‹ Le progrès par le christianisme (volume 3)Chapitre 19 sur 19 · OVKU 1)1-: l.A SCIENCE · texte numérisé non relu

OVKU 1)1-: l.A SCIENCE

(liviiic capable de iiu'-ritcr iiilinimenl, lu restauration (le notre destinée première (lc\< nne impossilileà noire inlinnilé présente?

Ah! Messieurs, celte œuvre réparatrice de l'Incarnation du Verbe, ce n'élait pas seulement une convenance de la sagesse et de la majesté de Dieu, et., comme telle, déjà deux fois dig[ie de lui; c'était par-dessus tout la haute et souveraine convenance de son amour. Car, remarquez-le bien, ce n'est pas seulement la sagesse de Dieu qui reluit dans ce mystère infiniment harmonieux ; ce n'est pas seulement sa grandeur qui se révèle en ce mystère infiniment glorieux : il y a au fond de ce mystère ce qui est plus sympathique à l'humanité, et ce qui séduit mieux le cœur de Dieu ; il y a les aimablesconvenances, ou, si vousaimezmicux, les suaves besoins de l'amour et de la bonté. «Dieu, dit saint Thomas d'Aquin, est amour et bonté, il est la bonté infinie; et à ce titre^ il était digne de lui de se communiquer à ses créatures dans le degré le plus haut : Decuit Deum, cum sit bonitas infinùa^ summo modo se creaturis communicare ; et c'est ce que Dieu a fait dans l'œuvre de l'Incar-

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nation : fpjod in opère Incarnalionis impletum est (1). »

Oui, le mystère est accompli; Dieu a cédé aux divines impulsions de sa bonté et de son amour. Et c'est pour protester contre le grand mystère d'amour, que les maîtres du rationalisme évoquent toutes les ressources et toute l'éloquence de leur raison ! Ils ne comprennent pas, disent-ils, qu'un Dieu se communique et se donne de la sorte à une créature si infiniment éloignée de lui. 0 prodigieux penseurs^ j'admire les scrupules de votre raison! Vraiment vous ne comprenez pas ; et votre cœur a tant de peine à entendre ce doux mystère de l'amour? Ah! vous connaissez donc bien peu et le cœur de l'homme et le cœur de Dieu ! Vous ne comprenez pas que Dieu se donne et se donne de la sorte? Mais vous n'avez donc jamais éprouvé, au meilleur endroit de vousmêmes ce besoin o-énéreux de vous communi-

quer et de vous donner à un autre que vousmêmes? Et si vousl'avez éprouvé au moins une fois dans votre vie, comment dès lors tiouvez-

(1) III Pars, q. i, a. 1.

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VOUS si inconcevable que Celui qui est linfini dans la bonté et dans l'amour, cherche à se donner d'une manière souveraine comme son amour et infinie comme sa bonté ?

Pour moi je l'avoue, si je rencontrais ici quelque chose de ditticile à comprendre, ce serait bien plutôt que Dieu, pouvant mettre le comble aux communications de sa bonté et aux effusions de son amour, ne l'eut pas fait en réalité. Alors surtout qu'il avait vu le mal défigurer ce chef-d'œuvre de sagesse^ de puissance, et de bonté; je me demande comment cet amour infini aurait faitpour ne pas suivre le penchant divin qui l'inclinait comme de luimême vers notre misère humaine pour refaire ce chef-d'œuvre de ses mains. Ah! je le sais, et j'en suis averti par un dogme infaillible, celte communication de Dieu à l'homme, cette effusion nouvelle delà bonté divine au milieu de nos ruines humaines, elle n'était pas nécessaire ; rien ne la commandait ; rien ne l'exigeait absolument^ ni la sagesse, ni la majesté, ni l'amour lui-même. Ce don ineffable de Dieu à l'homme, ce mystère de Dieu donné comme aumône à notre humanité misérable par la

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miséricorde, est une œuvre essentiellement, gratuite; et s'il était nécessaire, il me semble que je l'aimerais et que je l'admirerais moins. Plus j'en comprends la gratuité complète et la liberté absolue, plus j'en demeure profondément attendri et religieusement ému. Mais aussi, plus je le sonde avec le regard de ma pensée impartiale et sereine, surtout plus je le pénètre du regard bien autrement profond de mon amour et de mon cœur, mieux je comprends que Dieu ait suivi ce penchant qui poussait l'infini de la bonté à se donner à l'infini de la misère ! Et moi-même, transporté par un rêve idéal mais doux au sein de l'amour et au centre du cœur de Dieu avec mon cœur si infirme et mon amour si imparfait , je me dis que s'il m'avait été donné de réaliser un tel miracle, ah! moi aussi, il me semble que je l'aurais fait.

