- » tipliez-vous , remplissez la terre et sou- » mettez-la, régnez sur les oiseaux du ciel, » sur les poissons de la mer et sur les ani- • maux de la terre . » Crescitc, et multiplicamini, et replète terrain, et subjicite eam; et dominamini piscibus maris, et volatilibus cœU, et universis animantibus , quœ moventur super terrain (2). C'était dire à notre race consti-
(1) Eccli. xvn. 3.
(2) Gen. i. 28.
tuée souveraine : Allez, et faites sentir aux éléments, à la nature, à la création entière le sceptre souverain de la domination que je vous fais. Vous le voyez, l'homme tient de l'investiture de Dieu le droit de dominer la nature matérielle , et la première page qu'ouvre à vos regards l'histoire du christianisme vous montre l'industrie naissant près du herceau de l'homme, d'une parole de Dieu.
Consacrée dans l'état d'innocence comme un droit et comme une royauté de l'homme sur la matière, l'industrie, après la chute, est imposée comme un devoir et comme une loi de la \ie humaine, A^ant la chute, la nature n'opposait à la liberté de l'homme que la fa-, talité de ses lois ; après la chute, elle lui oppose l'antagonisme de ses révoltes. Lui, soulevé et révolté contre Dieu , sent contre luimême les soulèvements de la nature et les ' rébellions de la matière. Cet empire, que Dieu lui fît dans l'innocence , facile et béatifique comme tout ce qui touchait à l'homme, il faudra qu'il le défende à force de travail et de douleur. La terre, qui lui ouvrait son sein libéral, se couvrira sous la malédiction de
ronces et d'épines. Spinas et tribulos germinabit tibi ( l). Telle est la malédiction qui tombe sur la terre : maledicta terra; l'homme ne la domptera plus qu'en déchirant ses propres mains , et il n'en arrachera son pain de chaque jour qu'à la condition de l'arroser de ses sueurs. In sudore vidtûs lui vesceris pane (2).
Ainsi naquit l'industrie humaine , et spécialement cette industrie trop méprisée de nos jours , l'industrie nourricière de l'humanité , qui ouvre la terre d'un sillon douloureux , et seconde par le travail de l'homme la fécondité de la nature. Ce privilège donné à l'homme, est devenu la loi de sa vie; le droit à l'industrie est devenu l'obligation du travail. Le christianisme, bien loin de faire obstacle à l'exercice de ce droit et à l'accomplissement de ce devoir , lève sur notre tête le vrai drapeau de l'industrie ; et dénonçant l'oisiveté comme la mère des vices , la dégradation de l'homme, et la ruine des sociétés, il dit à l'homme : « Travaille aujourd'hui et travaille
(1) Gen. m. 18.
; (2) Gen. m. 19.
demain ; brise par ta liberté le despotisme de la matière ; dompte par ton activité laborieuse les révoltes de la nature, et étends de conquête en conquête cette royauté dont tu puises le droit dans une bénédiction de Dieu, et dont tu gardes encore le mandat obligatoire jusque sousl'anatbème tombé sur ta révolte. »
Tel est, Messieurs, le droit, telle est la loi de notre humanité, proclamée et imposée par le christianisme lui-même. Et dès lors, je le demande, comment le christianisme ferait-il à l'industrie, proclamée par lui-même comme le droit et la vocation de l'humanité, une opposition doctrinale et un antagonisme systématique ? Cette opposition doctrinale est démentie par la doctrine ; cet antagonisme le christianisme le désavoue et le repousse. Non, Messieurs, mille fois non, dans la pensée du christianisme, l'industrie n'est pas le mal qu'il défend, c'est le bien qu'il approuve. L'industrie, c'est le travail fécondant la nature, et multipliant avec Dieu ce festin de la création où la Providence convie tout ce qui a faim ; elle atteste tout à la fois et la munificence de Dieu, et l'énergie de l'homme ; elle marque du
signe de notre royauté et du vestige de notre douleur ces produits de la nature que l'Écriture nomme des biens, et que l'homme lègue à sa postérité comme une bénédiction de Dieu et un fruit de son travail.
Donc, loin de nous le manichéisme qui maudit la nature, et jette à la matière desanathèmes que le christianisme ne connaît pas.
Sans doute, le christianisme n'a pas pour but direct de nous assurer dans le temps l'empire de la matière ; mais, loin de maudire vos conquêtes, il applaudit à vos triomphes ; et vous encourageant avec Dieu à prendre de la terre une possession de plus en plus souveraine, il vous dit en regardant le ciel :
« Allez, et poursuivant sur la matière la marche de vos conquêtes progressives, faites de chaque triomphe un degré pour monter à un triomphe encore plus grand.
» Allez , resserrez chaque jour devant l'empire croissant de votre liberté , l'empire des lois fatales ; et par la puissance d'une industrie de plus en plus maîtresse dans son domaine, ordonnez à la nature de dompter la nature.
» Allez , et si vous le pouvez , par l'énergie du travail , contraignez la terre à vous révéler de plus en plus les mystères de sa fécondité ; et que les merveilles de la nature se multiplient par les miracles du génie.
» Allez , demandez aux éléments de vous donner des ailes pour voler d'un bout du monde à l'autre ; et comme un maître visite en une heure le domaine paternel , portés sur les ailes du feu et le souffle de la vapeur, allez visiter en un jour l'empire de l'humanité.
» Allez, plus loin porter votre sceptre souverain : par delà la terre votre empire s'étend encore ; la mer aussi vous appartient ; sous la garde de Dieu , et armés de la force que luimême vous fit, allez dominer les vagues, et à travers les abîmes forcez les mondes à se tendre la main.
