PAR LA LIBERTE CHRÉTIENNE
Messieurs,
Jésus-Christ ne s'est pas contenté de se poser en personne dans la société chrétienne comme centre vivant de toute autorité, il a créé, pour produire le respect et l'obéissance dans les peuples chrétiens, des types humains de son
autorité divine : il a créé la paternité chrétienne ou l'autorité de Jésus-Christ dans la famille, et il lui a donné , pour élever des enfants dignes d'elle, un sacre, un ministère et un dévouement tout divins. Il a créé le sacerdoce chrétien ou l'autorité de Jésus-Christ dans le temple, avec la triple puissance de parler, de pardonner et de sacrifier. 11 a créé la royauté chrétienne ou l'autorité de Jésus- Christ dans la patrie : la royauté chrétienne qui élève les sujets par leur obéissance, parce que portant le signe de son droit divin, elle obéit à l'Église royauté spirituelle , et se dévoue au bonheur du peuple but direct de la royauté temporelle. Enfin, pour résumer ces trois autorités et commander des respects plus grands encore, Jésus-Christ a créé la Papauté chrétienne, autorité de Jésus-Christ dans l'univers : la Papauté, qui est tout à la fois la plénitude de la paternité, la plénitude du sacerdoce et la plénitude de la royauté.
Je ne prétends pas que Jésus-Christ soit également représenté dans tous ces types de l'autorité : il est en chacun d'une manière et dans une mesure diverse, et c'est ce qui en
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l'ait l'admirable variété; mais il est en tous, et c'eat ce «pii en faitl'unité plus admirable eur eore; sur quelque fronl que Be pose sa courouue, c'est toujours sa couronne que je découvre; dans mon Père, dans mon Prêtre, dans mon Hoi et dans mon Pontife, c'est toujours lui que je vénère, toujours à lui que j'obéis; et le seul reilet de sa majesté suffit à commander mon respect et mon obéissance. \ oilà les chefs-d'œuvre d'autorité que Jésuschrist a créés sur la terre, pour y élever les nations et y produire par sa propre autorité le Progrès social.
Messieurs, vous l'avez compris, ce dernier discours vous a ouvert des horizons plutôt qu'il ne les a parcourus ; il a beaucoup abrégé, afin de marcher plus vite; j'en ai presque du regret ; -votre attention si soutenue et votre adhésion si générale m'ont fait comprendre, ce que je n'osais espérer, que vous pouviez encore sur le même sujet porter le poids de plusieurs discours. Mais ce qui est fait est fait, nous ne retournerons pas en arrière, nous marcherons en avant. Le sujet nous appelle à rechercher maintenant quels sont , après
l'autorité, les autres éléments légitimes du Progrès social.
Messieurs, il y a une chose qui a avec l'autorité les relations les plus intimes; une chose qui lui répond si nécessairement, qu'il est impossible même de parler de l'autorité sans entendre malgré soi murmurer au fond des âmes des échos de son nom; une chose qui passe devant tous les peuples qui la poursuivent, comme un idéal de grandeur et de félicité ; cette chose se nomme la Liberté.
Vous l'avez compris, l'autorité est le premier élément de tout progrès social ; c'est ce qu'il fallait d'abord bien établir; mais si l'autorité est nécessaire, elle ne suffit pas au progrès des sociétés , ou du moins elle ne suffit cju'autant qu'elle produit, comme son fruit naturel , cette chose généreuse qui élève les sociétés , et dont les grands peuples ne se peuvent passer, la Liberté. Nous l'avons fait remarquer déjà, le Progrès social exige, avec l'ordre par la stabilité, le mouvement par la liberté; et c'est le propre de l'autorité, quand elle est véritable, de produire l'un et l'autre. L'antagonisme entre l'autorité et la liberté
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n'est (ju'un rêve (l'enfant appelant sons le nom de liberté sociale une licence anarehique. Je pourrais donc me dispenser rigoureusement de traiter directement de la liberté, puisque la liberté Maie naît toute seule du fonctionnement régulier de la véritable autorité. Mais parce que ce mot liberté est un mot plein de périls s'il n'est bien compris, il importe de vous dire en quoi consiste la liberté nécessaire au Progrès social, et qui a la puissance de la créer dans les peuples chrétiens; quelle en est la vraie notion, et quelle en est la vraie source. Tel est le sujet que je me propose de traiter dans ee discours avec l'indépendance que Jésus-Christ nous fait . La parole de Dieu n'est pas enchaînée : Verbum Dei non est attigatum ; libres en parlant de l'autorité, comment serions-nous esclaves en parlant de la liberté ? Dans un sujet estimé délicat et périlleux , n'attendez de moi ni des témérités compromettantes , ni de lâches complaisances ; je n'y veux apporter que la simplicité chrétienne ; si j'aime la force du lion et la prudence du serpent, j'aime encore plus la simplicité de la colombe. Daigne le divin Libérateur aider
son indigne apôtre à vous montrer la liberté qui nous vient de lui pour le progrès du monde.