C'est que là, dans ce mystère qui est par excellence le mystère chrétien, deux choses se rencontrent admirablement : l'aspiration du cœur de l'homme et le penchant du cœur de Dieu. D'un côté la misère humaine, trouvant au plus profond d'elle-même je ne sais quel

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besoin do rencontrer l'inlini de Dieu ; de l'aulrt*, la bonté de Dieu trouvant, elle aussi, au plus profond d'elle-mêine, le penchant qui la porte à se donner à lliomine. Oui, tandis qu'il y a une voix qui crie du fond de tout moimême : « Venez, venez, ô Dieu d'amour, « consommez votre mystère en vous donnant « vous-même ; » j'entends, j'entends une voix qui crie aussi du fond du cœur de Dieu ému de nos soupirs : « Oui, je vais venir ; car je veux te « toucher et t'embrasser moi-même. Oui, je « viendrai ; et pour te rendre plus facile « l'accès de ma grandeur infinie, je vais jeter « sur cette majesté le voile de ta propre chair. « Afin que tu me reconnaisses mieux, je me « ferai à ton image : je vais prendre un corps « comme ton corps , un cœur comme ton « cœur, une âme comme ton âme , un visage « comme ton visage. Que dis-je ? pour te a mieux ressembler, surtout pour te mieux « attirer, je porterai sur moi-même et en moi- « même le trésor de les infirmités : jepren- « drai non-seulement ta forme, mais tes senti a ments, tes besoins, tes faiblesses, tes hu- « miliations, tes misères, enfin tout ce qui

« est en toi, tout, excepté le péché; tout, « hormis ce mal que je viens détruire ; tout, « moins la prévarication, dont je serai par « mes souffrances et par mon sacrifice la « divine réparation. »

Je vous le demande, si vous eussiez entendu l'amour vous annonçant son dessein généreux ; qui, parmi vous^ ne lui eût répondu par toutes les aspirations de son âme, tous les battements de son cœur, et toutes les voix de son être : « Ah ! oui^ venez ; venez mettre à toutes vos « œuvres le couronnement final ; venez réa- « liser ce dernier chef-d'œuvre de votre infinie « sagesse ; venez accomplir ce mystère si infi- « niment digne de votre majesté suprême ; « venez faire éclater dans votre incarnation « la plus complète manifestation de votre « amour ; venez élever notre nature infirme « jusqu'à l'honneur de votre personnahté ; « venez donner à notre humanité tombée le « modèle divin de la perfection qu'elle doit « reconquérir ; venez fermer le cycle radieux « des harmonies que vous y avez fait res- « plendir; mais venez surtout pour nous aimer « et pour vous faire aimer ; venez faire éclater

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« le miracle de votre sagesse et de votre ^van- « deur dans le miracle de votre amour? »

Ainsi^ vous le voyez, l'Incarnalion, ce n'est plus seulement la raison qui l'accepte et l'intelligence qui l'admire ; c'est lame qui l'aspire ; c'est le cœur qui l'invoque ; c'est Dieu même qui penche vers noire misère par la naturelle inclination de sa bonté. C'est en un mot le cœur de l'homme et le cœur de Dieu, l'amour divin et l'amour humain se rencontrant ensemble, et s'embrassant sans se confondre dans la personne infiniment aimable et infiniment adorable du Verbe incarné.

Tel est le grand mystère : pour bien l'entendre, ce n'est pas assez d'y mettre son intelligence ; il faut y mettre son cœur. Ce n'est pas la science surtout qu'il y faut chercher^ c'est l'amour. Toutefois, pour être fidèle à notre point de vue, et achever de justifier ce grand mystère de Dieu devant la raison et l'intelligence de l'homme, je vais essayer de vous montrer, en quelques mots, l'immense rayonnement que répand ce mystère dans toutes les sphères de la science.

