SIXIÈME
des hommes pour pratiquer cette formule : « Le » bien, c'est la libre expansion des instincts » et des passions de l'homme, » c'est-à-dire la suppression de toute règle dans les mœurs; il se rencontre des hommes pour pratiquer cette autre : « Le beau, c'est l'expression » spontanée de tout ce qui est dans la nature » humaine, » c'est-à-dire la suppression de la irgîe dans l'art. Quand il se rencontre des hommes pour dire : « Dieu, c'est le mal, » en, d'autres termes, le bien, c'est le mal ; il se rencontre des hommes pour dire : « Le beau, c'est le laid. » En un mot, quand la corruption des mœurs générales arme à \ioler les lois éterr nelles du bien dans l'ordre moral, les corruptions du goût arrivent bientôt à violer, dans l'ordre artistique, les lois inviolables du beau. Alors, tout ce qui ruine les vertus, ruine la, perfection des œuvres. Les vices dont les âmes sont atteintes laissent dans la littérature , la peinture, la sculpture, la musique et la poésie, des vestiges de corruption qui éclipsent jusque dans les productions du talent le pur éclat de la beauté. Le génie luimême, cédant à des entraînements
s'en va mendiant dans des abaissements indignes de lui, des triomphes déshonorés. Au lieu de réagir par sa puissance contre l'invasion du mal et la perversion du goût , il contribue, par ses succès, à l'accroissement de l'un et de l'autre ; au lieu d'attendre d'une postérité impartiale la consécration tardive des grandes choses de l'art, il demande aux corruptions contemporaines des triomphes d'un jour, pour des productions honteuses, auxquelles le siècle n'applaudit, que parce que, plus corrompu encore que l'artiste qui le peint, il se reconnaît et s'applaudit lui-même dans des œuvres aussi dépravées que ses mœurs.
Aussi un des phénomènes les plus remarquables qui se produit dans ces jours de vertige moral et de décadence artistique, c'est de voir dans les mêmes hommes la chute des vertus emporter la chute de l'art. Leur âme, en se pervertissant, déprave son expression ; en perdant peu à peu avec le sens moral le tact de la vertu, elle perd dans la même mesure le sens artistique, qui est le tact de la vraie beauté. 11 n'y a rien de si beau, même au point de vue de l'art, que le génie
dans son épanouissement sincère, se rencontrant dans un même homme avec la virginité d'un cœur que le vice n'a pas blessé. De cette pureté de l'âme, et de cet éclat du génie, il se compose un je ne sais quoi d'incomparable, que l'homme déchu de la vertu ne retrouve plus après les grandes orgies de l'orgueil, de l'égoïsme et de la volupté. Sans doute ces génies qui portent sur leurs œuvres le signe de leur corruption, ont de l'éclat encore; mais à cet éclat qui rappelle l'ange de la pensée, il se mêle quelque chose qui rappelle le démon du vice ; splendeur des anges tombés , qui ne brille plus à leur front que pour mieux éclairer leur chute, et montrer ce que devient le génie quand il a consommé par le vice son divorce avec la vertu. Pour ceux qui aiment à la fois et la beauté morale, et Ja beauté artistique, ce spectacle est deux fois douloureux. Quand on s'arrête à le regarder, la tristesse se joint à la tristesse. Pour moi je l'avoue, volontiers je me prendrais à pleurer sur cette double chute, lorsque je vois les éclipses que les artistes font subir à leur génie par les désordres de leur vie ; et lors-
que j'aperçois la décadence de l'art et l'obscurcissement de la vraie beauté, suivre parallèlement dans les mêmes hommes les décadences du bien et les obscurcissements de la vertu.