» Allez, faites-vous d'autres navires encore plus hardis : que votre puissance se promène dans cet océan de l'air; et que les oiseaux du ciel, étonnés de voir passer au-dessus d'eux votre génie porté par les forces de la nature ,
reconnaissent à la sublimité de vos ascensions, et à l'impétuosité de votre vol le véritable roi des airs.
» Allez, et comme l'écuyer dompte un coursier frémissant, domptez la foudre qui gronde T et ordonnez-lui de faire tomber à vos pieds sa colère inoffensive et sa puissance respectueuse.
» Allez, faites tout cela; moi, le christianisme, interprète infaillible des volontés divines, je ne maudis pas vos conquêtes, je les bénis - r je sais que dans le plan de la Providence ces inventions de l'homme et ces conquêtes de la liberté doivent sen ir à la glorification de Dieu et au triomphe de la vérité. »
Ainsi dit le catholicisme, Messieurs, dénoncé devant vous comme un ennemi de vos Progrès.
Mais en vous disant : «Allez, » il vous dit aussi : « Prenez garde ! » En vous disant : « J'ap- » prouve, » il vous dit aussi : « Je blâme ; » en vous disant : « Je veux, » il dit aussi : « Je ne » veux pas. » Comment subsistent ensemble ce oui et ce non, ce suffrage et ce blâme, cette approbation et cette réprobation? Messieurs, sans contradiction aucune : le christianisme veut la chose en réprouvant l'abus ; il vous dit :
« Allez au Progrès, mais prenez garde à la décadence : J'approuve la conquête de l'homme sur la matière ; je blâme le règne de la matière sur l'homme. Je veux le Progrès matériel avec son rang et son importance hiérarchique :je ne le veux pas brisant par son exagération l'équilibre des choses. » Trois mots, vous résument ici toute la pensée du christianisme. Il veut le Progrès matériel comme un moyen , il ne le veut pas comme un but ; il veut la matière esclave, il ne la veut pas souveraine; il veut le développement de la matière comme une condition normale de la vie, il ne le veut pas comme une ambition souveraine de la vie. La possession de l' incréé, comme but ; la possession du créé, comme moyen ; devant l'homme , et au-dessus de lui , Dieu se posant comme le terme ; au-dessous de lui, la création matérielle donnée à l'homme comme moyen de s'élever à Dieu ; et au milieu, l'homme luimême, emportant avec lui la nature muette à la glorification de Dieu ; voilà l'ordre, tel que le proclame et tel que le défendra jusqu'à la fin, avec la raison philosophique, la prédication chrétienne.
Un jour, un homme se préparait à un grand dessein ; seul à seul avec Dieu, face à face avec la création entière, l'œil fixé sur la destinée comme sur le pôle de toute sa vie, il écrivait dans un petit livre, depuis devenu fameux, quelques mots qui résument cette grande philosophie du christianisme, sur le rôle de la matière dans la destinée de l'homme et de la société. Écoutez : « L'homme a été créé pour » cette fin, c'est-à-dire pour louer Dieu, le res- » pecter, le servir, et par ce moyen arriver au » salut . Tous les autres êtres répandus sur la » terre ont été créés pour l'homme lui-même ; » et leur destination est de l'aider à atteindre la » fin dernière de sa création. D'où il résulte » que l'homme doit en user ou s'en abstenir , » selon qu'ils sont, par rapport à sa destinée, * des moyens ou des obstacles. » Unde sequitur utendum illùj, vel abstinetidum , quatenits ad prosecutionem finis vel conférant , vel ol)sunt (1).
Certes, ces paroles sont bien simples; il ne se peut rien dire, ce semble, de plus
(1) Eierc. spir. S. Ignatii ( Fondamental»).
vulgaire, et ce n'est pas un philosophe avide de renommée qui songerait à se faire avec si peu de chose une domination sur les intelligences. Cependant, il n'y a pas sur la destinée de l'homme et de la création, de philosophie plus profonde ; ces paroles si simples résument toute la doctrine. Cet homme, en écrivant ces paroles, faisait une chose plus grande qu'il ne songeait peut-être : il assignait à la matière, dans l'économie de la création, d\ec sa valeur hiérarchique, sa vocation providentielle ; et dans ces quelques mots gravés au frontispice de son livre, il donuait tout à la fois la formule de la perfection humaine , et le secret de l'ordre social.
Messieurs, vous voudriez peut-être savoir quel est cet homme qui vous a légué en si peu de mots une philosophie si complète de l'homme et de la société ? Cette fois la leçon vous vient d'où vous ne l'attendiez pas. Vous ne demandez pas à un fds de voiler devant vous le visage de son père ; vous avez entendu Ignace de Loyola ! . . . Ignace de Loyola, ouvrant par ces paroles grandes et simples la carrière virile de ses Exercices ; philosophie pratique
qui fait de \rais sages, gymnastique spirituelle qui fait les âmes fortes; dont vous avez entendu assez de travestissements impies, pour que vous me pardonniez de vous en avoir dit ici la pensée fondamentale.
