‹ Le progrès par le christianisme (volume 4)Chapitre 2 sur 10 · L ÉCONOMIE ANTICHRÉTIENNE DEVANT LA FAMILLE · texte numérisé non relu

L ÉCONOMIE ANTICHRÉTIENNE DEVANT LA FAMILLE

0 Dieu, qui avez créé le sanctuaire de la famille humaine pour en faire, sur cette terre des douleurs et dans cette vallée des larmes, comme un vestibule sacré qui doit conduire les pères avec leur postérité dans la cité du ciel et la joie du paradis : ah ! du fond de votre éternité, regardez ce que les hommes ont fait de ce chef-d'œuvre de vos mains : voyez comme les fondements en sont ébranlés, comme ses murs penchent et menacent ruine, comme la lampe sacrée des vérités divines s'y éteint, comme la beauté des mœurs s'y ternit, comme les fleurs des vertus s'y flétrissent de plus en plus! 0 Dieu, ce que vous avez fait pour le soutien du monde, pour sa joie, pour sa beauté^ pour sa prospérité, ne le laissez pas périr : faites, faites jaillir sur nous, de cette source si pure et si rapprochée de vous, les flots des vraies joies et des vraies prospérités : que les nations s'y abreuvent dans leur rapide passage du temps, en attendant qu'elles s'abreuvent, dans les siècles éternels, à cette mer de la joie et de la richesse infinie qui jaillit de vous et que vous êtes vous-même I

TROISIEME CONFERENCE

TROISIÈME CONFÉRENCE

Messieurs,

Nous avons vu, à la lumière des principes les plus élémentaires de la raison et du bon sens, la connexion intime et la parenté profonde qui unit l'économie sociale à l'économie domestique. La famille, par sa propre vitalité, crée les vrais éléments de la puissance économique, c'est-à-dire les forces humaines elles-mêmes; elle les perfectionne par unie-

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gitime développement; elle les unit par la plus naturelle de toutes les associations ; elle les dirige par l'autorité la plus forte, la plus douce et la plus dévouée; elle les perpétue enfin par la loi de sa propre continuité. Ainsi^ la famille et l'économie sont liées l'une à l'autre par la force des choses, disons mieux, par la main de la Providence. De là dans l'antichristianisme économique cette prodigieuse contradiction, négliger ou laisser périr avec la famille la puissance économique par excellence. Mais, en constatant cette contradiction de l'Économie antichrétienne, nous sommes heureux d'applaudir aux efforts des économistes qui défendent avec nous ce ferme rempart de la prospérité publique.

Après la contradiction devant l'homme et devant la famille^ nous avons aujourd'hui à démontrer, dans l'Économie antichrétienne, sa contradiction devant la Société. Le problème économique, mis en face de la société, se résout surtout dans ce point capital : anéantir le paupérisme. C'est la grande question économique au point de vue social ; c'est, pour l'avenir, une question de vie et de mort ; et

volontiers j'en crois un économiste éminent, alors qu'il déclare « que la misère des classes « ouvrières est devenue la question de l'époque « actuelle ; qu'elle est immense et brûlante « tout ensemble. »

Mais qu'est-ce que ce sphynx redoutable qui regarde mystérieusement la société contemporaine et lui porte le défi de deviner son secret, menaçant de la dévorer si elle ne le devine ? Le paupérisme, est-ce la pauvreté? Non ; car la pauvreté est plus ou moins de tous les siècles et de tous les temps : « Vous « aurez toujours des pauvres parmi vous. » La pauvreté n'est que la privation momentanée ou permanente des jouissances que procure la richesse ou l'aisance ; c'est un état oià l'homme est condamné à trouver dans son travail le nécessaire de la vie. La pauvreté ne consiste pas à mourir de faim ; elle consiste à n'avoir, même à force de travail, que ce qu'il faut pour vivre. En ce sens, la pauvreté se distingue de la misère. Le misérable est celui qui ne peut pas même se procurer le nécessaire de la vie. La misère n'est donc pas seulement la privation de l'aisance et de la richesse ;

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elle est la privation du nécessaire; elle implique la nécessité de souffrir de ses besoins inassouvis, ou d'être secouru par des moyens étrangers à ses propres ressources. Toutefois, la misère ainsi conçue ne constitue pas encore le phénomène singulier, le fait étrange et \raiment moderne que nous appelons le paupérisme, et qu'on nommerait peut-être plus exactement le misérabilisme. Le fait d'un homme, d'une famille, d'une province même réduite par des circonstances locales ou passagères à l'impuissance de subvenir à ses propres besoins, ne constitue pas le paupérisme. Ce qui fait la spécialité et l'originalité de cette misère que nous avons nommée de ce nom, c'est qu'elle est, dans les temps modernes, une situation normale, régulière et en quelque sorte fatale ; c'est la misèie à l'état chronique, atteignant inévitablement non la société entière, mais une part notable de l'humanité vivante hvrée à son empire comme à une fatalité^ et traînant avec elle je ne sais quel appendice de dégradations morales et de souffrances physiques^ que l'on ne connaissait pas encore. En un mot.

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l'unioii de la misère matérielle et de l'abjection morale, constituant un mal permanent attaché comme une lèpre à une partie considérable du corps social : voilà le mal qu'il s'agit de guérir.

Or, lorsqu'un grand mal atteint un peuple et surtout un siècle tout entier ; quand ce mal s'est accusé lui-même par des caractères visibles à tous et par les vestiges authentiques de ses ravages : il ne manque pas d'empiriques qui viennent, la trompette à la bouche et leur remède à la main, annoncer sur tous les forums des peuples, qu'ils ont trouvé pour nous guérir un procédé infaillible. C'est ce qui est arrivé particuhèrement pour celte lèpre populaire dont nous parlons en ce moment. Rien que sur la terre de France, chaque matin, il y a au moins un homme qui se lève, ayant découvert , s'il faut l'en croire, un moyen absolument infaillible de nous guérir du paupérisme, et de réaliser en 'peu de jours le bien-être universel. Parmi ces inventeurs du grand remède social, les économistes antichrétiens, et particulièrement les grands maîtres du socialisme moderne, se signalent

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par la hardiesse de leurs procédés, par l'originalité de leurs moyens et par la fécondité de leurs inyentions.