Hommes singuliers , qui se condamnent par leur faute à survivre à leur propre gloire ; témoins attristés de leurs décadences précoces, subissant devant le siècle qui les applaudissait, le légitime châtiment de tout triomphe de l'art cherché dans le mépris du bien. Or, si tel est, même dans un seul homme, l'ascendant du vice pour précipiter la décadence do l'art, que ne pourra-t-il pas dans un peuple tout entier, alors que la corruption des mœurs est devenue dans ce peuple un fait universel? Oh ! alors comme un homme se traduit dans ses actions, un peuple se traduit dans ses œuvres : et les efforts les plus gigantesques pour attester le Progrès artistique ne font qu'étaler aux regards ces deux décadences et ces deux chutes, qui s'appellent l'une l'autre, la décadence de la vertu et la décadence du goût; la chute des mœurs et la chute de l'art.
Mais voulez-vous supposer en dehors du Progrès moral, un certain développement du Progrès artistique ? alors je le demande, ce Progrès tel quel, à quoi servira-t-il ? à précipiter les mœurs, et à dégrader l'humanité; chute d'autant plus profonde, décadence d'autant plus rapide, que l'art a sur l'âme humaine un empire plus puissant. Je l'ai dit, l'art est une des grandes faces de l'humanité ; il est pardessus tout une de ses grandes puissances. L'art a dans l'humanité une domination incomparable ; l'art est une parole ; l'art est une prédication ; l'art est une éloquence ; l'art est un souverain : il exerce sur les cœurs, par l'imagination, une sorte de toute-puissance. La plus profonde et la plus efficace par ce centre où elle agit, elle est par son étendue la plus universelle et la plus populaire. La science n'atteint qu'une élite de l'humanité, l'art saisit les multitudes : et s'il n'y a pour le juger qu'une minorité restreinte, il y a pour en subir la puissance l'humanité entière.
Aussi lorsque cette puissance , mise au service de la perversité, vient à se retourner contre son but ; lorsque les grands ar-
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tistes se font encore plus célèbres par leurs vices qu'illustres par leur génie ; nul ne peut dire ce que peut alors pour hâter la décadence cette puissance de l'art, devenue la corruption des hommes, et le scandale des sociétés. A quoi sert aux mains de l'homme sans mœurs ce splendide instrument de l'art ? A produire au dehors ce que cet homme porte au dedans, la corruption de son âme. Vous qui faites si petite dans les honneurs de l'art et le triomphe des artistes, la part de la vertu ; yous qui comptez pour si peu le bienfait ou le désastre que la société peut recevoir d'une œu\re d'art r selon qu'elle porte le signe de la vertu ou le signe du vice : Ah ! voyez où vont vos admirations, vos applaudissements, vos honneurs.
Un homme se dit : « J'ai la vocation de l'art, je vais faire une statue, un tableau; j'y jetterai vive et tressaillante la volupté sans voile ; toute pudeur qui osera regarder se blessera de son propre regard; et toute admiration passionnée de mon œuvre sera la corruption d'un cœur. » Cet homme fait son œuvre. C'est un grand mal déjà ; mais pour mieux assurer dans le monde le règne du
vice et le triomphe du mal par la puissance du génie, ce que cet homme a fait, la multitude
l'admire et la société le couronne.
Un auteur, homme ou femme, a découvert dans les corruptions du siècle le secret des faciles triomphes ; il fait appel aux passions impaticntes du joug; il évoque l'idéal pour protester contre le devoir : il fait un roman ; le roman a réussi ; le romancier était pauvre, le roman l'a fait riche ; qu'y a gagné la société ? Comptez les têtes qui ont pris le vertige ; comptez les pudeurs tuées, les vertus ravagées, les âmes bouleversées, les cœurs brisés, les familles désespérées ; comptez les hontes et les désastres qui vont sortir de cette œuvre applaudie, et dites : Voilà l'homme du Progrès : Moi je vous dis : Voilà l'homme de la dégradation ; voilà l'ennemi de la société, voilà le barbare qui nous menace. Ce qu'il y a de plus dégradant pour l'humanité, ce sont les arts déviant de leur but; et de tous les hommes les plus funestes à la société parmi ceux qui lui sont funestes, si vous voulez le savoir, c'est la foule des artistes sans pudeur, et des illustrations sans vertu. Lorsque ces génies égarés par
leur cœur, viennent à tourner contre l'huma nité Fart, ce grand ressort du progrès humain, ah ! ce n'est pas au son de la lyre , qu'il faudrait les conduire aux frontières de la république, c'est le fouet à la main qu'il faudrait bannir des empires civilisés ces brillants ennemis de la civilisation !