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Nous l'avons vu successivement dans les conférences précédentes, le mystère de la création seul nous donne la connaissance du monde et illumine la science cosmologique ; le mystère du péché originel seul fait bien connaître l'homme, et illumine la science anthropologique ; le mystère de la Trinité seul nous donne la connaissance de Dieu, et illumine la science théologique. Pour compléter ces trois illuminations de la science par les mystères, je veux vous les résumer dans un seul mystère^, c'està-dire dans le mystère trois fois radieux de l'Incarnation. Oui, Messieurs, quand même le mystère de Dieu incarné ne serait pas la plus grande consolation du cœur de l'homme, il faudrait l'admettre encore comme la plus grande illumination de noire intelligence. A la lettre, il est la grande et admirable lumière, la grande lumière humaine comme la grande lumière divine.

Et d'abord Jésus Christ, ou le Verbe incarné

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placé en face de la création, est la grande lumière du monde: Eijo sinn lux munJi. Ce mot n'est pas vrai seulement dans l'ordre intellectuel el moral ; il est wià même dans l'ordre maléricl. A la lellre, toute la grande science cosmologique j c'est-à-dire la science qui veut expliquer le monde dans son principe, et en révéler avec l'origine la nature et l'harmonie générale, s'abrège et se résume en Jésus- Christ.

Jésus-Christ, connu et adoré comme Dieu, est la ré\élation même du monde dans son oiigine et son auteur. Comme Verbe de Dieu, exprimant l'intelligence divine, il porte en luimôme le type idéal de toutes les créatures; il est le lieu vivant et éternel des essences. Tout ce qui est et tout ce qui peut être trouve en lui son image : car lui-même est la forme idéale et infinie de toute créature réahsée dans le fini ; il reflète le Père, et toute créature, quoique dans un sens bien différent, le reflète luimême. Et en même temps que tout est fait à son image^ tout est fait par sa puissance : Omnia per ipsum fada suntj tout a été créé par lui , et rien de ce qui existe n'a été fait sans

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lui : et sine ipso factum est nihil quod faclum. Éternellement engendré par l'acte nécessaire du Père, et immanent dans le Père, lui-même est créateur du monde par l'acte libre posant son objet et son terme en dehors de lui. Ainsi, vous le voyez, d'un côté, génération éternelle; de l'autre, création dans le temps; le Verbe sortant de la première et produisant la seconde ; le Verbe, image substantielle du Père demeurant en lui ; le Verbe idéal de toutes les créatures produites par lui-même : tel est le point mystérieux qui, tout en demeurant obscur dans son fond, est toute la lumière des choses et toute la clarté du monde : Ego sum luop mumli.

Jésus-Christ en effet une fois connu comme le Verbe de Dieu, le monde non-seulement est expliqué dans son origine ; il l'est dans son essence la plus intime. Sous ce regard du Christ planant sur la création qui est son œuvre, la plus épaisse obscurité qui puisse peser sur le monde disparaît tout entière ; et le monstre du panthéisme confondu par ce regard, rentre dans les sombres cavernes de l'erreur qui repousse la lumière du Verbe incarné;

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à pi'ii piî's comme les animaux qui marchent obscurs dans la nuit rentrent dans leurs tanières au leNcr du soleil. Le panlliéisme est la grande nuit du monde ; le Christ en est le grand jour. L'Incarnation est la négation à fond du panthéisme; c'est son antagonisme le plus radical. Oui, le Christ Dieu, ou le mystère de l'Incarnation, est la solution vivante du plus dinicile problème de la philosophie et de la science, à savoir la distinction essentielle entre le fini et l'infini. Le Christ est Dieu et homme tout ensemble ; mais dans l'unité de sa personne la distinction entre la nature humaine et la nature divine demeure à jamais sauvegardée par le dogme. L'hicarnation proclame^ mille fois plus efficacement que la raison pure, qu'entre le fini et l'infini^, entre le Créateur et la créature, entre l'homme et Dieu, il y a un abîme. Le Verbe en s'incarnant franchit cet abîme ; il est comme le pont divin qui relie des natures substantiellement distinctes et infiniment séparées ; mais en les unissant personnellement en lui, le dogme maintient et suppose en dehors de lui leur distinction et leur séparation. Aussi, quoi qu'il arrive, le vrai

disciple du Dieu incarné ne glissera jamais sur le penchant qui conduit au panthéisme. En présence de ces deux termes coexistant ensemble et posés sous le même regard de son intelligence, Dieu et le monde, sa pensée un moment pourra se troubler ; mais appuyée sur le Verbe incarné, sa raison ne faillira jamais au dogme illuminateur du monde ; parce qu'il croit à THomme-Dieu, jamais il ne dira que Dieu est le monde, ni que le monde est Dieu.

