Le progrès par le christianisme
Nous avons déroulé devant vous comme les pages d'un même livre, les phases déjà nombreuses d'un sujet aussi grand en luimême que sympathique à notre siècle, le Progrès par le Christianisme^ c'est-à-dire le Progrès par Jésus-Christ et en Jésus-Christ Notre- Seigneur. Après avoir inscrit aux premières pages de ce livre la loi souveraine et l'obstacle
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général du progrès dans l'humanité, nous avons montré, année par année, comment le Christianisme , par la simple application de ses principes fondamentaux, réalise la vraie grandeur de notre race, dans l'ordre moral, dans l'ordre social, dans l'ordre domestique, dans l'ordre philosophique et dans l'ordre scientifique. Si nous avons insisté sur ce dernier aspect du sujet, malgré son caractère plus abstrait, et comme tel moins accessible au grand nombre, c'est que ce mot célèbre, la Science, est devenu, plus que tout autre, la fascination de ce siècle.
Et maintenant, Messieurs, vous êtes curieux de savoir si nous avons touché à la borne dernière d'un sujet qui semble devant nous reculer indéfiniment? Nous sommes ainsi faits ; nous appelons le nouveau, et notre génie national ne se plaît pas aux redites. Mais vous en conviendrez^ en évoquant vos souvenirs, si ce sujet est toujours le même, il est aussi toujours divers : il offre un avantage même oratoirement désirable, l'unité dans la variété. Il montre successivement toutes les faces de la religion divine rayonnant, pour les illuminer.
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sur toutes les faces de la nature humaine.
Pour compléter l'évolution de notre sujet, il reste à jeter cette divine lumière sur quelques points non encore directement éclairés par notre prédication. Il est entre autres une face de notre humanité que nous avons quelquefois entrevue en passant, mais jamais regardée de près et directement : c'est le côté par lequel l'homme touche à la terre et se met en rapport avec les biens matériels créés pour son bonheur terrestre; c'est, pour me servir d'un mot consacré et devenu fameux dans notre temps, le côté utilitaire et économique de la vie humaine. La science dite économique a pris dans les préoccupations et le mouvement général de ce siècle une place si considérable, et elle peut avoir sur l'avenir des nations modernes une influence si prépondérante, qu'il n'est pas possible que la prédication chrétienne se taise plus longtemps sur un sujet qui la touche de si près.
Assurément, s'il dépendait de l'économie de se renfermer dans un cercle assez exclusif et dans un isolement assez absolu, pour n'avoir rien à démêler avec la morale et la religion, il
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n'y aurait pas lieu de s'en occuper ici. Mais l'économie, quoi qu'elle puisse prétendre, a inévitablement des points de rencontre et de jonction avec les régions supérieures à la sphère où elle se meut elle-même. Et la grande hérésie économique que je prétends combattre, dans ces conférences nouvelles, c'est précisément le schisme absurde, imaginé par certains esprits, sincères peut-être, mais trompés, pour faire de l'économie ce qu'ils nomment une science rigoureusement autonome et absolument indépendante ; séparatisme doctrinalement inadmissible et pratiquement désastreux, qui condamnerait l'économie à rouler de contradictions en contradictions, emportant avec elle-même l'humanité de déceptions en déceptions, à travers des problèmes sans solution, des sentiers sans issue, des agitations sans repos et des fatigues sans trêve.
Naguère, il vous en souvient, une parole auguste disait à la France : « N'est-il pas temps de chercher par tous les moyens pratiques à rendre meilleure la situation morale et matérielle du peuple ? Employons-nous à répandre
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partout, avec les vraies lumières, les saines doctrines économiques, l'amour du bien et les principes religieux (1). »
Nous acceptons ce programme ; et ce que ces paroles demandaient avec le prestige d'une grande puissance, nous allons, pour notre humble part^ essayer de le faire par la prédication chrétienne; car le Christianisme est en possession de tout cela. Le Christianisme est pour le peuple qui travaille et qui souffre un ami divin ; il a pour compatir aux souffrances populaires des tendresses infinies, et pour les soulager des paroles divinement efficaces. Pour ma part, moi prêtre, apôtre de Jésus- Christ, je me sens au cœur pour toute humanité, et en particulier pour cette humanité qui porte le poids du travail et de la fatigue, un immense amour et un dévouement sans bornes. Je ressens, jusque dans le fond de mes entrailles, le contre-coup douloureux de tout ce qui blesse, dans son corps et surtout dans son âme, ce peuple que j'aime et dont je prétends défendre dans ces discours la
(1) Discours de l'Empereur Napoléon 111, devant les grands corps de l'Etat, peut la rentrée des Chambres en 1866.
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cause saintement sympathique et fraternelle.
0 Yoiis tous qui souffrez avec moi des souffrances populaires, ah! je vous adjure de \ous demander, en présence de Dieu et de vous-mêmes, s'il n'y a rien à faire aujourd'hui pour améliorer matériellement, sans le dégrader moralement, la condilion du peuple au xix" siècle. Surtout je vous adjure de bien entendre, tandis qu'il en est temps encore, que ce cercle de contradictions dans lequel s'enferme l'économie antichrétienne, est pour le peuple travailleur un cercle de douleurs, et pour l'humanité entière un cercle de désastres.
Je ne prétends être dans ces conférences ni un apologiste, ni un agresseur de l'économie en général. Je ne veux combattre que celte fraction de l'économie contemporaine qui, par sa séparation systématique du Christianisme, se contredit elle-même, et fait par ses contradictions le malheur de ce peuple qu'elle prétend servir.
J^a première contradiction qu'il importe de signaler dans l'économie antichrétienne, parce qu'elle est l'origine et le point de départ de
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toutes les autres, c'est ce qu'on peut appeler sa contradiction devant r homme. Elle prétend se mettre au service des besoins de l'humanité, et elle ment à la nature humaine ; elle ment à ses besoins inférieurs^ elle m.ent à ses besoins supérieurs-, et par là elle suscite devant ellemême des obstacles absolument insurmontables, et prépare pour le peuple des souffrances éternellement renaissantes.
J'écarte, Messieurs, de cette prédication une multitude de questions secondaires, qui ne seraient ni de la compétence, ni même de la convenance de cette chaire. J'arrive tout de suite au cœur des choses ; et , abordant sans détour une question fondamentale dans ce sujet, je dis que la première contradiction dans laquelle tombe l'économie que je combats, c'est-à-dire l'économie antichrétienne ou systématiquement séparée duChristianisme, c'est de faillir à ses vrais besoins, même à
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ses besoins inférieurs, et par là de retourner contre l'humanité même tout ce qu'elle entreprend pour le bonheur de l'humanité.
S'il est ici une idée élémentaire, une vérité principe, c'est que l'économie, de quelque manière qu'on la conçoive, est pour l'homme, et non pas l'homme pour l'économie. Toute économie, de quelque nom qu'elle se nomme^, domestique, politique ou sociale, a pour objet immédiat le bien-être matériel de l'homme ; donc, rhonime lui-même, l'homme directement considéré dans ses besoins inférieurs, c'est-à dire par le côté de lui-même qui touche à la nature matérielle, mais enfin l'homme toujours. Tous les progrès accomplis par l'économie doivent être jugés par les résultats efficaces qu'elle produit dans l'homme lui-même ; car dans l'empire économique, l'homme est à la base, au centre et au sommet . L'homme est devant l'économie un maître qui revendique la satisfaction de ses légitimes besoins ; et l'économie devant l'homme , c'est la servante industrieuse se mettant au service du maître. Il résulte de là que ce n'est pas à l'homme à se coordonner par rapport
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à l'économie, mais bien à l'économie à se coordonner par rapport à l'homme. Ce n'est pas à la \ie humaine à modifier ou à agrandir ses besoins, pour multiplier et agrandir les ressources et les inventions de la science économique ; c'est à la science économique à créer des ressources pour les adapter aux vrais besoins de l'homme.
Ce principe, simple comme tout ce qui est élémentaire, est absolument décisif. Sur ce point une seule erreur peut tout corrompre, et, au heu de faire de l'économie la servante de l'homme, faire de l'homme la victime de l'économie. Qu'arriverait-il, Messieurs, si une soi-disant science économique commençait par méconnaître et dénaturer, sous prétexte d'y mieux répondre, les vrais besoins matériels de l'homme? Que pourrait-elle faire, si ce n'est blesser, outrager et dégrader la nature humaine?
Vous le voyez, Messieurs, la question qui se présente ici tout d'abord est une question de rapport. Il s'agit de savoir quelle est la relation non arbitraire, mais naturelle, entre les vrais besoins de l'homme créés par la Provi-
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dence, et les ressources matérielles créées par l'économie pour les besoins de l'homme. Tout ce que nous aurons à dire sur ce sujet porterait sur une équivoque ou un malentendu, si nous ne répondions d'abord à cette question qui se dresse la première au seuil de notre sujet; et je n'hésite pas à déclarer que, si depuis plus d'un siècle l'économie roule dans un labyrinthe dont elle ne peut sortir, cela tient à cette contradiction radicale : c'est qu'elle prétend réaliser le véritable bien-être de l'humanité, avant d'avoir bien saisi et nettement défini les vrais rapports entre les besoins de l'homme et les biens créés pour ces besoins.
Voyons donc, Messieurs, avant d'aller plus loin, comment la véritable économie défmit les rapports de l'homme avec la création ; comment une économie antichrétienne brise l'harmonie de ces rapports, et ce qui doit résulter pour le peuple et pour la société entière de cette première aberration ou contradiction économique.
Comment doit être conçue la véritable économie? Ici les définitions, sans se contredire
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directement, varient indéfiniment. Autant il y a d'économistes, autant à peu près de manières diverses de définir l'économie ; et il n'est pas d'homme un peu éminent dans la spécialité qui n'ait tenu à l'honneur de donner sa définition. L'énumération complète en serait longue, et elle avancerait peu la solution que nous cherchons. Que vous définissiez l'économie : science de la richesse, ou science de la valeur ; science des intérêts matériels , ou science de l'échange ; science du travail et de sa rémunération ; ou bien que vous disiez avec d'autres : la science des lois qui régissent le monde industriel ; la science de la reproduction^, de la répartition et de la consommation ; ou plus scientifiquement, la science des rapports que déterminent ces trois choses : que m'importe ? Ces définitions, qui sont toutes vraies à un point de vue, sont aussi toutes fausses. Je me trompe, Messieurs, elles ne sont pas fausses, elles ne sont qu'incomplètes. Elles ont un vice qui leur est commun : elles ne prennent pas les choses d'assez haut ; surtout elles ne tiennent pas assez compte de V homme ; elles ne définissent pas assez la situation réelle
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de l'homme en face des biens matériels. Aussi est-ce cette situation qu'il faut bien entendre, si Ton veut asseoir sur sa vraie base tout l'édifice de la science économique.
Dieu a créé l'homme pour Lui-même ; et il a créé le monde pour l'homme. Dieu a dit à l'homme : & Va et possède la terre ; » et il la possède comme une propriété sous le souverain domaine de Dieu. Élément indispensable de notre bonheur du temps, la terre nous est donnée comme un marchepied, pour monter par elle jusqu'au bonheur de l'éternité. Mais, bon gré mal gré, l'homme dans sa traversée du temps doit entrer en rapport avec la nature créée. Non-seulement il en a le droit, comme souverain de la terre ; il en a le devoir, comme vassal de Dieu : car Dieu lui-même le lui a commandé.
Ceux qui accusent le Christianisme de briser tout rapport de l'homme avec la terre, sont des aveugles ou des calomniateurs. Sans doute^ en foulant de sps pieds la terre qui le porte, l'homme regarde le ciel qu'il espère. Mais, en attendant, il y est attaché par une gravitation plus forte que lui-même ; il y tient
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par la souveraineté du devoir, et par toutes les lois organiques de sa propre vie. L'homme est constitué possesseur de la terre en vertu d'une munificence gratuite, mais non sans une fonction et un travail obligatoires. Il en possède tous les biens de par l'autorité du Créateur, mais à la condition de les élaborer, de les perfectionner, de les transformer, et de les faire entrer par cette transformation même dans sa fibre vivante ; et lui , le dominateur de la nature matérielle, il est rivé à elle par toutes les nécessités de sa vie et par la chaîne de ses propres besoins.
Voyez, en effet, comme cette vie si royale est en même temps dépendante de cette nature matérielle qu'elle a mission de régir et de dominer. Voyez comme elle relève des trois règnes inférieurs qu'elle tient sous son sceptre. L'homme ne vit qu'à la condition de se les assimiler, et de les faire entrer par ce mystère de l'assimilation dans sa propre substance. Sa vie physique, à la lettre, est une transsub^ stantiation continue de tous les êtres qui le précèdent dans la hiérarchie des créations matérielles. Elle dépend de tout ce qu'elle
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gouverne, et sa royauté n'est égalée que par sa dépendance.
Suivez de bas en haut cette transsubstantiation ascendante qui se révèle à la science comme la loi souveraine de la création. Le minéral donne sa substance au végétal ; le végétal donne sa substance à l'animal; et l'homme, transformant en lui tout à la fois le minéral, le végétal et l'animal, élève jusqu'à lui-même et change dans sa propre chair tous les êtres placés au-dessous de lui, en attendant que son Christ vienne le saisir pour le transformer en lui-même, et par lui-même en Dieu. S'il ne consent à s'assimiler les êtres placés sous son domaine ; s'il refuse d'abreuver sa vie aux sources ouvertes de la nature créée, il faut qu'il meure. Ainsi le veut la loi de sa vie.
Cette situation de l'homme devant la nature matérielle est vraiment splendide ; elle est admirablement belle et parfaitement harmonieuse. Elle éclaire toute l'économie d'une pleine lumière. Entre l'homme roi de la création et la nature créée servante de l'homme, il y a un ensemble de rapports, et de rapports nécessaires. Quels sont ces rapports ?... Com-
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ment l'homme doit-il se mettre en communication effective avec les biens créés, pour les transformer par un travail productif , les distribuer par une fraternelle répartition, les consommer par un légitime usage ; en un mot, les mettre et les emporter avec lui-même dans Iharmonie universelle ?...
