‹ Le progrès par le christianisme conférences de NotreDame de Paris par le r.p. Félix 1re année, 1856Chapitre 3 sur 6 · PAR RUTORT A LA SCIENCE , A L'ART ET A LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

PAR RUTORT A LA SCIENCE , A L'ART ET A LA SOCIÉTÉ

MONSEIGNEl R ,

Après avoir déterminé la valeur intrinsèque du développement matériel au point de vue du Progrès, et signalé les inconvénients de son exagération, nous avons recherché dans la dernière conférence quelle est, par rapport

au développement matériel et au Progrès de l'industrie, la vraie pensée du christianisme; et quel est devant ce mouvement du monde moderne le devoir des chrétiens. Nous avons dit : Le christianisme n'est pas la réprobation de la matière, il n'est pas l'anathème jeté au Progrès matériel : lui-même nous montre dans l'industrie le privilège donné et la loi imposée à l'homme par la parole de Dieu. Ce que le christianisme réprouve, c'est la matière comme but, la matière comme souveraine, la matière comme ambition suprême de la vie.

Ce qu'il approuve, c'est la matière comme moyen, la matière comme servante, la matière comme condition normale de la vie : c'est réprouver la décadence, c'est applaudir au vrai Progrès.

Quel est devant le mou\ement matériel, le devoir des chrétiens ? Les proportions et l'influence que l'industrie a prise de nos jours, demandent impérieusement que les chrétiens acceptent une position devant ce vaste mouvement du dix-neuvième siècle. Quelle doit être cette position ? Il n'y a sous ce rapport pour les chrétiens que trois positions imagi-

nables : l'agression , l'abstention , l'intervention. L'agression serait l'opposition faite à une chose qui est bonne en soi ; elle serait injuste et téméraire. L'abstention, absolue et systématique, serait la propagation indirecte du mal, parce que l'industrie, séparée de l'esprit chrétien, fonctionne pour le mal. Reste donc le troisième parti : intervenir chacun à son poste dans la mesure relative à sa puissance, pour donner à ce grand corps de l'industrie un souffle chrétien ; et pour cela y chercher à la fois la plus grande abnégation de soi-même, le plus grand dévouement aux hommes , et la plus grande gloire de Dieu. Par cette intervention efficace r l'industrie humaine ramenée au but et à la destinée de l'homme , peut concourir au progrès du monde.

Mais, Messieurs, quand nous aurons fait tout ce qui dépend de notre liberté pour contenir le Progrès matériel dans ses bornes légitimes, une chose demeurera toujours; c'est que le Progrès matériel si grand, et si bien ordonné qu'on le suppose, n'est pas un Progrès principal, mais un Progrès secondaire. Après avoir établi que là n'est pas le Progrès principal, je suis

sauver des orages accumulés par l'oubli des vertus , et le règne des passions , nous avons tous la vocation d'apporter selon notre mesure notre part d'influence. Malgré l'insuffisance de mes ressources, l'intérêt des choses, et le danger des temps vous décide à m 'écouter.

Je voudrais donc, aidant pour ma part à cette réforme salutaire , vous faire bien comprendre qu'aujourd'hui la vertu est pour vous comme le pain. Je voudrais établir que, sans le Progrès moral ou le perfectionnement des hommes , les autres progrès ne se soutiennent pas ; qu'ils tournent , dans la mesure où ils se réalisent, à la décadence de l'humanité ; et que tous les Progrès que vous prétendez réaliser sans le Progrès moral, ne sont que des acheminements plus ou moins rapides vers la décadence et la barbarie.

Je devrais, ce semble, commencer par appliquer cette formule au Progrès matériel : il est déjà facile de conclure, en effet, de tout ce que nous avons dit, que, sans le perfectionnement des hommes, cette grande puissance donnés à la matière n'est qu'une forte épée dont

l'humanité doit tôt ou tard se blesser elle-

même. Mais cette vérité me paraît si grave, et il est si nécessaire de la mettre dans tout son jour, que je me propose de lui consacrer plus tard un discours tout entier.