Pour atteindre ici d'un seul coup tout l'empirisme anticlirétien^ j'ajouterai aux remèdes proposés par les économistes proprement dits, quelques expédients imaginés par les écoles socialistes ou communistes ; car elles aussi ont une économie à leur façon ; et, d'ailleurs, elles ont un point de rencontre avec l'Économie antichrétienne, l'antichristianisme. Nous allons voir comment une même réponse sort du fond de tous ces systèmes imaginés pour nous guérir du paupérisme. Nous montrerons, dans une autre conférence^ comment le christianisme seul atteint les \raies racines du mal, et seul a la puissance de l'extirper du corps de notre société malade.

Avant de venir à l'exposition des remèdes imaginés dans les temps modernes pour nous guérir du paupérisme, permettez-moi, dans un court préliminaire, de constater l'existence du mal.

Ce mal, tel que nous venons de le définir, en fait, existe-t-il au milieu de nous,

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avec quels caractères, et dans quelles proportions? Sommes-nous, oui ou non, atteints îiu dix-neuvième siècle de cette lèpre sociale? Je ne demande pas, remarquez-le bien, si la société moderne a fait quelques progrès dans la richesse^ le capital, l'industrie, la prospérité matérielle. Je ne demande pas si, par son fond et en réalité^ la société du présent est plus riche que la société du passé. Des juges compétents peuvent, sur ce point, différer d'opinions. Tous, pour concevoir, définir et juger la richesse des nations, ne se mettent pas au même point de vue. Mais, à quelque point de vue que l'on se place pour établir ici un rapprochement quelconque entre notre passé et notre présent, il est certain pour tous que le paupérisme, tel que nous l'avons conçu, est un fait, et un fait caractéristique de notre temps.

Écoutez seulement quelques témoignages venus de points différents et qui résument assez bien la pensée générale. Un auteur anglais, signalant le mal tel qu'il l'a vu attaché aux flancs de la riche Albion, n'a pas craint de s'écrier : « La misère e;randit avec la grau-

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deur même de l'Angleterre (1). » — « Nous \oyons de tous côtés de magnifiques palais auxquels rien "dans le monde ne se peut comparer. Pour les meubler et les orner, tous les climats sont mis à contribution. Que dire de ces tapis moelleux, de ces riches et épais rideaux, de ces couches somptueuses, de ces splendides équipages : en un mot, de ces raffinements de magnificences, dont on n'avait pas approché dans la splendeur des anciens empires?... Mais regardez derrière tout cet étalage de luxe : que voyez-vous ? Un peuple accablé de misère et de souffrance. » — « H n'y a pas, s'écriait Canning, de spectacle plus triste que le spectacle qu'offre la Grande-Bretagne, entre une richesse et un luxe sans bornes et l'épuisement oti sont réduits des milliers de pauvres entassés dans des caves, repaires sans air et sans soleil. Oui, continue le même auteur, la misère, la famine et l'abjection, en présence de nos demeures somptueuses et de nos intarissables profusions, nous choquent plus qu'au cune autre misère au monde. »

(1) Pasbley {Poor law).

Ainsi, des hommes éminents, sans croire forfaire aux lois clu patriotisme, attestent dans leur propre patrie ce spectacle le plus triste à contempler sur la terre, et en même temps le plus digne de nos méditations : l'apparition simultanée, le parallélisme constant de l'extrême misère et de l'extrême opulence; le paupérisme passant en guenilles et en vêtements troués devant la robe de soie ou le manteau de pourpre d'une opulence renouvelée des plus mauvais jours de la Rome païenne.

Mais, Messieurs, croyez-vous que nos riches et fortunés voisins soient seuls atteints de ce mal honteux des sociétés modernes? Croyezvous qu'ils soient seuls visités par cette maladie qu'un auteur nomme bien V épidémie de la misère? Non certes ; et la France, sans en avoir subi jusqu'ici des atteintes aussi profondes, reproduit le paupérisme de la Grande-Bretagne dans la mesure exacte où elle reproduit son industrialisme; et, n'était l'influence catholique qui paralyse en partie, parmi nous, les effets du fléau social, bientôt on verrait le paupérisme de la France égaler le prodige du paupérisme anglais.

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Quoi qu'il en soit de la différence dans l'étendue et l'intensité du mal entre les deux nations, il est certain que, d'un côté comme de l'autre, la marche du fléau est la même, et se signale par des ravages analogues. En France comme en Angleterre, la formule se réalise avec les nuances que mille choses expliquent : le paupérisme suit l'industriahsme; et le progrès dans la misère, d'un côté, est égal et parallèle au progrès dans la richesse, de l'autre. Toutes les draperies d'or, toutes les tentures de velours et tous les superbes cachemires, dont nous enveloppons le corps élégant de la société moderne, 'ne peuvent empêcher cette plaie béante de se révéler aux regards à travers tous ces voiles, encore trop transparents pour nous dérober tout à fait à nous-mêmes le mal qui nous atteint et nous envahit de plus en plus. Et certes, il faut bien que la plaie soit palpable, pour que l'un de nos économistes les plus enclins à voir notre situation à travers les couleurs du prisme, ait pu laisser échapper un cri d'alarme pareil à celui-ci :

» C'est un triste aveu que notre civilisation

(( est forcée de faire, que dans nos États libres « qui se glorifient tant de leurs progrès, il y ait « une classe d'hommes dont la condition est « \ictime de l'abjeclion, et que cette classe « paraisse devoir se propager au delà de ce « qu'on avait vu dans la plupart des sociétés « passées (1). »

Voilà la plaie sociale. Messieurs; la voilà, sondée^ révélée, décrite et dénoncée devant les peuples et les rois, par des paroles d'une impartialité et d'un désintéressement absolu, et que le plus souvent nous pourrions appeler, en toute vérité, le témoignage des adversaires. Ces témoignages concordent; c'est là la constatation unanime et solennelle d'un vice organique, d'une maladie en quelque sorte endémique^ naissant fatalement d'une situation sociale qui la développe, l'agrandit et la multiplie sans cesse elle-même par elle-même, et par là en fait la perpétuelle menace des sociétés modernes. Ce mal suit l'industrialisme sans religion et sans foi, comme l'ombre suit le corps; et plus, pour ces générations qu'il atteint, le soleil chrétien se couche, plus l'ombre s'é- (1) Michel Chevalier.