Mais, non-seulement le Verbe incarné résout en lui le grand problème de l'existence et de la nature du monde; il en achève l'harmonie et en couronne la beauté. Des hommes éminents^ dont le génie se plaît aux contemplations des beautés de la création, ont remarqué partout dans le monde cette grande loi qui semble en faire l'accord et le concert universel. Partout l'être supérieur, en se donnaut à l'être inférieur, tend à l'élever à lui-même. Ainsi la plante attire à elle le minéral, et le fait un avec elle-même dans le mystère de son unité végétale. Ainsi le quadrupède attire à lui le végétal, l'absorbe dans sa vie, et le fait un avec lui-même dans le mystère plus pro-

fomî (]e son miitr animale. L'iiomnne enfin, supérieur à tout ce qui le précède, attire à lui touf à la fois et le minéral et le véfîétal et l'animal ; il absorbe tout en lui, pour tout unir en lui dans le mystère encore plus profond de sa personnalité humaine. Et tandis que l'homme concentre en lui tous ces êtres inférieurs en les faisant entrer dans le tissu de son propre corps et jusque dans la moelle de sa substance^ il élève le tout jusqu'à la dignité de l'esprit par lequel il se rattache lui-même aux hiérarchies supérieures des intelligences. Je ne fais ici que vous montrer sous ses faces les plus générales une loi qui se révèle partout, et donne au génie qui en découvre les merveilles d'inexprimables ravissements.

Eh bien, je le demande maintenant, ne peuton plus rien imaginer de plus divinement beau et de plus divinement harmonieux? Assurément, ce chef-d'œuvre suffit à faire éclater la bonté, la puissance et la beauté de Dieu, Voilà l'homme qui touche par son corps jusqu'à la dernière limite du monde des corps ; et le voilà qui par son âme touche au monde des esprits et regarde Dieu. Tandis que le monde matériel

Ta s'élargissant sous ses pieds dans des sphères toujours plus éloignées de lui, le monde spirituel va s'élargissant sur sa tête dans des hiérarchies spirituelles aussi de plus en pins éloignées de lui ; et lui est au milieu , comme le trait d'union vivant de ces deux mondes, et en réfléchissant en lui toutes les splendeurs et toutes les beautés. Tel est l'homme, centre des deux mondes et les harmonisant en lui. Oui, mais Dieu lui-même demeure encore infiniment éloigné de l'homme; et cette double création sortie de sa puissance deux fois féconde ne se rattache pas à lui-même. Un miracle reste à faire ; un complément d'harmonie est encore à trouver. Que Dieu en personne prenne et élève en lui l'homme lui-même, et avec lui la création entière; en sorte que par un circuit merveilleux tous les êtres créés par le Verbe de Dieu se rattachent à Jésus-Christ par l'homme, et par Jésus-Christ à Dieu. Alors l'harmonie a reçu son dernier couronnement; et ce couronnement splendide et rayonnant., c'est le mystère de l'Incarnation.

Mais si le mystère de l'Incarnation éclaire la science cosmologique et donne dans ses

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grandes lignes la connaissance du monde, il est vrai de dire qu'il éclaire encore plus la science lhéoloiïi(jiie, en nous donnant la vraie connaissance de Dieu. Le Verbe est la manifestation personnelle et substantielle de Dieu ; il est la connaissance parfaite du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Il est venu surtout pour apporter à la terre la vraie connaissance de Dieu, et avec la connaissance de Dieu la possession de la vie. C'est lui qui disait au Père dans son discours suprême en présence de ses disciples : « Mon Père, je suis venu pour qu'ils aient la vie : Veni ut vilam habeanl; or la vie éternelle, c'est qu'ils vous connaissent comme le seul vrai Dieu, ainsi que voire Fils Jésus- Christ: Ut cognoscant te^ et quem misisti Jesum Christum (1). » Là était la mission souveraine du Verbe incarné, et le premier but de l'Incarnation : faire connaître Dieu ; le révéler dans sa vie intime tel qu'il est lui-même. Avant que le Verbe nous eût parlé pour nous dire le secret de la vie de Dieu, le mystère en demeurait

(1) s. Jean, xviii, 3.

