PAR LA FOI AI MYSTHRK
vise; elle le harcèle de ses expériences et le tourmente de ses calculs, p(»ur lui arracher le dernier mot de sa constitution ; elle lui demande avec une curiosité qui ne parvient pas à se satisfaire : Te di\iserai-je à Tinfini?... Et suspendue sur cet ahîme, la science hésite, elle tréhuche, elle s'éblouit, elle prend le vertige, et elle dit à la fin : « Je ne sais pas. »
Et si vous ignorez fatalement la genèse et la constitution d'un grain de sable, comment auriez-vous l'intuition de la génération et de la constitution d'un seul être vivant? Où est dans l'être vivant le point de départ de la vie? le commencement de la vie?le principe de la vie? Il y a dans tout être qui vit un principe vital ; rien de plus évident : cette vérité, l'anatomie la suppose, la physiologie la suppose, la philosophie la suppose; mais qui a visité la source d'oii jaillit la vie? de quels abîmes sort pour se répandre dans tout l'être ce flot de la vie qui le traverse en tout sens? rien de plus obscur, rien déplus inconnu, rien de plus mystérieux. Que dis-je? la loi universelle qui préside à la marche de cette vie à travers tous les mondes vivants, qui l'a pu saisir dans son principe?
Comment la vie animale et la vie humaine coulent-elles dans l'espace et le temps par ces deux courants parallèles qui en forment le fleuve total, sans que jamais rien n'altère la régularité de son cours? Comment se maintient dans l'humanité la proportion constante des deux sexes? et qui a soupçonné seulement le secret de cette distinction permanente qui constitue la loi conservatrice de la vie ? Personne I
Or, Messieurs, s'il est vrai qu'à la naissance de tout être vivant, et même à la génération de l'être purement atomistique, il y a un mystère; ne voyez-vous pas que la science qui a pour objet immédiat la connaissance de ces êtres, est elle-même condamnée à commencer par un mystère? Où est la science, en effet, qui commence autrement? Est-ce la physique? est-ce l'astronomie? est-ce la physiologie? est-ce la médecine? est-ce l'algèbre? est-ce la géométrie ? Non, pas même ces sciences qui se meuvent dans la clarté de l'évidence comme les oiseaux dans les clartés du ciel, ne peuvent échapper à cette inévitable loi qui préside à leur genèse : Commencer par un
T'Ait LA l'OI Al' MVSTKKE. 37
mi/sll-rc. Sans doute dans celte région plus dégagée dos nuagos qui pèsent sur le contingent, il y a des flanibeaux qui luisent d'une inaltérable lumière ; à l'origine des mathématiques, il y a les axiomes pour tout illuminer ; mais la région d'où descend celte primitive clarté, qui l'a pénétrée? qui a vu, touché, sondé les sources d'où elle s'épand sur toutes les sciences logiques et mathématiques? Ci's axiomes qui éclairent la science en demeurant eux-mêmes dans une impénétrable obscurité, ou prennent-ils leur naissance ? et où se trouve dans les profondeurs de l'intelligible leur berceau mystérieux?
Ah ! Messieurs, rien n'est plus certain, la lumière qui éclaire la science, est comme la lumière qui éclaire le monde , elle demeure dans ses plus grandes clartés le plus grand des mystères. La voyez-vous cette lumièrequienveloppe la nature comme une robe éclatante de blancheur et variée de mille couleurs? Qu'y a-t-il de plus clair? Rien dans la nature n'est clair que par elle. Mais d'où vient la lumière? Quelle est la nature intime de la lumière? Quelle est l'essence de la lumière ? Quel est le principe immédiat qui produit ce phénomène radieux
et beau qui nous montre tout spectacle et nous découvre toute beauté ?. a-t-elle son siège dans un foyer qui nous l'envoie? est- elle un fluide dont la vibration nous émeut et nous en donne la sensation? est-elle enfermée dans les corps ou semée dans les espaces? A quelque système que se rattache ici la science , elle demeure en toute hypothèse en face d'un mystère. Que le système des vibrations ait détrôné le système de l'émission, en attendant qu'il soit peut être lui-même un jour détrôné par un autre, qu'importe? Dans l'un comme dans l'autre, une chose demeure que rien ne peut détrôner, et que la science n'anéantira pas : le mystère caché au sein de la splendeur, l'obscurité régnant au fond de la lumière.
