‹ Le progrès par le christianisme (volume 3)Chapitre 3 sur 19 · PAR LA FOI AU MYSTÈRE · texte numérisé non relu

PAR LA FOI AU MYSTÈRE

Vous voyez là des mouvements qui ravissent vos yeux, étonnent votre esprit et captivent votre imagination. Et quand ce corps est devenu cadavre; quand après la mort vous disséquez ce mécanisme d'où la vie s'est enfuie : vous découvrez au dedans un ensemble de leviers et de points d'appui, d'appareils et d'organes. Tout cela, c'est le miracle d'ordonnance et d'architecture qui se laisse voir et vous contraint d'admirer ; mais la force qui donnait la vie, la beauté, et l'impulsion à tout, c'est le mystère qui se dérobe^, et vous oblige à vous confondre dans votre impuissance de dire et dans votre impuissance de voir.

Ainsi, dans ces trois mondes qui vous précèdent et que vous dominez, le mystère partout se rencontre face à face avec la science : la science constatant le phénomène, le mystère vous voilant la substance ; et vous-même, abrégé de ces trois mondes, vous portez dans le mystère de votre vie tous ces mystères à la fois : car l'homme lui aussi est une matière qui gravite, une plante qui végète, un animal qui se meut ; et l'attraction, et la végétation, et

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la sensation unissent en lui, sans les confondre, leurs mystères profonds.

Mais, plus haut que tout cela^ une région plus sublime et plus mystérieuse encore se découvre dans l'homme. L'homme n'est pas seulement ce que je \iens de le nommer, un corps qui gravite, une plante qui végète, un animal qui sent ; il est une intelligence qui voit, une raison qui déduit, une volonté qui aime , une liberté qui choisit : une âme , enfin, qui meut et gouverne toute sa vie ; une âme, c'est-à-dire une substance inétendue, incolore, impalpable, invisible^ qui, tout en se voilant elle-même d'impénétrables ténèbres, et se dérobant dans des replis inaccessibles au regard de l'analyse et au scalpel de l'anatomie , accuse dans tout le corps sa présence réelle et son efficacité universelle.

Ah ! Messieurs, c'est ici surtout que s'ouvre au regard du physiologiste, du psychologue et du philosophe le monde humain proprement dit avec tous ses abîmes. C'est ici que je me sens pressé de vous dire : Qui^ parmi vous, a conquis la science de l'homme^ et a

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pli ilicr le m vslère humain ? Dt'jà [)arlout, dans le monilo minorai, dans le monde végétal, et dans le monde animal, aoiis avez constaté au-dessous de la vérité phénoménale la vérité substantielle, derrière la supei'ficio qui se décomre la substance qui se cache; partout enfin, le mystère marchant avec l'évidence, et la foi naturelle simposant à la science de la nature. Mais que direz-vous de l'homme, si vous l'avez connu, visité, pénétré en tout sens? Là, au centre de l'homme^ point rayonnant d'où part et où revient, dans ce monde qui est vous-même, tout le mouvement de la vie, vous avez reconnu une chose profonde que vous nommez sans la comprendre : le Moi, ce je ne sais quoi qui dit en vous : Mon corps^ ma sensation, mon plaisir^ ma douleur, ma pensée, ma volonté, ma liberté : la personnalité enfin. Cette personnalité qui agit en vouSj qui sent en vous, qui veut en vous, qui souffre ou qui jouit en vous, est-ce que vous la pouvez nier? Comment la nieriez-, vous sans vous nier vous-mêmes ? Mais d'autre part, celte personnalité qui est le centre de votre vie, votre vie elle-même, est-ce que

Yous la pouvez comprendre ? Non. Ce qui vous est le plus intime, vous demeure le plus obscur ; et ce qui est le plus vous-mêmes, vous demeure le plus inconnu à vous-mêmes. Par quels ressorts secrets l'âme donne-t-elle des ordres au corps? Et comment le corps si différent d'elle-même obéit-il à l'âme? Comment la matière inintelligente et sourde entend-elle le commandement de l'esprit? Oîi puise-t-ellc surtout la puissance de l'exécuter avec une rapidité dont l'électricité même ne vous révèle pas tout le prodige? Qui explique la simultanéité miraculeus3 entre l'acte impératif de la volonté qui ordonne , et le mouvement organique de la matière qui exécute ?