Le mot Liberté est sans contredit l'un de ceux qui trouvent au fond de la nature humaine les échos les plus retentissants, et éveillent les sympathies les plus profondes. L'homme se sent ce qu'il est, une puissance douée de liberté, et, comme disent les philosophes, une force libre. C'est dans le sentiment de cette force qu'il puise le respect qu'il se porte à lui-même et celui qu'il accorde aux autres. Tout ce qui menace en lui l'exercice de cette force lui apparaît comme un homicide attenté contre lui-même ; et tout ce qui lui en promet l'expansion généreuse le séduit invinciblement. Mais parce que dans notre état de déchéance le désordre est dans la nature humaine, l'homme sous l'inspiration de l'orgueil aspire à une expansion sans limite de cette force qui constitue sa royauté person-
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uelle : il ni' veut pas de borne à sa liberté, parce qu'il n'eu veut pas à sa personnalité. Faisant de ce mot liberté un voile à leur malice, velatnen habentes malitiœ libertatem, les
passions en lèvent le drapeau pour appeler les hommes à un affranchissement illimité et a nue licence indéfinie. Et voilà pourquoi,
taudis que le mot liberté, est si sympathique a tous , parée qu'il répond à la fois aux plus nobles et aux plus pervers instincts ; la notion et l'idée qu'il renferme se dérobent si facilement à la multitude, et quelquefois au génie.
Mon premier devoir est donc de définir tout d'abord au point de vue de mon sujet, la liberté qui perfectionne l'homme et agrandit la société en se perfectionnant et en s'agrandissant ellemême. Je n'ai pas le dessein de vous donner une théorie complète de la liberté sociale; je ne veux vous en montrer dans ce discours que le côté qui touche à notre sujet. J'essayerai de dire quel est le point d'où il faut partir pour réaliser le plus possible dans les sociétés la pratique d'une liberté vraiment progressive. Il s'agit ici directement de la liberté sociale ; mais,
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parce que la liberté dans la société dérive de la liberté qui est dans l'homme, avant de définir la première , il faut définir la seconde ; la liberté morale et individuelle étant à la fois le principe et le type de la liberté publique et sociale.
Qu'est-ce donc que la liberté morale ou la liberté dans l'homme, considérée au point de vue idéal et pratique de son propre perfectionnement? En d'autres termes, en quoi consiste le Progrès de la liberté humaine?
Veuillez ici , Messieurs , vous mettre en garde contre un préjugé consacré par les discours et les livres, afin de bien entendre tout d'abord cette vérité fondamentale ; à savoir : que la faculté de choisir le mal n'est pas un élément essentiel de la liberté. Les philosophes et les moralistes , je le sais , se plaisent à montrer comme l'idéal de la liberté humaine, le plus parfait équilibre de la volonté suspendue entre le bien et le mal , avec la faculté de choisir l'un ou l'autre affranchie de toute contrainte extérieure et de toute nécessité intérieure. Ainsi se conçoit en effet la liberté telle que Dieu
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l;i créa dans 1 homme ; et l'on doit même ajouter que dans notre état de déchéance , L'homme, tout en gardant la faculté de choisir Le bien, porte en Lui-même mi penchant redoutable qui l'incline \ers le mal. L'homme donc dans létal actuel a une liberté qui non-seulement peut faire élection du mal, mais une liberté qui se tourne comme naturellement vers lui. Là cependant n'est pas l'essence de la liberté ; car la liberté se conçoit sans la faculté de choisir le mal; et ce qui nous trompe facilement dans l'idée que nous nous formons de la liberté , c'est que confondant sa réalité présente avec son idéal , nous y faisons entrer comme élément essentiel la faculté du mal. Quoi qu'il en soit du reste de la théorie générale de la liberté morale, considérée au point de vue où nous sommes, c'est-à-dire dans ses rapports avec le progrès de l'homme et son propre perfectionnement , la liberté morale dans l'homme peut se définir : le mouvement sans entraves de la volonté clans le bien. La liberté progressive, c'est la volonté se déployant dans son véritable élément ; c'est l'homme qui se meut dans le bien, comme l'oiseau dans l'air et le poisson
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dans l'eau. L'oiseau peut-il se plaindre d'être captif de l'atmosphère? Le poisson se plaindra-t-il de la tyrannie de l'Océan? Que celui-ci s'élance hors de l'eau, que l'air manque à celui-là ; l'un et l'autre perdent leur liberté, et bientôt trouvent la mort. Tel est l'homme qui par le choix du mal jette son vouloir hors de son élément, et tend à la servitude en préparant sa ruine.