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caché même aux plus sages de ce monde. Les traditions des peuples laissaient voir quelques vestiges de la croyance à la Trinité divine ; mais les doctes et les sages l'ignoraient^ ou tout au plus en avaient soupçonné quelque chose. Les reflets qu'elle avait jetés d'ellemême dcins la création ne disaient rien ou presque rien à leur génie. Israël lui-même, ce privilégié des divines confidences, n'avait pas reçu clairement cette révélation supérieure à toutes les autres.

Ah ! c'est que pour cette révélation il fallait le Verbe lui-même. La philosophie et la science pouvaient bien jusqu'à im certain point nous montrer Dieu par le dehors, mais parle dehors seulement. Qui pouvait, si ce n'est le Verbe, nous le montrer par le dedans? Des philosophes pouvaient se vanter peut-être de reconnaître dans la création quelque chose de lui : qui pouvait, si ce n'est le Verbe lui-même, nous ouvrir son sein, et nous faire regarder au sanctuaire de sa vie? Le Verbe de Dieu seul pouvait nous parler Dieu, et nous en donner la vraie et totale connaissance. Aussi, l'unique révélation de la Trinité^ c'est le Christ, c'est-

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à-dirc le Verbe incarné-, et son Évangile est le vrai livre de la connaissance de Dieu.

M ISe croyez-vous pas que je suis en mon Père, et que mon Père est en moi? Moi, je prierai mon Pore et il vous enverra un autre Paraclet, pour qu'il demeure éternellement avec vous, l'Esprit de vérité. Le Paraclet, l'Espril-Sainl, que mon Père vous enverra en mon nom, A ouscnseignera toutes choses (1). » Ainsi, le Christ, en plusieurs circonstances, revient à l'énoncé du grand mystère ; et c'est avant de quitter ses disciples, qu'il leur lègue la grande formule qui allait, en révélant la nature de Dieu, changer la face du monde : « Allez, baptisez les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (2). »

Tels sont les témoignages que le Verbe incarné rend à la Trinité divine en se rendant témoignage à lui-même. En vain les adversaires du dogme prétendent en faire l'œuvre du grand concile de Nicée, ou l'invention de quelques Pères de l'Église. L'histoire demeure, et ils ne

( 1 ) Saint Jean, xiv.

( 2) Saint Mauli., xxviii, 19.

démontrent que leur ignorance. Si le Christ n'a pas voulu donner au monde la révélation de la Trinité, son langage n'offre plus à l'intelligence qui en recherche les enseignements que des jeux de mots indignes de sa sagesse et de samajesté. Mais il l'a voulu, et c'est par cette révélation incomparable que le Christ a fondé à jamais la vraie connaissance de Dieu et la vraie religion des hommes. Des esprits superficiels, ne voyant de l'Évangile que l'écorce, voudraient limiter la révélation faite par le Christ à quelques idées entourées de leur faveur : la fraternité, la liberté, l'égalité. Si vous les en croyez,, il n'y a pas autre chose dans l'Évangile. Le reste n'est que secondaire, le reste c'est le symbole, c'est le mythe^ c'est l'image; forme de langage sans conséquence pour le dogme. Oui, certes, l'Évangile nous a donné la révélation de ces trois choses ; mais là ne se bornent pas les révélations évangéliques. La vérité est que la grande révélation du Verbe incarné et le suprême enseignement de lEvangile^ c'est la révélation et l'enseignement des trois personnes en Dieu ; et que de cet enseignement comme d'une racine féconde découle

toute la sève et la vie de l'enseignement évangélique.

C'est au nom de la Trinité que les apôtres ont parlé au monde et l'ont persuadé ; c'est de ce signe sacré que nos martyrs se signaient en face de leurs bourreaux; c'est par là, qu'à la lettre, le monde a été enseigné^ et c'est par là que Jésus- Christ est la lumière de la science théologique ; il est dans le sens transcendant et véridique de ce mot, le Verbe qui résume tout : Verhwnabhreviatum. 11 est l'abrégé divin delà théologie chrétienne. Supprimez le dogme de l'Incarnation ou delà divinité de Jésus-Christ ; il n'y a plus de théologie chrétienne, car il n'y a plus de Trinité. La théologie chrétienne s'appuie sur Jésus-Christ Dieu, et elle part de la Trinité pourahoutii* à la Trinité ; au commencement et dans la vie du temps, la foi obscure à la Trinité ; à la fm et dans l'éternité, la vision intuitive de la Trinité révélée par Jésus-Christ Notre-Seigneur Dieu et homme tout ensemble : voilà le résumé de la science chrétienne et des révélations du Christ.