Telle est. Messieurs, la question fondamentale de toute économie qui veut prendre dans la nature de l'homme et dans l'essence des choses son véritable point d'appui. Voilà l'économie vue par son sommet ; la voilà posée avec l'homme au centre de la création. Il fallait tout d'abord nous placer à ce point de vue transcendant où le Christianisme nous élève, pour concevoir, juger, définir et pratiquer la véritable économie.
Dès lors l'économie, en vous apparaissant dans cette lumière, se nomme et se définit toute seule et par elle-même : la connaissance spéculative et la réalisation pratique des vrais rapports de Vhomme avec les biens crées. .Toute science est une intelligence de rapports ; et la science économique consiste à connaître et à déterminer les vrais rapports de la vie hu-
maine avec les biens créés directement pour
la félicité des corps.
L'homme, dans la production, la distribution et la consommation des biens terrestres, peut se tromper, et aux rapports vrais qu'entraînent ces trois choses, substituer des rapports faux. La vraie science économique a pour objet de déterminer spéculativement et de réaliser pratiquement les vraies relations de la vie humaine avec les richesses terrestres; elle recherche, si vous me permettez l'emploi de ce mot, quel est le point harmonique de ces rapports, et comment la richesse, considérée sous le triple aspect de la production, de la répartition et de Tusage, concourt au vrai bonheur de l'homme.
Ici l'économie a une fonction d'autant plus grave et d'autant plus délicate, qu'elle ne pourrait se tromper sur la détermination de ces rapports, sans briser de ses mains la chaîne des harmonies qui relient l'homme à la création entière ; et que sur ce point une seule erreur radicale peut retourner contre l'humanité elle-même cette abondance de
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biens que Dieu crée pour le bonheur terrestre de notre humanité.
Et voici, Messieurs, la première contradiction où l'anticbristianisme contemporain a jeté l'économie qui s'inspire et ïelève de lui. C'est le point de départ de nos erreurs économiques. L'économie instruite à son école fausse les rapports de l'homme avec la création matérielle; elle brise l'harmonie entre le besoin et l'aliment, entre la puissance de consommer et les objets de la consommation. Les besoins corporels, comme le corps lui-même, sont hmités par d'infranchissables frontières ; et l'économie antichrétienne, pour ces besoins si fatalement limités, ou plutôt si providentiellement définis, rêve ce simulacre de l'infini qui se nomme l'indéfini. L'indéfini, ce prestige de l'inconnu qu'empruntent tous les novateurs, pour enflammer les désirs et exalter les espérances ; l'indéfini, qui a sa vérité dans l'ordre spirituel et idéal, oii les esprits peuvent étendre indéfiniment l'horizon du regard et le champ du désir : cet indéfini, des théories grossières le font entrer violemment dans un ordre de choses essentiellement
défini, c'est-à-dire dans l'ordre des besoins physiques et des réalités matérielles correspondant à ces besoins.
Oui, cet indéfini qui porte sous son prestige tant de menaces et de tempêtes, ce n'est pas une fois^ mais cent fois, mais mille fois, que je l'ai vu appliqué même à tout ce qu'il y a au monde de plus défini, à la matière, à la richesse, à la consommation, à la jouissance, à la jouissance surtout. Consommer indéfiniment, s'enrichir indéfiniment, jouir, en un mot, indéfiniment : tel est le cri du siècle, appelant par notre puissance de jouir un idéal qui n'est fait que pour notre puissance de connaître et pour notre puissance d'aimer; cri des âmes affamées de Dieu et de l'infini, in- Toquant pour les corps enchaînés dans leurs limites, comme le prisonnier entre ses étroites murailles, cet infini qu'elles aspirent et qui n'est que pour elles-mêmes.
Sans doute, Messieurs, on conçoit dans le génie de l'humanité la puissance de combiner indéfiniment les éléments de la matière soumise à son empire. Mais là n'est pas la question. La question est de savoir si l'homme
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appelle vraiment pour les besoins de son corps des satisfactions et des jouissances indéfinies. Or, la question ainsi posée se résout toute seule, et elle se résout négativement. Ah ! ce qui crie en nous : encore plus, toujours plus ; toujours plus de richesse, toujours plus de jouissance^ non, ce n'est pas le besoin créé, essentiellement limité ; c'est le besoin factice; c'est la convoitise désordonnée; c'est l'âme égarée par la passion, tournant du côté du fini son besoin d'infini, et demandant pour son corps et ses jouissances ce progrès indéfini qu'elle ne doit demander que pour elle-même et pour ses perfections indéfiniment progressives. Mais le corps, le corps enfermé avec toutes ses puissances dans les limites de l'espace et du temps, comme un captif entre les murs de sa prison, le corps n'a pas de besoins qui croissent à l'infini ; il n'appelle lui-même et par lui-même, ni une richesse, ni une jouissance toujours croissantes : et l'économie qui lève sur la tête des peuples ce drapeau de la richesse illimitée et de la jouissance indéfinie, se condamne à la contradiction, parce qu'elle ment à la nature.
S2 l'Économie axtichrétienne
Elle a pour objet immédiat et pour but direct
de répondre aux besoins matériels de l'homme ;
et elle reçoit de la nature matérielle de
l'homme et de ses besoins le plus éclatant
démenti.
Quoi ! pour le bien-être de l'humanité, et pour le progrès du monde, travailler à procurer à nos corps et à leurs appétits la jouissance indéfinie ! Comme si la consommation ne devait jamais aboutir qu'à créer les besoins^ l'aliment à susciter la faim, et la jouissance à provoquer le désir ! Comme si la raison et l'expérience ne conspiraient pas à démontrer que l'homme, même physiquement le plus valide et le plus sain, n'est pas celui qui absorbe dans la plus grande quantité la -substance la plus raffinée^ mais bien celui qui absorbe en qualité et en quantité la substance alimentaire la plus en harmonie avec sa puissance de consommer? Quoi! pour le perfectionnement des sociétés humaines, la consommation illimitée et la jouissance indéfinie ? Ah ! vous oubliez que la santé d'un peuple comme la santé d'un homme est une harmonie entre les vrais besoins de sa vie
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et la vraie mesure de son aliment ; que par delà cette harmonie, l'absorption de la substance devient l'oppression de la vie, et la consommation peut devenir la mort.
Messieurs, comment se fait-il qu'avec notre bon sens proverbial, nous n'apercevions pas tout de suite l'énormité de l'erreur qui se cache sous la séduction de ces mots : consommation illimitée^ jouissance indéfinie ? Se peut-il rien imaginer qui soit plus ouvertement démenti par la raison philosophique, par le bon sens populaire, et par le témoignage de la nature, que de nous faire concevoir l'humanité en masse, comme un immense animal ayant des millions de bouches, agrandissant indéfiniment son besoin d'absorber et sa puissance de consommer?... Ah! s'il fallait consentir ici à cette assimilation de l'humanité et de l'animalité^ en d'autres termes, de l'homme et de la bête, je vous dirais : Regardez l'animal du désert, si vigoureux et si souple, si robuste et si agile, si frémissant de vie, de force et de puissance. Eh bien, croyezvous qu'il appelle pour vivre et déployer son énergie une proie chaque jour plus grande
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que sa proie de la veille ? Non ; ses appétits même les plus dévorants s'arrêtent à la limite du besoin satisfait : entre son aliment et sa faim il a trouvé l'harmonie, et il s'endort le soir pour se réveiller le matin avec une vigueur rajeunie et une force renouvelée.
Or^ l'homme, par la partie inférieure de lui-même, c'est-à-dire par ses besoins physiques, subit les conditions essentielles et les lois constitutives de la vie animale ; et l'homme-peuple^ pas plus que l'hommeindividu, n'a reçu la capacité illimitée de consommer, ni la faculté indéfinie de jouir. 11 y a un point où la nature humaine crie à la jouissance qui grandit : C'est assez. Telle est la frontière que Dieu a marquée de son doigt au génie de l'homme mis au service de nos besoins. Toute science qui entreprend de la franchir exténue la nature et menace la société. Une fois sortie de ces grandes lignes que trace devant vous la nature humaine, qui pourra dire oij cette économie, ignorante ou dédaigneuse des vrais besoins de l'homme, peut emporter l'humanité qui la suit ? Au lieu de seconder doucement sa marche sur
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la route de ses terrestres destinées, yous ouvrez devant elle les perspectives de l'inmpossible ; vous lui promettez l'infini, et vous l'acculez dans une impasse.
Non, tant que votre science économique s'obstinera à méconnaître ainsi les vrais besoins de l'homme physique, jamais, même dans sa propre sphère, elle ne nous conduira à l'harmonie et à la félicité sociale. Tant qu'elle fonctionnera sous l'empire de cette formule : consommer de plus en plus, pour jouir toujours davantage^ elle roulera sur une erreur ; or, on ne fait pas l'harmonie avec des erreurs, mais avec des vérités. Votre erreur ici ferait ce que l'erreur peut faire, et ce qu'elle fait toujours plus ou moins, quand on la suit jusqu'au bout ; elle conduirait aux abîmes et aux catastrophes. Ah ! Messieurs, ce que l'on doit naturellement attendre de la marche de cette idée et du progrès d'une économie emportée par son souffle, c'est à peine s'il est besoin de vous le dire, tant ces effets sont inévitables, tant ces résultats sont vulgaires à force d'être palpables, même pour les moins attentifs. Le danger d'une doctrine
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si contradictoire à la nature humaine et si menaçante pour les sociétés, qui donc, je vous prie, pourrait ne pas l'entrevoir ?
Ce danger, c'est tout d'abord, dans les multitudes qui entendent ces enseignements, une passion de consommer qui dépasse toujours démesurément les réalités correspondantes, aux besoins. L'homme, hélas 1 en face des jouissances jetées à ses convoitises, n'est que trop disposé à ce cri redoutable : Encore plus, encore plus ! Qu'est-ce donc, lorsque la science conspirant avec la convoitise se fait complice de ces aspirations sans limite et de ces désirs sans frein ? Ah ! vous auriez beau accumuler devant les nations les produits du travail ; vous auriez beau entasser richesse sur richesse et prospérité sur prospérité : vains efforts ; toujours l'accroissement de la convoitise dépassera l'accroissement de la richesse ; et la disproportion entre les réalités acquises et les désirs agrandis vous laissera toujours en face d'un même problème ; disons mieux, en face d'un même abîme, abîme de désirs que cette science contradictoire creusera toujours sans le remplir jamais 1
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Le danger dont nous menace économiquement cette formule, jouissance indéfinie^ qu'est-ce encore? C'est, comme conséquence de la convoitise aspirant par delà le nécessaire de la vie et la convenance du rang, l'apparition de ce luxe effréné dont je vous parlais, il y a neuf ans, et qui depuis n'a fait que grandir de plus en plus; luxe vraiment monstrueux, dont le spectacle aujourd'hui donne je ne sais quelle épouvante même aux possesseurs de la richesse. Et avec la marche ascendante du luxe, la diminution, pour ne pas dire l'extinction de la vertu, de la justice, de l'honneur, de la probité, de l'honnêteté, même la plus vulgaire : et à la place de ces saintes choses évanouies, des prodiges d'immoralité, de dépravation et d'abjection; disons le mot, des infamies, qu'il faudrait, pour les châtier comme elles le méritent, pouvoir attacher avec leur figure et leur nom au pilori de l'opinion et au carcan de la justice contemporaine ; mais qui, à force de honte, se font une défense de notre pudeur même, et désespèrent notre parole, impuissante non-seulement à les peindre, mais même à les nommer ! Or, ne vous y trompez
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pas, ce luxe honteux, signe authentique des civilisations qui se corrompent et des mœurs qui tombent , est le fils aîné de cette passion de consommer et de jouir indéfiniment ; c'est le fruit malheureux mais naturel de l'orgueil; de la cupidité et du sensualisme, ces trois choses essentiellement rétrogrades , et qui toutes trois respirent d'un même souffle, et appellent avec une même fureur la jouissance indéfinie.
Enfin, Messieurs, le danger de ces théories de la richesse, de la consommation et de la jouissance sans limite, c'est la comphcation de plus en plus redoutable d'un problème qui n'a plus de solution ; c'est la séparation toujours grandissante entre l'humanité riche et l'humanité pauvre, entre ceux qui possèdent et ceux qui aspirent à posséder; et d'un côté comme de l'autre, en haut et en bas, la multiplication des difficultés qui s'opposent à la paix publique, à l'union fraternelle et à la conciliation sociale. En haut, des possesseurs qu'on pourrait croire dix fois et cent fois rassasiés, aspirant comme tous, en vertu de la théorie qui est pour tous, à l'agrandissement
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d'une richesse déjà grande^ trop grande pour le bonheur de l'humanité^ et ne songeant pas plus à dire enfin : Cest assez^ que s'ils avaient encore à conquérir le nécessaire de la vie, et à défendre une famille contre les menaces de l'indigence. Et s'il en est ainsi/même en haut, que pouvez- vous attendre en bas? Ah! je vais vous le dire : des retours de cataclysmes qui ne passeront que pour revenir plus profonds, plus vastes, plus terribles. Ces théories de l'accumulation indéfinie de la richesse et de la jouissance, invoquées par une économie vertigineuse, inspirent aux déshérités de la richesse des convoitises capables de tout entreprendre, des passions capables de tout oser, une fureur quelquefois capable de tout briser.
Le peuple, instruit à cette école, ne met plus de bornes à ses ambitions ; surtout il ne veut plus de limites à sa fortune. Et si un jour l'aiguillon du besoin vient à le toucher au dedans, en même temps qu'un souffle de révolution le touche par le dehors, oh! alors ce peuple si bon, si généreux, si fraternel, se transforme tout à coup sous cette double im-
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pulsion ; alors il ne ressemble que trop à l'animal du désert dont nous parlions tout à riieure, mais à l'animal qui n'a pas encore rencontré sa proie. Il pousse, pour exprimer la faim qui le dé\Ore, des hurlements qui épouvantent, et il ouvre, pour aspirer le vent qui passe et chercher la proie qu'il convoite, un rictus effroyable; image expressive des désirs inassouvis provoqués même dans le meilleur des peuples par une théorie soi-disant humanitaire et fraternelle, mais en l'éalité antisociale et cruelle. Oui, cruelle, vous dis-je, non-seulement parce qu'elle excite contre le riche la convoitise du pauvre par cet appât des jouissances sans limites ; mais cruelle aussi envers le pauvre qu'elle trompe fatalement et qu'elle laisse non-seulement dépouillé et indigent, mais triste et désolé ; d'autant plus triste et plus désolé, qu'on lui montre sans cesse une félicité qui le fuit toujours, et qu'en accroissant ses désirs et en agrandissant ses besoins, sans agrandir et accroître dans la même mesure la richesse et la jouissance, on lui laisse, avec le désenchantement de plus, la résignation de moins. Pauvre
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peuple, dont ces doctrines, plus inhumaines qu'on ne peut dire, font comme le Sisyphe et le Tantale de nos temps modernes : Sisyphe poussant essoufflé vers le haut sommet de la jouissance indéfinie le lourd fardeau de ton travail qui retombe pour t'accabler, et recommençant toujours un effort qui ne doit jamais aboutir qu'à te désespérer; Tantale cherchant à saisir de tes lèvres brûlantes le flot toujours fuyant d'une jouissance qui se déroj3e5 et te laisse avec une soif plus ardente un accroissement de douleur et de désolation!