Mais, Messieurs, si l'origine de' la lumière matérielle qui illumine tous les corps, vous demeure si obscure, que dire de l'origine de cette lumière immatérielle qui vous découvre sous sa clarté le monde des esprits? Comment se fait dans un esprit la première irradiation de la vériié? Le savez-vous, et le pourriez-vous dire? La philosophie doit supposer, à son point de départ, qu'il y a sur l'âme humaine un
PAR LA FOI AU MYSTèRE. 39
rayonnement de la vérité, comme il y a sur les corps un rayonnement (Jii soleil. I/é\iilence est le soleil des esprits; le soleil est ré\idence des corps. Mais si vous allez à l'origine, si vous voulez creuser dans ses abîmes la source première d'où s'échappe l'évidence pour vous éclairer, vous rencontrez une impénétrable barrière de ténèbres qui vous crie: « On ne va pas plus loin. » Dieu vous verse à flots purs le fleuve de la lumière ; mais il vous en dérobe la source ;, et il en garde caché dans le secret même de sa vie l'impénétrable mystère.
Ainsi;, Messieurs, il faut en prendre son parti : Dieu a placé le mystère à l'origine de toute science et de toute lumière, comme il l'a placé à l'origine de tout être et de toute vie. Telle est la loi suprême que Dieu a posée dans la création pour la régir en souverain : tout ce qui est primitif n'est pas tangible; tout ce qui est générateur n'est pas visible; tout ce qui est illuminateur reste obscur. En un mot, tout ce qui est conservateur dans les œuvres de Dieu demeure impénétrable aux regards et inaccessible à l'action de l'homme.
Et Dieu a bien fait. En donnante l'homme la
souveraineté et la puissance du libre arbitre, il se devait à lui-même cette réserve de puissance et de souveraineté. S'il en eût été autrement, l'homme armé de sa liberté et poussé par son orgueil, aurait eu peut-être la tentation deto'ùt changer, si ce n'est de tout détruire. Capable de voir au fond de tout, prenant les choses par leur centre et par leurs racines, il eût pu tout ébranler de sa main, après avoir tout pénétré de son regard. Il ne le fallait pas. Et voilà pourquoi, à l'origine de toute science. Dieu a posé le mystère. Quiconque veut arriver à savoir, doit commencer par ce qu'il ne peut savoir.
Aussi, chose digne d'être méditée par le génie scientifique, l'homme qui a beaucoup vu et qui connaît beaucoup, est ramené par la science même à son point de départ. Le mystère qu'il trouvait à l'origine, il le retrouve au terme, mais agrandi par ses conquêtes et multiplié par ses découvertes. Sa course de géant dans les clartés de la science n'a fait qu'élargir devant lui les régions du mystère et les horizons de l'inconnu. Voyez-vous le voyageur qui gravit lentement le versant d'une montagne dont les sommets étiucellent à ses veux de ra-
p.\n i.A roi Al MvsTKRr:. 41
vissantes clartés? à mesure qu'il s'élève, devant lui et autour de lui, les horizons s'étendent, les vallées s'approfondissent, les abîmes se creusent. Vu fond de ces perspectives nouvelles, maliïré les splendeurs qui les éclairent, il voit planer comme une ombre mystérieuse ; un immense rideau de ténèbres s'étend, qui, tout en lui laissant apercevoir encore les grandes surfaces de tout, ne lui permet plus de pénétrer le fond de rien ; et à mesure qu'il découvre davantage, il voit grandir de plus en plus les réalités lointaines et profondes que son regard ne peut saisir.
Tel apparaît le génie montant par le travail et la contemplation vers les sommets lumineux de la science. Tout ce qu'il a découvert lui montre dans une lumière plus sereine combien il y a de choses qu'il ne découvrira jamais. Il voit d'une vue plus pénétrante et en même temps plus résignée, combien ce que le génie de l'homme peut saisir est petit. Avant l'étude, il avait l'instinct du mystère qui est au fond de toute chose ; après l'étude, il a la démonstration du mystère qui est au bout de toute science.
C'est alors que le savant comme le philo-
sophe comprend dans sa vérité simple et profonde cette parole de Pascal : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui surpassent la raison. » Et dans cette lumière grandissante qui ouvre devant ses regards émus des ahîmes toujours nouveaux, il éprouve le besoin de s'écrier à son tour : Le suprême effort de ma science est de me démontrer combien il y a de choses qui se dérobent à ma science. C'est l'histoire même de la science qui le démontre avec éclat ; il n'y a pas d'hommes plus prédisposés à reconnaître le mystérieux et l'incompréhensible que les véritables savants.