Cette idée étonnera parmi vous quelques hommes qui n'y ont jamais réfléchi ; mais il ne se peut que vous n'acceptiez de la liberté progressive une notion absolument incontestable. Non, Messieurs, non, la liberté dans son essence n'est pas l'égale faculté de choisir le bien ou le mal. La faculté de faire et de ne pas faire un bien déterminé, ou de choisir entre un bien inférieur et un bien supérieur, suffit à constituer son essence, et à nous montrer où réside sa perfection. Si la liberté consistait dans l'égale faculté de choisir le mal ou le bien, il en résulterait des conséquences aussi absurdes qu'elles sont antichrétiennes, et que la raison et la foi repoussent ensemble. Et d'abord il faudrait accepter cette conséquence contradic-
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loire à la nature de l'homme el «le la liberté, ([ne plus l'homme sérail parfait moins il sérail libre. Il est certain que plus un homme dompte en lui-même par l'usage de sa liberté les révoltes
de la passion, plus il devient parlait ; et que plus il se perfectionne parla victoire sur ses \iees, plus il diminue en lui la faculté «le choisir le mal, en agrandissant proportionnellement la faculté de choisir le bien. Cela est si vrai, que, la perfection d'un homme étant connue, on peut avec une certitude morale décider d'a- \ ance que cet homme placé entre un bien et un mal déterminés, repoussera le mal et choisira le bien. Cet homme en est-il moins libre? non ; plus cet homme se perfectionne lui-même par le légitime usage de sa liberté , pins cette liberté ouvrière de sa perfection grandit et se développe avec elle ; et la pins grande liberté se rencontre invariablement dans les hommes avec la plus grande sainteté.
Puisque je parle à des chrétiens, je puis dire ici tout l'enseignement du christianisme. Le christianisme enseigne que des hommes par un privilège spécial ont été confirmés dans la grâce et l'innocence, c'est-à-dire tellement fixés
dans la voie du bien, que l'on pouvait affirmer sans craindre de se tromper que leur vouloir à aucun moment de leur vie ne dévierait du bien pour embrasser le mal : ces hommes cessaient-ils d'être libres? La Vierge immaculée dont la volonté n'a jamais fait élection du mal n'était-elle pas libre ? et sa liberté n'était-elle pas à la mesure de sa sainteté ? Jésus-Christ , qui n'a pu faire le mal, manquait-il de liberté? Faudra-t-il dire que son sacrifice, qui fut le salut du monde, est tombé sur lui comme une fatalité? Dieu enfin dont l'infinie perfection se rencontre dans l'unité de sa nature avec l'impuissance absolue de choisir le mal, Dieu n'est-il pas libre? Et pour être souverainement impuissant à choisir le mal , serait-il infiniment esclave? Non, Dieu est infiniment libre, précisément parce qu'étant infiniment parfait, il est absolument impuissant à choisir le mal.
Ce principe posé comme incontestable , il est évident que plus l'homme se rapproche du type éternel et infini de la perfection divine, plus il se rapproche de l'idéal éternel et infini de la liberté ; et si l'on suppose un homme tellement penché vers le bien par le poids de sa
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vie morale, que le mal lui répugne comme invinciblement, cet homme réalise le plus possible l'idéal <lc L'humaine liberté; il est libre dans le sens le plus Mai et le plus sublime de ce mot.
Il faut conclure de ces notions très-simples mais très oubliées, que la faculté de choisir le mal n'est pas de l'essence de la liberté ; la faculté de choisir le mal est le fait de notre liberté, elle n'en est pas la perfection; c'est sa réalité présente , ce n'est pas sa face idéale; c'est sa faiblesse, ce n'est pas sa force ; c'est son péril, ce n'est pas son avantage : c'est le principe de sa décadence, non de son progrès ; et sa blessure profonde, si vous voulez la connaître , la voici* : c'est de se sentir entraînée à embrasser le mal encore plus que lebien; c'est de se dégrader elle-même en suivant ce penchant d'esclave qui mène droit aux servitudes, et qui a pour point de départ la chute originelle.
Aussi ceux-là mêmes qui repoussent cette notion et cette loi de la liberté dans l'homme, en montrent en eux-mêmes par leur propre dégradation le témoignage honteux. L'homme
qui fait le mal par libre choix, au lieu d'agrandir sa liberté par son exercice, la diminue par l'abus qu'il en fait. Le libre électeur du mal donne son suffrage à la proscription de sa liberté, et vote pour son esclavage. Plus il devient volontairement orgueilleux, cupide, sensuel, égoïste, vicieux enfin; moins il se sent libre d'embrasser l'humilité, la modération, la chasteté, le dévouement, la vertu : l'accroissement de sa perversité devient le décroissement de sa liberté ; et ce n'est pas en vain que la Vérité infaillible a dit ce mot, qui nous révèle tout le secret de la liberté humaine : Celui qui fait le péché est esclave du péché : Qui facil peccatum servus est peccati. Il en est ainsi ; l'offense de Dieu est la servitude de l'homme ; le vice ou l'union du mal avec la volonté est la consommation de l'esclavage ; et la sainteté, contre-épreuve de cette vérité, nous montre par la vie de tous les saints, que plus un homme diminue en lui le règne du mal, plus il accroît sa liberté ; et que plus il est parfait, plus il est libre.
Mais, Messieurs, je crois entendre votre impatience qui gourmande ma lenteur; vous dites ■