11 y a des artistes ici, il y en a d'illustres peut-être ; ils ne verront dans ces mots ni un mépris de l'art, ni une insuite à leur génie. Il y aurait trop d'injustice à retourner contre l'excellence des choses des paroles qui ne poursuivent que le désordre de l'abus; et de prétendre qu'on outrage la dignité et la royauté de l'art, alors qu'on dénonce une perversion qui est la flétrissure et la dégradation de l'art. Je me plais à le redire , afin qu'on ne se trompe pas sur la portée de ce discours, l'art est grand, l'art est sublime, il est après la religion ce qu'il y a de plus divin dans l'homme : c'est là ce qui fait mieux apparaître la monstruosité de l'abus qu'en fait le génie pour le malheur des hommes; car ce qu'il y a de pire en tout et partout, c'est la corruption de ce qu'il y a de meilleur : Corruptio
optimi pessima. Et c'est là aussi ce qui impose à la conscience de l'artiste, une responsabilité redoutable qui se mesure tout à la fois,
et à la grandeur de son génie, et à l'énormité de l'abus qu'il en fait.
Artistes qui m 'écoutez, ne l'oubliez pas, l'art est un ministère; c'est comme un sacerdoce dans l'humanité ; vous en répondrez devant Dieu, et devant les bommes aussi. Dieu \ous avait faits plus ^ramls que le vulgaire des nommes, pour élever par vous le niveau de l'bumanité. Si au lieu de la faire monter, nous la forcez à descendre, vous manquez à la vocation divine, et nous outragez la dignité humaine; vous violez la loi de Dieu et nous arrêtez le Progrès de l'homme. Dieu menace de vous châtier, et l'humanité s'apprête à vous maudire. Mais nous ne demandons pour vous, ni le châtiment qui Nient de Dieu, ni la malédiction qui n ient de l'homme. Si vous le voulez, l'àafiaanité élevée et agrandie par nous, vous suivra reconnaissante sur la route glorieuse où la précédera votre génie : alors les hommes vous couvriront de leurs applaudissements, Dieu de ses bénédictions. Pour cela que faut-il
NÉCESSITÉ DU PROGRÈS MOU Al.. 305
faire? Ramener au but suprême de la création les dons que vous fit le Créateur, en allumant dans votre âme la flamme du génie ; asseoir et déployer le talent au centre de l'ordre moral, d'où jaillit sur toutes choses la plénitude de la perfection. Oui , regardez en haut , au sein de Dieu même, là où tout doit tendre et aboutir pour trouver le commencement et la fin de son Progrès; cherchez du côté du ciel les grandes visions de l'âme et les grandes inspirations de l'art; poursuivez sur les routes qui conduisent au bien, la beauté véritable ; embrassez dans un même amour, et montrez unies dans les mêmes chefs-d'œuvre, ces deux choses qui s'embrassent éternellement au sein même de Dieu , le bien et le beau ; marchez en un mot a la perfection de l'art par la perfection de la vertu : alors, et alors seulement, votre art, fidèle à sa vocation, sera vraiment un ressort de progrès ; ne touchant plus à l'homme que pour mieux l'élever à Dieu, il deviendra dans vos mains un levier puissant qui soulèvera l'humanité de la terre au ciel. Sous l'impression du sublime communiquée par la puissance de l'art, elle
suivra sa véritable voie ; elle montera par vous et avec vous vers son idéal et sa fin : alors, vous serez dans le monde les vrais précurseurs du Progrès, parce que vous serez les restaurateurs du bien et les initiateurs populaires de la vertu dans le monde.
Mais si la perfection morale vous manque, si l'orgueil, la volupté, la cupidité, l'égoïsme se font sur vos cœurs une domination qui vous dégrade vous-mêmes, voici ce qui doit arriver : au lieu de faire rayonner sur la multitude la beauté de vos âmes dans la splendeur de vos œuvres , vous laisserez dans vos œuvres les vestiges de vos vices.