Je m'arrête, Messieurs; à quoi bon dérouler davantage sous vos yeux un tableau que chacun de vous peut achever dans sa pensée, et peindre dans son imagination avec des couleurs plus vives et un éclat plus saisissant? Seulement avant de passer plus loin, je pose de nouveau la question : pourquoi l'économie antiehrétienne doit-elle aboutir à ces désastres? Pour cette raison fondamentale ; parce qu'elle ment à la nature humaine ; parce qu'elle méconnaît l'homme, même au point de vue de ses besoins inférieurs.
Mais c'est bien autre chose, si de nos be-
soins inférieurs nous nous élevons à la considération de nos besoins supérieurs.
Admettons un moment, Messieurs^ que l'économie atteint le but qu'elle se propose directement, le bien-être matériel aussi général et aussi élevé qu'on pense raisonnablement l'attendre. Elle a trouvé ce point de correspondance naturelle entre la faculté de consommer et les objets réels de la consommation ; elle a donné aux légitimes besoins des générations vivantes cette satisfaction qui repose sans enivrer, et donne la vraie force sans produire l'exubérance; et même elle a pu ajouter à la suffisance du présent cette réserve sage capable de faire face aux crises de l'avenir. Qu'a fait par là l'économie ? Elle a répondu par une théorie vraie et par un travail heureux aux besoins inférieurs de notre humanité. Mais qu'importe, si, pour obtenir ce résultat, elle a fait une abstraction injurieuse
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.''e nos besoins supérieurs, et si elle a laissé nos facultés maîtresses dans un oubli absolu? Que doit produire ce schisme monstrueux? Que doit devenir une humanité satisfaite dans ses besoins inférieurs et entièrement néghgée dans ses besoins supérieurs?
Telle est pourtant l'injure qu'une économie antichrétienne fait à l'humanité, dont elle aspire à réaliser le bonheur ; .elle crée dans le peuple, qu'elle courbe sous le joug du travail matériel, une séparation barbare enlre les besoins inférieurs et les besoins supérieurs de sa vie ; et nul ne peut dire tout ce que ce schisme peut amasser de honte dans le présent et préparer de raines pour l'avenir.
Je sais qu'une certaine économie donne de cette séparation malheureuse des raisons spécieuses : elle professe dans sa sphère la séparation du temporel et du spirituel, du physique et du moral : elle s'occupe des besoins du corpSj non des besoins de l'esprit; des souffrances des hommes, non des droits de Dieu; de la terre, non du ciel; du temps, non de l'éternité.
A merveille 1 Mais la nature des choses
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et la nature de l'homme admettent-elles ce séparatisme systématique, qui \oudrait emprisonner l'économie dans l'ordre exclusi- Yement matériel? Non, Messieurs, non. Les sciences qui ont pour objet le corps de l'homme, et les sciences qui ont pour objet son âme, ne se peuvent pas plus séparer d'une manière absolue que le corps et l'âme ne se séparent dans l'homme. Il n'y a pas un seul problème de l'ordre économique qui ne doive chercher sa solution finale dans l'ordre moral. En brisant la chaîne naturelle des choses, en mutilant la nature humaine^ et on coupant rhomme en deux, pour vous occuper exclusivement d'une partie et négliger absolument l'autre, vous infligez à la science ellemême la mutilation que vous infligez à la nature. Cette séparation absolue du côté moral et physique, matériel et immatériel, humain et divin, mortel et immortel de notre vie^ est la suprême contradiction de l'économie antichrétienne; c'est le mal souverain qu'elle fait à cette humanité qu'elle prétend servir, et à laquelle elle laisse, sous un manteau de prospérité factice, des blessures qu'elle ne peut
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plus guérir, et imprime des stigmates d'opprobre qu'elle ne peut plus efYacer.
L'économie anticlirétienne fait au peuple travailleur ce triple outrage et cette triple blessure ; elleferme devant lui ces trois grands horizons qui répondent à ses plus nobles besoins : les horizons de l'âme, de Dieu et de l'immortalité.
Et d'abord, la première injure que l'économie antichrétienne fait à l'homme considéré au point de vue de ses besoins supérieurs, c'est de l'envisager exclusivement comme un être matériel, et de faire de son côté spiritualiste une abstraction outrageante.
Il y a une économie qui professe et pratique ouvertement cette formule : tout pour le corps, rien pour rame. L'hornme pourtant, non l'homme abstrait, mais l'homme concret ; rhomn\e non scindé et déchiré, mais l'homme intégral et complet, l'homme n'a-t-il pas des besoins qui priment les besoins de son corps? L'homme n'a-t-il pas une âme? Peut-être^ répond ici une économie sceptique et légèrement railleuse; qui sait? Mais qu'est-ce que cela me fait? au philosophe, au morahste d'à-
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viser : moi je vois le corps, le corps ensuite, le corps toujours. Que m'importe le reste? Est-ce que je suis chargée de répondre aux besoins de l'âme? Est-ce que j'ai à me demander même si l'homme a une âme? A ce peuple que je mets sous mes lois au service de l'humanité, je demande des bras, des forces, des muscles, de l'énergie, de la souplesse. Je n'ai pas à poser devant lui les problèmes de l'esprit, mais les problèmes de la matière. Là est mon domaine, mon royaume; je n'en sortirai pas.
Dans ce simple discours, combien d'économistes en renom vous ont parlé et vous ont dit leur dernier mot. Cherchez dans ces théories économiques que crée chaque jour, au souffle du matérialisme, une science dévoy^ée, cherchez la part faite à l'âme humaine, à ses facultés, à ses aspirations, à ses besoins; rien! Oui, parmi tant de systèmes éclos sous le soleil chaud de nos convoitises humaines et de nos révolutionssociales^ cherchez une mention des besoins de l'âme et des nécessités de l'esprit; aucune! Là, on ahgne des chiffres, on dresse des statistiques, on tarife des denrées, on énumère des produits. On calcule quelles
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sont les forces qui produisent, les bouches qui consomment, les bras qui travaillent, et l'on dit : Voici les corps à nourrir, les bras à employer, les profits à réaliser; et le problème est résolu. Tant de faims à apaiser, tant de besoins à satisfaire, tant de travaux à rétribuer, tant de produits à écouler, tant de richesses à échanger, tant de jouissances à créer!.;. Et c'est tout : rien de l'esprit, rien de l'âme^ rien de l'homme véritable, tout de l'animal. Cette économie a horreur de tout ce qui ne se touche, ne se mesure et ne se chiffre. La pensée, le devoir, la vertu, l'âme, le sacrifice, sont pour elle comme des visions et des fantômes ; et elle les chasse du bout de ce sceptre qu'elle étend sur le monde matériel où elle règne en souveraine.
Or, quel est, pensez-vous, l'inévitable effet que doit produire dans les masses le règne de cette économie qui s'enferme et le peuple avec elle dans la prison de la matière? Ah! le résultat ne peut être douteux : c'est dans les multitudes l'extinction lente, mais infaiUible, de toute croyance à l'immatériel; c'est l'apparition de ce phénomène aussi triste qu'il est
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redoutable, le matérialisme populaire : matérialisme pratique d'abord^, et théorique à la fin. Le vouUissiez-Yous, vous n'empêcheriez pas les faits d'engendrer ici leurs naturels résultats. Et comment faire, je vous prie, pour arrêter sur cette pente l'invincible marche des choses? Accoutumer le peuple partout et toujours à ne pas compter avec son âme ; enfermer sa vie entière dans des combinaisons économiques, qui ne le préoccupent jamais que de son corps, des instincts de son corps, des besoins de son corps, du repos ou de la fatigue de son corps, des douleurs ou des jouissances de son corps, est-ce que ce n'est pas lui persuader fatalement le néant de son âme ?
Vous dites : Nous ne nions pas l'âme ; nous en faisons abstraction. — Mais le peuple ignore ces catégories schismatiques qui mettent d'un côté les âmes et de l'autre les corps. Un instinct plus fort que tout lui crie, au plus intime de sa vie, qu'il faut compter dans l'homme avec ce qui est quelque chose dans l'homme ; compter davantage avec ce qui est plus grand, et compter le plus avec ce qu'il y a déplus haut. Or, le peuple voit, à la lumière
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des faits éclatants comme le soleil, que dans vos systèmes d'amélioration, vos plans de réforme, vos théories de bien-être, vous dédaignez son âme, et que vous ne lui faites pas même l'honneur d'une mention transitoire. Il en conclut pratiquement, et bientôt doctrinalement que son âme n'est rien, puisque dans toutes les combinaisons et toutes les expériences tentées pour son bonhenr, son âme est rayée de la réalité humaine, et ne compte absolument pour rien. Et, parce que tout y est pour le corps et toujours pour le corps, il se dit que son corps doit être tout ; machine vivante, organisée pour la jouissance, à laquelle l'économie a pour mission de jeter son aliment et sa proie. Et le flot du matérialisme populaire monte ; il monte avec le niveau de la richesse publique ; et ce flot, tôt ou tard, franchissant toutes ses rives et rompant toutes ses digues, menace le monde d'un cataclysme social.
En effet, Messieurs, quand le peuple, grâce aux leçons d'une économie exclusivement préoccupée des corps, croit qu'il n'est que matière, il fait comme la matière, mais comme
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une matière vivante. Il déploie une énergie collective , impersonnelle et irresponsable ; énergie aveugle et inflexible comme la matière elle-même, qui brise tout ce qu'elle rencontre, et fait d'autant plus de ruines sur son passage, que, précipitée dans son mouvement par des explosions de haines mille fois plus terribles que celles de la vapeur, elle n'a pour l'arrêter la puissance d'aucun frein.
Ce frein, d'oij viendrait-il? Le frein de l'énergie populaire^ c'est la conscience; c'est le sentiment de la justice et du devoir. Or le matérialisme est l'extinction absolue de la conscience humaine; le sentiment du devoir meurt dans le règne exclusif de la matière ; et la lumière de la justice, ne jetant plus même une dernière lueur> est pour lame du peuple comme une lampe qui s'éteint dans un sépulcre noir. « Conscience^ devoir, justice, dit ce peuple instruit à l'école du matérialisme pratique, chimère que tout cela! ma conscience, c'est le sentiment de ma force ; mon devoir,, c'est de me rendre heureux; ma justice, c'est de prendre ce qui m'appartient; et ce qui m'appartient, c'est la terre, la terre trempée
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de ma sueur; c'est cette richesse, produit de ma fatigue et imprégnée de mon sang ; arrière les chimères, arrière ces fantômes de vertu, de devoir, de conscience et de justice, dont mes oppresseurs veulent se faire contre ma force et mon droit une défense pour leurs usurpations. »
Le second outrage que fait l'économie antichrétienne à la nature humaine considérée par ses faces supérieures, c'est de méconnaître et de mépriser pratiquement en elle son besoin du surnaturel et du divin.
L'attrait du divin dans l'humanité est invincible, et le besoin de Dieu dans l'homme est inextinguible. L'âme aspire le divin comme notre poitrine aspire l'air; hommes, nous vivons, si je l'ose dire, divinement. Et même alors que nous paraissons l'oublier, il y a un attrait du divin qui nous poursuit jusqu'au sein des choses qui paraissent le plus nous éloigner de lui. Oter à la multitude cet élément sacré, c'est faire le vide dans son âme; c'est lui ôter sa respiration; c'est la condamner à l'étouffement; c'est faire de la vie humaine ce je ne sais quoi de laid et de mécon-
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naissable que l'humanité a toujours repouss é avec une triomphante horreur. L'homme en effet, dépouillé de cette part subhme de sa vie, n'est plus /m'; il est ce je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, si ce n'est ce nom plein d'effroi que les peuples ont créé pour exprimer celte rare monstruosité qu'on appelle un athée.
Aussi le plus grand attentat qu'il soit possible de commettre contre la dignité du peuple, c'est de travailler à propager dans les multitudes, sinon doctrinalement, du moins pratiquement, cette horrible difformité. Faire un peuple sans Dieu, c'est par excellence le crime de lèse-majesté populaire : c'est plus qu'un crime, c'est un sacrilège. Eh bien, il y a une économie qui commet ce crime-là. Il y a une économie qui, sans dire explicitement : Dieu n'est pas^ agit, fonctionne et compte absolument comme si Dieu n'était pas. Il y a une économie qui aspire à faire un jour de tous les hommes je ne sais quels demi-dieux, assis dans un terrestre olympe pour y boire dans une béatifique ivresse l'ambroisie de la jouissance. Cette économie, sous nos propres re-
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gards, prend l'homme avec son besoin d'infini, et, malgré les éternelles protestations de sa nature affamée du divin, elle le courbe sur le fini, sur le métal, sur le fer, sur l'acier^ sur l'argile, sur la terre enfin; elle le tient là rivé comme un forçat par mille attaches terrestres dans une prison de boue, sans lui laisser même le temps de dilater son cœur et de relever son âme du côté de Dieu ; et à travers ces murailles du fini qui pèsent sur sa vie, il ne trouve plus même une ouverture par oià il puisse apercevoir le ciel!
Qu'importe alors que les grands maîtres de cette économie athée ne disent pas au peuple : Dieu n'est pas? Qu'importe qu'ils ne le nient pas dans leurs paroles, s'ils le voilent dans leurs systèmes? et si, à travers leurs inventions et leurs théories, le peuple ne peut plus même apercevoir une ombre de Dieu? Où voyez-vous en effet, dans ce monde construit par une économie antichrétienne, le visage de Dieu, une image, un reflet, une ombre de Dieu enfin? Nulle part. Là, tout a son nom, tout a sa place, tout a sa fonction : deux choses sont impitoyablement exclues : l'âme et Dieu.