La matière soumise à l'homme, l'homme soumis à Dieu, et la matière avec l'homme et par l'homme concourant à la glorification de Dieu, fin suprême de toute création divine :
voilà, Messieurs, l'attitude qu'Ignace de Loyola conseille à l'homme de prendre devant la matière mise en face de la destinée. En donnant à l'homme qu'il veut initier à la sagesse pratique cette attitude royale et soumise, le saint est tout ensemhle l'interprète de la sagesse humaine et l'interprète de la sagesse chrétienne. Spiritualisme le plus pur, le plus austère et le plus divinement modéré qu'on ait jamais enseigné aux hommes, le christianisme, d'accord avec le hon sens des peuples, vous crie par toute sa doctrine et par toute sa morale : « 0 rois de la création, ô souverains de la matière, reconnaissez, avec la dignité que je vous fais, le devoir que je vous impose. La matière est une esclave, elle ne doit que
vous obéir. Si vous renversez par la folie de vos pensées l'ordre que Dieu a fondé sur la sagesse de ses décrets : si vous mettez la servante à la place de la souveraine ; si, abdiquant volontairement la royauté que vous tenez de Dieu, vous jetez aux orgies de la matière le sceptre de l'esprit, je vous déclare déchus de votre rang et de votre souveraineté; si, ii force d'agrandir au milieu de vous la fonction de la matière, vous arrivez à lui faire une domination qui vous dégrade ; au nom de Dieu je vous condamne ; et si c'était là le dernier mot de ce que vous nommez le Progrès matériel ; fidèle aux traditions de mon Calvaire et à mon enseignement de dix-huit siècles, moi le christianisme, tel aujourd'hui que je fus en tout temps, je vous crierais, en regardant le ciel et l'éternité : Anathème au Progrès matériel. Je n'accepte pas plus dans la société la souveraineté de la matière, que je n'accepte dans l'homme la souveraineté du eorps. Je suis la sainteté, je condamne, je flétris, je repousse la débauche sociale, comme je repousse, je condamne et je flétris la débauche individuelle. Or, dans les sociétés comme dans
242 C1.VQLIKME COXFKREVCR.
les hommes, la débauche, la suprême débauche, ne l'oubliez jamais, c'est le règne de la matière sur l'esprit, c'est le despotisme de vos corps imposé à la majesté de vos âmes ! Donc, rois et vassaux tout ensemble, rois devant la matière, et vassaux devant Dieu, gardez à la fois votre servage et votre royauté; obéissez à Dieu en commandant à la terre ; contraignez la matière de senir vos besoins; mais ne permettez jamais qu'outrepassant ses droits et exagérant sa puissance, la matière se fasse au milieu de vous un empire usurpé qui détrône dans l'humanité la royauté de l'esprit. »
Ainsi parle le christianisme descendu du ciel et parti du Calvaire. Relevant à leur légitime hauteur les aspirations sans bornes que vous laissez, trop facilement retomber sur la matière, il vous crie depuis dix-huit siècles, par la voix de son fondateur : « Cherchez » d'abord le règne de Dieu et sa justice, et tous » ces autres biens vous seront donnés par sur- » croît. » Quœritepnmum regnum Deiet justitiam ejus, et hœc omnia adjicientur vobis (1). Parole
(1J Matlb. vi. 33.
la plus sociale qui ait jamais été dite, et que les peuples n'oublieront jamais sans rouler vers des catastrophes qui montreront dans une clarté funèbre, ce que c'est que de chercher le bonheur dans le désordre, et la prospérité loin de Dieu et de sa justice.
Voilà, Messieurs, sur le rôle de la matière dans la destinée humaine, la grande et immortelle philosophie du christianisme. Voilà, devant le développement matériel, son approbation et sa réprobation, ses sympathies et ses répulsions, ses suffrages et ses 'anathèmes. Ce qu'il approuve et ce qu'il applaudit, c'est la matière moyen, la matière instrument, la matière esclave , la matière au dernier rang. Ce qu'il condamne et ce qu'il repousse, c'est la matière devenue une fin, une souveraine et une ambition principale de la vie. Est-ce clair, Messieurs, est-ce assez clair? Je ne puis vous faire que des discours, je voudrais vous faire des livres, tant j'ai peur qu'après avoir entendu, vous n'ayez pas encore assez compris , sur ce point fondamental, la vraie pensée du christianisme.
Eh bien , ce que le christianisme approuve ,
nous l'approuvons; ce qu'il condamne, nous le condamnons ; ce qu'il appuie de ses suffrages, nous le couvrons de nos applaudissements ; ce qu'il frappe de ses anathèmes, nous le frappons de nos réprobations. C'est applaudir à vos progrès, c'est réprouver vos décadences.
Et dès lors, laissez-moi vous demander avec une sincérité de conviction et d'amour dont je voudrais mettre dans mes accents le sympathique témoignage ; que nous reprochez-vous? que nous demandez-vous, à nous chrétiens, à nous surtout catholiques ? que nous reprochez-vous? quoi ? d'infliger à la chair des flétrissures imméritées? d'ordonner à la matière de déposer •devant l'esprit ses titres de noblesse? C'est nous reprocher de sauvegarder votre dignité, votre grandeur, votre force, votre progrès, votre vie elle-même. Jamais, pour vous plaire, nous n'abdiquerons, avec l'austérité du spiritualisme chrétien, la seule doctrine capable de vous élever, de vous défendre et de vous sauver. Que nous demandez-vous? de poursuivre le Progrès matériel comme une fin et une souveraineté suprême ? C'est nous demander votre propre ruine. Jamais , pour conquérir une
popularité d'un jour, nous ne consentirons à donner notre concours à une erreur antisociale qui suffirait à vous perdre. Demandez-nous , au développement du Progrès matériel, une coopération compatible avec la dignité de vos âmes et le salut des sociétés ; demandez-nous des efforts courageux pour accomplir ensemble , chacun dans sa mesure et chacun à son poste, ce que je vous ai montré comme le grand idéal du progrès véritable, c'est-à-dire le Progrès matériel , suivant dans son infériorité respectueuse le Progrès des esprits et des âmes ; et nous voici : nous voici prêt à donner à tout ce qui est légitime, salutaire et vraiment progressif, un concours loyal et une coopération efficace. Vous ne craignez pas de juger, avec des pensées et des systèmes qui n'étaient pas hier, une institution qui, depuis bientôt deux mille ans, répond , sans y avoir jamais failli , à tous les besoins de l'humanité; une fois, enfin, apprenez à nous connaître ; sachez ce que nous pensons, et sachez ce que nous voulons ; connaissez notre doctrine, et comprenez notre devoir ; je veux vous montrer l'un et l'autre ;