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tend, et plus la contagion fait de progrès. Car ce mal intime, comme un cancer dévorant, grandit, grandit toujours. Ce spectre en haillons, ce monstre humain a des millions de bouches affamées et des millions de bras décharnés ; la faim le ronge et le stimule ; et, si la société ne le tue, il tuera la société.

Et maintenant, viennent tous les empiriques de notre siècle, et, s'ils le peuvent, qu'ils aous guérissent.

Le premier remède qu'on oppose au progrès du paupérisme, remède qui a fait, dans ces derniers temps, et fait encore aujourd'hui quelque rumeur, c'est ce qu'on est convenu de nommer l'augmentation du salaire. Ce moyen, inspiré par de louables motifs, avait en lui-même je ne sais quoi de spécieux qui provoquait les espérances populaires, et semblait assurer à ses inventeurs un triomphe éclatant. Le raisonnement de l'empirisme économique et social était ici bien simple. Vous demandez

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comment on peut guérir le mal du paupérisme dans le peuple travailleur? Mais le remède est tout trouvé : le paupérisme n'est que la disproportion entre le salaire de chaque jour et le nécessaire de la vie ; donc augmentez le salaire des travailleurs ; la disproportion disparaît, et le paupérisme s'évanouit.

Messieurs, malgré tout ce qu'il y a de séduisant, au premier abord, dans un procédé si simple, et malgré toute la popularité qui peut s'attacher à ce mot, augmentation de salaire, j'affirme, avec la raison et le bon sens, avec les économistes les plus sérieux et les observateurs les plus attentifs, que ce remède est d'une radicale insuffisance.

Certes, je le reconnais, si le taux du salaire n'atteint pas, et même ne dépasse pas un peu pour l'ouvrier travailleur le nécessaire de chaque jour, sa misère est fatale. En toute hypothèse, il faut que la relation s'établisse harmonieuse et permanente entre le fruit du travail et le prix des subsistances. Si cette relation ne subsiste, l'ouvrier est condamné à cette situation affreuse qui est pour lui comme un enfer anticipé : porter sur ses

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épaules le fardeau du tra\aii, dans son sein le supplice de la faim, et sur sa tête la menace de la mort. Fût-il l'homme le plus vertueux, le plus prévoyant, le plus sobre, il n'échappera pas aux étreintes de la misère ; et, si la charité ne se fait sa libératrice, il est l'esclave humilié de ce tyran en haillons qu'on appelle paupérisme.

On dit, Messieurs, qu'en certains pays du monde moderne, ce désordre s'est rencontré. On dit que la cupidité et l'égoïsme ont été vus abaissant par des calculs cruels le prix du travail de l'homme au-dessous du nécessaire de la vie humaine, et par là ont contribué à multiplier le nombre des misérables et à élargir la plaie déjà large de noire paupérisme moderne. Ah ! si des exploitateurs forcenés de la sueur humaine ont pu faire à des hommes cette injure; si des maîtres opulents, sciemment et librement, ont osé condamner des travailleurs à déployer, pour les enrichir, toute la force de leurs muscles et toute la puissance de leurs bras, sans pouvoir combler leurs propres besoins et rassasier leur propre faim : ces hommes ont montré sous le ciel

une des grandes abominations de la terre; ils ont bu dans leurs coupes d'or les larmes du trayailleur ; ils ont servi dans leurs festins la meilleure part de sa substance ; et, si je l'ose dire, leur vie s'est nourrie de sa mort. L'enfer de l'éternité n'aurait pas trop de supplices pour venger ces iniquités du temps.

Qu'on veuille bien le croire^ nous ne prétendons faire ici le procès à personne. Nous ne ferons jamais l'imprudence souveraine de citer une moitié de l'humanité au tribunal de l'autre. Riches ou pauvres, maîtres et ouvriers, nous sommes frères. Nous réprouvons de toutes nos forces, nous maudissons de tout notre cœur fraternel l'infâme exploitation de l'homme 'par l'homme. L'oppression des faiblesses sans défense par la tyrannie des opulences sans amour, et l'asservissement de la misère par le despotisme de la richesse, nous trouvent l'âme indignée et les entrailles émues. Mais cette part faite par le cœur et l'amour à des frères dont les besoins nous intéressent et dont les souffrances nous touchent, je maintiens, appuyé sur la raison et l'expérience, que l'accroissement du salaire, quel qu'il soit.

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est insuffisant à résoudre le problème posé par le paupérisme.

Que dit ici, en effet, la plus vulgaire raison? Elle dit et montre à la clarté de l'évidence, que le salaire, c'est-à-dire la rémunération convenue du travail libre, ne peut croître et s'élever notablement dans les diverses sphères du monde économique, sans faire croître et élever en même temps, à peu près dans la même mesure, le prix de toutes les choses nécessaires au bien-être de la vie. Ce résultat naît de la force des choses; dans un sens, il est fatal. Or, qu'est-ce pour le monde travailleur que ce que l'on appelle la facilité de vivre, si ce n'est le rapport entre le prix des subsistances et les moyens de se les procurer? Supprimez celte relation entre ce que produit le travail et ce que coûte la subsistance, vous avez le paupérisme non-seulement en puissance, mais en réalité. Il résulte de là que, le prix des subsistances et le prix du travail montant parallèlement et d'un même pas, et la relation entre ce que coûte le nécessaire de la vie et ce que produit le travail de chaque jour demeurant la même, l'augmentation du

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salaire, sur une vaste échelle^ doit inévitablement rejeter le monde des travailleurs dans la même difficulté de vivre ; elle laisse suspendue sur lui la même misère, et sur l'ordre social la même menace. Qu'importe que mon travail soit payé aujourd'hui deux fois plus qu'il n'était hier, si je dois payer aujourd'hui deux fois plus qu'hier le nécessaire de ma vie? D'ailleurs, avec le témoignaçre de la raison, qui voit, comme se voit le soleil, la fatalité de ce résultat, il y a ici un témoignage plus palpable et plus décisif encore, le témoignage de l'expérience. L'expérience perpétuelle et universelle, dans notre monde moderne, nous laisse voir dans une même lumière ces deux phénomènes qui nous révèlent avec un double éclat l'inutilité absolue de l'augmentation des salaires pour arriver à l'extinction du paupérisme. Ces deux phénomènes, partout remarqués par les observateurs sérieux du monde travailleur, les voici dans leur réalité visible : d'un côté, des travailleurs gagnant relativement peu, et arrivant à épargner relativement beaucoup; de l'autre, dans la même sphère, et quelquefois dans le même ateher, des tra-^

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vailleurs gagnant beaucoup, et n'épargnant absolument rien.