Un jour un savant illustre allait mourir. Un ami penché sur son chevet lui parlait de sa science et de la gloire qu'elle lui avait conquise. « Mon ami, dit le mourant d'une voix défaillante, ne parlez pas de cela ; ce que nous connaissons est peu de chose ; ce que nous ignorons est immense (i). » C'est lui qui a dit aussi : « La nature intime des êtres nous sera éternellement inconnue. La nature des forces est
(1) Laplace.
PAR l.A 101 Al' MYSTKUK. 43
et sera toujours un mystère ; on ne peut déterminer que leurs cfîets et les lois de leur action. « — » !>a naissance des êtres, dit un autre savant non moins illustre (1 ), est le plus grand mystère de l'économie organique. Dans toute la nature nous les voyons se dé>elopper, jamais se former. »
Ainsi parlent les maîtres du savoir, arrivés vers les sommets du monde scientifique à peu près aussi haut que l'homme peut monter. Et moi, disciple de la Foi, devant ces témoignages rendus au mystère par la science parvenue à son apogée, je me demande ce qu'il faut penser de ces savants qui font profession de conspirer contre le mystère? Qu'est-ce que ces voyants nouveaux qui estiment se faire du visible une raison contre l'invisible ? Qu'est-ce que ces génies à contre-sens qui^ dans l'éclat du phénomène, osent nier la réalité de la substance, et qui, au nom même de la science, essayent de créer entre l'une et l'autre le désaccord et la contradiction? Esprits heurtés à la matière palpable, acharnés à nier tout ce qui ne se
(1) Cuvier.
laisse ni voir, ni mesurer, ni toucher: annonçant que leur science vient anéantir avec les mystères de Dieu, les mystères du monde et les mystères de l'homme : ah! ceux-là J'en prends à témoin la science elle-même, ne seront jamais les véritables savants. Leur science n'a qu'un nom, c'est la science folle ; c'est la science en enfance ou en décrépitude ; c'est le radotage savant, c'est l'idiotisme scientifique. Oui, Messieurs, sachez-le bien, la science qui nie le mystère, qui le nie partout, qui le nie quand même, cette science qui prétend tout embrasser dans la clarté d'une lumière sans ombre, celte science n'est qu'une folle; illustre quelquefois, à force de paradoxe et d'audace, mais folle cependanJ, et à force de vertige et de déraison, pareille à ces fous lettrés de Bicêtre et de Charenton qui disent dans leur orgueil maniaque : « Moi, je sais tout; moi, je comprends tout; moi, je suis la science; moi, je suis le Saint-Esprit ; moi, je suis Dieu. »
Et tandis que le faux savant s'enivre et s'exalte lui-même dans ce délire d'une science insensée, j'entends le vrai génie scientifique dans l'auréole de sa gloire, s'écrier en adorant
PAR LA 101 Al MYSTÈRE. 45
le mystère et en se prosternant devant l'inconnu : ('c que je sais est étroit, ce que j'ignore est immense : je poursuis la lumière, et les ténèbres m'environnent; et les élévations de la science n'ont l'ait qu'agrandir devant moi les abîmes de l'invisible et les horizons du mystère !
Tel fut, et tel sera toujours, dans les véritables grands hommes, le résultat final de la science : la consécration scientifique du mystérieux, la proclamation mélancolique mais éloquente de la profondeur et de l'immensité de l'inconnu. Ainsi le terme répond à l'origine. Le mystère dans la science peut dire comme Dieu dans l'univers : Je suis le commencement et la fin ; je suis l'Alpha et l'Oméga, Par moi tout commence, et à moi tout aboutit. La science qui cherche, la science qui bégaye, la science qui tâtonne, m'insulte et me méprise : la science qui possède, la science qui parle, la science qui marche, me reconnaît et m'adore. Laissez-la passer, la science ridiculement fière et enivrée d'elle même, qui \ous annonce l'abolition du mystère. Demain elle s'évanouira dans ses clartés factices, ne laissant après elle
qu'une trace de fumée voilant le chemin oii elle aura passé : moi^ je demeurerai, moi^ la vérité cachée, moi la vérité substantielle, moi le mystère, je demeurerai, non-seulement comme le commencement et la fin de toutes sciences ; je demeurerai comme la suprême condition de tout progrès scientifique.