216 CINQUIÈME CONFÉHENCE.
et , après avoir dit sur le Progrès matériel et la marche de l'industrie la \raie pensée du christianisme, je dirai, avec la même franchise dé\ouée, quelle est sur ce point la position que doivent prendre les chrétiens et la vocation que leur fait la Proudence.
Appuyé sur la terre ferme de la vérité que nous venons d'établir, il nous est facile de conclure de la pensée chrétienne à l'action chrétienne, et de dire ouvertement quelle doit être, vis-à-vis du mouvement industriel et du Progrès matériel , la véritable attitude du monde catholique. Il ne se peut, à l'heure qu'il est, porter devant vous de parole plus actuelle et tout à la fois plus pleine d'avenir.
Pour bien entendre ici la mission contemporaine que Dieu fait aux chrétiens, il faut tout d'abord reconnaître la place que l'industrie a prise dans notre société , et la puissance qu'elle fait à ceux qui ont sous leur main ce grand levier du monde moderne.
La domination de l'industrie dans les sociétés modernes, est un fait qui échappe comme le soleil à la discussion. L'industrie est devant vous : elle se lève à l'orient, elle se lève à l'occident, elle se lève au midi, elle se lève au septentrion ; elle se lève, comme toute grande puissance, lière et dominatrice, montrant dans ses mains les instruments de l'activité humaine ; elle étale, avec une magnificence et un orgueil qu'on ne lui connaissait pas, les miracles de son génie , et elle dit aux peuples qui la regardent : « Me voici. Je suis la reine du monde, les peuples sont à moi. » Je laisse aux hommes spéciaux de déterminer dans un calcul exact les Progrès de l'industrie ; à d'autres, d'emhrasser les proportions et de mesurer la puissance de ce géant de la force matérielle . Ce qui me préoccupe surtout, en présence de l'industrie moderne, ce n'est pas sa puissance matérielle, c'est l'étendue de son influence morale et de sa portée sociale.
L'industrie, en effet, si puissante sur les corps, a sur les âmes, et sur la société même, une puissance plus grande encore : elle propage des idées et forme des mœurs encore plus
qu'elle nelabore des produits et ne crée des inventions. Tout grand industriel, qu'il le veuille ou non, est, par la force des choses, un dominateur ; il est roi dans l'atelier, et , mieux que sa fortune, sa pensée y règne en souveraine. L'atelier ou l'usine est pour lui un empire où un peuple marche sous l'idée qui l'inspire et le gouverne lui-même. Et, de nos jours , l'apostolat le plus efficace , si vous voulez savoir où il se trouve, je vais vous le dire : il n'est pas au forum , il n'est pas dans les académies, il n'est pas dans les temples. Où est-il donc ? 11 est au fond de l'atelier, où le maître est tout à la fois le roi, le prêtre, le professeur et le prédicateur de l'ouvrier. De là, dans l'industrie, une influence morale dont l'avenir seul pourra nous dire le résultat social. Les populations ouvrières, corps et âme, sont sous sa main; et, mieux que tous les princes, elle fait à son effigie tout ce qui relève de ses lois. Elle tient les âmes captives dans la servitude des corps ; elle se les attache par des liens de fer que ses esclaves rongent quelquefois, mais qu'ils ne rompraient pas sans mourir. Ces populations reçoivent ainsi des
grands maîtres de l'industrie, une influence morale à laquelle leurs âmes ne peuvent pas plus se soustraire, que leur poitrine ne se dérobe à l'atmosphère qu'elles respirent dans les usines et les souterrains, où l'industrie tient leur corps courbé sur la matière.
Déjà si puissante au dedans par le fait de la production , l'industrie ne l'est pas moins au dehors par le fait de l'exportation. Les navires qu'elle charge de sa surabondance pour de lointains rivages ne portent pas seulement dans leurs flancs les produits de la matière ; ils portent les idées dans l'âme de leurs pilotes. Et ce fait, de nos jours déjà si gigantesque, va prendre, par l'importance croissante des relations maritimes, des proportions plus grandes encore. Est-ce que vous ne voyez pas comme de tous côtés l'influence avec la richesse déborde sur les rivages? Est-ce que vous ne comprenez pas, au mouvement qui s'accomplit dans les choses, que la mer, devenant de plus en plus la demeure de l'homme, devient de jour en jour le théâtre où doivent se décider les destinées du monde ? Vos navires sont de» cités flottantes qui vont, poussées par votre
souffle, porter sous tous les cieux la vie ou la mort, le bien ou le mal, la vérité ou Terreur. Vos marchands deviennent des conquérants, vos conquérants des apôtres ; et leurs paroles encore plus que leurs canons , leurs idées encore plus que leurs richesses, leurs mœurs encore plus que leurs victoires , vont se faire sur tous les rivages une influence décisive, dont l'industrie est par -dessus tout l'instrument, le moyen et l'impulsion.