Regardez là-bas dans ces grands arsenaux de l'industrie, où le travail lui-même a sa hiérarchie de capacité et de rémunération : quel terrible enseignement! Voyez-vous d'ici ce groupe de travailleurs modestes qui gardent, à travers la sueur ruisselant sur leur front, un reflet de vertu et de sagesse chrétienne? Ces ouvriers infatigables gagnent 3 fr. par jour. Voyez- vous, plus loin, cet autre groupe de travailleurs, plus haut placés sur l'échelle du travail, et portant sur leur âpre visage je ne sais quel reflet de morgue et d'orgueil ? Ces ouvriers-princes gagnent sans peine 10 fr. par jour, que dis-je? 20 fr. par jour quelquefois. Eli bien! les premiers sont à l'aise; ils ont l'épargne au foyer, et ils n'ont de dettes nulle part ; les autres sont à l'étroit, et ils ont des dettes partout. Ne dites pas que j'exagère : ce que je dis, je l'ai vu de mes yeux; et quand vous le voudrez, vous le pourrez voir, vous aussi. Tous les observateurs attentifs l'ont vu et jugé comme moi-même. Sans doute, à ce phénomène, il y a des excep-

lions; oui, mais le phénomène demeure dans son ensemble tel que je vous le montre, et il est pour tous profondément instructif.

Quel est ce mystère, direz-vous? Messieurs, c'est un mystère de vertus, d'un côté, et, de l'autre, un mystère de vices. Les premiers sont chrétiens ; leur christianisme crée leurs vertus ; leurs vertus créent leur épargne, et leur épargne les achemine lentement, mais sûrement, vers le bien-être et l'aisance. Les seconds sont libres-penseurs ; la libre-pensée crée leurs vices; leurs vices créent leurs dépenses, et 10 fr. par jour les acheminent promptement vers l'indigence et le paupérisme.

Après cela, demandez avec fracas à l'augmentation des salaires la solution du terrible problème : la raison et l'expérience vous confondent ensemble; elles vous crient : A quoi bon élever indéfiniment le salaire du travail, si vous laissez croître indéfiniment cette moisson de vices qui consomment et dévorent toujours plus que le travail ne peut produire? Augmenter indéfiniment les salaires! Ah!

plutôt diminuez ces rendez-vous du plaisir et de la débauche, où le travailleur sans foi et

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sans mœurs s'en Ya chaque semaine dévorer le fruit de ses propres sueurs; et comprenez ici comme partout, et mieux ici encore que partout ailleurs, ce que vous n'avez peut-être pas assez remarqué, à savoir que ces équilibres purement matériels compliquent les difficultés au lieu de les résoudre, et que les problèmes du monde économique n'ont de solution radicale que dans l'ordre moral.

Mais, Messieurs, les théoriciens de l'Économie antichrétienne ou du sociahsme moderne ont, pour résoudre le problème économique et tuer le monstre du paupérisme, un autre moyen qu'ils estiment infaillible : ils demandent que la loi se fasse la providence du pauvre et se charge de défendre le peuple travailleur contre la tyrannie de la misère. La misère est un ennemi de la patrie, et ils réclament contre l'envahissement de cet ennemi la protection de la loi. Comme il y a un budget de la guerre pour vaincre l'ennemi du dehors,

pourquoi n'y aurait-il pas un budget de la misère pour nous défendre contre le paupérisme, ce grand ennemi du dedans? En un mot, un impôt obligatoire prélevé sur la richesse en faveur de la misère ; une taxe des pauvres, imposée aux riches par la puissance de la loi, et qu'on nommera, si l'on veut, la charité légale : telle est la solution rêvée par une science novatrice à bout d'expédients. La loi est une divinité protectrice ; la Déesse-Loi doit faire des miracles : on lui demande de faire sortir le peuple Lazare, sinon du fond de son tombeau, du moins du fond de sa misère, et de secouer de lui, au lieu du linceul de la mort, le haillon du paupérisme qui est un linceul aussi. Malheureusement, la Déesse-Légalité, malgré toute sa puissance,, ne fait pas de tels miracles; et s'il est ici un prodige qu'il faille admirer, c'est le prodige de son impuissance pour guérir de la misère le peuple travailleur.

Et d'abord, en prenant les choses ici au point de vue de l'équité fondamentale, nous pourrions demander si une loi, qui force le riche à se désapproprier en faveur du pauvre,

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n'est pas une loi qui étonne la justice? De ce que j'ai une obligation de charité envers le pauvre, est-ce une raison pour que la loi civile, qui est, en essence, la réglementation de la justice, vienne de sa main de fer me forcer à l'accomplissement de la loi d'amour?

Quoi qu'il en soit de cette question fondamentale^ même en admettant que la charité légale, ou une taxe des pauvres, ne fît en rien murmurer la justice, la question est de savoir si la loi admise comme équitable aurait la puissance qu'on lui suppose gratuitement, de combler l'abîme de la misère ; et je ne crains pas de le dire, la loi, loin de combler cet abîme, ne ferait que le creuser davantage. Pourquoi dans l'intervention de la loi cette puissance d'appauvrissement? Pour ces deux raisons qu'il suffit d'indiquer. C'est que, d'abord, vous n'ouvrez pour le pauvre une source de secours qu'en tarissant, en grande partie, si ce n'est tout à fait, une source incomparablement plus large et plus féconde; je veux dire la source de la charité privée, la source des bienfaits libres et des dévouements spontanés , Vous me demandez au nom de l'amour, je donne