Dieu est un maître souverain qui doit être servi. — Que Dieu s'arrange, dit l'économie pratiquement alhée ; moi , il me faut des bras pour produire. — Dieu et son Christ ont fait des lois qui obligent le peuple comme les rois, les producteurs comme les consommateurs, les pauvres comme les riches. — Que Dieu fasse, comme il l'entend, observer ses commandements; moi, je fais des lois pour le gouvernement du monde matériel et l'agrandissement du bien-être populaire. — Dieu demande au peuple la prière, le culte, le repos du dimanche. — La prière, le culte, le dimanche? Mysticisme! mysticisme! A vous, ô prêtre, le côté mystique de la vie; à nous le côté positif. Nous ne connaissons que deux choses : le capital et le produit, le produit et le capital.
Le capital, oui, voilà le dieu; le produit, voilà la religion de l'économie antichrétienne. Pour elle le capital est le maître ; c'est à lui qu'il faut obéir. Pour elle le capital est dieu ; c'est lui qu'il faut adorer : et elle l'adore, et elle lui obéit. Le capital ne veut pas de dimanche pour le peuple; donc plus de di-
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manche pour le peuple. Le capital n'a besoin ni de prières, ni de culte, ni de religion pour le peuple ; donc plus de prières, plus de culte, plus de religion ; en un mot, plus de Dieu pour le peuple : le produit, le produit!
Est-ce là, oui ou non, la tendance générale de nos économistes antichrétiens? Est-ce là, oui ou non, la direction et l'impulsion que l'on tend plus ou moins à imprimer au monde économique tout entier? Et si c'est là le mou- Yement qui nous emporte, à quoi, je yoos prie, peut et doit aboutir cet écarLement systématique de Dieu, des théories et des œuvres de l'économie, si ce n'est à cette chose plus effroyable que toutes les autres, r athéisme populaire? Oui, Messieurs, comme l'oubli du côté spiritualisle de Thomme doit amener le peuple à la négation de l'âme, l'oubli de son côté di\in doit amener le peuple à la négation de Dieu. Or ce que serait pour la société entière, non- seulement sous le rapport économique, mais encore sous tout autre rapport, l'athéisme populaire, ai-je besoin de le dire? Un homme a dit : « Je ne voudrais pas vivre dans un royaume gouverné par des athées;
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car s'ils avaient intérêt à ce que je fusse dévoré, je sais que je serais dévoré. » Faut-il abattre cent mille têtes pour laisser passer notre drapeau ? Qu'elles tombent. Ainsi criaient naguère dans une orgie intellectuelle les enfants terribles de l'athéisme moderne. Ce sera toujours le dernier mot de l'athéisme devenu populaire. Et qui de vous, Messieurs, se croirait en sûreté dans une cité où la masse populaire, c'est-à-dire le grand nombre, ne se composerait que d'athées? Vous figurez-vous dans cette capitale une armée populaire de trois cent mille hommes, forts de leurs bras nerveux, et dont aucun ne croirait plus en Dieu? Dites, sous le coup de cette menace suspendue sur vous, vos familles, vos fortunes, seriezvous tranquilles? Non, mille fois non. Et pourquoi ne le seriez-vous pas? Parce qu'un instinct infaiUible au dedans, et une lumière lugubre au dehors, vous montreraient ensemble que si, dans une heure donnée, ce peuple avait intérêt à ce que vous fussiez dépouillés, assassinés, dévorés, vous aériez en effet dépouillés, assassinés, dévorés. Et pourquoi à la tragédie sociale ces dénoûments
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fratricides? Ah ! Messieurs, c'est que cette absence de Dieu dans les multitudes y fait naître et y développe, dans des proportions ineffables, ce monstre essentiellement ravageur et dévorant : l'égoïsme populaire, produit naturel de l'athéisme populaire.
Pourquoi s'en étonner? Ce besoin d'infini, qui est le fond de l'âme humaine, quand il a perdu son aliment, le peuple le ramène et le retourne lui-même sur lui-même. Peu à peu, ce peuple athée tend à se substituer à Dieu détrôné dans son cœur; et ce besoin d'adorer, refoulé par un athéisme contre nature au fond de sa grande âme, y éclate en une épouvantable adoration de lui-même. Il se drape, avec un orgueil qui a je ne sais quoi de féroce, sur son piédestal de Dieu-humanité, c'est-à-dire de peuple-Dieu. Car ce Dieu-humanité, créé par ies pontifes qui l'instruisent, un jour il arrive à découvrir qu'il n'est pas autre que lui-même, lui, les neuf dixièmes de la multitude humaine. Alors, dans sa pensée intime^ et par une sorte d'instinct irréfléchi, il se décrète, non plus seulement le peuple souverain, le peuple-Roi, mais le peuple-Dieu. Et comme
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le], c'est son bon sens qui l'ordonne, il ne doit plus connaître et il ne connaît plus d'autre adoration que celle qu'il estime se devoir à lui-même. Dès lors, s'éveille au cœur du peuple cet affreux besoin de l'homme s'estimant Dieu, le besoin de tout rapporter et de tout immoler à soi. Et si votre immolation lui parait un élément de son bonheur, vous êtes des victimes préparées, vous êtes une hécatombe digne d'arroser ses autels : et ce peuple athée, devenu Dieu, m'apparaît mille fois plus sanglant, plus cruel et plus dévorant que les dieux terribles de Rome et de Carthage, de Thèbes et de Memphis, de Tyr et de Sidon.
Ce résultat de l'athéisme économique devenu l'athéisme populaire est d'autant plus inévitable, qu'en mentant au besoin du divin qui est le fond de la vie humaine, cette économie insensée ment encore en elle au besoin de l'immortel, qui en est l'aspiration invincible.
Si le peuple a besoin de la divinité, il a besoin aussi de l'immortalité. Avant même que la foi ne lui en donne la révélation et que la
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philosophie ne lui en fasse la démonstration, il en porte au fond de sa propre vie l'instinct indéracinable. L'idéal de la féhcité lui apparaît au moins dans une aperception confuse, comme quelque chose qui exclut à la fois et la limite et la fin, c'est-à-dire comme quelque chose qui est en même temps et infini et immortel. Si l'infini est sa faim^ l'immortel est sa soif.
Cetfee attente de l'immortalité est la seule chose qui puisse donner au peuple le courage de porter le faix quelquefois si pesant des privations, des souffrances et des catastrophes du temps : elle est comme un contre-poids à ces inégalités qui sont l'œuvre de Dieu et la nécessité de l'homme ; inégalités inévitables mais âpres, qui inspirent des colères fratricides et des représailles vengeresses à ceux qui en souffrent dans l'exil de la terre, sans en espérer la réparation dans la patrie du ciel.
Et c'est ici la troisième injure que fait l'économie antichrétienne aux besoins supérieurs de la vie humaine; telle est sa suprême contradiction avec les plus légitimes et les plus
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invincibles aspirations de l'homme; elle en retranche, comme une plante inutile dans le présent^ l'espérance de l'avenir ; elle ferme devant l'humanité fatiguée les horizons de son immortalité ; elle les masque à ses yeux sous la poussière que soulèvent ses pieds, sous la fumée que soulève son industrie haletante devant la fournaise ardente de son travail : elle compose de tout cela comme un nuage sombre, derrière lequel se cache la radieuse et consolante clarté des siècles éternels. Jamais un mot qui lui parle de l'avenir, j'entends du suprême et final avenir. A travers ces beaux livres et ces beaux discours, dans lesquels l'économie antichrétienne construit avec des combinaisons ingénieuses le bienêtre du peuple et la félicité du monde, jamais une parole d'espérance, jamais un souvenir du ciel. Et si vous allez au fond de ses théories vides de l'âme, de Dieu et de l'immortalité, il ne vous est pas difficile de deviner, même dans son silence, que pour elle l'Eden de l'avenir comme l'Eden du passé n'est qu'un mythe, chimère du souvenir ou chimère de l'espérance ; et que l'humanité n'a d'autre
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Eden ni d'autre paradis que celui qu'elle se fait sur la terre et dans le temps.
Et ce qui est au fond des livres et des discours, même sans y être nommé, passe bientôt dans l'âme du peuple, sans même qu'il soit besoin de le lui formuler. Sa foi à l'immortalité, son espérance d'une vie meilleure, son attente d'un paradis d'outre-tombe, s'évanouissent de jour en jour et d'heure en heure. Il croit au temps, à la matière, à luimême ; et ses espérances s'arrêtent à la frontière de sa foi. 11 se retourne avec l'immensité de ses désirs sur ce présent auquel il demande de lui faire une félicité qui réponde à son besoin d'immortalité. Et ce besoin humainement insatiable, il essaye, malgré son poids immense, de l'appuyer sur l'heure qui passe, comme un naufragé s'attache avec frénésie au flot qui se dérobe.
C'est alors que ce peuple sans foi , sans espérance et sans Dieu, commence à faire, dans les enivrements de la matière et le sommeil de l'âme, ce rêve dont nous avons vu les déhres et entendu les extravagances : le paradis sur la terre, l'immortalité dans le
temps!... Pour ce peuple aplati sur la matière par l'économie matérialiste, le paradis tombe du ciel sur la terre, et des splendeurs de l'immortalité dans la fange de ses jouissances d'un jour. Bientôt on entendra sortir de sa bouche des discours pleins d'effroi. Ce peuple, soi-disant affranchi par la libre pensée de ce qu'il nomme dans sa langue nouvelle la chimère du ciel et le mythe du paradis, sera entendu s'écriant avec un sourire plein d'ironie : — Le paradis, ô prêtres, vous nous le montriez en haut, et, pour nous mieux asservir sur la terre, vous nous disiez : Votre bonheur est au ciel. Vous nous trompiez : notre bonheur est ici-bas, et notre ciel est sur la terre. Vous disiez : Le paradis par delà votre mort, pour vous consoler des souffrances de votre vie.. — Amère dérision ! Mon paradis, c'est-à-dire mon bonheur, ma joie, mon repos, il me le faut, non pas de l'autre côté de ma tombe, où, à travers mes larmes, je n'aperçois que mon néant; il me le faut de ce côté de mon tombeau ; il me le faut dans la richesse et les jouissances de cette vie, où jusqu'ici je n'ai vu que mon indi-
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gence et senti que ma désolation. — Ainsi le peuple, déshérité de ses célestes espérances, fait à sa manière, avec une logique pleine de menaces, ses rêves de terrestre félicité ; et lui, qui a rêvé pour lui-même son paradis sur la terre, il fera peut-être en un jour^ de ce prétendu ciel, votre terrestre enfer.
Une heure vient oii, impatient de saisir sa destinée, il veut, n'importe par quelle voie, hâter les temps, précipiter les choses ; et il s'écrie : J'ai droit à mon bonheur, et j'y ai droit dans le temps; non-seulement demain, mais aujourd'hui. Ils me disaient, les heureux possesseurs des biens de cette terre : Attends, attends encore : le progrès est en marche^ et le bien-être va venir. En attendant, patience, patience ! marche sur la terre en regardant le ciel. — Mais non, je ne veux plus attendre. Il faut que mon bonheur soit aujourd'hui : le voici devant moi, et pour le prendre, je n'ai qu'à le vouloir. Mon bonheur, c'est la possession ; mon bonheur, c'est la propriété; mon bonheur, c'est la richesse ; mon bonheur, c'est la terre qui me fut donnée avec toutes ses fleurs, tous ses fruits, toutes ses jouis-
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sances : donc à moi mon ciel et mon paradis : arrière qui voudra m'em pêcher d'en jouir. Je vais étendre mes millions de bras ; je déploierai toute mon énergie ; s'il le faut, pour vaincre, je tirerai mon glaive ; et malheur à qui dans cette revendication de mes droits osera m'arrêter ; malheur à qui se mettra sur ma route, propriétaire ou soldat, prince ou magistrat, roi ou peuple, prêtre ou laïque, je le briserai, confringam. Je prendrai ces richesses insolentes et ces fortunes ironiques qui semblent une dérision de ma misère ; je prendrai ces édifices, ces palais, ces cités ; surtout, je mettrai la main sur cet affreux capital, mon despote et mon tyran. De toutes ces grandeurs et de toutes ces fortunes, je ferai une poussière qui se dispersera au vent de ma colère; ou, s'il le faut, aujourd'hui je l'arroserai de sang pour la rendre féconde de mon propre bonheur; et demain j'en ferai sortir les premières fleurs de ce paradis que je veux conquérir, parce qu'il est mon droit, mon héritage et ma destinée.
Tel doit être tôt ou tard, à travers des agitations plus ou moins douloureuses et des péri-
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péties plus ou moins sanglantes, Taboutissement final de l'économie matérialiste et athée, qui, méconnaissant les besoins supérieurs de l'homme, emprisonne toutes les énergies du peuple travailleur dans les limites du corps, de la terre et du temps, et trompe cruellement sa triple aspiration au spirituel, au divin et à l'immortel, en éliminant pour lui, de tout et de partout, l'âme. Dieu et l'immortalité.
Mais non. Messieurs, il n'en sera pas ainsi. Dans les effrayantes clartés que le bon sens jette ici sur le monde économique, non, nous ne consentirons pas à suivre des errements qui mènent la société à d'inévitables abîmes. 0 vous qui travaillez par vos livres, par vos journaux, par vos discours, par toutes vos influences , à atteindre ce but que nous appelons tous, le bien-être de ce peuple que nous aimons ensemble, laissez-moi vous le dire : Je crois à votre bon sens comme je crois au mien^ à votre bonne foi comme je crois n la mienne, à votre dévouement comme je crois au mien. Mais, au nom de ce peuple lui-même, ahî je vous en prie, regardez où doivent enfin aboutir ces théories qui, en promettant aux
56 l'Économie antichrétiewe devant l'homme. corps la chimère de la jouissance indéfinie, enlèvent des âmes la croyance à l'immatériel, l'amour du divin et l'attente de l'immortel. Avec nous, tout en donnant à ses vrais besoins une légitime satisfaction, travaillez à relever la grande âme du peuple vers ces sublimes horizons de l'esprit, de Dieu et de l'immortalité : et tout en lui préparant au chemin le viatique nécessaire, et même en semant sur sa route quelques charmes sans périls, laissezlui voir toujours brillant sur sa tête les reflets d'un monde plus beau et d'une félicité meilleure !