Au lieu de soulever l'humanité du sein de ses corruptions a ers les régions de l'idéal, votre art, par une monstrueuse peiversioa des choses, fera descendre l'idéal au niveau des corruptions humaines ; et vous demanderez à cet art perverti et à cet idéal renversé] de mettre au front du vice des reflets de grandeur fausse et de beauté factice. Au heu de parler aux âmes, vous parlerez au corps; au lieu de peindre la passion, vous peindrez la sensation; au lieu d'exprimer les élévations de
l'esprit, ce qui est le Progrès de l'art, vous vous plairez à peindre aux yeux les émotions de la chair, ce qui est la dégradation de l'art .
Alors, quoi que fassent pour \ous exalter la folie de l'opinion et le despotisme du mauvais goût; quelles que soient les couronnes que le monde laisse tomber sur vos fronts, rien n'empêchera une réprobation sévère d'infliger à la perversion de votre art des châtiments mérités. De quelque nom glorieux que l'on essaie de vous nommer : qu'on vous appelle prophètes, prêtres ou pontifes, régénérateurs du monde ou précurseurs du Progrès ; du fond des abaissements où vous ferez tomber les peuples , la vérité impartiale vous criera par la voix d'une postérité vengeresse : « Vous avez failli à votre vocation humaine et à votre apostolat social ; l'humanité agrandie par vous devait vous applaudir; vous l'avez dégradée ; elle ne vous doit que ses malédictions. Allez, retirez-vous; on vous nomme les hommes du Progrès, vos œuvres rendent témoignage contre vous : vous êtes les hommes de la décadence ! »
SIXIKME CONFERENCE.
Il y a un troisième Progrès que l'humanité poursuit, et que notre siècle surtout appelle ai ec enthousiasme comme le couronnement de tous les autres, le Progrès social.
Qu'est-ce que le Progrès social ? Dans la pensée de tous, le Progrès social est la marche ascendante de l'humanité par le perfectionnement progressif des constitutions, des lois et <le toutes les institutions qui ont pour objet de diriger et de gouverner les hommes éri tant qu'ils sont associés ; c'est le Progrès de l'homme par le perfectionnement de l'association humaine.
Or, voici sur ce point deux vérités qui se répondent, et établissent l'impossibilité d'un vrai Progrès social en dehors du Progrès moral. Sans le perfectionnement des hommes ou le Progrès moral, règle générale, il n'y a pas de vrai perfectionnement dans les institutions sociales ; et les institutions créées par le génie des hommes, quel que soit leur degré de per-
fection , deviennent des instruments de décadence ou de ruine sociale.
Il est manifeste pour quiconque veut y réfléchir sérieusement , que la pensée de perfectionner indéfiniment les institutions humaines, si l'on ne travaille à opérer dans les hommes un perfectionnement parallèle, n'est que le rêve de l'impossible. Ce fut l'aberration de plusieurs hommes de notre temps , de faire consister tout le Progrès humain dans le perfectionnement ou le changement des institutions. Pour eux tout le mal de l'humanité était dans les institutions humaines : à les entendre, là était tout le mal social, là était pour eux le péché originel qui enfantait avec tous nos maux , tous nos désastres solidaires. Ce péché originel qu'ils supprimaient dans Thomme, ils le transportaient dans la société; l'erreur une fois de plus déplaçait la vérité. On demandait à la forme le secret de guérir la substance , et à la surface le secret de réformer le fond. Au lieu de poser le Progrès de l'homme comme ressort du Progrès social, on posait le Progrès social comme ressort du Progrès de l'homme. C'était jeter l'hu-
3fO SIXIÈME CONFÉRENCE.
manité dans un cercle de réformes et de révolutions sociales d'où elle ne pourrait plus
sortir que par la ruine de la société.