tout ce que je puis donner ; vous me demandez au nom de la loi, je donne ce que je ne puis retenir, c'est-à-dire très-peu. Et tandis que la charité légale ferme ces sources jaillissantes, ouvertes au fond des âmes par le règne de la loi d'amour, elle autorise et multiplie les causes qui produisent la misère, c'est-à-dire la paresse et l'imprévoyance ; surtout, elle laisse dans l'âme la corruption morale, cette mère perpétuellement féconde de la misère et du paupérisme. La taxe des pauvres, qu'est-ce, si ce n'est la consécration légale de l'imprévoyance? Qu'est-ce, si ce n'est un public encouragement à la paresse populaire? Qu'estce, si ce n'est un énervement de l'activité humaine et un relâchement dans le ressort du travail producteur ? Qu'est-ce, enfin, si ce n'est un acheminement vers cette abjection des sociétés antiques, où l'on voyait, sans compter les esclaves nourris par leurs propres maîtres, l'immense majorité des citoyens libres, esclaves eux-mêmes de la misère, tendre une main déshonorée pour recevoir de la république, avec le pain de chaque jour, la liberté de ne pas mourir de faim?...

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D'ailleurs, l'expérience ici encore a parlé, et parle assez haut pour ceux qui veulent entendre. Si la charité légale ou la taxe des pauvres pouvait quelque chose pour guérir un peuple de la lèpre du paupérisme, elle en eût délivré le pays de la charité légale par excellence. Et voyez pourtant ce qui arrive : c'est là même, dans cette Albion si fière avec quelque raison de tant de grandeur et d'opulence nationale ; c'est là que, par une sorte de dérision de la Providence, ces trois phénomènes se rencontrent et marchent parallèlement : le progrès toujours croissant de la richesse, le chiffre toujours croissant de la taxe des pauvres, et le fléau toujours croissant du paupérisme. C'est là, dans le plus vaste entrepôt de tous les produits de l'humaine industrie^ dans le plus immense bazar que l'on puisse rencontrer sur la terre, dans cette Ninive ou cette Babylone, cette Rome ou cette Carthage des temps nouveaux, là où toutes les richesses et toutes les opulences semblent se donner de toutes les extrémités de la terre leur splendide rendez-vous; oui, c'est là même où toutes ces opulences sont

sommées, au nom de la loi, d'enrichir les pauvres, ou du moins de les arracher chaque année aux étreintes de la misère ; c'est là que la misère semble douée d'une fécondité sans égale, pour multiplier dans le royaume de l'opulence la race des misérables. C'est là qu'en face des palais où le riche fait tomber sur sa table l'essence parfumée de tous les produits de la terre ; c'est là que chaque jour, tout près de lui, non pas en temps de famine ou de disette publique, mais en pleine prospérité et en pleine abondance, on rencontre ce phénomène deux fois hideux dans la plus riche cité du monde : des hommes et des femmes mourant de froid et de faim. Oui, c'est là que, jour par jour, à mesure qu'elle augmente la taxe de ses pauvres, la charité légale est vue écrivant sur des cadavres retrouvés dans la rue, dans la cave ou dans la mansarde, cette chronique que l'on ne connaissaitpas encore, et que l'on a bien nommée^ la Nécrologie de la Misère ! C'est là, enfin, que des milliers de misérables, couverts de haillons que le discours ne peut peindre et que l'imagination pourrait à peine se figurer,

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n'ayant ni où dormir une nuit, ni de quoi vivre un jour, s'en vont chercher la faculté de ne pas mourir ce jour ou cette nuit dans ces suprêmes refuges qu'un homme qui avait osé y pénétrer, sous la livrée d'une misère simulée, nommait, après y avoir passé, « des pandémoniums comparables à l'enfer du Dante ; » tant il y avait vu toutes les horreurs de la misère physique se compliquer par une infernale complication de toutes les horreurs de la misère morale !

Ah ! Messieurs, devant une telle expérience et en face d'un tel exemple, à l'heure qu'il est encore vivant sous vos yeux, invoquer pour nous guérir d'une blessure si profonde un expédient si superficiel et si visiblement convaincu d'impuissance, savez-vous à quoi cela ressemble? Cela ressemble à une moquerie de la misère populaire. Car ce n'est pas seulement opposer à un mal effroyablement réel un remède purement imaginaire, c'est proposer pour le guérir un remède qui n'a d'autre puissance que celle de le multiplier et de l'agrandir de plus en plus.

Aussi nos petits Gracques de la démocratie antichrétienne n'entendaient-ils pas que l'influence de l'Etat se bornerait, pour anéantir la misère, à une taxe des pau\res. Euxmêmes sentaient tout ce qu'il y a\ait de vain dans ce palliatif, et d'humiliant dans cette publique aumône jetée par la froide main de la loi aux déshérités du bien-être. Ils demandaient à l'État quelque chose de plus hardi et de plus décisif, et en même temps de moins dégradant^ pensaient-ilS;, pour le peuple travailleur ; quelque chose qu'ils faisaient proclamer par toutes les voix de la presse et sur tous les théâtres de la publicité. Cette chose qui devait être, une fois réahsée, le palladium des peuples, la rédemption des captifs, le soulagement des souffrants et la félicité de tous, se nommait Organisation du travail! Si le travail ne suffisait pas à défendre le peuple contre la tyrannie de la misère, c'est que le travail

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isolé, pauvre et dénué des instruments de sa propre fécondité, était impuissant à vaincre l'oppression des oligarchies opulentes, possédant avec tous les capitaux tous les engins de la production. Augmenter la rémunération du travail ne suffisait donc pas : il fallait Torganiser.

Organise?' le travail! le mot était ingénieux. Il paraît que depuis six mille ans que l'homme avait la sueur au front, le travail était désorganisé, ou du moins qu'il n'avait jamais été organisé. Organiser le travail, comme l'entendaient alors les flatteurs du peuple installés dans les palais des rois, c'était plus qu'une nouveauté, c'était un miracle ; car c'était une dérogation à la loi qui avait gouverné le monde social jusqu'en l'an de grâce 1848. L'entreprise, d'ailleurs, n'était pas médiocre : il s'agissait d'organiser le travail, non pas seulement dans la maison^ dans la cité, dans la province, dans la nation, mais dans l'humanité. Des ateliers domestiques aux ateliers nationaux et des ateliers nationaux aux ateliers humanitaires, la route était tracée ; il n'y avait qu'à marcher d'étape en étape jusqu'au grand

atelier de l'univers, où cliaque membre valide de l'humanité travailleuse produirait selon sa capacité, et serait rétribué selon ses besoins. Arrivée là, l'humanité verrait disparaître toute misère, et l'âge d'or commencerait.