En dehors, et au-dessus du Progrès matériel, l'humanité cherche des Progrès plus généreux et plus dignes de sa grandeur : Progrès scientifique, Progrès artistique, Progrès social. Or, sans le Progrès moral, ces Progrès sont blessés à mort, ou se retournent contre l'humanité, pour hâter sa décadence. Vous avez dans cette formule toute la substance de ce discours qui recevra du suivant son complément nécessaire.

Le premier Progrès qu'appelle notre siècle avec le Progrès matériel, c'est le Progrès intellectuel. L'intelligence est la lumière de l'homme; elle doit marcher en avant pour éclairer, par le flambeau de la vérité, la rpute de tous les vrais Progrès. La science, quand

elle vient de Dieu , montre à l'homme avec sa destinée le but de ses légitimes ambitions ; elle découvre en lui, et autour de lui, les ressorts pour y tendre et les moyens pour l'atteindre. Nous nous faisons tout d'abord un devoir de le proclamer, la science est un Progrès digne de l'homme, messager et instrument de beaucoup d'autres Progrès. Mais il est singulièrement remarquable que, sans le Progrès moral, il n'y a pas de vrai Progrès dans la science ; et que tout ce que les hommes honorent de ce nom , tourne fatalement à la décadence intellectuelle.

Le Progrès intellectuel, c'est la marche dans le vrai ; le Progrès moral, c'est la marche dans le bien. Or, pour aller loin dans le Ami, il faut aller loin dans le bien. Le bien et la vérité se tiennent dans l'idéal et la réalité par une chaîne indestructible et une parenté mystérieuse. Jamais l'intelligence ne contracte avec la vérité d'alliance profonde, que quand la volonté contracte avec le bien un mariage indissoluble.

Quand l'âme humaine a brisé par la main du vice le lien sacré qui l'attachait au bien , elle a demandé son divorce avec la vérité ; et

280 Sixième conférence.

l'on voit l'amour du bien et l'amour du vrai s'enfuir d'elle jour par jour et heure par heure, devant l'invasion progressive de l'erreur et du mal. C'est la nécessité des choses. Tout ce que vous enlevez à la droiture de vos actions et à la perfection de vos vertus , vous le dérobez à la rectitude de votre intelligence et à l'harmonie de vos pensées. En \ain vous essaieriez de protester par des exemples menteurs contre l'empire de cette loi. La lumière et la chaleur briseraient plutôt l'union que la nature leur fait dans un rayon de soleil, qu'on ne verrait la vérité et le bien briser l'alliance immortelle qui les unit aux profondeurs de l ame comme aux profondeurs de Dieu.

Voilà pourquoi un homme ou un peuple, grandissant dans la vérité et décroissant dans le bien, est un phénomène qui ne s'est jamais vu et qui ne peut pas se ^oir. Dans un sens très-élevé, et vraiment philosophique, il n'y a pas d'exagération à le dire, pour être un vrai savant, il faut être vraiment vertueux, f.'est que toute vraie philosophie, comme son nom le ré\èle, se compose tout à la fois, et de la connaissance du vrai et de l'amour du bien.

Quel que soit votre génie, si vous n'êtes tout à fait l'homme du bien, vous ne serez jamais tout à fait l'homme de la vérité. L'Écriture a dit sur ce point un mot qui n'a d'égal à sa profondeur que sa simplicité divine : Inmalevolam animam non introibit sapimtia ( 1 ) . « La sagesse , » c'est-à-dire le véritable savoir, n'entrera pas » dans l'âme qui veut le mal ; » elle n'y entrera pas , parce que le mal la repousse, et qu'entre la vérité et lui, l'alliance, si elle se fait, ne se peut soutenir.

Votre bon sens, Messieurs, pourrait me dispenser de dire que je prends ici les mots vérité, science, et philosophie, dans leur sens le plus élevé , le plus large et le plus harmonieux.