C'est la marche du monde moderne. Où doit-elle aboutir? Je l'ignore. Dieu, qui convoque tous les temps sous son regard éternel et coordonne toutes les agitations des peuples par rapport à l'éternité de ses desseins , Dieu seul voit l'avenir ; seul il sait où nous conduit ce mouvement prodigieux. Mais, selon toute humaine prévision, il amènera un résultat immense, parce qu'il est un ressort immense; s'il n'amène les grands triomphes de la vérité, il doit amener infailliblement les grandes catastrophes de la société. Voilà le fait qu'il fallait constater d'abord, le voilà avec ses proportions matérielles, son influence morale et sa portée sociale.
Devant ce fait qui s'impose à nous avec une importance et une gravité que l'aveuglement volontaire pourrait seul méconnaître, je dis qu'il y a pour les chrétiens une position à prendre, un devoir à accomplir. Les vrais chrétiens, aujourd'hui comme toujours, composent la première aristocratie de l'humanité ; ils sont le sel de la terre, ils sont les conservateurs et les défenseurs du monde ; eux seuls peuvent nous sauver. Pour donner la vie , il faut avoir la vie ; et le Christ seul peut dire avec tous les chrétiens dont il est l'âme : « Je suis la vie. » Ego sum vita. Si la société moderne, comme j'en garde l'espoir, doit être sauvée, elle sera sauvée par les chrétiens ; mais à une condition, à la condition qu'ils sauront reconnaître franchement et accepter généreusement la position providentielle que Dieu leur a faite dans ce mouvement du monde. Jamais le christianisme n'est demeuré indifférent aux grandes préoccupations qui ont ému l'humanité. Quand il la voit prise d'une passion, etd'un enthousiasme, il sedemandece qu'il va faire, pourtourner au bonheur des hommes et à la gloire de
Dieu ces mouvements pleins d'ardeur, qui emportent les générations.
Eh bien, Messieurs, voici devant vous un mouvement tel que peut-être les siècles n'en ont jamais vu : c'est le mouvement qui emporte les hommes à la conquête de la matière. Tandis que les prudents du siècle tournent au profit de leur égoïsme ces entraînements contemporains, le monde marche ; il marche sans vous, malgré vous, contre vous peut-être, vers un avenir qui m'épouvante ; et je dis que, laisser passer ce mouvement sans prendre vis-àvis de lui la position marquée par la Providence , ce serait manquer tout à la fois et aux traditions du christianisme , et au signal des volontés divines.
Jusqu'ici rien que d'é\ident; cette parole n'est que votre verbe intérieur retentissant au dehors, et vous avez tous dit : Oui, devant ce grand mouvement, il y a une position à prendre. Mais quelle est cette position? Messieurs, je sens votre pensée qui me pousse à la question ardente. Je vous obéis, et je ne reculerai pas devant la nécessité de mon sujet. Je n'aime
ni les termes ambigus ni les situations timides ; et, quel que puisse être sur ce point le préjugé de l'opinion, je veux poser les termes et définir les positions avec une netteté sans équivoque et une fermeté sans peur.
Devant le mouvement prodigieux que je viens de signaler, je n'imagine pour vous que trois positions possibles entre lesquelles la Providence semble vous sommer de choisir : l'agression, l'abstention, l'intervention. Laquelle «des trois faut-il choisir?
Et d'abord, pouvez-vous, devez-vous prendre vis-à-vis du mouvement industriel, une attitude hostile, et travailler de toutes vos forces à le faire rétrograder? Messieurs, si ce développement de la matière et cette marche de l'industrie, c'était le mal, rien que le mal, je vous dirais : Hommes de bien, qui que vous soyez, levezvous; et armés de pied en cap, courez par tous les chemins ouverts à l'attaque du mal ; jetonsnous corps et âme à l' encontre de ce torrent qui emporte à l'abîme; et s'il le faut, dans notre simplicité, mourons pour la cause du bien. Mais, je l'ai dit en commençant, et il faut le redire •encore, afin que nos paroles gardent dans vos
pensées tout leur sens véritable , l'industrie n'est pas le mal. Une force de la nature substituée au bras de l'ouvrier pour la dompter ellemême, ce n'est pas un mal ; l'évocation, par le génie, d'un nouveau serviteur de l'homme, du fond de cette matière créée pour son service, ce n'est pas le mal ; la diminution de la distance qui sépare l'homme de l'homme, et l'accroissement de la communication entre les sociétés , ce n'est pas le mal; un échange plus facile et plus fraternel des biens tombés pour nous tous du sein d'une même paternité, certes, il faut ^ le reconnaître , ce n'est ni un mal pour l'homme, ni un mal pour la société, ni un mal pour la religion, ni un mal pour les corps, ni un mal pour les âmes. Cette puissance de l'industrie est féconde ; et retournée vers son but, elle peut fonctionner pour le bonheur de l'humanité et pour les triomphes de la vérité. Donc, ce mouvement n'est pas de ceux contre lesquels Dieu nous demande une attitude hostile. La barbarie, je le montrerai plus tard, peut nous venir avec cette puissance ; mais cette puissance n'est pas la barbarie ellemême, et elle ne produit de sa nature ni la
décadence, ni la ruine. Dès lors, pourquoi la poursuivre et la traiter en ennemie ?
D'ailleurs, vous essaieriez vainement d'arrêter de vos mains ce char roulant du progrès matériel : vos mains ne l'arrêteraient pas; il vous briserait peut-être sous ses roues de fer et ses essieux d'acier; et l'industrie, qu'il porte comme une souveraine, irritée contre le christianisme de l'opposition des chrétiens, y puiserait des colères qu'elle ne déposerait plus ; et se tournant tout entière contre la religion, mieux que le fer des tyrans, elle la tuerait peut-être au milieu de vous.