Telle fut la folie de nos modernes réformateurs ; rêver des réformes et encore des réformes, toutes les réformes, excepté la seule qui prépare et amène toutes les autres, la réforme de soi. Hommes singuliers qui trouvent tout à réformer par le dehors et rien par le dedans ; qui parlent toujours de perfectionner la société, jamais de se perfectionner eux-mêmes; qui rêvent chaque matin d'abolir dans le monde toutes les misères du corps , et qui ne font rien pour abolit en eux les misères de l'âme; qui étendent leurs bras menaçants pour secouer ce qu'ils nomment la lèpre sociale, et qui n'ont pas le courage de toucher à leur cœur pour en secouer la lèpre morale. Hommes audacieux et lâches tout ensemble, qui feraient une révolution pour faire régner leur idée, bouleverseraient mille empires pour faire triompher une seule de leurs pensées ; et qui ne tenteraient pas même un effort pour triompher d'une seule de leurs passions , et anéantir un seul de leurs vices. Ah! volontiers, je leur
dirai, avec un écrivain de ce temps : « 0 réformateur, tu dis : Il faut réformer les lois, réformer la société; grand homme, quand te réformeras-tu toi-même ? » Oui , réformetoi tout le premier, et les autres avec toi, et alors la réforme sociale viendra d'elle-même. La réforme sociale sans la réforme des hommes, n'est que le rêve de ta folie.
Certes, nous ne le nierons pas , les lois et les formes sociales ont , dans le Progrès de l'humanité, leur valeur relative. Les lois parfaites et les institutions progressives réagissent dans une mesure sur les mœurs ellesmêmes. Mais la question est précisément de faire des lois parfaites et des institutions vraiment progressives. Or, remarquez-le bien, ce n'est pas la perfection des lois et des institutions qui fait la perfection des hommes ; c'est le perfectionnement des hommes qui prépare le perfectionnement des lois et des institutions. Les institutions sociales sont à la société ce que le style est à un homme : elles en sont l'expression. Ce n'est pas le style qui fait la supériorité d'un homme, c'est l'homme qui fait la supériorité de son style. Dans les sociétés, les
constitutions et les lois sont comme la parole sociale : elles ne créent pas la perfection des âmes, c'est la perfection des âmes qui crée les lois et les constitutions parfaites. L'ordre, le bien, et le Progrès qui sont dans les hommes, passent peu à peu, d'eux-mêmes, dans les institutions et les lois. Comme la vie et la sève de l'arbre s'épanouissent dans ses rameaux , les bonnes lois et les institutions heureuses sortent par une croissance naturelle de la racine de nos vertus et de la sève de nos bonnes mœurs.
Au contraire, des hommes méchants sont impuissants à se faire de bonnes lois ; ils ne se constitueront jamais en association parfaite. Réunissez de tous les bouts de l'empire toutes les célébrités philosophiques , littéraires , politiques, économiques, législatives et administratives; que ces législateurs aient dans leur pensée tout ce qu'ont inventé pour le Progrès des civilisations le génie des plus grands hommes et la sagesse des plus grands siècles ; s'ils sont ambitieux, cupides, orgueilleux, jaloux, voluptueux, vicieux enfin , n'en attendez rien pour le vrai perfectionnement des institutions sociales. Ces
illustres de la civilisation, ces maîtres de la législation vous feront des lois barbares et des constitutions sauvages. Ces lois et ces constitutions, comme toujours, intitulées progressives, marqueront, avec un éclat sinistre, les degrés descendants que suit dans le luxe d'une civilisation fausse la décadence d'un peuple.
Ah! c'est que, encore une fois, pour faire de bonnes lois, il faut avoir de bonnes mœurs, et que pour réformer les sociétés, il faut avant tout réformer les hommes. Vous auriez beau réformer un million de fois vos lois politiques et vos constitutions sociales; si ïe fond de l'humanité, «'est-à-dire l'âme, le cœur et les volontés des hommes ne changent , tous vos efforts ne seront que des avortements ; si la vertu n'est aux âmes, si la vie n'est aux cœurs, jamais les âmes perverses ne s'exprimeront en institutions salutaires ; jamais le désordre des mœurs ne se traduira par l'harmonie des lois.