Certes , je ne prétends pas que , sans la vertu, l'homme n'arrive à rien savoir; ce serait donner à l'erreur contre la vérité des armes trop faciles. Oui, sans la vertu, vous pouvez apprendre , connaître et découvrir quelque chose. Par l'étude , l'observation et l'expérience, vous arriverez même sans la vertu à saisir des vérités encore; mais quelles

(1) Sap. i. 4.

vérités? des vérités contingentes, matérielles, disjointes ; vérités, si je puis le dire, isolées, sans harmonie entre elles, sans rapport direct avec la destinée, et sans point de contact avec Dieu. Mais la vérité immuable , éternelle , absolue ; mais la vérité vivante qui tient directement à Dieu et agit efficacement sur l'homme; cette vérité vous fera défaut : et fiers de quelques découvertes dont vous pouviez vous passer , et sans lesquelles le monde a vu les hommes les plus illustres, et les siècles les plus fortunés, \ous serez dans l'indigence des vérités nécessaires sans lesquelles vous ne pouvez pas même vivre.

Ce que je dis ici d'un homme, je le dirais avec encore plus de raison d'un peuple tout entier. Ce que peut un grand peuple sans le Progrès inoral , dans le domaine de la science, qui pourrait aujourd'hui, attentif au mouvement des intelligences , l'ignorer entièrement ? Vous-mêmes, depuis plus d'un siècle, ne nous avez-vous pas donné en spectacle ce que peuvent sans vos vertus les ell'orts de votre génie? Au milieu du désordre des mœurs, on voit apparaître un grand mou-

vement, ou plutôt une grande agitation dans les intelligences ; on soulève des problèmes, on pose des questions, on remue des idées, on suscite des opinions, on crée des philosophies, et l'on dit : « C'est la pensée qui marche, c'est » la vérité qui se fait jour, c'est le Progrès » dans la science. »

Tel est le préjugé qui règne d'ordinaire au sujet du vrai Progrès scientifique ; pour prouver le Progrès dans la vérité, on compte les tentatives de l'erreur. Des hommes qui s'intitulent modestement initiateurs du genre humain , prophètes de l'avenir , avant-coureurs du Progrès, s'en vont parcourant dans tous les sens le champ de la science; dans le sillon ouvert par ce qu'ils nomment leur génie, ils jettent ce qu'ils appellent la semence de V avenir; et chaque année, du sein de la société , on voit éclore une végétation de systèmes , fleurir des moissons de livres.

Témoin ému , mais ignorant de cette fécondité toujours croissante , le siècle s'écrie :

« C'est la marche de l'esprit humain, c'est

» le Progrès qui passe. » Or, est-ce là, pensez-vous, le vrai Progrès de l'intelligence?

284 SIXIÈME CONFLUENCE.

Non, mille fois non. La multitude de vos systèmes, et le déluge de ^s lhres n'est pas le signe de la science. Qu'eût-il fallu à tel philosophe pour nous épargner un système ?

Ne pas ignorer ce qu'il croyait savoir. Qu'eûtil fallu à tel auteur pour faire un livre de moins? Savoir une vérité de plus. 11 y a des millions de lhres qui n'eussent pas vu le jour si leurs auteurs avaient su davantage; et j'affirme que plus des trois quarts de ces livres et de ces systèmes, que nous évoquons devant le siècle comme les témoins de notre Progrès dans la science, déposeront contre nous, au tribunal de la postérité impartiale, comme les témoins véridiques de l'indigence de nos pensées et de l'abaissement de nos intelligences.

Mais enfin, dira-t-on, remuer des idées, créer des systèmes , enfanter des livres, c'est au moins quelque chose ; et si ce n'est le Progrès le plus parfait, c'est toujours un Progrès. Vous voulez nommer l'exubérance de vos œu\res et la superfétation de vos livres un Progrès dans la science? Soit. Ce que je viens de contester a^ec raison, je vous l'ac-

NÉCESSITÉ Mi PROGRÈS SÎORAL. 285

corde sans motif. Je le suppose ; dans le désordre des mœurs , vous avez réalisé un Progrès de l'intelligence . Il s'agit maintenant de savoir ce que , sans le Progrès moral , va devenir pour l'humanité ce Progrès dans la science .