Donc, nous ne pouvons accepter comme un devoir une attitude hostile à l'industrie moderne. Au nom de Dieu, je vous le dis, là n'est pas votre vocation . Que ferons-nous donc ? «Nous nous abstiendrons; renfermé dans notre simplicité et notre prudence évangélique, nous laisserons passer le siècle en regardant l'éternité. » Messieurs, je vous le demande devant le siècle qui nous écoute et devant Dieu qui nous regarde, est-ce bien là ce que nous devons faire? est-ce là, à l'heure où je vous parle, notre devoir et notre vocation ? S'abstenir et se-
séparer, est-ce pour nous, le mot de la Providence? Non, Messieurs, non, si vous ne devez pas faire à ce qui est bon en soi une opposition systématique , 'vous ne devez pas non plus, devant le mal qui se propage, vous renfermer dans une abstention et une inaction désespérée. L'industrie , qui en elle-même est un bien , porte avec elle un mal que vous a> ez , chacun dans votre mesure , le devoir de combattre. Quoi! ce grand corps, qui est le bien, fait donc le mal? Oui, parce que l'esprit qui le pénètre le pousse dans son ensemble vers une direction contraire à sa vraie destinée. Je le sais , Messieurs , il y a d'honorables exceptions , je me plais à le proclamer ; mais la part faite h ces exceptions, je vous le demande à vous-mêmes, prise dans son ensemble, sous quel souffle marche l'industrie moderne, et avec elle le Progrès matériel?
Quel est le résultat général de son action partout où elle se produit dans de grandes proportions ? Son influence est-elle heureuse, civilisatrice, sociale ? Quel bien réel produit-elle pour l'ensemble de l'humanité? Voulez-vous me le dire? ou consentez-vous que je vous
dise moi-même en quelques mots ses résultats palpables?
Que fait notre industrie sans l'influence et l'action chrétienne ? elle- brise les corps par l'exagération et la perpétuité d'un travail qui tue l'ouvrier pour enrichir le maître ; elle appauvrit le sang et exténue la race humaine par la précocité d'un labeur qui indigne la nature et révolte l'humanité. Et n'a-t-il pas fallu que votre législation , s'inspirant du christianisme , vînt protéger contre elle la génération naissante , et arracher l'enfance, c'est-à-dire l'humanité dans sa fleur, à des cupidités brutales qui ne savaient plus rien respecter, rien, pas même des enfants ?
Que fait notre industrie sans l'influence et l'action chrétienne? Au lieu de substituer, comme elle s'en vantait, la machine aux bras de l'homme, elle fait l'homme lui-même une machine ; au lieu de le restituer, en l'affranchissant, à la vie de l'intelligence, de l'âme et du cœur, elle l'asservit de plus en plus aux nécessités du corps et au despotisme de la matière ; pour multiplier ses produits et agrau-
dir ses profits, elle supprime graduellement toute culture spirituelle, morale et religieuse, ne laissant au peuple ni le temps ni la liberté d'illuminer son âme, d'épanouir son cœur et d'adorer son Dieu.
Que fait notre industrie sans l'influence et l'action chrétienne ? Elle éteint peu à peu, dans les populations ouvrières , les instincts généreux du respect, de l'obéissance et de l'amour, et fait germer dans les âmes le mépris, la haine, l'égoïsme et la révolte. Que peut apprendre, en effet, ce peuple, sans prédication, sans fete, sans dimanche, sans religion et sans Dieu, si ce n'est ces quatre choses essentiellement antisociales , jouir , mépriser, haïr et se révolter ?
Que fait, sans l'influence chrétienne, l'industrie contemporaine? En trois mots, elle nous menace physiquement, ^moralement et socialement tout ensemble. Elle exténue les corps, et elle dégrade les âmes ; elle étouffe au cœur de la société tous les germes de la civilisation ; elle crée à la place une barbarie forte contre la justice de toutes les inventions de son génie; elle forge enfin sourdement, 'au fond de
ses ateliers, des foudres redoutables qui, tôt ou tard, doivent briser la société.
Voilà ce que fait, au grand soleil du dixneuvième siècle, l'industrie qui n'est pas chrétienne; si ce n'est ce qu'elle fait partout, c'est ce qu'elle fait dans son ensemble ; et de rares exceptions n'atténueraient ni la vérité de ma parole, ni la gravité de votre situation. Je n'accuse pas les personnes, je montre la marche des choses et le mouvement du siècle ; et, je ne crains pas de le déclarer tout haut, dans la liberté dévouée d'un apostolat qui ne vous demande que votre salut , cela ne peut plus durer ; non, cela ne peut plus durer même cinquante ans. Au bout de ce mouvement, s'il ne vient, pour le modérer et le diriger, une puissance nouvelle, il y a une [catastrophe. Armez le corps social tout entier d'une armure telle qu'il n'en porta jamais; vous pouvez ajourner la ruine; oui, mais est-ce que vous pouvez empêcher l'inévitable? Non. (/industrie, continuant de marcher comme elle le fait depuis plus de soixante ans, sans l'influence chrétienne, et sans une âme qui la relève vers les cieux, c'est le désastre qui se prépare et se fait
tous les jours ; grande et admirable machine, qui tôt ou tard saisira par sa robe soyeuse cette société magnifiquement parée, pour en broyer sous ses rouages les membres délicats.