Vous le voyez, l'entreprise était gigantesque, et le résultat vraiment miraculeux. Il ne s'agissait que de faire le miracle et de trouver le thaumaturge. Qui se chargerait d'organiser le travail ? et qui avait dans sa main, avec le secret de cette organisation nouvelle, la puissance d'accomplir ce miracle encore inouï môme dans l'histoire des miracles? Après avoir été le créateur improvisé de la machine sociale, qui aurait la force d'en être le perpétuel moteur,, et de lui faire produire le bien-être des nations ?

Pourquoi s'inquiéter de si peu ? Les révélateurs de l'idée et les inventeurs du mécanisme avaient découvert le thaumaturge. Le créateur existait ; il n'avait qu'à vouloir. Le moteur était trouvé ; il n'avait qu'à étendre la main et qu'à donner son souffle ; que dis-je? il n'avait qu'à faire un signe, dire un mot, et le miracle s'accomplissait. L'État, le Dieu-État était là^

146 L^ÉCOXOMIE ANTICEIRÉTIENNE

organisateur, créateur et moteur; l'État, qui peut tout, ferait tout, même l'impossible. En bon chef d'atelier, l'État assignerait à chaque ouvrier sa tache ; et en bon père de famille il donnerait à chacun sa récompense, tandis que chaque frère travailleur déploierait toute sa force pour agrandir le banquet de la fraternité universelle.

Nos économistes démocratiques, sociahstes ou communistes, ne demandaient que ce petit prodige. Eux qui ne croient pas à la puissance de Dieu pour accomplir des miracles, croyaient à la toute-puissance de l'État pour réaliser ce miracle sans pareil. Le miracle a été essayé : hélas! il n'a pas réussi. Cette fois, pour s'en convaincre, pas ne fut besoin de convoquer les facultés académiques et les princes de la science. Devant le Dieu-État évoquant Lazare du sépulcre de sa misère, Lazare n'a pas secoué son linceul : le paupérisme estdemeuré; et ce miracle du Dieu-État, centralisateur tout-puissant de l'activité humaine et organisateur unique du travail universel, n'a paru au monde témoin de ces folies, et au peuple victime de ces utopies.

ET LE PAtPÉRISME. 147

que ce qu'il était en réalité, un miracle d'extravasrance I

Mais c'est assez vous parler de ces expédients dont le bon sens a fait justice ; il est temps de venir aux remèdes que les économistes estiment plus sérieux.

Jusqu'ici, vous le voyez, les moyens proposés pour éteindre le paupérisme sont convaincus d'une radicale impuissance. Que faire alors pour arriver dans le présent à une solution qui porte avec elle le secret de notre avenir? Des hommes plus graves se présentent qui en appellent à une autre solution ; solution qui paraît, de prime abord, d'autant plus acceptable, qu'elle est prise dans le fond intime de l'économie elle-même. Cette solution peut se résumer par cette formule : accroissement indéfini de la production.

D'après ceux qui invoquent cet expédient économique, le paupérisme ne serait pas

148 l'ÉCOiVOMIE Ai\TICHRÉTIENi\E

autre chose qu'une disproportion entre le nombre des consommateurs et la quantité des produits accumulés dans la société ; l'alimentation actuelle de l'humanité ne suffirait pas au bien-être de l'humanité. En d'autres termes, le festin des jouissances nécessaires au bienêtre général n'est pas assez abondant ; il ne suffit pas à assouvir les besoins légitimes de l'humanité vivante. D'oii cette conclusion bien simple: il faut agrandir le festin ; il faut multiplier l'activité des forces productives. Donc, que toutes ces forces, multipliant ellesmêmes leurpropre fécondité, servent avec plus d'abondance la table non-seulement des riches mais des pauvres, la table de l'humanité. Appelons l'énergie humaine indéfiniment expansive à produire de plus en plus. Allons, déployons toutes nos énergies ; produisons, produisons encore, et toujours davantage. Un jour va venir, où l'aliment sera à la mesure de tous les besoins, et la misère ne pourra plus être.

Ainsi ont dit, sur tous les tons et sous toutes les formules, des économistes confiants outre mesure dans leurs inventions. Voyons donc à

la lumière du bon sens, ce que, même économiquement, nous devons en penser.

Et d'abord, Messieurs, ce moyen économique d'anéantir le paupérisme suppose évidemment la possibilité indéfinie d'accroître réellement la production. Il s'agirait donc, avant tout, de décider cette question doctrinalement fondamentale en économie : existet-il dans l'humanité une puissance indéfinie d'agrandir et d'élever toujours par le travail humain la somme générale des produits qui concourent au bien-être de l'humanité? Lu production est pour la consommation, et la consommation pour la jouissance. Or, nous l'avons vu, il n'y a pas, il ne peut y avoir de jouissance indéfinie; pourquoi, dès lors, une production indéfinie qui ne répond à rien ? Je le sais, les théoriciens du progrès fatal tranchent d'un mot la question ; ils disent: — Nous ne voyons pas la limite ; donc la limite n'existe pas. — Vous ne voyez pas la limite et vous ne pouvez l'assigner. Et qu'importe, si la nature, qui fournit au travail hi matière des produits humains, la renferme dans son propre sein, et, si je le puis dire.,

150 l'éco.vomie amichrétiewe

dans sa propre essence? Il n'y a rien dans le monde matériel qui ne connaisse la captivité d'une limite ; comment, dès lors, l'homme ferait-il sortir effectivement du sein de la nature essentiellement finie un indéfini qui n'y est pas en puissance ? Sans doute, et nous l'avons remarqué nous-même, l'homme a dans son génie la force de modifier sans cesse les formes et les combinaisons de la matière qu'il façonne par son travail. Mais en résulte-t-il la puissance d'accroître indéfiniment, avec tous les éléments de son bien-être, l'ahment qui nourrit la race humaine? Certes, on en conviendra, c'est au moins la question. Mais laissons;, si vous voulez, ce côté philosophique du problème. En bonne logique, on peut accorder ce qui est contestable. Je n'ai pas .besoin de renverser absolument la thèse qui affirme l'indéfini dans la production ; il nous suffisait de l'ébranler, et de montrer que philosophiquemet elle ne se soutient pas.