Que fait, pensez-vous, le Progrès dans la science, sans le Progrès dans la vertu ? Ce qu'il fait ? ah! je vais vous le dire : il fait ce que fait le savoir personnifié dans Satan ; il fait ce que doit faire le génie du mal, les timbres. Satan n'ignore pas, il sait. A quoi tient-il que savant par sa nature, et portant le nom de la lumière, Lucifer soit nommé le prince des ténèbres? C'est qu'il est le mal, et qu'en lui la science ou la possession de la lumière, par une contradiction apparente qui est le mystère profond de la vérité, devient la puissance de faire les ténèbres. Tel est le Progrès dans la science, apparaissant au milieu de la décadence morale : c'est, dans la plus grande activité des intelligences, un accroissement de ténèbres. Ce résultat est inévitable. Celui qui fait le mal hait la lumière ; il se fait, des obscurcissements de la vérité, des joies de

Satan. Cela est vrai pour un siècle comme cela est vrai pour un homme.

Aussi, que deviennent, dans la perversion des mœurs, les sciences, ces flambeaux que Dieu allume pour guider la marche de l'humanité ? Elles deviennent non plus une illumination mais une séduction. Un savant de ce temps a dit avec audace : « Je suis résolu à » faire de la fascination. » C'est ce que fait avec Satan toute philosophie adultère qui a réalisé son divorce avec le bien et son union avec le mal. Ce qu'on nomme logique, n'est plus qu'un art ingénieux de dérober la vérité , et l'arme du raisonnement n'est plus que la puissance du sophisme. La philosophie devient un doute savant, un scepticisme lâche, ou une négation orgueilleuse. L'étude de la nature tue l'étude de l'âme ; la connaissance du monde voile la connaissance de Dieu; et la science de la matière étouffe la science de l'esprit. L'histoire elle-même, l'histoire, qui est la mémoire et le récit du vrai, devient un instrument de mensonge ; et , inspirée par Satan , elle se prend, elle aussi, à rendre des oracles menteurs. Tout marche avec Satan à la séduc-

tion et à la fascination. Au milieu de l'agitation des intelligences , mises par la perversité humaine au service du mal, on voit le doute, la négation et l'erreur remporter, sur la certitude , l'affirmation et la vérité , des victoires insolentes ; si bien que dans les phases les plus éclatantes de ce que le siècle nomme Progrès des intelligences, le développement scientifique séparé du Progrès moral, n'est que l'épaisissement progressif des ténèbres humaines.

Àh! Dieu vous garde des savants sans vertu et des philosophes sans conscience. Un méchant qui ne sait pas, n'est qu'un méchant; un méchant qui sait est un fléau de l'humanité , armé contre elle , de la puissance de dérober la vérité et de la puissance de propager l'erreur, s'il a intérêt de soustraire la première et d'enseigner la seconde. De même qu'un homme de bien trouve, dans sa passion du bien, le besoin de tuer le faux et de faire régner le vrai, un méchant trouve, dans sa passion du mal, le besoin de tuer la vérité et de faire régner l'erreur. « Si je savais une » vérité qui dût déplaire au genre humain,

288 SIXIÈME CONFfcBENCE.

» je la lui jetterais au visage à brûle-pour- » point. » Ainsi parlait Joseph de Maistre.

C'est rude, mais c'est généreux et vraiment dévoué. Tel est le savant vertueux; il consent à s'ensevelir dans le triomphe de la vérité. Le savant sans vertu fait exactement le contraire ; il ensevelit la vérité dans le triomphe de son égoïsme. Le philosophe sans vertu s'aime plus que la vérité, plus que le bien, plus que l'homme, plus que Dieu, plus que tout. 11 a par-dessus tout le culte de sa gloire, L'ambition de sa fortune et l'adoration de lui-même. En voulez-\ous des exemples palpables? Écoutez.

I n homme a eu le malheur, à nul autre pareil, de rencontrer la gloire dans l'enseigne- ment du faux. La maturité de son génie a fait tomber les erreurs de sa pensée de vingt-cinq ans ; il le sait , et il n'a plus même la puissance de se faire sur ce point une dernière illusion. Mais cette erreur, c'est son livre, son système, sa philosophie elle-même ; cette erreur, c'est son nom , sa célébrité , son rang marqué dans le inonde des savants ; c'est sa gloire dans le présent et son auréole dan* l'avenir. Chose bonne à méditer; plutôt que de

dire devant les contemporains de sa gloire :

« Je me suis trompé, » cet homme laissera la postérité puiser dans ses livres le poison de ses erreurs : pareil à un toxicologue célèbre qui , de peur de trahir sa renommée , laisse des générations boire la mort dans ses toxiques.