Aussi, ceux qui professent un Christianisme sans une Incarnation, ne savent pas même

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ce qu'ils professent ; et il n'y a que des théologiens errant dans la nuit d'un panthéisme où tout se mêle et s'obscurcit, pour parler encore de Christianisme et de théologie chrétienne en dehors de la divinité de Jésus-Christ et du mystère de la Trinité. Otez ce mystère de l'Incarnation, ou du Verbe incarné, l'bumanité ne sait plus rien de la nature intime de Dieu. Il y a encore peut-être une philosophie qui démontre l'existence de Dieu ; il n'y a plus de théologie qui révèle la nature de Dieu ; il n'y a pins de théologie chrétienne, parce qu'il n'y a plus de religion chrétienne. Au contraire, au centre du Christianisme, placez Jésus Christ- Dieu le Verbe incarné, engendré par le Père, et nous envoyant le Saint-Esprit ; le Verbe image de la substance du Père et en faisant sur nous dans sa parole rejaillir les rayons : alors, il y a une théologie, parce qu'il y a une science de Dieu ; et il y a une science de Dieu, parce qu'il y a un révélateur de la vie intime de Dieu.

Mais ce qui complète les révélations du mystère de l'Incarnation, c'est la connaissance qu'il nous donne de l'humanité. Le Christ est la science du monde ; le Christ est la science

de Dieu ; le Clirist surtout est la science de riiomme.

L'homme n'est pas connu si on ne le connaît physiologiquomcnt, psychologiquement et historiquement; si l'on ne connaît l'unité de son espèce, le caractère de sa nature, le centre de son histoire. Jésus-Christ est la révélation de ces trois choses.

Le Verbe incarné esttoutd'ahord, au point de vue de la connaissance de l'homme, la grande révélation de la physiologie humaine : il est la consécration dogmatique de l'unité de notre espèce. L'humanité est tombée en Adam; elle est restaurée en Jésus-Christ. Tous les hommes sont sauvés dans le Christ, parce que tous les hommes sont tombés en Adam. La chute universelle dans le premier Adam ; la restauration universelle dans le nouvel Adam : tels sont les deux dogmes qui se répondent et s'appellent, et tous deux proclament le point radical de la physiologie de l'homme, l'unité de l'espèce humaine. Tous sont sauvés par le Christ, parce que tous sont tombés en Adam ; et tous sont tombés en Adam, parce que tous sont sortis du sang et issus de la vie d'Adam.

0 unité de la race humaine, unité glorieuse à toute liumanité qui se connaît et se respecte ! la science contre vous avait conspiré ; contre vous elle avait évoqué et le témoignage des langues humaines et le témoignage des physionomies humaines et le témoignage des transformations humaines. Aujourd'hui, gloire à la vérité! et la linguistique et la physiologie et l'ethnographie, mieux renseignées, reviennent, au nom de la science, attester l'unité de notre espèce et l'identité de notre sang. Toutes les variations de langage, de conformation, de mœurs et de nations, s'expliquent par des circonstances accidentelles qui ne touchent pas le fond, et laissent subsister môme scientitiquementdans des variétés indéfinies une unité authentique, proclamée en même temps, avec un accord parfait, et par les dogmes de la foi et par les données de la science.