Et votre pensée , Messieurs , c'est-à-dire l'acte le plus clair et le plus intime à votre âme , la pénétrez-vous dans son mystère ? Cbose étonnante! Cette pensée s'impose à vous avec la conscience de vous-mêmes. Après toutes vos négations et toutes vos ruines philosophiques , en dépit du scepticisme qui vous poursuit jusque dans les derniers retranchements de la certitude, bon gré, mal

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gré, dans le naufrage des vérités qui semblent partout crouler en ^oas et autour de vous, vous êtes forcés de vous écrier, sous l'enij^ire fatal de la certitude subjective : « Je pense; je suis un être pensant; et^ quoi que fassent tous les scepticismcs pour ébranler en moi ce dernier fondement, je sens que rien ne m'arrachera ce granit de ma certitude. » Oui, mais cette pensée qui vous éblouit sous sa propre clarté, est-ce que vous la pénétrez dans son fond ? Cette intelligence elle-même qui produit sa pensée comme un soleil son rayon, cette intelligence, c'est-à-dire ce regard ouvert sur l'intelligible, cette vue de tout un monde de réalités fatalement inaccessible à la vie purement animale et matérielle , qu'y a-t-il pour nous tous de plus mystérieux, alors même que nous nous en renvoyons les uns aux autres les clartés réfléchies et les mutuels rayonnements?

Que dis-je ? Messieurs, la parole humaine elle-même, cette brillante messagère de la pensée, ah ! quel mystère que cette parole, qui semble vouloir sous son éclat faire évanouir tous les mystères ! Cette parole même

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que je vous parle et que vous entendez , pourrais-je vous en dire , et pourriez-vous vous-mêmes en entendre les énigmes? Comment par Fintermédiaire d'un son, une unie va-t-elle trouver des âmes, pour les toucher, les pénétrer^ les saisir, dans les tressaillements de la vérité qui s'unit à chacun en s'unissant à tous, et semble faire de tant d'intellififenccs une intelligence, et de tant d'âmes une âme? Qu'y a-t-il, je vous prie , dans ce faible son échappé dune bouche humaine qui puisse créer à distance une telle communion des intelligences, et une telle attraction des âmes? Qu'y a-t-il surtout qui vous puisse expliquer cette communication des cœurs se rencontrant dans l'amour, en même temps que les esprits se rencontrent dans la vérité ? Ce son de la parole dont la matérialité même est déjà une énigme, comment devient-il le messager de l'esprit, et le véhicule de l'idée? Pourquoi, tandis que la distance nous sépare, comme les étoiles dans le ciel, arrivons-nous à nous toucher, à nous sentir, et à nous répondre dans la vibration d'une voix? Tandis que vos âmes demeurent dans la sphère de vos corps en de-

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liors de mon ame, comment quelques mots de mes lèM-es arri\ei)t-ils à créer entre vous et moi celte communion inlelliiiente et sympalhique?Ah! vraiment, j'essaye de vous dire avec la parole ce que c'est que le mystère ; et voilà que ma parole se découvre à moi même comme le plus inscrutable des mystères ! Mystère si obscur, même au milieu de ses plus grandes illuminations, que je ne le comprends pas encore, alors même que vous sentez le coup de la parole qui vous touche, et que le contre-coup m'en revient à moi-même !

Que dis-je? ce geste qui essaye de vous mieux peindre la pensée ; ce geste qui suit même sans qu'on y songe, toutes les ondulations et toutes les modifications de l'àme qu'amène le courant de la parole, est-ce que je le puis expliquer seulement? Cette main que je tends vers vous, et qui semble vouloir porter jusqu'à vous tout le mouvement de mon âme; cette main placée à l'extrême limite de mon être, comment reçoit-elle du centre de la vie ces impulsions qu'elle vous transmet avec une rapidité qui me demeure incompréhensible? Et ce regard qui s'ouvre

sur VOUS, pour vous envoyer ses rayonnements, et qui s'illumine lui-même de tous les rayons qui lui \iennent de tous; ce regard qui, mieux que tous les autres organes, a le privilège singulier de rendre la vie contagieuse, et de dégager, pour la jeter au dehors, je ne sais quelle électricité des âmes ; ce regard que j'arrête sur vous, et ce regard que vous arrêtez sur moi, qu'est-ce, sinon deux mystères qui se rencontrent entre deux clartés?...