Aussi , quand Dieu veut châtier les nations civilisées, savez-vous ce qu'il fait? Il livre les intelligences à la tyrannie des savants sans conscience ; il laisse se réaliser entre le génie et la perversité ces unions désastreuses qui préparent dans l'orgueil d'un faux savoir les décadences de la pensée ; il fait tomber, comme les sauterelles sur l'Egypte flagellée, des nuées de philosophes méchants et de lettrés a icieux , hommes à l'esprit faux et au cœur perverti , demi -savants d'une corruption parfaite. De tous les nuages accumulés par ces lucifera obscurs, il se fait, dans des siècles qui s'intitulent siècles de lumières , une obscurité triste où le génie du savoir, devenu malfaisant, ne jette plus que des lueurs douteuses et des clartés sinistres, pareilles à ces éclairs qui sillonnent le crépuscule à l'approche d'un orage. Alors les rois de la pensée, princes de ces té-

nèbres, prinàpes tenebrarum harum, s'en vont palpant au hasard ces ténèbres qu'ils ont faites, et, au nom de tous les Progrès scientifiques, conduisent les peuples qui les applaudissent au penchant des précipices, où se préparent, dans la nuit des intelligences , d'effroyables catastrophes.

Le deuxième Progrès qui se place avec honneur dans la hiérarchie des Progrès humains, c'est le Progrès dans Y art. L'art est sans contredit une des grandes faces de la nature humaine ; par lui l'humanité s'élève ; par lui l'homme tend à l'imitation des œuvres divines ; par lui l'artiste jette dans ses créations des reflets de l'infini , et s'efforce de réaliser de plus en plus l'idéal qui habite aux profondeurs de Dieu. Rien n'est plus certain : l'art est un élément de Progrès; il donne à 1 âme humaine des essorts généreux et des élévations Bublimes. Il importe donc, au point de vue de

notre sujet, de rechercher ce que doit devenir sans la vertu le Progrès dans l'art.

Or ce que nous avons dit de la science est encore plus vrai de l'art : sans le Progrès moral, le Progrès artistique s'arrête, et les œuvres qu'il réalise tournent à la décadence humaine.

Le but immédiat de l'art, c'est l'expression du beau ; et le beau, selon la remarque de Platon, est l'objet propre de l'amour. Donc, ce qu'il faut avant tout à l'artiste, c'est, avec le génie qui saisit le vrai, un amour sincère de la beauté véritable. Pour bien peindre, et bien exprimer, il faut aimer le type que l'on peint, et la beauté qu'on s'exprime : l'art demande un regard qui pénètre et un cœur qui se passionne : il veut le regard du génie et le cœur de l'amour. Les vrais prédestinés de l'art se reconnaissent à ces deux signes, au rayon du génie qui brille sur leur front, et à l'amour du beau gravé au fond de leur cœur. Dans tout chefd'œuvre de l'art il y a un prodige de l'amour encore plus qu'un miracle du génie.

Mais pour que l'amour se passionne sincèrement pour la beauté véritable, et, par-dessus tout , pour la beauté souveraine , qui n'est

202 SIXIÈME CONFËHEMCE.

autre que Dieu même , il faut qu'il soit un amour légitime , un amour dans l'ordre ; il faut qu'il soit vertueux, la vertu même. Saint Augustin montre, par deux définitions sublimes , le rapport intime qui existe entre la vertu qui fait le Progrès moral, et l'amour du beau, condition du Progrès artistique. La verte, c'est Tordre dans l'amour ; et le beau , c'est la splendeur de l'ordre. Dès lors, comment le Aice, qui est le désordre dans L'amour, s'accorderaitil dans une âme avec l'amour du beau, qui est la splendeur de l'ordre? Entre l'ordre et le désordre l'alliance est impossible; l'amour de l'un pousse, parmi penchant secret, à la haine de l'autre. C'est tout d'abord ce qui explique pourquoi le vice est un obstacle au vrai progrès de l'art : la beauté véritable, la beauté souveraine, ne peut avoir sur un cœur dépravé une attraction profonde. L'homme vicieux, parce qu'il est vicieux, est incapable de ces sincères enthousiames pour la beauté idéale qui enflamment les grands artistes, et qui seuls font naître les chefs-d'œuvre. Capable encore de la passion égoïste qui fait aimer la beauté physique, il perd ces instincts généreux