Aussi, tous les chrétiens qui croient à Jésus- Christ Sauveur et à Jésus-Christ Dieu, de tous les bouts du monde lui disent : Mon frère ; de même que tous en regardant au berceau de l'humanité, disent en saluant le premier homme : Mon père. Ainsi étant donné le mys-

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1ère de l'Incarnation, celte yérité fondamentale dans la physioloiijie luiniaine resplendit avec éclat : tout le santiqni coule dans les veines de riuinianité vient d'un même sang; tous les hommes dispersés dans l'espace et la durée viennent d'un même homme. Et par là, le Christ d'un seul de ses regards fait s'évanouir ces ténèbres accumulées par une sagesse menteuse sur la vérité la plus glorieuse à notre race : Adam créé d'un seul jet par la libre action de Dieu ; tous les hommes tombés en Adam, et tous se relevant en Jésus-Christ ; tous ne faisant qu'un en Adam par l'identité du sang qui coule dans leurs veines, et tous ne faisant qu'un en Jésus-Christ par l'identité de la grâce qui rachète et transforme leurs âmes. L'Incarnation, qui éclaire d'une si grande lumière le centre de la physiologie humaine en dogmatisant Tunité de notre espèce, éclaire d'une lumière plus grande encore la psychologie humaine, en nous révélant tout entier le mystère de notre nature ; parce qu'elle affirme souverainement et pose résolument la doctrine de l'âme : de l'âme spirituelle^ de l'âme libre, de l'âme immortelle. L'Incarnation n'est pas

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seulement, comme le nom pourrait le faire croire, le Verbe prenant la chair humaine; c'est le Verbe prenant Vâme humaine aussi ; c'est la divinité du Verbe unie à l'âme et au corps de Jésus-Christ pour élever l'une et l'autre à la dignité de sa personnalité divine. Par ce dogme illuminateur le Christianisme a fondé à jamais la psychologie, c'est-à-dire la science de l'âme, sur sa véritable base. Le spiritualisme philosophique est le fruit doctrinal de la foi à l'Incarnation, En vain le matérialisme proteste ; en vain le positivisme proteste ; en vain l'athéisme proteste : l'homme a une âme ; c'est l'Incarnation qui l'attesle et le proclame. Et si vous voulez savoir quelle est • cette âme, c'est le mystère de l'Incarnation encore qui vous répond : une kme spirituelle, une âme libre j une âme immortelle. Telle apparaît en effet dans notre mystère l'âme de Jésus-Christ lui-même : une âme distincte de son corps, et dans sa mort réellement séparée de son corps ; une âme qui a accepté librement pour lui la mort, la souffrance et le sacrifice ; une âme qui ne mourra jamais, et réunie à son corps dans la gloire de sa vie transfigurée.

FOYliR DE LA SCIENCE. 311

Au premii'i* abord, il peul vous sembler que c'est j)eu (le chose (jue celle counaissance de rame liuuiaiue révélée par le Christ et dans le Christ : et pourtant rien n'est [)ius décisif. Ce que la philosophie la plus digne et la plus austère peut à peine conquérir par l'opiniâtreté de ses investiiïalions, le mystère chrétien nous le résume dans ce mot : lame du Christ. Nous avons entendu celte philosophie, plus fière que de raison, se vanter de conquérir par ses propres forces ces trois choses fondamentales dans la connaissance de l'homme : la spiritualité de l'âme, la liberté de lame, l'immortalité de l'àme ! Quoi! vous le croyez? vous avez désaxé de tout nuaçre, au seul flambeau de votre raison, ces trois vérités sans lesquelles la vraie science de l'âme ne peut pas même exister? vraiment vous êtes bien assurés qu'elles sont en effet la conquête de votre génie?... Ah! vous oubliez qu'un jour \ous avez eu dix ans. Vous oubliez qu'alors un prêtre grava dans votre âme avec l'image du Christ le triple sceau de sa spiritualité, de sa liberté et de son immortalité. Ce que vous prenez pour une découverte de votre maturité n'est qu'un souvenir de votre

312 LE MYSTÈRE DE l'k\CAR.\ATION

enfance. Le jour où vous avez cru au mystère de Bethléem ; le jour où vous vous êtes prosternés devant le Verbe incarné ; le jour surtout où ce Verbe toujours vivant sur nos autels, pour la première fois descendait en vous, jour à jamais mémorable de votre première communion ; ah! ce jour-là, vous avez cru que vous aviez une âme, une liberté et une immortalité. Et c'est la plus belle gloire du philosophe de cinquante ans d'avoir reconnu, dans le fond le plus lumineux de sa science, ce que le catéchisme avait appris au jeune chrétien de dix ans dans la simplicité de sa foi la plus naïve.