Mais un moment, je le veux supposer, du sein d'une société corrompue, vous avez fait sortir des institutions et des législations parfaites, constitutions, lois, administration, politique, gouvernement , tout est en harmonie avec la na-
ture humaine et le besoin des temps ; vous avez créé un mécanisme social dont les rouages suffiraient à gouverner un monde. Alors, je le demande, à quoi servira ce mécanisme si savant et si fort, s'il doit fonctionner dans des peuples sans vertus? à créer pour les nations de fastueuses servitudes. Oui , au bout des perfectionnements de toutes vos institutions politiques, administratives et sociales , même les plus puissantes et les mieux concertées, j'affirme qu'une chose est inévitable : la suppression graduelle de la liberté civile, et l'aggravation progressive de la servitude sociale ; servitude d'autant plus inévitable , qu'elle résulte à la fois , du fait de ceux qui obéissent et du fait de ceux qui commandent.
Et d'abord, remarquez-le bien, pour voir se réaliser dans des royaumes, des empires ou des républiques, ces servitudes nationales, il n'est pas nécessaire de voir surgir du sein de ces nations corrompues des ambitions tyranniques. Dans les peuples pervertis, la servitude se fait toute seule, parce que les âmes y vont d'elles-mêmes. Toute société qui secoue le joug de la vertu et de Dieu est façonnée d'a-
vance pour la servitude des passions ; elle est prête pour le joug de l'homme : la dégradation morale produit d'elle-même cet effet ; elle conduit de degré en degré les peuples les plus fiers à l'humiliation de l'esclavage. Il ne faut pas s'en étonner : la lâcheté fait des esclaves, et les passions font des lâches; l'orgueil fait des lâches, la volupté fait des lâches, l'égoïsme fait des lâches, toutes les passions font des lâches : elles brisent , avec les grandes forces de l'âme, ce qui fait les peuples courageux ; et au lieu de ces virilités fermes dans le danger et fières devant l'injustice , elles créent ces faiblesses turbulentes qui n'attendent, pour se prosterner jusqu'à terre, que les triomphes de la force.
Ainsi, dans une cité fameuse par son culte pour la liberté, on avait vu, après les grandes orgies de la cupidité, de l'orgueil et de l'ambition, la noblesse, le sénat et le peuple, non-seulement aller d'un même pas, mais se précipiter d'une même chute dans une commune servitude. C'est la remarque de Tacite, témoin indigné de cette ignominie et de cette lâcheté romaine : Romœruere in servitium, eques > senahis, po-
pulus. Pourquoi s'en étonner? Les passions ont l'instinct du despotisme, elles font l'homme esclave au dedans, et le poussent encore à toutes les servitudes du dehors. Les peuples sans vertu ont heau crier : Liberté, chacun de leurs vices leur prépaie une chaîne; et leur corruption morale est la prophétie infaillible de leur servitude sociale. Ce résultat est si fatal, que quand les peuples, pervertis par l'orgueil, l'égoïsme et la volupté, viennent à se soulever dans un semblant d'énergie et à lever sur leurtéte le drapeau de la liberté, ces multitudes qui vous apparaissent ivres d'indépendance, arrivent à demander, au nom même du Progrès social, ce qu'il y a de plus antisocial, l'égalité dans la servitude, le communisme , centralisation absurde et sauvage, où la liberté de chacun s'absorbe et meurt dans la servitude de tous.