Je m'arrête, Messieurs, dans cette rapide revue des mystères que la science partout rencontre sur son passage; il faudrait pour tout dire parcourir la création entière. Et devant ces révélations qui s'imposent à la raison comme le soleil aux yeux, je me demande avec une douloureuse surprise comment la science a pu nier le mystère?... Quoi ! au nom de la science, repousser le mystère, alors qu'à droite et à gauche, en haut et en bas, à l'orient et à l'occident de toutes choses, le mystère vous défie! Quoi, repousser une religion parce qu'elle a des mystères, alors que de tous côtés la science

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elle-même se heurte au mystère, et se meut dans le mystère! Quoi, le monde est plein de mystères, l'homme est plein de mystères ; et la religion qui partout se rattache à Dieu, la religion qui est Dieu même parlant et agissant dans l'humanité, elle n'aurait pas de mystères ! Quoi , tous les mondes inférieurs vous apparaîtraient voilant sous d'impénétrables ténèbres leurs réalités les plus incontestables : et le monde supérieur à tous les mondes, le monde divin, où Dieu demeure infiniment élevé au-dessus de tout le créé, dans le sanctuaire intime de sa propre vie, ce monde mystérieux par essence, ne devrait avoir pour nos intelligences bornées et nos regards obscurs, que des clartés sans ombres et des visions sans limites! Quoi^ un homme qui pense, mystère ; un animal qui se meut, mystère; une plante qui végète, mystère; une fleur qui s'épanouit, mystère; un grain qui germe, mystère ! Que dis-jc ? une voix qui parle, une corde qui vibre, une onde qui coule, une goutte qui tombe ; moins que cela encore^ un souffle qui passe, un rayon qui luit^ un atome qui gravite, une poussière qui vol^, une

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lueur qui fuit, mystère ; mystère encore, mystère toujours ! Et tandis que l'homme et la nature, les soleils et les atomes^ l'esprit et la matière, la terre et le ciel, l'espace et la durée, la vie et la mort, vous l'ont entendre ce mot qui sort de partout et du fond de toutes choses , vous regardez la religion en face, et le flambeau de la science à la main vous dites : « An nom du progrès des intelligences et des conquêtes de Tesprit humain, non, plus de mystère ! » Il faut l'embrasser pourtant, puisque partout il vous envahit et vous étreint. Et n'ayez pas peur : en acceptant le mystère vous ne conspirez pas contre l'esprit humain. Le mystère n'est pas seulement la fatalité de la science, il en est le progrès.

Proclamer le progrès de la science par la foi au mystère, c'est, je le sais, énoncer devant vous une vérité inattendue de vous. Cette affirmation étonnera le préjugé, mais elle n'étonnera pas la vérité; elle n'est pas un paradoxe

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qui vise à l'elTet ; elle est la plus simple formule du vrai au point de vue religieux et scientifique. Tel est, en eiVet, le résumé des rapports qui lient le mystère au pro^^rès de la science : le mystère en est l'origine, le terme et le ressort.

Et d'abord. Messieurs, veuillez le remarquer, l'origine de toute science est si essentiellement mystérieuse, que si vous vouliez en supprimer lo mystère, force vous serait de supprimer la science elle-même. Imaginez telle science que vous voudrez; suivez le cours magnifique de ses déductions; descendez en le suivant des principes aux conséquences ; ou plutôt remontez de ses dérivations dernières à ses principes les plus primordiaux, des conclusions finales aux axiomes primitifs : quand vous arrivez à l'origine^ vous vous rencontrez face à face avec l'Inconnu. Dieu nous donne de nous plonger au fleuve de la science; il laisse notre intelligence se bai2;ner avec ivresse dans ses eaux profondes ; mais il nous en dérobe les origines. Comme ces grands fleuves qui poussent leurs flots sous le soleil et réfléchissent dans le miroir de leurs eaux les merveilles de la terre

et du ciel, tout en nous laissant ignorer les sources d'oij ils s'épanchent : ainsi toutes les sciences passent devant notre intelligence en y réfléchissant la lumière de la vérité; mais elles laissent pour nous dans une ombre impénétrable le mystère de leur propre naissance. Chose remarquable, ce sont les points de départ, les axiomes, les principes, qui dans la sci nce servent à tout éclairer; mais en même temps ce qui nous éclaire, nous demeure mystérieux. C'est la suprême loi de la science : ce qui répand le plus de clartés au dehors demeure le plus obscur au dedans; ce qui fait naître la connaissance nous demeure inconnu. C'est le grand secret de la science de l'homme, parce que c'est le secret de Dieu dans la création du monde, et le secret qui habite dans l'essence même des choses. La génération de la science est comme la génération des êtres , elle est en elle-même inexplicable. Qui a pu pénétrer la formation d'un corps, la génération d'un atome? Qui a sondé jusqu'au fond l'abîme d'un grain de sable? Le grain de sable, Messieurs, depuis quatre mille ans, la science le regarde ; elle le tourne et le retourne; elle le divise et le subdi-

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