Donc admettons un moment ce que la vérité nous permet de contester, la puissance d'accroître indéfiniment la somme objective et la quantité substantielle de la production. Qu'est-

ce à dire, au point de Tue du problème dont la solution nous préoccupe? Est-ce à dire que l'accroissement de la production, lui-même et par lui-même, doit diminuer et même éteindre le paupérisme? Mais non, Messieurs, mille fois non ; ce n'est pas là une solution, c'est un palliatif encore ; c'est, du moins, une solution essentiellement insuffisante.

En effet, Messieurs, veuillez le remarquer : au point de vue du bien-être général, même économiquement, en n'est pas tout de produire la richesse, il faut la distribuer. Ce qui tranche pour le peuple la question du bienêtre légitime, ce n'est pas la production brute et matérielle de la richesse, c'est sa répartition équitable et fraternelle ; c'est son usage vraiment moral et vraiment providentiel. C'est ici surtout que les solutions purement matérielles et les procédés mécaniques sont frappés d'une impuissance et d'une stérilité absolues. Qu'importe que la quantité matérielle et la somme brute de la production augmente sans cesse, s'il y a toujours une puissance de cupidité absorbante et d'cgoïsme dévorant, qui empêche les fruits du travail de

tomber sur la table du pauvre comme sur le festin du riche ? Qu'importe que le travail, par son énergie et sa persévérance, creuse comme un réservoir ou comme un fleuve immense de jouissances matérielles, si un génie plus industrieux encore et plus délicat que le génie qui produit n'ouvre dans le sein de l'humanité ces canaux mystérieux qui le font dériver jusqu'aux plus bas lieux, et jusqu'au fond des plus obscures vallées, là oii l'humanité pauvre se débat entre une misère qui l'asservit et un travail qui ne la peut affranchir? Voyons ; si vous le pouvez, faites le miracle : couvrez la terre, non-seulement d'une surabondance, mais d'un déluge de produits ; qu'il s'élève de bien haut par-dessus les besoins rigoureux de la race humaine. Vous croyez avoir assuré par là le bien-être de cette humanité plongée dans la mer immense de vos richesses? Ah 1 que vous vous trompez ! Les vents vont souffler ; les abîmes vont s'ouvrir; les eaux emportées par les vents se retireront dans les abîmes; quelques jours encore, et les champs altérés appelleront la pluie du ciel. Ainsi, quand vous aurez inondé le monde

de la surabondance de vos produits, les ^ents des passions souffleront, les abîmes de l'égoïsme s'ouvriront ; les produits iront aux abî;nes, emportés par des souffles cupides; et il y aura, dans le vaste cbamp où se meut l'humanité travailleuse, des régions arides et dépouillées.

Est-ce que vous ne voyez pas d'ailleurs que, même matériellement, cet accroissement indéfini de la production, en le supposant comme un fait réalisable et réalisé, ferait tourner dans un cercle sans issue l'économie séduite par ses propres inventions avec le peuple trempé par ses promesses ? Il y a une mesure de production qui répond au besoin vrai de la consommation. Au delà, si vous poussez toujours plus loin, à quoi aboutissezvous? Vous arrivez à l'encombrement, à la surabondance, à l'engorgement : les produits se heurtent et se gênent aux passages comme les aliments pris avec excès ou avec précipitation. Et alors qu'arrive-t-il ? La production surabondante arrête le mouvement économique, comme certains excès gênent dans le corps humain le mouvement vital; et vous

154 l'Économie antichrétienne

subissez, dans un malaise indéfinissable^ le contre-coup douloureux des inévitables réactions. Alors que de machines s'arrêtent, que de salaires tombent, que de bras languissent, et que de grèves s'imposent à ce travail dont le besoin ne se fait plus sentir nulle part, tandis que la surabondance de ses produits se fait sentir partout ! Alors le maître est dans l'attente, l'ouvrier dans l'inaction, le commerce dans l'angoisse, et peut-être la société dans l'alarme. Voilà le résultat plus ou moins senti, mais plus ou moins inévitable d'une production poussée jusqu'à cet excès qui rompt l'équilibre des forces. C'est que l'harmonie entre le besoin et l'aliment est une condition normale de santé et de puissance dans le monde économique comme dans le corps humain.

Sans doute l'accroissement de la production est un bien, un bien nécessaire quelquefois, alors que la consommation menace d'être en excès ou le produit en déficit. Ce n'est pas nous qui crierons au produit : Arrêtez ! alors qu'il y a des faims qui n'ont pas et ne peuvent pas avoir leur rassasiement. Mais donner

l'accroissement matériel du proJuit comme l'infaillible ressort du bien-être général, sans faire appel à des solutions plus radicales et à des moyens supérieurs, c'est se moquer tout à la fois de la raison et de l'expérience ; c'est abuser de ce grand malade qu'on nomme le peuple souffrant, par des médications factices ; c'est s'épuiser en pernicieux efforts, pour n'aboutir qu'à enrichir ceux qui sont déjà riches, et peut-être appauvrir ceux qui sont déjà pauvres.

Or, Messieurs, si l'accroissement indéfini de la production est déjà démontré impuissant par lui-même à détruire le paupérisme, que dire de ceux qui demandent ce remède^, nonseulement à l'accroissement de la production en général, mais à l'accroissement de la production du superflu, c'est-à-dire au progrès du luxe lui-même ? Pourtant, des hommes, exaltés par le fanatisme du progrès matériel,

n'ont pas reculé devant la folie de cette théorie économique et sociale : donner le luxe dans les riches comme le moyen de guérir la misère dans les pauvres. Ils ont dit à l'humanité qui est en haut: Dépensez, dépensez encore : votre luxe, c'est le travail du peuple ; et votre dépense, c'est son profit. Plus vous vous couvrirez de pourpre et de soie^ plus le pauvre verra s'en aller de lui l'opprobre de ses haillons ; plus vous vous couronnerez de toutes les roses, plus vous vous enivrerez de tous les parfums du plaisir et de la jouissance, plus le peuple verra tomber de sa tête sa couronne d'épines, et plus il se purifiera lui-même de l'infection de la misère.