Et quand même cette servitude ne viendrait pas d'elle-même d'en bas, et ne trouverait pas sa raison d'être dans le règne du vice et le despotisme des passions ; la force des choses la ferait nécessairement descendre de la puissance qui est en haut. Alors même que les pas-
sioES perverses n'auraient pas pour résultat inévitable de préparer les âmes à la servitude, en y brisant peu à peu , dans ceux qui obéissent, les ressorts de la force; l'excès de la compression devient dans ceux qui gouvernent une nécessité à laquelle ils ne peuvent se soustraire sans laisser se briser dans leurs mains les ressorts des États. Moins les hommes savent se gouverner eux-mêmes par l'usage de la liberté, plus ils ont besoin d'être gouvernés par l'action de l'autorité. Les passions, dans toute société qui veut vivre, ne peuvent commander, il faut qu'elles obéissent ; d'une manière ou d'une autre , elles doivent être réprimées ; si la liberté personnelle ne les réprime par le dedans, l'autorité sociale doit les réprimer par le dehors. Répression libre ou répression forcée, répression individuelle ou répression sociale, c'est à choisir : si la première diminue, il faut que la seconde augmente ; car il est démontré, et par la nature de l'homme, et par l'histoire des sociétés, que les passions ne peuvent tenir, même une heure, le gouvernement des hommes. Les passions ne régnent pas, elles tuent ; elles ne gouvernent pas, elles détruisent. De
là dans les sociétés, où les passions régnent au cœur des hommes par la perversion des mœurs, la nécessité de la diminution de la liberté et de la compression sociale. La première loi pour les sociétés , c'est la loi de l'existence; et la nature vous crie avec l'histoire que, dans la décadence des mœurs, la société ne peut subsister que par une compression sociale, croissant avec la corruption humaine.
Et pourtant, j'ai supposé au gouvernail des choses des hommes nés pour le gouvernement humain ; j'ai supposé au sommet (lu pouvoir ta sagesse, la force, le calme, la vertu. Et yous le voyez, la corruption des mœurs forcerait la sagesse et la vertu même à tourner à la servitude des peuples, les plus magnifiques inventions du génie politique. Que sera-ce donc, si les passions elles-mêmes , au milieu d'une société sans mœurs, viennent à prendre dans leurs mains ces instruments de règne créés par le Progrès social ? Messieurs, la gravité des choses nous force ici à nous poser à nousmême cette question ardente : Au milieu de ces nations si fécondes en institutions et si
NÉCESSITÉ Dl' PROGRÈS MORAL. 319
pauvres en vertus, si perfectionnées dans l'ordre social et si perverties dans Tordre moral , qu'arrivera-t-il un jour, si ces peuples corrompus rencontrent , pour les gouverner , des chefs, des princes, des monarques dignes d'eux ? Oui, je le demande avec un légitime effroi, qu'adviendra-t-il, si les passions régnant en bas et les passions régnant au milieu, le mouvement des choses vient à les faire monter incarnées dans des hommes, aux plus hauts sommets de ces sociétés si savamment organisées ?
Messieurs, j'ai regardé dans les nations de l'Europe, et de tous côtés j'ai vu les peuples en extase devant les inventions de votre génie politique, exaltant avec orgueil les institutions, les législations et les administrations créées pour le gouvernement des sociétés modernes. J'ai vu les plus grandes nations enveloppées, d'une extrémité à l'autre, dans un immense réseau de lois, de règlements et d'administrations ; au sommet de ces nations j'ai vu les conducteurs des peuples qui, pour faire se remuer des multitudes, sur toute la surface des États, n'avaient qu'à faire un signe ; du fond de leur
palais, ils n'avaient qu'à toucher de leur doigt le plus petit ressort pour voir en un instant mille autres ressorts obéissants et souples porter leur volonté à des millions d'hommes prêts à répondre : « Nous \oici. » Et en voyant que ces mécanismes, si puissants pour le salut, pouvaient l'être encore plus pour la ruine, je me suis pris à trembler : j'ai dit : Malheur aux peuples sans vertus, malheur aux nations qui, préparées par leur décadence morale aux lâchetés de la servitude, trouve^ ront, pour leur commander, des hommes que méritent d'avoir pour chefs les peuples déshérités de la >ertu; car, quand je me suis demandé, à la lumière de la raison et de l'histoire, à quoi dans des peuples sans Progrès moral, peuvent servir ces perfectionnements du mécanisme social, et ce qui doit advenir de ces nations si ardentes au perfectionnement des institutions, et si dédaigneuses de la perfection des hommes, tout a répondu : « Décadence, »
Et quand j'ai demandé à quoi devaient, tôt ou tard, aboutir sans nos vertus morales les prodiges de notre génie politique et social, tout a répondu : « La ruine. » Oui, Progrès dans la
lit morale ou décadence dans la vie sociale : la vertu dans les hommes ou la ruine dans les sociétés, je vous dis que c'est à choisir ! . ..