DEUXIÈME CONFERENCE
DEUXIÈME CONFERENCE
Monseigneur (J),
Après avoir montré comment le Christianisme agrandit et perfectionne notre race sous les divers aspects considérés les années précédentes, nous montrons celte année comment il l'agrandit et la perfectionne par son côté qui touche à la terre, c'est- à-dire par son côte
(1) Monseigneur Darboy, archevêque de Paris?.
/NDUSTRIAL SCH^^^ SPi^NJSH ONT.
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utilitaire et économique. Ici encore, comme on doit s'y attendre, le Christianisme rencontre en face de lui l'antichrislianisme^ et l'économie chrétienne se trouve être en opposition flagrante avec l'économie antichrétienne.
Nous avons entrepris d'établir que la science dite économique, en se plaçant hors le Christianisme, et surtout en se mettant en opposition avec le Christianisme, roule dans un cercle de contradictions, qui est pour le peuple travailleur un cercle de douleurs, et pour la société entière un cercle de désastres. La première contradiction dans laquelle tombe l'économie antichrétienne, c'est celle que nous avons nommée sa contradiction devant Vhomme. Toute économie a pour objet direct le bien-être de l'homme ; l'économie antichrétienne ne tient pas compte de la nature humaine ; elle ment à ses besoins inférieurs, et surtout à ses besoins supérieurs; elle promet aux premiers la chimère de la jouissance indéfinie, et elle ferme devant les seconds les trois horizons de l'âme, de Dieu et de rimmortahté, c'est-à-dire tout ce qui
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répond aux plus nobles, aux plus sublimes et aux plus invincibles aspirations de la nature humaine; et par cette contradiction fondamentale, source de tant d'autres, elle tourne au mal de l'humanité tout ce qu'elle entreprend pour le bien de l'humanité; toute erreur qui porte sur le but devant faire fatalement dévier tout l'ensemble.
Vous comprenez, Messieurs, sans qu'il soit besoin de le dire, à qui s'adresse particulièrement cette prédication. Quand nous attaquons la philosophie antichrétienne, nous ne déclarons pas la guerre aux philosophes ; quand nous attaquons la science antichrétienne, nous ne prenons pas les armes contre les savants. C'est assez vous dire qu'en attaquant l'économie antichrétienne, nous ne prétendons pas lever le drapeau contre les vrais économistes. L'économie est en ellemême une chose parfaitement légitime, et au fond moins moderne qu'on ne l'imagine.
Chercher à perfectionner de plus en plus les vrais rapports de l'homme avec la création matérielle, est une fonction qui a sa valeur dans la société; et cette fonction, il est des
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économistes qui la remplissent a\ec un talent qui n'est surpassé que par leur dénouement. J'en connais de tels, et je m'honore de leur honorable amitié : ceux-là ne sont pas nos adversaires ; ils sont nos auxihaires. et volontiers nous leur tendons la main.
Cette déclaration était utile pour prévenir des interprétations fausses, trop faciles en un tel sujet ; mais cette déclaration faite, je proclame mon droit de dire ici à l'économie, qui ne veut pas être chrétienne, ce que je crois être la vérité ; Dieu aidant, j'en userai avec cette liberté pleine d'amour et de respect qu'on m'a toujours pardonnée, et que je prendrais encore quand même on ne me la pardonnerait pas.
Aujourd'hui nous allons voir dans l'économie antichrétienne une seconde contradiction non moins capitale que la première ; après la contradiction devant Xhomme^ la contradiction devant la famille. Qu'on le remarque ou non, entre le progrès de la famille et le progrès de l'économie il existe un rapport intime et un lien inviolable. Le mot économie en témoigne jusque dans ses racines. L'économie :
comme si vous disiez le gouvernement de la maison;, la règle administrative du foyer, la législation du royaume domestique. La famille et l'économie sont rivées l'une à l'autre par la main de Dieu même. L'économie au foyer est la base, le modèle et l'origine de l'économie dans la société. De même que la société domestique est l'exemplaire et la source de la société publique, de même l'économie sociale n'a pas de modèle plus achevé ni de source plus pure que l'économie domestique : l'une est la raison et la nécessité de l'autre. La richesse d'une nation se compose de la richesse des familles fixées sur son sol. Un ensemble de familles pauvres ne peut pas faire un peuple riche.
Et voici la prodigieuse contradiction de certains économistes antipathiques au Christianisme; ils ne comptent pas avec la famille. Ils ne veulent voir dans les multitudes travaillant au bien-être général que des êtres isolés, des forces individuelles, des monades humaines ; et ils passent indifférents devant la famille, sans se demander ce qui l'élève ou l'abaisse, la conserve ou la corrompt, l'honore
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ou la déshonore, l'enrichit ou l'appauvrit. Par là, ils laissent s'amoindrir ou périr tout à fait les forces économiques par excellence, et ils tombent économiquement dans la plus énorme contradiction qu'il soit possible d^imaginer. Ici, je suis heureux de me sentir appuyé par tous les économistes sages et vraiment conservateurs, qui voient avec nous dans la famille la vraie source de l'économie.
Je ne redirai pas, Messieurs, les grandes vérités que nous avons un jour proclamées du haut de cette chaire sur la famille chrétienne, et qui vous ont trouvés, il m'en souvient, unanimement sympathiques. Me renfermant dans les limites de ce sujet spécial, je veux établir, dans cette conférence, une vérité économiquement capitale, à savoir, que toute économie qui néglige la famille et la laisse se corrompre, brise de ses propres mains les vraies forces productives, et tarit les vraies sources du bien-être des nations.
Il est aujourd'hui un fait social très-remarquable et souvent remarqué par des observateurs attentifs ; un fait qu'il est absolument impossible de méconnaître, tant il est
\isible et frappant dans son ensemble ; un fait que je n'ai pas besoin de démontrer, parce qu'il se montre assez lui-même dans sa propre lumière. Ce fait est celui-ci : partout où la famille est prospère et fortement constituée, la puissance économique est en progrès ; et partout où la famille décroît et dégénère, la puissance ^économique est en décroissance parallèle. Tout ce qui désorganise et appauvrit la famille dans sa vitalité, désorganise et appauvrit la famille dans sa prospérité. Voilà le phénomène social ; voilà le fait vivant. Quelles sont les raisons de ce fait et les causes de ce phénomène ? C'est ce qu'il s'agit ici surtout de mettre en pleine lumière.
La famille est, avec l'économie, dans les rapports que voici : elle est la création, le perfectionnement, l'harmonie, la direction et la permanence des grandes forces économiques. Ces cinq choses, qui se tiennent et se confirment mutuellement, montrent jusqu'à l'évidence que la famille est la mère féconde de toute économie vraiment sociale et salutaire.
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Et d'abord, ce qui nous découvre à fond et par la racine des choses le premier secret de puissance économique caché au foyer domestique, c'est que là prend naissance, comme en son lieu natal, l'agent économique par excellence, à savoir la vie humaine ellemême. Si la famille est la suprême force de l'économie, la cause primordiale de cette puissance, c'est sa propre vitalité, je veux dire la reproduction et la fécondité de sa vie. Cette assertion pourra étonner quelques esprits; je l'estime^, dans le sujet qui nous occupe, une vérité élémentaire. La première richesse qui fait la famille et par elle la patrie prospère^ c'est l'abondance de la vie. L'agent souverain de la puissance économique, c'est, en définitif, l'homme lui-même. Quels que soient les instruments et les engins que crée chaque jour^ pour la production, le génie de notre industrie, l'homme demeure toujours le mo-
leur principal, et, à le bien prendre, le moteur universel du monde économique. Objet et fin immédiats de tous les efforts et de tous les perfectionnements tentés par l'économie, l'homme est le ressort vivant et la cause efficace de tous ses progrès .
Et c'est ici, de prime abord, qu'apparaît, avec une triste évidence, l'aberration profonde de quelques économistes qui affectent pour la vie humaine je ne sais quel dédain. A force de voir se multiplier et se perfectionner les agents matériels de la puissance économique; à force de voir chaque machine nouvelle suppléer^ non-seulement un homme, mais cent hommes, mais mille hommes quelquefois, on dirait qu'ils aspirent à se passer tout à fait de l'homme. Du moins leur semble-t-il qu'à l'avenir la quantité de vie humaine pourra décroître^ sans préjudice pour la prospérité économique, et que l'industrie, produisant toujours davantage pour une humanité diminuée dans sa vie, celte humanité numériquement inférieure montera dans le bien-être et l'aisance, selon la mesure de sa propre décroissance. Erreur radicale, s'il en est en ce sujet.
68 l'Économie axticheétienne
Faites ce que tous voudrez; mettez en jeu toutes les forces de la création ; l'homme demeure la première force; et en tout et partout, le progrès économique est à partir du progrès de la \ie humaine.
Ah! Messieurs, la vie humaine, cette vie si puissante et si royale, elle n'est pas seulement la vraie force motrice de tous les agents économiques, elle est la richesse par excellence ; elle est le capital supérieur, dominant par sa propre valeur tous les capitaux accumulés par son travail. C'est en se multipliant elle-même, c'est en accroissant sa quantité et sa force relative, que la vie humaine a fait reculer le désert^ avancer la civilisation et vêtu la terre de beauté, de verdure et de fécondité. La prépondérance de notre vie sur toutes les autres vies, et de notre race sur toutes les autres races, est le signe de l'ascension qui s'accomplit à la surface dé notre planète. Partout, au contraire, une diminution de notre vie humaine est un signe authentique de notre décadence. Plus l'humanité croît en nombre, et, si je le puis dire, en quantité, mieux elle remplit sa loi en dominant la création,
et plus aussi elle porte, dans cette création dominée par elle, le drapeau glorieux de ses propres conquêtes et le signe éclatant de ses propres progrès.
La fécondité des champs que nous foulons de nos pieds n'est, au fond, que la quantité de notre sueur versée dans le sein de cette terre, qui paye de si riches trésors le prix de celte chair humaine, dont elle garde les reliques fécondes ensevelies dans ses sillons.
Un auteur, parmi beaucoup d'erreurs, a dit cette vérité, avec une grâce toute poétique : « Ramassez au hasard la poussière du che- « min ; passez-la, si vous pouvez, au crible « de l'esprit : vous n'y trouverez pas un « grain, pas un atome, pas une particule d'a- « tome qui ne soit une fibre de l'homme, « une larme, une sueur de son travail. Oui, « dans cette perpétuelle chimie des siècles, « qui mêle et change les hommes et les « choses, chaque motte de terre, chaque « goutte de sève, est trempée de la substance « humaine. »
La part faite à la poésie dans cette remarquable citation, il reste, sous cette fleur de lit-
70 LÉCOiXOMIE ANÏICHBÉTIENNE
térature, une vérité simple et populaire : c'est que partout la vraie fécondité de la terre ne naît et ne brille dans tout son éclat que sur le vestige laissé par le travail de l'homme. Plus l'homme y passe et repasse, et plus, en passant et repassant de génération en génération, il y laisse tomber de sa sueur, plus les déserts fleurissent sur sa trace féconde et sous son pied généreux.
Aussi, quand je regarde nos champs, nos vignobles, nos prairies ; quand je vois nos moissons ondoyer, nos jardins fleurir, nos vergers fructifier; et cette terre qui pouvait n'être, et qui, un jour, en effet, n'était autre qu'un désert, quand je la vois tressaillir sous sa robe de verdure, avec toute l'exubérance de sa fécondité et dans toute la splendeur de sa beauté, j'éprouve le besoin de m'écrier : Heureuse terre, d'avoir été un jour touchée par le pied de l'homme, et d'avoir senti tomber sur ton sein quelques parcelles" de sa vie! Ce jour-là tu reçus dans tes entrailles, jusque-là stériles, le germe de ta vraie fécondité. En te voyant et si riche et si belle, je me demande ce qui serait advenu de
toi, si la vie humaine n'était tombée sur ta glèbe pour en chasser le désert et en vaincre la stérilité. Ah! ce qui serait arrivé, je le sais bien, je le sais trop. Si la vie humaine avait manqué; si peut-être quelques hommes de moins s'étaient montrés à ta surface ; si l'humanité avait failli davantage à la loi qui fut écrite sur son berceau : Croissez et multipliezvous, Crescite et muUiplicamini ; si la quantité de vie humaine, enfin, que Dieu avait prédestinée à te marquer de la trace de son travail et à te toucher de l'industrie de sa main, par l'injure des temps ou par la faute des hommes, t'avait fait défaut ; je songe que ce désert du passé serait encore le désert du présent, et je m'écrie : Malheur à la terre où l'homme n'a pas porté son pied, dressé sa tête et fixé sa maison! Malheur aux terres qui n'ont pas d'hommes ou qui en ont trop peu î Leur désolation et leur stérilité sont fatales. Elles disent, par cette désolation et cette stérilité elles-mêmes, l'injure que fait à la Providence et l'outrage que fait à la terre l'humanité rebelle à la loi qui lui fut donnée au commencement, la loi de croissance et de multiplication.
72 l'économie axtichrétiexxe
Ces principes, pris dans la nature des choses, vous révèlent le premier secret de puissance économique caché au sanctuaire de la famille. C'est que de son sanctuaire jaillit le fleuve sacré qui porte la vie humaine sur la surface de la terre,, et, en multipliant les forces qui la domptent et les sueurs qui la fécondent, multiplie par ses propres accroissements sa puissance de produire. Partout où la vie de famille est supérieure et la société domestique parfaitement organisée, partout vous la verrez multiplier ces forces victorieuses qui dominent la terre et domptent ses résistances; et partout vous la verrez lui arracher les secrets d'une fécondité qui se révèle de plus en plus, à mesure que le travail creuse davantage son intarissable sein et mêle plus de sueur et de sang au mystère de sa végétation. Au contraire, partout oij, par des causes diverses, la famille se corrompt ou s'abaisse, la race humaine se corrompt et s'abaisse avec elle ; la terre, privée de la fécondation du travail et de la sueur de l'homme, diminue d'autant sa puissance de produire; elle montre à sa surface déshonorée et triste les témoignages
de sa stérilité; le désert envahit le champ oii la vie s'épanouissait en fleurs et se couvrait de fruits, et la barbarie, grandissant avec le désert, fait rétrograder la civilisation qui s'enfuit devant elle.