Enfin, Messieurs, il y a une dernière chose que le Verbe incarné illumine de son radieux visage : c'est l'histoire humaine. L'histoire qui précède le Christ, l'histoire contemporaine du Christ, l'histoire postérieure au Christ, tout, sans ce rayon de la divinité vu en lui à travers l'ombre du mystère, tout demeure obscur, inexpliqué, contradictoire. L'histoire qui précède le Christ ne se comprend que par lui ; elle n'a de sens qu'en convergeant tout entière en lui ; elle n'a de lumière que par les reflets

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qui émanent de lui. Sans lui, qu'est-ce que la marche des nations dans l'humanité? Une cohue de peuples qui se poussent à travers l'espace cl le temps, dans une nuit profonde, par des chemins sans issue. Sans lui, qu'est-ce que les prophéties qui annoncent, chantent et saluent dans l'avenir le rècne du Messie? Un phénomène sans cause, et dont l'apparition seule demeure une énigme à jamais inexplicable. Sans lui, que devient le peuple hébreu lui-même? Un miracle deux fois incompréhensible, un fait immense n'ayant pas même un sens. Si le peuple hébreu n'est pas un préparateur du Christ, il n'est rien. Tout son passé, encore plus que le passé du genre humain tout entier, est une mystification douloureuse. Et le fait historique par excellence, la fondation du Christianisme, si le Christ n'est affirmé comme le Verbe incarné, comment l'expliquer historiquement? si la divinité n'était en lui, où donc trouver la force qui a soulevé le monde? oià trouver surtout, pour cette révolution inouïe, ce point d'appui que demandait Archimède pour soulever la terre et le ciel? Non, Messieurs, la transformation du

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monde par le Christ, la défaite du monde païen par le Christianisme, n'a de sens et d'explication que dans le mystère de l'Incarnation. En vain, pour expliquer cet incomparable phénomène, vous vous heurtez aux surfaces des choses : ces surfaces vous aveuglent et vous dérobent le fond ; le mystère demeure ; et, bon gré mal gré, vous êtes réduits à cette alternative : voir dans ce fait immense ou une action divine, ou une impossibilité humaine.

Et l'histoire qui depuis le Calvaire s'est déroulée dans les siècles sur un plan et dans un ordre si nouveau, comment Texpliquez-vous? Est-ce que dans la grande lumière de nos siècles chrétiens, vous ne voyez pas que l'histoire entière du Christianisme, l'histoire de ses combats, de ses triomphes et de ses influences inimitables, sans la présence du Verbe incarné qui en demeure toujours et l'âme et la vie, n'est qu'une succession de mystères et un enchaînement d'impossibihtés? Est-ce qu'il peut vous échapper que l'action si universelle, si permanente et si profonde du Christianisme dans l'homme, dans la famille et dans la société, est non-seulement un phénomène sans exemple.

mais encore un l'ait sans raison d'êlie, si à la lumière du Verbe incarné vous n'y découvrez partout le surnaturel et le di\in? Vous avez fait, dans ce siècle fécond en inventions, des philosopliies de l'histoire ; vous avez, sous les titres et sous les noms les plus fastueux, essayé de nous révéler le ressort caché de toutes les marches et de toutes les contre-marches de l'humanité ; vous avez décrit son présent, raconté son passé, prophétisé son avenir. Dans toutes ces théories, qui avaient la prétention au moins singulière de dire ce qu'elles ne savaient pas, vous n'avez oublié qu'une chose, la chose qui explique tout: le Christ qui est aujourd'hui, le Christ qui était hier, le Christ qui sera dans tous les siècles, la raison de l'histoire et le moteur de l'humanité.

Ah ! Messieurs, revenez, il en est temps, de toutes ces tentatives qui accumulent les nuages sur les grandes routes de l'histoire, et couvrent d'ombres épaisses ses faces les plus radieuses. Replacez au centre de l'humanité, comme au centre de toute science^ le phare divin qui seul a des clartés assez vastes pour tout vous découvrir et tout illuminer. Avec le Verbe incarné

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VOUS aurez la science de Dieu ; avec le Verbe incarné vous aurez la science du monde ; avec le Verbe incarné vous aurez la science de riiomme ; surtout vous aurez la science de rhistoire, qui se condense, se résume et s'éclaire en lui : et au point de vue scientifique, comme à tout autre point de vue, vous aurez tout par lui, tout avec lui, tout en lui : omnia per ipsum, cum ipso et in ipso.

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