Eh bien, devant cette situation, a ou s semblet-il que la Providence nous commande une abstention totale, et qu'elle dise aux chrétiens : « Laissez passer l'industrie et que l'humanité » s'en aille où son mouvement l 'entraîne? »> Dites, pou vez-vous garder la neutralité, rien que, la neutralité? Ah ! Messieurs, quand nous voyons l'humanité qui passe pour aller à la ruine, garder la neutralité, la neutralité quand même y ceh n'est pas généreux, cela n'est pas chrétien. Je vous disais tout à l'heure : Loin de vous nue opposition systématique à l'industrie moderne ; je vous dis maintenant : Loin de \ous une abstention systématique de l'industrie moderne.
Dans le premier cas, vous luttez contre ce qui est bon en soi et peut produire le bien ; dans le second, vous consentez à la propagation d'un grand mal, le mal de l'industrie moderne marchant sans vous , en dehors du christianisme et contre le christianisme.
Donc , la force des choses le proclame ; reste le troisième parti, le parti de l'intervention et d'une action efficace de la part des chrétiens. Oui, Messieurs, une influence féconde, relative à la position que Dieu fait à chacun, dans ce vaste mouvement industriel, voilà ce que j'estime le devoir de la situation et ce que mon apostolat ne craint pas de vous demander. vN 'ayez pas peur, je ne demande ni une perturbation des choses, ni un déclassement des hommes. Je ne vous dis pas :
Soyez un industriel, un commerçant, un producteur, je vous dis : Demeurez à votre place, aimez passionnément la cause de Dieu et la cause de l'humanité, et puis faites ce que vous voudrez.
Certes, si j'en avais le temps, et si c'était le lieu de venir à la dernière détermination des choses, j'aurais ici beaucoup à dire aux hommes qui placent plus haut que leur fortune la cause de Dieu et de la vérité; je pourrais leur dire , par exemple : Vous, qui désirez le triomphe du bien, le salut de la société et le règne de Dieu sur la terre, et qui cependant, fascinés comme tant d'autres par
les chiaines du gain, courez, sur les pas des prudents de ce siècle, demander à leur génie la fécondité de voire fortune; imprudents que m »us êtes! quoi !\ous allez, sans regarder le but, alimenter de vos capitaux des industries qui marchent, sans vertu, sans religion et sans Dieu, au seul triomphe de l'égoïsme et du matérialisme! Et pour réaliser quelque profit de plus, vous consentez à abdiquer l'influence morale, religieuse et sociale que votre richesse vous donne la puissance et vous fait le de\oir de conquérir ! Pourquoi, faisant appel à ceux qui ont une pensée comme votre pensée, et un zèle comme votre zèle, ne vous unissez-vous pas dans un but d'apostolat catholique et social, pour organiser vous-mêmes des entreprises et des industries qui, ayant le souffle de vos urnes et portant le drapeau de ■\ os coin ictions , marchent avec vous et par vous au but de vos légitimes ambitions ? Ainsi, tout en préparant, par le côté matériel de mis entreprises, l'héritage de vos enfants, \ous prépareriez, par leur but social et apostolique, le triomphe de la religion chrétienne et l'av en ir des sociétés modernes. Ainsi vous prendriez,
dans rindustrie, votre part d'influence régénératrice; vous sanctifieriez, au lieu de le pervertir, le peuple ouvrier, à qui vous ne demanderiez le travail et la fatigue que pour lui donner en échange la vérité et la vertu. Chrétiens vousmêmes, vous le feriez à votre image, en le faisant à la ressemblance de Jésus-Christ ; et vous ne le mettriez au service de votre industrie que pour mieux le mettre avec vousmêmes au senice de Dieu.
Je pourrais multiplier beaucoup les exemples qui nous tracent dans ce monde nouveau la route des influences fécondes et salutaires. Je me contente de jeter en passant dans vos âmes avec ces idées généreuses, des germes d'avenir qui doivent tôt ou tard s'y développer pour produire des moissons de bien. C'est assez de v ous avoir montré avec le signe des temps l'appel des volontés divines. Ce qu'il y a à faire pour le moment, ce que Dieu demande à tous et à chacun, je ne le sais pas, si vous voulez; mais ce que Dieu veut dans cette grande situation, je le répète, c'est ce qu'il a toujours voulu dans des situations pareilles ou analogues : il veut que ces mouvements où
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les peuples s'agitent dans des fièvres de cupidité et dans des rêves d'ambition , soient retournés par l'intervention dévouée des chrétiens aux triomphes que Dieu prépare par eux au bien et à la vérité.
ISe dites pas : « C'est impossible : au lieu de dominer ce mouvement par la puissance du bien, lui-même nous dominera par la puissauce du mal ; au lieu de l'amener à nous, nous serons tous emportés avec lui? »
Je comprends toute la portée de cette objection : et cependant j'ose vous dire face à face avec des exemples capables d'encourager les efforts et de rassurer les consciences : Non, ce n'est pas impossible. J'en connais parmi vous qui touchent à la matière , sans lui sacrifier l'esprit. Je connais des familles où l'industrie n'a rien pu pour anéantir les traditions du Calvaire et le règne de Jésus-Christ. Quedis-je? de grandes cités parmi nos bonnes cités de-; meurées les meilleures, donnent encore au^ jourd'hui l'exemple d'un christianisme que l'industrie a respecté : et Nantes, et Mi et Lyon, pour ne pas en disent assez haut ce que peut l'influence chré-
tienne pour empêcher l'industrie de devenir le règne de la matière. Non, Messieurs, non, le mal ic i n'est pas au fond des choses, il est dans le triomphe de l'abus. Si ce grand corps de l'industrie fonctionne pour le mal, c'estqu'il a une âme mauvaise et une impulsion païenne : changez cette âme et donnez-lui une impulsion chrétienne. Hommes de foi, d'espérance et de charité, pénétrez ce grand corps de la vie de votre foi, de votre espérance et de votre charité : au milieu de ces populations que l'industrie matérialiste tient courbées vers la terre, jetez, pour tout diriger, tout gouverner, tout féconder, des âmes qui cherchent le ciel en touchant à la terre : et vous verrez que tout cela peut encore se relever vers Dieu, et marcher sous votre action à la vraie destinée.