Ce qui relève encore ici la fonction économique de la famille, c'est qu'en même temps qu'elle crée dans l'humanité cet accroissement de vie humaine, force motrice de l'économie, elle donne à cette vie une fois créée, par un légitime développement, la supériorité qui, en agrandissant sa puissance de produire, la met avec la nature créée dans ses rapports les plus parfaits.
La puissance de produire le bien-être des nations dépend, nous l'avons dit, de la quantité de vie répandue à la surface du globe ; mais elle dépend encore plus de sa qualité et de sa valeur elle-même. L'économie, même à son point de vue le plus matériel et le plus
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vulgaire, est intéressée à la supériorité de la yie humaine et à la perfection de notre race. Trouver, pour les mettre au travail créateur du bien-être général, beaucoup d'hommes, et des hommes excellents, c'est pour l'économie la première question. La puissance économique est comme la puissance guerrière : pour remporter ses grands triomphes, il lui faut beaucoup d'hommes, non pas d'hommes' quelconques, mais beaucoup d'hommes dignes de l'honneur de leur nom, je veux dire beaucoup d'hommes forts.
L'économie, dans son ensemble, est une armée, et chaque travailleur est un soldat. L'armée guerrière travaille et lutte pour nous défendre contre les envahissements de la barbarie; l'armée économique lutte et travaille pour nous défendre contre les envahissements de la misère. La première se signale par des prodiges de conquête, la seconde par des miracles de création ; l'une se distingue par le courage de la bravoure, l'autre par le courage du travail. Toutes deux concourent, par leurs forces fraternelles et leurs armes unies, au bonheur, à la sécurité et à la grandeur de la
commune patrie. Mais, ce qui fait par-dessus tout la jouissance de l'une et de l'autre ; ce qui remporte et gagne les grandes Tictoircs sur les inimitiés des peuples et les hostilités de la nature ; ce qui bat l'ennemi à la frontière et dompte le sol dans la patrie, ce n'est pas seulement la puissance numérique des deux armées, c'est surtout la force et la valeur des soldats. Former avec des hommes forts ces bataillons vainqueurs et invincibles, qui triomphent toujours et ne reculent jamais, qui résistent à tout et ne plient devant rien : voilà, vous dis-je, le secret des grandes victoires. Dans l'économie pas plus que dans la guerre, le nombre ne peut suppléer la valeur ; et les engins nouveaux créés par le génie industriel, pas plus que les nouveaux instruments de destruction créés par le génie militaire, ne parviendront jamais à remplacer la force et la valeur de l'homme.
Rien, au premier aspect, ne paraît plus paradoxal que ce parallélisme entre la valeur humaine et la puissance économique. Il semble à des observateurs superficiels, que les sources économiques, par exemple, la fé-
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condité de la terre et sa puissance de produire, sont absolument indépendantes de la valeur intrinsèque de la vie humaine et de la supériorité relative de l'homme. Rien n'est plus faux cependant. Ils oublient ce principe élémentaire, s'il en est en économie : c'est qu'autant vaut l'homme, autant à peu près vaut la terre ; ils oublient que la valeur de la vie humaine donne d'ordinaire la valeur du sol où cette vie attache son travail et verse sa sueur. Ce qui rend le sol productif et de plus en plus productif, ce qui le couvre de la gloire de la fécondité, croyez-le bien, ce n'est pas seulement la rosée de son ciel et le rayonnement de son soleil; c'est, par-dessus tout, l'énergie et la perfection de la vie qui se meut à sa surface ; c'est l'homme versant dans un sillon plus profond, ouvert par un travail plus opiniâtre, une sueur plus abondante et un sang plus généreux.
Si vous en doutiez, je n'aurais qu'à vous dire : Allez voir ces champs qui reçoivent les soleils chauds, les douces rosées et les pluies fécondes, donnant, sous le ciel le plus clément et sur le sol le plus fortuné, l'exemple d'une
Stérilité qui attriste le regard du Yoyageur et étonne la pensée du philosophe et du naturahste. Qui a fait le désert au milieu de ces campagnes qui ont tous les germes de la vie, tous les souffles du ciel, toutes les faveurs de la terre, et que Dieu semble avoir créées tout exprès pour en faire comme l'Éden de l'humanité heureuse? Pourquoi les ronces, les épines, les plantes sans saveur et sans fruit ont-elles envahi cette terre destinée à porter le parfum de toutes les roses et le fruit de toutes les moissons? Une seule chose explique sur le sol privilégié ce prodige de stérilité. A ce sol doublement fortuné, à ce ciel de parfums, de soleil et de rosée, une chose a manqué : une humanité capable de recevoir les faveurs de Dieu. Là se traîne, dans une paresse honteuse et une insouciance déshonorée, une humanité indigne tout à la fois et du sol fécond qu'elle foule sous ses pieds, et du ciel radieux qui brille sur sa tête.
Au contraire, qui a semé là vie dans la stérilité même? Qui a couronné de verdure ces arides sommets? Qui a vêtu de fleurs, d'arbres et de moissons les flancs nus de cette col-
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line, aujourd'hui ornée de son incomparable beauté? Là, une race forte, patiente, sobre, courageuse et prévoyante a passé. Cette terre a tressailli au contact d'une humanité généreuse ; et elle montre, dans la richesse de ses dons et l'abondance de ses fruits, la grandeur de cette humanité qui l'a touchée.
Or, remarquez-le bien, cette force qui féconde la nature^, cette puissance yraiment humaine et vraiment économique, se compose de cinq éléments, ^qui trouvent dans la famille bien faite tout leur légitime développement : la force physique, la force intellectuelle, la force morale, la force sociale, la force rehgieuse ; en d'autres termes, la force du sang, la force de la doctrine^ la force de la vertu, la force du dévouement, et entre toutes les autres celle qui rend l'homme d'autant plus puissant pour produire sur la terre, qu'elle lui donne pour déployer sa puissance un point d'appui dans le ciel, la religion : voilà le faisceau des forces humaines. Donnez-moi beaucoup d'hommes robustes et forts de ces cinq manières, des hommes forts de la vigueur de leur sang,forts de la vérité de leurs doctrines, forts de la sainteté
de leurs mœurs, forts de la générosité de leurs cœurs, forts enfin de celte \ie religieuse qui donne à l'homme quelque chose de la force de Dieu ; avec de tels hommes multipliés sur le sol de ma patrie, même sans Je secours de yos instruments si prodigieusement perfectionnés, avec ces hommes cinq fois parfaits et forts, je ferai les plus grandes et les plus fécondes choses; avec ces légions choisies, qui ont bu à longs traits aux sources vives de toutes les forces, moi aussi je vous délivrerai et je sauverai Israël ; je vous défendrai contre les envahissements du dehors et contre les envahissements du dedans; je vaincrai l'ennemi par la guerre et la misère par l'économie!
C'est par le faisceau fortement serré de ces cinq forces que l'homme se rend maître de la nature et règne eu conquérant dans la création. Si l'une de ces forces vient à manquer, elle affaiblit du retrait de sa propre puissance l'action de celles mêmes qui demeurent. Le plus haut degré de leur puissance, c'est leur union achevée. L'union et le concours de ces cinq puissances sont comme les cinq doigts que la main de l'humanité travailleuse étend sur
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la matière pour la saisir, l'étreindre, la façonner, la transformer de mille manières, et, par le jeu souple et fort de ce quintuple ressort, contraint la nature matérielle à se mettre au service du bien-être de l'homme. Qui n'admire dans la main de l'homme cette puissance d'étreinte, d'impulsion, de défense, d'industrie et de travail, où cinq forces viennent s'unir, s'appuyer et s'enlacer, pour composer une seule puissance, l'organe producteur et travailleur par excellence? Eh bien I cette main de l'homme, dans sa force organique, est une image; c'est l'image de la force économique de l'humanité^ composée de ces cinq forces dont le concours constitue sa puissance et sa royauté sur la nature.
Et maintenant, vous demandez où se forment pour les travaux économiques, comme pour les travaux de la vie guerrière, ces légions des hommes forts ? Ah I ne vous y trompez pas, c'est au foyer domestique ; c'est dans cette partie delà patrie, dans cette atmosphère vraiment natale, où la vie respira son premier souffle, et où elle grandit de toutes manières en vraie force et en vraie puissance. C'est là
surtout, alors que cette source naturellement si pure n'a pas été corrompue, c'est là que se conservent et la pureté du sang, et la pureté de la doctrine, et la pureté des mœurs, et la pureté des sentiments, et la pureté de la religion ; et c'est dans la tradition de toutes ces puretés, qui croissent sous le toit domestique, oui, c'est là, entre la respiration du père et la respiration de la mère, fécondant la vie de leurs souffles unis , que toutes ces forces se trempent, se développent, s'affermissent. Et de toutes ses forces conjointes et ordonnées pour le fonctionnement d'une même vie , il résulte cet être royal qui porte la force dans son nom, la royauté sur son front et la fécondité dans son sein , vir^ un homme.
Aussi, Messieurs, le plus grand malheur qui puisse arriver à l'homme, c'est de vivre, jeune encore, loin de ce foyer de la force et de la virilité. Sa vie, jetée avant le temps hors de la famille, perd plus ou moins ces éléments natifs qui constituent dans l'homme la vraie puissance économique. Les générations arrachées par le cours des événements ou par
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l'injure des hommes à cette atmosphère fortifiante ne ressemblent que trop aux arbres et aux animaux transportés d'un sol fécond et d'un ciel chaud sous un ciel glacé et dans une terre aride. La plante s'étiole et languit ; l'animal souffre et s'atrophie. Image trop fidèle de ces moissons d'enfants arrachés, avant l'heure, à l'air vivifiant du foyer, où ils respiraient, d'un souffle encore jeune, tous les éléments de la force qui devaient un jour en faire des hommes, et qu'on jette, trop faibles encore pour y résister, au milieu d'une atmosphère viciée, portant dans toutes ses corruptions le germe de toutes les faiblesses et de toutes les décadences humaines.
Ici, Messieurs, j'aurais quelque droit d'élever, au nom de la dignité humaine, contre certaines pratiques de l'Économie moderne, une parole sévèrement accusatrice. Je le sais, ellemême a rougi de ses attentats commis par une cupidité aveugle et barbare; elle a confessé devant le siècle son crime de lèse-humanité, disons mieux^ son crime de lèse-enfance. Mais ce crime, elle l'a commis ; et suis-je bien téméraire d'oser dire qu'en certains lieux de notre
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Europe, si prodigieusement civilisée, elle le commet encore ?
La voyez-Yous d'ici, cette fleur de la vie humaine^ l'enfance, enlevée violemment à son soleil, à son ciel, à sa terre natale, et transplantée ' sur un sol en hostilité flagrante avec toutes les conditions de sa croissance et toutes les lois de sa vie? Pauvre fleur de Dieu condamnée à subir les ardeurs de l'été, avant d'avoir reçu tous les rayons et tous les souffles de son printemps; forcée d'aspirer un air imprégné d'éléments qui la blessent au lieu de la vivifier, et la font se replier sur elle-même^ languir, se faner et quelquefois mourir, même avant d'avoir reçu son épanouissement, et, si je le puis dire^ même avant d'avoir vécu ! Messieurs, parlons sans figure ; la réalité est ici bien assez saisissante pou r n'avoir pas besoin de demander à l'image un intérêt de plus. Grand Dieu ! des générations d'enfants, contre le vœu de la nature et au mépris des plus vulgaires principes de l'humanité, précipités du foyer dans des ateliers, oii de chaque souffle ils respirent quelque chose qui blesse en eux une fibre vivante et attaque tous les éléments d'une viri-
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lité tuée en germe 1 Infortunés enfants^ puisant là, de jour en jour, d'heure en heure, l'extinction de la foi, la dépravation de l'âme, l'égoïsme du cœur, l'hébétement de l'intelli- ' gence, et^ avec la dégénérescence du sang, le rachitisme d'une chair sans efïlorescence, sans vigueur et sans incarnat 1
Ah ! devant cette nouvelle extermination de notre race, devant le crime encore innomé de cet infanticide nouveau , mon cœur d'homme, de chrétien et d'apôtre, serait tenté de jeter un cri de malédiction et de s'écrier : Anathème à la cupidité qui n'a pas reculé, pour s'enrichir, devant de tels attentats ! Mais mieux vaut jeter le cri de la reconnaissance que celui de l'imprécation. J'aime mieux m'écrier: Honneur et reconnaissance aux hommes généreux qui ont pris l'initiative d'une réforme nécessaire^ en essayant de relever, pour protéger l'enfance contre ces tentatives abominables, le rempart de la famille !
Que dis-je? ce n'est pas seulement l'enfance, c'est l'homme lui-même, l'homme avec ses vertus, sa santé, sa vigueur, son travail, son bien-être, que défendent ces généreuses
initiatives. C'est qu'en effet l'ouvrier en famille, habitant un foyer qui est son foyer, une maison qu'il peut nommer sa maison, l'ouvrier avec des enfants dont les caresses et les sourires lui révèlent, le soir, après les fatigues du corps, les pures joies de l'âme et les saintes émotions du cœur, cet ouvrier, s'il n'a été d'avance perverti par des influences malsaines, est moral, vertueux^ sobre, prévoyant, économe et vraiment heureux. Son foyer, à mesure qu'il s'y attache, lui devient béatifîque et doux. C'est la joie de son cœur d'embeUir de ses mains ce sanctuaire modeste, oii il voit s'accomplir de jour en jour plus grand le mystère de sa féHcité. Et en même temps qu'il tient au foyer, par son cœur de père, d'époux ou de fils, et qu'il s'y fait à lui-même un bonheur sans orages, ce travailleur est pour le maître qui l'emploie un instrument utile^ et, comme disent les économistes^ un producteur excellent : heureux de faire remonter jusqu'à son maître, par un travail plus fécond, le bonheur qu'il en a reçu en connaissant par lui les saintes joies de la famille.
0 peuple travailleur ! que Dieu te donne
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partout de puiser aux sources sacrées de la famille, avec la pureté du sang et la pureté des doctrines, la noblesse des sentiments et la sainteté des mœurs; et tu comprendras comment on peut, même sous le plus humble toit, abriter une félicité qui s'enfuit souvent des demeures de la richesse et des palais de l'opulence !