Et voici. Messieurs, le point où je voulais aboutir ; point lumineux que poursuivait ma pensée, comme une étoile de la vérité étincelant sur ma tête pour me guider dans ma route. Le mystère^ loin d'être un obstacle aux marches de l'intelligence et aux essors du génie, en est lui-même le ressort le plus énergique, et, comme tel, il en est la provocation la plus constante, la plus efficace et la plus universelle. Le mystère physique provoque et active la science de la nature ; le mystère physiologique provoque et active la science de l'homme; le mystère religieux provoque et active la science de Dieu. Aussi on ne peut dire tout ce que les grands génies du Christianisme ont tiré de la méditation de nos mystères, pour le développement de la science, et surtout pour le progrès de la philosophie. C'est peut-être à la
PAR l.A FOI AU MYSTÈRE. 47
contemplation du mystère religieux que la métaphysique chrétienne doit son incontestable supériorité. Quoi qu'il en soit, il demeure certain qu'en tout et partout, le mystère provoque la science correspondant à son objet, et devient par la force môme des choses, le ressort de son progrès.
En effet, Messieurs, si vous creusez au fond de la nature humaine pour y rechercher le moteur secret qui pousse l'homme dans la voie des grandes découvertes, et accélère dans le domaine de la science la marche des intelligences, vous arrivez toujours à ce ressort caché qui explique tous ses mouvements, tous ses efforts, toutes ses conquêtes; vous découvrez l'instinct d'un mystère ; et, à travers l'ombre du mystère, une vague aperceplion de la vérité qui se dérobe.
Pour accélérer le progrès de la science, que faut-il d'abord? Il faut reculer devant soi les frontières du connu, et dilater sous son regard le domaine du possible. Et pour travailler efficacement à reculer les frontières du connu et la borne du possible, que faut-il surtout? Croire que par delà ce que l'on voit, il y a ce
que l'on ne voit pas : croire qu'au-dessous des phénomènes qui resplendissent à la surface^ il y a des réalités qui se cachent dans le fond : croire, enfin, que derrière ce que l'on sait déjà, il y a ce que l'on ne sait pas encore , ce que l'on ne saura jamais assez, et même ce que l'on ne pourra jamais savoir : en un mot, croire au mystère.
Pour accélérer le progrès de la science, que faut-il encore? Il faut avoir l'ambition de chercher; et pour avoir l'ambition de chercher, une chose est nécessaire : il faut reconnaître qu'il y a des vérités cachées; et le mystère c'est cela même : la vérité qui se cache, et qui ne sortira jamais pleinement de son ombre.
Pour accélérer le progrès de la science, que faut-il enfin? Ah! il faut ce qui en est le stimulant toujours ancien et toujours nouveau , la curiosité et le désir qu'elle engendre. La curiosité est l'aiguillon de la science ; le désir en est l'impulsion. Pareil à un ressort d'acier il pousse en se déployant lui-même toutes les facultés humaines à la conquête de la vérité. Vous voulez susciter de grands efforts dans l'intelligence, donnez l'éveil à la curiosité; surtout
PAR LA KOI Al MYSTKRE. 49
suscitez le désir ; et l'esprit liumaiii s'élance à la conquête comme le cheval de bataille qui a senti avec Téperon la volonté de son cavalier. Oi" ce qui provoque le plus et le désir et la curiosité, c'est le mystère. Au ciel, il n'y aura plus de curiosité laborieuse, parce qu'il y aura la vision béatifique. Au ciel, il n'y aura plus de désir haletant, parce qu'il y aura la possession et le rassasiement béatifique. C'est qu'au ciel le mystère ne sera plus, et le progrès ne pourra plus être. Là où est la consommation, le progrès touche au terme et s'arrête. Mais sur la terre, le mystère doit demeurer pour être partout et toujours le ressort et l'aiguillon du progrès. Ici-bas, nous pourrons toujours avancer, parce que le fondnese laissera jamais voir tout entier, et que jamais il ne donnera dans le bonheur de sa contemplation le rassasiement de l'intelligence.
Donc avançons toujours, non en demandant, au nom de la science, la suppression du mystère ; mais en poussant le plus loin possible à travers la région du mystère notre marche dans la science. Avançons, un voile devant nos yeux et un flambeau dans notre main : avan- 1863. 4