Messieurs, la protestation que j'ai faite au sujet de la science et de l'art, je sens le besoin de la faire, en finissant, au sujet du Progrès social. Peut-être la pensée \iendra à quelques hommes de voir dans ces paroles une insulte à nos lois, à nos institutions et à nos systèmes d'administration ou de gouvernement. A Dieu ne plaise! J'admets, avec le christianisme et la vérité, tous les perfectionnements que le génie de l'homme peut réaliser dans l'ordre social comme dans l'ordre artistique et dans l'ordre scientifique ; mais aussi , je ne crains pas de le proclamer avec le christianisme et la vérité ; sans le Progrès moral je n'aperçois, dans l'ordre social, que la décadence de la société. Ah ! c'est que là, comme partout ailleurs, apparaît cette vérité décisive et souveraine dans le sujet qui nous occupe : Le vrai Progrès humain, c'est le perfectionnement de l'homme. Sans lui, quoi que vous fassiez, tout marche à la décadence, dans la société, dans l'art, dans la science elle-même.
322 SIXIÈME CONFÉREXCF.
Au contraire, avec le Progrès moral , tout monte, tout s'élève , tout marche dans Tordre à la conquête progressive de la destinée. La vertu par elle-même n'enseigne pas la science; mais elle met dans l'homme ce qui fait aller loin dans la science, le sens du vrai, et la lumière des grandes pensées. La vertu, par elle-même, n'enseigne pas les arts ; mais elle donne ce qui prépare les artistes illustres, le sens du beau et l'enthousiasme des grandes choses. La vertu, par elle-même, n'enseigne ni la politique, ni la législation, ni l'administration ; mais elle donne à l'homme ce qui prépare les grands législateurs et les véritables hommes d'État, le sens de lajustice et le dévouement à l'humanité. Donc, Messieurs, soyez les hommes du bien; soyez humbles, obéissants, désintéressés , patients , courageux , dévoués , chastes ; soyez vertueux enfin, et vous serez tout à la fois et de plus grands philosophes, et de plus grands artistes, et de plus grands hommes d'État. Faites danslesautres, et surtout en vous-mêmes, du véritable Progrès moral, et vous ferez par là même du Progrès intellectuel, du Progrès artistique et du Progrès social, tous les Progrès enfin.
Voilà le Progrès auquel je tous convie , et dont nous allons ouvrir, par les exercices delà retraite, la carrière laborieuse. Le vrai Progrès, moral n'est que dans la réforme de soi-même,, et demain nous donnerons le secret de la réforme de soi, point de départ pratique de tout Progrès moral. Venez tous, Messieurs, à ces exercices où se font les hommes forts ; venez entendre, dans la retraite, le secret du Progrès moral, ambitieux tout d'abord de le réaliser en vous. Appelez avec vous tous ceux qui veulent vous suivre sur cette voie glorieuse qui conduit l'humanité à tous ses vrais Progrès ; ceux qui, avant de faire de la science, de l'art, de la politique, veulent faire de la vertu ; ceux qui, avant de réformer le monde, veulent sérieusement se réformer eux-mêmes; hommes de la chasteté, hommes de l'humilité, hommes de l'abnégation , hommes du dévouement , hommes de toutes les vertus ; oui, convoquezles tous, sous tous les noms, sous tous les costumes et dans toutes les conditions. Que ces hommes soient des prêtres ou qu'ils soient des soldats, qu'ils soient des hommes d'affaires ou des hommes de lettres, qu'ils soient de la
cour, de la chaumière ou du cloître; qu'ils soient des princes, des ouvriers ou des religieux^ s'ils sont des hommes vertueux, ce sont les hommes du Progrès, dignes, en se réformant eux-mêmes, d'aspirer à l'honneur de réformer l'humanité. C'est le drapeau de l'avenir : l'avenir appartient à qui saura le porter.
[La suite, voyez année 1857.)