Mais, Messieurs, créer et perfectionner les forces humaines destinées à produire le bien-être fraternel, ce n'est pas encore tout le secret de la puissance économique de la famille. Pour que les forces produisent beaucoup et harmonieusement, il faut qu'elles soient associées. Et ce qui révèle ici de plus en plus la puissance économique de la famille, c'est qu'elle est l'association la plus naturelle et la plus féconde des forces créées et perfectionnées par elle-même.
C'est une vérité devenue vulgaire, que la grande puissance économique, c'est l'associa-
tion harmonieuse des forces. En économie plus qu'en toute autre chose encore, l'association c'est la fécondité, et l'individualisme c'est la stérilité. L'individualisme est stérile, parce qu'il est le choc des forces et la pulvérisation des choses. L'association est féconde, par<îe qu'elle est l'union des forces et la création des choses. L'association, comme le nom même le révèle, c'est la puissance unie à la puissance, c'est la force jointe à la force, c'est le souffle conspirant avec le souffle, c'est l'intelligence centuplant l'intelligence, c'est le génie multiplié par le génie. En un mot, l'association, c'est le travail marchant avec le travail, sous un joug fraternel et dans un concert de mutuels efforts, traînant avec aisance et joie le char qui porte la richesse des nations et le bien-être des peuples.
Rien ne doit moins étonner que cette puissance économique par l'association des forces humaines. La nature elle-même est une association de forces productives ; c'est une harmonie de puissances fécondes. Cherchez dans toute la nature une force placée dans un isolement absolu, vous ne la trouverez pas. La
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fécondité n'y résulte jamais que de la rencontre et du concours des forces conspirant pour un même but. Les grands et puissants mécanismes que met en jeu l'industrie humaine sont des associations de force ; et l'on ne sait ce qu'il faut le plus y admirer, ou la douceur de leurs contacts, ou la force de leurs mouvements, ou la puissance de leur action. L'économie vraie, naturelle et féconde doit être dans son ensemble^ comme les machines qu'elle met en mouvement, l'association la plus suave, la plus simple et la plus concordante possible des forces humaines appliquées à la production du bien-être le plus général de l'humanité; avec cette différence que la mécanique, dans la construction des grands engins industriels, associe des forces fatales ; tandis que l'économie, directement et par ellemême, associe les forces libres. Cette association, condition nécessaire des grands résultats économiques, ne supprime pas les forces et les initiatives individuelles, elle les suppose ; mais elle les arrache à leur stérilité en les tirant de leur solitude^ et les fait entrer dans l'harmonie pour les conduire à la fécondité.
Mais, Messieurs, prenons-y garde, autant, dans le monde vivant, l'association porte des fruits salutaires, quand elle est prise dans la nature des choses, autant elle peut être féconde en fruits amers, et produire des catastrophes, lorsque, sortant de la nature et visant à l'imaginaire, elle poursuit le rêve par l'utopie^, et quitte le réel pour conquérir l'impossible.
Ce qui est fort et vraiment fécond pour produire le vrai bien-être de l'humanité, ce ne sont pas les associations inventées par les caprices de l'homme, ce sont les associations ordonnées par la sagesse de Dieu. Le vrai génie économique consiste ici à savoir distinguer ces deux sortes d'associations séparées par une ligne profonde. Les premières sont factices; les secondes sont naturelles. Les premières sont transitoires, soumises à la loi du changement et à l'empire de la fragilité ; les secondes sont permanentes et portent, dans leur résistance et leur solidité, comme un cachet visible de la divine immutabilité. Ces différences de principes constitutifs produisent des différences dans les résultats défini-
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tifs : les premières sont souvent stériles et quelquefois désastreuses ; les secondes sont toujours productives et toujours bienfaisantes.
Et voilà ce qui nous montre encore davantage la puissance économique de la famille. C'est que la famille est l'association la plus naturelle, la plus providentielle et la plus réellement féconde. La famille est le groupe des forces humaines le plus naturellement associées et le plus volontairement dévouées, et, dans leur action cachée, mais harmonieuse, le plus réellement productives qu'il soit possible d'imaginer. C'est que la famille n'est pas une création de l'homme ; ses éléments sont humains, mais sa constitution est divine : forces humaines divinement associées pour produire, dans le plan providentiel, un résultat commun par l'action fraternelle. Association modèle, oij la force répond à la suavité et la suavité répond à la force ; association si essentiellement économique, qu'elle a donné son nom à l'économie elle-même ; association si parfaitement organisée pour produire, conserver et agrandir la vraie richesse, que les institu-
tions économiques, pour être vraiment fécondes et salutaires, doivent être faites plus ou moins à son image, et produisent, d'ordinaire^ dans la mesure de leur ressemblance avec ce saint exemplaire.
Il faut plaindre ici les hommes assez aveuglés par le nuage des erreurs et des préjugés du temps, pour ne pas comprendre cette puissance économique que la Providence a cachée dans l'ombre du foyer domestique, et qui s'en vont chercher bien loin, et jusque par delà le monde réel, des secrets de fécondité, qu'ils trouveraient^ s'ils voulaient, sans sortir de leur maison. Esprits révoltés contre la nature autant que contre la foi ; génies fanatisés par le besoin de l'innovation, évoquant du fond de l'imaginaire des fantômes de bien-être et de félicité qui n'auront jamais de réalité que par les influences secrètes, mais puissantes, de cette vie et de ce travail du foyer dédaignés par leurs systèmes. Hommes prodigieux, ils s'en vont improvisant, à l'aurore d'une révolution, des combinaisons de vie sociale et de puissance économique qui embrassent toute la terre ; ils engrènent dans
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un seul mécanisme toutes les forces humaines, et font de chaque homme un rouage dans la machine universelle : ils construisent, pour les peuples qui ne les habiteront jamais, des cités idéales ; ils élèvent entre le ciel et la terre je ne sais quels mondes aériens, oià ils convient à un banquet de jouissances impossibles les peuples de l'avenir. Et pendant ce temps-làj ces touristes des mondes imaginaires ferment les yeux sur les sources toujours ouvertes de prospérité matérielle que Dieu fait jaillir de leur foyer; et, s'ils le pouvaient, ils les fermeraient de leurs mains fraternelles, pour les empêcher de verser sur le monde ce flot perpétuel oi^i l'humanité s'abreuve depuis six mille ans. Volontiers je dirai ici, avec un homme éminent, initiateur intelligent et dévoué des vraies réformes sociales :
« Les penseurs de notre temps qui s'efforcent de trouver en dehors de la famille de nouvelles combinaisons sociales, vont chercher bien loin ce que l'humanité a toujours pratiqué avec succès (1). »
(1) M. Le Play, dars son excellent ouvrage intitulé : La Réforme scciak.
Telle est, ^lessieurs^ économiquement et socialement, l'aberralion radicale de ces grandes hérésies sociales, qui se nomment, selon le point de \ue préféré des auteurs, ici le socialisme, là le communisme, ailleurs l'individualisme. Tous ces systèmes ont un vice fondamental qui les unit dans la responsabilité d'un attentat doctrinal contre la société et d'un commun outrage fait à notre humanité: ils méconnaissent la force économique de la famille humaine ; ils exagèrent^ d'une manière monstrueuse^ le principe de l'association, pour substituer à l'association naturelle l'association factice^ et au grand agent providentiel du bien-être populaire des combinaisons artificielles et stériles : inventions colossales , combinaisons gigantesques, qui séduisent un jour par le grandiose de leurs proportions, et étonnent le lendemain par le prodige de leur impuissance, alors même que la solennité de leurs chutes ne provoque pas autour de leurs catastrophes l'éclat d'un rireuniversel.
Ah ! Messieurs, bien autrement sage et salutaire est ici la pensée économique du chris-
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tianisme et de tous les grands penseurs qui s'inspirent de lui et s'éclairent à sa lumière. Ce que peut et ce que fait le christianisme, quand il est pleinement accepté, pour constituer avec force et faire fonctionner avec suavité ce groupe humain de forces libres qu'on appelle une famille, l'expérience et la tradition vous le crient assez haut, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'insister sur un fait couronné de toutes les splendeurs de notre histoire. Cette cohésion, cette concorde, cette puissance productive du groupe domestique, est tellement un résultat spontané du vrai christianisme, que partout il le réalise et le fait apparaître avec la fécondité et la beauté de ses fruits, dans la mesure même où il est accepté par la société publique et règne avec ses divines influences au foyer domestique : influences si admirablement sociales, et, dans un sens vrai, si réellement économiques, qu'il me semble prodigieux qu'un grand économiste puisse et ose se dire un antichrétien ; alors qu'il est palpable que le christianisme, en fortifiant et protégeant l'association si féconde de la famille humaine, développe et main-
tient au foyer le ressort le plus actif de la puissance économique.
Ainsi, créer les forces vives dont doit disposer l'économie pour produire la richesse, les perfectionner par un développement généreux, les unir par l'association la plus légitime et la plus naturelle : voilà ce que fait l'économie domestique pour préparer les triomphes de l'économie sociale.
Mais, pour que ces forces multiples, arrivées à leur plénitude, obtiennent par leur association des résultats féconds, il faut qu'elles trouvent, dans une unité naturelle et puissante, un principe efficace de direction et de concentration. L'association, pour être efficace;, exige la concentration des forces, non une concentration aveugle et despotique, qui ne serait que leur affaiblissement ou leur annulation, mais une concentration intelligente et douce, qui laisse à chaque force la liberté de sa fonc-
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tion, et ramène à un même centre l'ensemble des fonctions librement exercées.
Mais, pour que la concentration existe^ une chose est nécessaire, l'unité de direction et d'impulsion. Ce qui engendre la stérilité en tout ordre de choses, ce n'est pas l'absence des forces capables de produire, c'est leur conflit, leur désaccord, leur divergence. 11 en est des grands résultats économiques comme des grandes accumulations de calorique : l'ardeur du foyer dépend de la convergence des rayons; ainsi, en économie, l'accroissement de la production dépend de la convergence des forces.
Et voilà ce qui fait économiquement de la famille une si grande puissance pour produire : c'est qu'en même temps qu'elle est l'association de forces vives la plus légitime et la plus naturelle, elle a, au centre de cette association, un principe unitaire, légitime et naturel comme elle-même; elle marche sous la direction et l'impulsion d'une force qui gouverne sans être contestée, et meut l'ensemble avec d'autant plus d'efficacité que, composée d'autorité et d'amour, cette force agit dans sa
souveraineté avec une incomparable suavité. Ce principe unitaire, cette force sagement dirigeante et doucement impulsive du mouvement économique de la famille, déjà vous l'avez nommée, c'est V autorité paternelle.
L'autorité paternelle est la direction et la concentration des forces qui fonctionnent sous le toit domestique pour créer le bien-être de chacun et de tous. L'autorité paternelle nonseulement ^donne dans la famille l'impulsion aux forces sorties d'elle-même; pour les mieux mettre au service réel de la prospérité domestique, le père les concentre et les fait converger ; il est le centre harmonieux et fécond des forces fraternelles fonctionnant autour de lui et avec lui, pour atteindre un même but, la grandeur du patrimoine et la prospérité de la société domestique.
Aussi, Messieurs, croyez-le bien, ce qui prépare dans les familles les vraies et solides prospérités ; ce qui fait, sans ruse^ sans agiotage et sans mercantilisme, ces foyers vraiment prospères qui sont la richesse des nations, c'est, dans les familles où la vie est nombreuse, perfectionnée et associée, une pa-
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ternité puissante et vraiment maîtresse dans l'empire domestique. C'est que, pour diriger efficacement les forces vives de la famille, la première condition est d'être maître chez soi. Toutes nos idées d'indépendance absolue et de nivellement égalitaire ne peuvent rien changer à cet ordre voulu et ordonné par la Providence, c'est-à-dire par la seule sagesse qui ne se trompe pas, et par la seule volonté qui ne défaille pas.
Au contraire, tout ce qui amoindrit ou enchaîne dans son royaume cette paternité, telle que Dieu l'a faite et telle qu'il la veut, douce mais puissante, bonne mais royale ; tout ce qui diminue son ascendant et entrave son action, ébranle dans sa base la plus profonde l'édifice de la prospérité domestique, et, tôt ou tard, par un contre-coup inévitable, l'édifice de la fortune publique. Sous prétexte d'égalité, vous abaisserez la paternité ; oui, mais en abaissant la paternité, vous briserez sous le niveau despotique de l'égalité le plus énergique ressort de la prospérité.
J'entends parler ici de despotisme paternel,, d'abus de l'autorité paternelle, d'aberration
et de perversion de l'autorité paternelle. Ahl oui, je le sais; comme la royauté dans son empire, la paternité au foyer peut se tromper ; oui, comme tout ce qui est humain, elle peut errer dans la direction des forces qui relèvent de son autorité. 11 y a des pères sans prévoyance et sans sagesse; qui en doute? Il y a des pères despotiques, soit; des pères prodigues et consommateurs, oui certes ; malheurs inévitables, mais malheurs exceptionnels. La part faite aussi large qu'il le faut à ces abus de puissance paternelle qu'explique la faiblesse humaine, il demeure vrai, dans l'ensemble, qu'un père^ mieux que tout autre, entend les intérêts de sa famille, qui sont les siens aussi.
Pour quelques rares abus, dont les théoriciens égalitaires font un bruit calculé et un scandale intéressé, faut-il réduire à Fimpuissance une autorité généralement si salutaire et une action universellement si féconde? Estce que vous ne voyez pas qu'en alléguant sans cesse contre la plus douce et la plus légitime des royautés, tantôt le droit de la patrie, tantôt le droit des enfants, vous amoindrissez au
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foyer domestique la puissance d'enrichir les enfants et d'enrichir la patrie?