Hommes de dévouement , soyez nos précurseurs près de ce peuple de Dieu captif de la matière ; ouvrez les ateliers aux pieds évangéliques : là, élevez des autels au Dieu de Nazareth et des tribunes à la parole sacrée.
Que par votre ascendant, le bruit du travail se taise le dimanche, et que toutes les voix de l'industrie fassent silence pour lais-
6er parler dans le saint jour de Dieu la voix du prêtre et la voix de l'Église. Portez enfin «
dans ce vaste mouvement, qui attire à lui les influences du préfient et les destinées de l'avenir, un apostolat providentiel \ forcez cet instrument redoutable qui a trop fait jusqu'ici le triomphe de Terreur et cl es passions h innaines, à concourir enfin au triomphe de la vérité et à l'accomplissement des volontés de Dieu.
Et vous verrez ce que peuvent encore les chrétiens pour arracher les âmes à la servitude et à la dégradation que ramène chaque jour au milieu de nous le paganisme de l'industrie moderne.
Voilà ce que du haut de cette grande tribune je ne crains pas de vous dire. Prédicateur de l'Evangile, ne croyez pas que je vous convie à faire \otre fortune. La fortune... que Dieu, s'il le veut, vous la donne par surcroît. Envoyé du ciel pourv ous dire le mot de la Pro\ idence, je regarde de plus haut, et je vi^ 1 plus loin. Apôtre du spiritualisme chrétien, je vous dis devant l'image de mon Dieu crucifié : Oui, emparez-vous de la matière ; mais qu'elle devienne en vos mains ce qu'elle doit
toujours être, une esclave de l'esprit, une servante- de l'humanité et une glorification de Dieu.
Et pour obtenir de l'industrie ces trois fins, qui se confondent dans une admirable unité, portez-y invariablement trois choses :
D'abord , abnégation de vous-mêmes ; c'est la première condition. Si vous ne portez dans le contact des choses matérielles cette puissance de l'abnégation chrétienne, qui, en vous élevant plus haut que vous-mêmes, vous fait de cette hauteur dominer la matière, la force des choses vous condamne à en subir la servitude. En vain on vous nommerait les dominateurs de la matière, vous n'en seriez que les esclaves. Cela ne peut pas être ; possédez la matière, mais que la matière ne vous possède pas ; défendus par l'abnégation de vous-mêmes contre sa tyrannie, forcez-la en vous obéissant de se mettre avec vous au service de vos frères .
Oui, avec l'abnégation de vous-mêmes portez dans le contact de la matière, le dévouement à l'humanité et l'exercice de la fraternité. A la place de cette ambition égoïste : travailler
pour posséder, posséder pour jouir ; mettez cette ambition vraiment digne de vous - travailler pour secourir, posséder pour donner.
Au lieu de porter dans les entreprises de l'industrie et dans l'accroissement de votre capital, le rêve fou et brutal d'un profit indéfini, dites à cette passion de la richesse qui ne se peut contenir : « Tu n'iras pas plus loin ; par delà c'est le revenu du pauvre, c'est le budget de l'indigent , c'est la part du malheureux. » Autant j'ai repoussé devant vous, de toute l'énergie de mes convictions, la tyrannie des charités légales et des libéralités contraintes ; autant je vous demande de toute l'énergie de mon amour, d'imposer à vos gains des bornes volontaires, et de prélever sur les revenus que l'industrie vous fait , des taxes généreuses croissant dans la mesure de vos prospérités. Ainsi l'on verra monter, avec la fortune de ceux qui ont beaucoup, le revenu de ceux qui n'ont rien ; ainsi l'amour fraternel et le Progrès matériel marcheront d'un même pas, et dans une harmonie toujours croissante.
Mais, pour y parvenir, il faut une troisième et souveraine condition ; il faut que la matière,
les hommes et vous, tout marche ensemble au hut suprême de la création, à la plus grande gloire de Dieu : Ad majorera Dei gloriam. Ah! Messieurs , ne l'oubliez jamais , la matière n'a point d'âme pour connaître son Créateur, point de cœur pour l'aimer, point de volonté pour le servir, point de voix pour le chanter : l'homme est cette âme, ce cœur, cette volonté, cette voix ; par lui , toute la nature créée pour lui s'élève jusqu'à la glorification de Dieu. Les harmonies cachées et muettes au fond de la matière, en passant par son âme intelligente et libre , font ce concert que Dieu écoute avec amour du fond de son éternité 1 Ad majorent Dei gloriam! Cette parole, la plus grande des paroles, il faut que tout être la dise, que toute intelligence la dise, que toute volonté la dise, que toute la nature la dise, que la matière enfin, elle aussi, la dise par le cœur de l'homme. Oui, que du fond de ses ateliers, de ses fabriques, de ses ports, de ses arsenaux, l'industrie, par toutes les âmes qu'elle tient sous sa domination, dise de sa grande voix :
Ad majorent Dei gloriam! et le monde va marcher de progrès en progrès vers le terme