qui passionnent pour la beauté morale et la beauté divine. Le côté sublime de l'art échappe alors même au génie ; l'art humain descend , parce que plus rien de divin ri'est en lui.

L'art d'ailleurs, dans sa perfection, n'est que la plus haute expression de l'esprit, et la plus fidèle représentation des beautés de l ame humaine. La matière elle-même ne donne à l'homme l'impression du beau qu'à condition de porter sur elle un reflet de l'esprit ; et ce qu'il y a de souverainement beau dans la peinture ou la sculpture du corps de l'homme, c'est le reflet de son âme. Nous pouvons donc poser, a>ec les grands maîtres de l'art , comme point de départ du Progrès artistique , ce principe incontestable : l'art est par-dessus tout l'expression de la beauté de lame humaine par le génie de l'homme. Or, si l'art, dans sa plus grande perfection, reflète les beautés de lame, lame elle-même n'est vraiment belle nue auand elle reflète Dieu.

Comme le beau dans l'art est la ressemblance de l'âme, le beau dans l'âme c'est la ressemblance de Dieu. Lame humaine n'a sa souveraine beauté que dans ces traits divins qui y repré-

sentent l'infini ; et elle ne trouve sa grandeur achevée que dans ses contemplations sublimes et ses aspirations généreuses qui la mettent en rapport avec Dieu lui-même, c'est-à-dire avec le beau et le bien par essence ; là elle puise à la fois ces deux choses , l'amour du bien et l'amour du beau , qui ne peuvent pas plus se séparer dans l'art, que l'amour du vrai et du bien ne peuvent se séparer dans la science. Ainsi la philosophie de l'art nous montre pourquoi, sans le Progrès <l;ms la vertu, qui est la vraie beauté de l ame, le vrai Progrès dans l'art est impossible.

Certes, je n'entends pas dire qu'un homme sans vertu est d'une impuissance absolue à découvrir le beau dans les choses et à le réaliser dans ses œuvres. Comme un homme vicieux n'est pas déshérité de toute puissance de connaître le vrai dans la science, un homme corrompu n'est pas destitué de toute puissance d'expression dans l'art. Quelques hommes, je le sais, se rencontrent dans les siècles, dont la vie ne fut rien moins qu'un modèle de vertu, et qui ont créé des chefs-d'œuvre ; mais ces

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hommes n'étaient pas d'une corruption complète : plus faibles que pervertis, ils gardaient, jusque dans leurs désordres, avec l'amour du bien, le culte de la beauté morale. Grands dans l'art, malgré leurs vices, ils eussent été, par leurs vertus, plus grands encore. Leur rare génie a fait ce prodige : il a vaincu dans leurs œuvres l'influence de leurs vices. Admettons, sans les discuter , ces exceptions illustres; la règle demeure, et la règle la voici, fondée à jamais sur la nature des choses : c'est que le vice, ou la perversion de l'amour, est de sa nature ennemie de l'art, et qu'il tend à le dégrader. L'art cherche le beau et tend à le réaliser ; le vice est de sa nature essentiellement laid ; il est la laideur de l'âme : et, sous tous les ornements d'une beauté menteuse, cette laideur de l'âme doit se refléter dans les œuvres.

C'est la force des choses. Et ce que la philosophie de l'art vous démontre d'avance, l'histoire de l'art le confirme avec éclat. Partout , aux époques de grande perturbation morale , on voit l'empire du mal dans les mœurs et le règne du laid dans l'art se rencontrer face à face se soutenant l'un l'autre. Quand il vient

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