Quelques hommes peut-être, en entendant cette défense de l'autorité paternelle, faite au nom de l'économie, vont s'écrier : Ancien régime, féodalité, moyen âge! — Messieurs, arrière tous ces épouvantails qui n'ont plus la puissance d'effrayer que les niais. Nous en avons fini avec ces fantômes évoqués par des préjugés surannés pour faire peur aux enfants de ce siècle des spectres du passé. Quand nous franchissons le seuil de ces grandes assemblées, laissons, laissons expirer bien loin de nous ces clameurs puériles qui seraient encore profondément iniques^ alors qu'elles ne seraient pas souverainement ridicules ; et tous, apportons devant ces graves enseignements la haute impartialité que vous apporte et que réclame de vous cette parole fraternelle. Non, il ne s'agit pas, pour la vraie prospérité du monde, de revenir à ce régime ou à cet autre ; non, il ne s'agit pas de remonter au moyen âge, ni de reculer jusqu'à la féodalité et par delà encore ; il s'agit de se placer dans le régime du vrai, du bien^ de
l'utile, de la vraie civilisation et du vrai progrès du monde. Le régime de l'humanité heureuse a droit de demander l'hospitaHté de tous les siècles. Ce n'est pas parce qu'une doctrine ou une institution aurait marqué sa trace dans l'histoire du passé, qu'elle aurait perdu le droit d'être dans le présent, et de se montrer au seuil de l'avenir. Tout ce qui peut et doit faire le bonheur du présent et le progrès de l'avenir, fût-il mort, aurait droit à la résurrection. Mais, nous le savons tous, on ne ressuscite pas des siècles morts. Il ne dépend de personne de briser de sa parole ou de sa main cette muraille épaisse, cette infranchissable barrière que le temps et la ruine élèvent entre une époque et une époque ; et il faut avoir perdu le sens le plus vulgaire de la justice fraternelle, pour accuser des hommes, qu'on n'a pas encore convaincus d'être fous, de prétendre transplanter un siècle au sein ' d'un autre siècle, et d'aspirer à reconstruire, au milieu de la société nouvelle, tout l'édifice de la société ancienne.
Si vous voulez savoir ce que nous souhaitons à ce souverain de l'empire domestique,
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pour y réaliser la plus grande force économique et pour enrichir la patrie en enrichissant la famille, je le dirai sans détour et sans peur : c'est cette chose que vous aimez «t que nous aimons tous ; cette chose que vous revendiquez sans cesse pour vous-mêmes, et qui est bonne aussi à votre père^ ce roi de la famille; cette chose qui sied à tous, mais qui sied encore plus à cette paternelle autorité qui a le droit et le devoir de commander; c€tte chose, si vous voulez que je vous la nomme, elle s'appelle l'indépendance : je me trompe, Messieurs, je voulais dire la hberté. Om, à cette royauté du foyer, donnez la liberté; et, sauf de rares exceptions, vous y verrez fleurir la vraie prospérité. Prenons-y ga^rde, je vous en prie, les servitudes imposées à cette douce et forte royauté domestique, enchaînée dans son propre royaume, ce n'est pas un mal seulement dans l'ordre moral, un mal dans l'ordre social, c'est un mal aussi dans l'ordre économique; c'est la stérilité, l'impuissance et l'avortement : tandis qu'une paternité libre et suavement forte, c'est la puissance et la fécondité, parce que c'est,
dans l'harmonie, la direction et la concentration de toutes les forces domestiques mises an service de chacun et de tous.
Enfin, Messieurs, il y n dans la fami le bien constituée un dernier élément de puissance économique, c'est la stabilité et la continuité.
Les puissances vraiment fécondes sont celles qui durent et dont les produits s'ajoutent aux produits par un progrès sans rétrogradation, ou du moins par une continuité sans solution. Les temps et la perpétuité entrent comme coefficients dans tous les grands produits. La fleur, qui montre au regard sa fragile beauté et livre au vent son parfum fugitif, n'est que d'un jour. Le grand chêne de la forêt montre dans sa force le travail d'un siècle : il porte, dans les couches superposées qui enlacent son noyau en dilatant son corps, le signe authentique du passage des ans, sceau vivant de la croissance ajoutée à la croissance dans la continuité
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d'une même vie grandissante. Ainsi en est-il de la force et de la croissance humaine. La lenteur de la croissance prophétise la puissance de la maturité ; et, comme les chênes séculaires, les hommes les plus tardifs se révèlent les plus forts.
Mais la continuité et la permanence, qui est la condition de toute chose grande et forte dans l'humanité, comme dans la nature, sont surtout nécessaires à la famille. Car la famille est en essence un prolongement et une continuité de la vie dans la durée ; c'est un fleuve continu, où la vie pousse la vie, comme dans tous les fleuves le flot qui suit pousse le flot qui précède. L'héritier continue la personne du défunt, disent les jurisconsultes; mot profond et significatif dans sa simphcîté. Et cette continuité, qui tient à la suhstance de la famille, se reflète surtout ce qui la touche, sur son histoire, ses souvenirs, ses doctrines, sa dignité^ son patrimoine, sa gloire, c'est-à-dire sur cet ensemble de choses qui lui font sa place au soleil, son rang dans la société et sa fonction dans le temps.
Mais, parce que nous considérons ici la fa-
mille au point de vue direclement utilitaire et économique, j'insiste pour faire bien entendre que ce qui fait dans la famille les grands résultats économiques, c'est le travail s'ajoutant au travail, c'est le produit multipliant le produit, c'est l'œuvre des pères continuée et agrandie par l'œuvre des enfants ; c'est le capital créé servant de point de départ au capital futur; c'est la sueur du passé venant féconder le présent, et l'épargne du présent se léguant à l'avenir ; en un mot^ c'est le patrimoine, l'industrie, le commerce, la richesse de la famille, passant à une postérité reconnaissante et bénie, avec le crédit, l'honneur, la gloire et les souvenirs qui l'accompagnent et complètent avec l'héritage l'identité permanente de la famille. N'en doutez pas, Messieurs, voilà ce qui crée les familles non-seulement les plus glorieuses et les plus nobles au point de vue de l'honneur national, mais encore les familles matériellement les plus prospères au point de vue de la richesse publique et de l'économie sociale.
Nier cela, Messieurs, nier que la grande source et le suprême ressort de l'économie
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sociale, c'est dans la famille vitale, forte et permanente, le produit déjà obtenu par le travail des ancêtres s'agrandissant de jour en jour par le travail des enfants, c'est vouloir, ni plus ni moins, nier l'évidenee mêm-e. Sans cette tradition qui transmet aux fils dans le patrimoine acquis et le capital créé, le travail, la sueur, et quelquefois même le sang des smr cêtres, il n'y a plus pour la richesse de sources permanentes; il n'y a que des flots fugitifs qui tarissent en jaillissant. Les familles passent comme ces images fantastiques formées dans le ciel par les nuages ; et les fortunes ressemblent à ces agrégations de poussière qu'un souffle amassa hier au désert, et qu'un autre souffle emportera demain. « La production, « selon la remarque ingénieuse d'un auteur, « continuellement dissipée, flotte au vent des « hasards : le fruit du travail est aussitôt dé- « voré que produit ; et le capital meurt sans « cesse en naissant. » Comme Saturne qui dévore ses enfants, l'Économie, dans cette perpétuelle rupture de la famille et cette perpétuelle dispersion de l'héritage, dévore, à mesure qu'elle produit, ses propres enfantements.
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Sur ce point les tendances et les œuvres du christianisme sont connues, et son influence a laissé dans l'histoire un sillon, que l'économiste observateur et philosophe peut suivre encore, môme à travers les débris du passé. Sans chercher directement la richesse et le bienêtre des peuples, par l'effet même des mœurs et des habitudes qu'il crée dans les nations, le christianisme y concourt indirectement par des influences profondes : influences d'autant plus efficaces qu'elles agissent, comme la sève de la nature agit dans les arbres et les plantes, d'une manière silencieuse mais continue, lente mais progressive. Le christianisme n'est pas seulement dans toutes ses tendances doucement unitaire et librement autoritaire, il est, pardessus tout, saintement traditionnel. La tradition dans la famille chrétienne est comme une imitation et un reflet de la tradition dans l'Église catholique. Ce sceau de continuité que le christianisme imprime directement aux doctrines, aux mœurs et aux institutions, laisse son empreinte sur tout ce qui se rattache à la famille, comme la fortune, la richesse, le patrimoine, l'industrie. Ainsi^ dans les na-
tions et les familles le plus profondément pénétrées de la sève chrétienne, on a pu voir à la fois les mêmes doctrines, les mêmes mœurs, le même sang et les mêmes héritages, couler à travers des siècles, dans le lit creusé par les mêmes traditions, et la société ellemême bénéficier de ces prospérités au long cours, et de cette croissance continue, qui est la loi de toute chose grande, forte et vraiment féconde.
C'est ici que, sous prétexte d'abus toujours possibles dans l'humanité, l'égaHtarisme antichrétien attaque dans son fond la plus salutaire et la plus naturelle des choses. Aussi, ce qu'il importe ici, par-dessus tout, de signaler aux hommes qui consentent à regarder au-dessous des surfaces, c'est la blessure profonde que font à l'économie elle-même les théories antichrétiennes parleur antagonisme flagrant à la continuité et à la tradition dans la vie domestique. Pour elles, la richesse, le patrimoine, la famille elle-même, ce n'est pas la suite dans le progrès et la continuité dans la tradition, c'est la perpétuité de la rupture et la continuité dans la solution. Pour elles
la famille n'est jamais une chose faite, appelée à se perpétuer; c'est une chose toujours à faire et appelée à se recommencer sans cesse. Pour elles, la gloire, le progrès, la civilisation, c'est de ne jamais descendre de personne, et de commencer toujours à soi ; de renverser chaque jour l'édifice élevé' la veille ; de jeter sans cesse dans le vent du jour, comme une poussière inutile, les doctrines, les mœurs, les institutions, les respects, et, pourquoi ne le dirais-je pas? les richesses amassées par le travail des générations et par des siècles de dévouement.
Aussi, considérez les familles façonnées sur ce type nouveau : rien n'y tient à rien. La famille est là comme un anneau perdu d'une chaîne brisée, pleine de mépris pour ses ancêtres, et sans souci de sa postérité ; née d'hier d'une rencontre de hasard, et destinée à disparaître demain au souffle de l'événement, sans laisser d'elle ni un monument, ni une trace, ni un souvenir, ni un nom, ni une gloire, pas même peut-être un héritage quelconque.
En effet, Messieurs, si vous venez à rechercher ce que ces familles enfantent d'or-
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dinaire pour le bonheur et la gloire de la nation, ce qu'elles laissent au lieu natal pour agrandir de toute la fortune du foyer la richesse de la patrie, une chose vous frappe, c'est le morcellement, disons mieux, c'est la pulvérisation ; et, au lieu de cette chose féconde, la continuité dans la production, vous aboutissez à ce résultat misérable et vide, dont notre siècle nous donne partout aujourd'hui le spectacle, la continuité dans la liquidation !. . . Un père meurt^ liquidation ; un frère disparait, liquidation; une crise menace, liquidation ; un bruit court, liquidation; un vent souffle, une ombre passe, liquidation!... Et c'est ainsi que, de liquidation en liquidation, nous aboutissons à la perturbation, ou pour le moins au néant, à la stérilité, à l'appauvrissement.
Oui, quoi qu'on en puisse dire, cette instabilité dans la procession, cette solution continue dans la production, ce souffle de déplacement^ qui ébranle les familles encore plus que les États, ce vent de révolutions domestiques qui passe en emportant les patrimoines fragments par fragments, tronçons par tron-
çohs, et qui, par l'incertitude et la mobilité qu'il apporte à toutes choses, ne permet plus à rien de durer,^ ni d'ajouter avec le temps la croissance à la croissance et le produit au produit; en vérité, je vous le dis, ce n'est pas un principe de prospérité, c'est un principe d'appauvrissement.
Messieurs, j'arrête ici ma course déjà longue, trop longue peut-être. Vous avez vu pour quelles raisons la famille est la vraie source de la puissance économique : c'est que la famille est le lien des forces économiques mises au service de l'humanité. Les forces créées, les forces perfectionnées, les forces associées, les forces dirigées, les forces perpétuées pour la production de la richesse nationale et du bien-être populaire : voilà ce que fait d'elle-même la famille bien ordonnée-, voilà ce qu'elle produit sans calcul, sans système, sans révolution et sans secousses^ par le seul fait de sa constitution et par l'énergie innée de sa propre vitalité, comme la sève fleurit et fructifie dans la nature.
Et maintenant, si vous me demandez ce qu'il y a à faire aujourd'hui de plus pressant et de
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plus nécessaire pour le vrai progrès de réconomie, et surtout pour le progrès de nos mœurs contemporaines menacées ici encore plus que la fortune publique par une aberration radicale, il n'est pas bien difficile de vous le dire : il faut travailler tous ensemble^ pour le bonheur de chacun et de tous^ à refaire et à reconstituer la famille telle que Dieu la veut, la famille grande par sa vitalité, sa moralité, son harmonie, son unité et sa perpétuité. Ce que nous vous demandons, ce n'est pas, croyezle bien, de briser de vos mains vos constructions économiques; ce que nous vous demandons, c'est de replacer l'édifice, que tant d'ouvriers travaillent à élever, sur ses éternels fondements, et sur ses inébranlables assises. Ce que nous vous demandons^ ce n'est pas de reculer, c'est d'avancer, mais d'avancer en prenant la route qui seule peut aboutir. Ce que nous demandons surtout, ce n'est pas de chercher dans des sujets si graves et si délicats de quel côté souffle le vent de la popularité, pour emporter à la gloire votre parole ou votre nom ; mais de quel côté se lève, avec l'étoile de la vérité qui doit guider votre
marche, le vrai souffle de l'avenir qui doit emporter le monde économique, comme le monde moral et social, vers ses vraies destinées.
Donc, à nous, hommes du présent et de l'avenir, à nous de regarder et déjuger avec calme les fruits qu'ont montrés, sous le ciel orageux de notre civilisation, quelques idées semées dans nos tempêtes. Et, puisque des observateurs de premier ordre et d'une justice hors de soupçon trouvent que tous ces fruits ne sont pas fruits de vie et de félicité, mais qu'il en est d'amers et peut-être de mortels; à nous ambitieux de planter dans nos sueurs l'arbre économique et social qui doit offrir aux générations futures des fruits abondants et doux ; à nous de rechercher, avec une impartialité dévouée, quelles sont les vraies racines de cet arbre ; à nous surtout de nous demander ce que peut pour la fortune publique et pour le bien-être populaire l'élévation ou l'abaissement de la société domestique qui crée, perfectionne, harmonise, dirige et perpétue, pour le bien-être général, toutes les forces productives de la famille.