Ainsi, au lieu de crier aux riches poussés par tous les souffles de ce siècle aux excès, je devrais dire aux orgies d'un luxe effréné, prélude de toutes les grandes chutes : Arrêtez, arrêtez, vous nous portez aux abîmes ; on leur crie : Marchez, marchez toujours : votre luxe, c'est le bien-être populaire ; c'est l'extinction du paupérisme ; plus de luxe d'un côté, moins de misère de l'autre.

Mais, Messieurs, n'avons-r.ous pas à crain-

dre d'encoLirir devant le siècle le reproche d'une publique calomnie, en affirmant que des hommes de ce temps donnent le luxe des riches comme un secret de bien-être pour le pauvre? Mais non^ Messieurs, croyez -le bien, en élevant ici celte accusation, nous ne calomnions pas. Vous êtes de votre temps, et vous en écoutez les bruits. Combien de fois n'avez-vous pas entendu retentir avec un certain éclat des paroles comme celles-ci : « Le luxe n'est qu'une extension de l'art, ou plutôt c'est l'art à son point de départ, le beau ajouté à l'utile. Le luxe est un service pubhc, un moyen pour la richesse de reverser à la société l'excédant de son revenu. Le luxe n'est que la propreté à sa plus haute puissance, et, comme la propreté elle-même, une vertu. Le luxe fait partie intégrante de l'humanité ; il est la vie portée à son maximum de puissance ; il contribue plus ou moins à l'œuvre de la civilisation. » Surtout, le grand résultat du luxe, c'est de rassasier la misère ; et tout ce qu'il verse autour de lui de flots d'or et d'argent, court enrichir les pauvres et chasser le paupérisme.

158 LÉCOiNUMlE ANTICHRÉTIENNE

Tels seraient, à en croire une morale et une économie nouvelles, le grand bienfait du luxe et le remède à la lèpre sociale de ce siècle. Remède charmant, procédé magnifique : oui, mais remède pire que le mal^ procédé contradictoire s'il en fut jamais. Quoi ! le luxe rédempteur de nos misères ? Comme s'il n'était pas évident que c'est exactement le contraire qui est la vérité ! Comme si le bon sens, d'accord avecrexpérience, ne démontrait pas avec éclat que plus de forces se consacrent à la production du luxe et à la création du superflu, moins il reste de forces à consacrer à la production des choses nécessaires à l'humanité ! Comme si la nature même des choses ne proclamait pas assez haut que la consommation du luxe est une consommation dévorante^ n'ayant d'autre résultat sérieux que l'accroissement de la cupidité et du sensualisme, ce père et cette mère naturels du paupérisme et de la misère! Comment, je vous prie, et par quels mystérieux sentiers, le luxe des riches toujours croissant ferait-il refluer dans le sein des pauvres une aisance toujours grandissante ? Qu'importe h la multitude en haillons

ET LE PAUPERISME. 159

que telle femme traîne sons ses regards une parure qui suffirait à la subsistance de dix familles ? Qui donc profite de ces dépenses folles et de ce luxe stérile, si ce n'est les riches et puissants exploitateurs de ces goûts dépravés et de ces mœurs babyloniennes? Qui est-ce qui, d'ailleurs, dans une cité comme celle-ci, verse le plus de trésors sur la misère des pauvres ? Est-ce la grande dame héroïne du plaisir, se signalant par les prodiges de son luxe ? ou bien la grande dame héroïne de la chanté, se signalant par des miracles de dévouement ? Qui donne, chaque année, vingt mille francs aux pauvres ? Est-ce celle qui en jette dix mille sur un vêtement pour briller dans une soirée ?

Admettez un moment, qu'au point de vue matériel, le luxe des riches peut refluer en bienfaits dans le sein des pauvres : est-ce que vous pouvez fermer plus longtemps les yeux sur les conséquences morales de ce luxe grandissant, alors surtout qu'il vient à infecter jusqu'au peuple lui-même? Ah! quelle tentation effroyable de s'exposer avec ses enfants à manquer demain du nécessaire de la vie,

160 LÉCOXO.MIE A.NTICHRÉTIE.XXE

pour se donner aujourd'hui, par un luxe relatif, un éclat emprunté, et voiler sous un reflet de richesse factice une misère réelle ! Élonnez-vous, après cela, de certaines débauches qui n'ont pas de nom qu'on puisse prononcer ou entendre sans rougir ! Etonnezvous des sacrifices de vertu faits de haut en bas de réchelle sociale, à ce dieu qu'on nous propose d'adorer comme le dieu rédempteur de la misère populaire ! Comptez, si vous le pouvez, les virginales pudeurs, les fidélités conjugales , les honnêtetés morales immolées aux pieds de cette infâme idole ! Eh ! comment ici encore espérez-vous, en creusant de plus en plus l'abîme de nos misères morales, combler l'abîme de nos misères matérielles ? Comment oser évoquer une cause de dépravation pour vous guérir du paupérisme, alors que le paupérisme naît partout et partout se fortifie de la dépravation ellemême ?

Soyons justes toutefois et sachons le reconnaître. Ceux-là mêmes qui se sont faits les apôtres du luxe sont les premiers aujourd'hui à en signaler les débauches. Ils voudraient le

ET LE PAUPERISME, IGl

contenir dans ses justes limites. 'Efforts inutiles autant qu'ils sont tardifs. En vain vous voudrez poser devant le luxe une barrière infranchissable ; en vain vous lui direz : « Tu iras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. » En vain vous répéterez et répéterez encore : « Le luxe pour les riches, mais pour les riches seulement. Le luxe en haut, oui ; le luxe en bas, non; nous ne voulons pas. Nous l'arrêterons là, à la frontière de l'opulence. » Vraiment, vous le croyez ? Vous l'arrêterez là? Ah I vous opposeriez plutôt une barrière aux flots de la marée montante. Le luxe est ainsi fait ; il veut aller toujours plus loin ; et l'humanité elle-même est telle, que le luxe une fois posé en haut descend comme par une pente fatale jusqu'aux plus bas-fonds de la société ; il gagne de proche en proche les frontières mêmes de la misère ; et le pauvre lui-même, imitateur servile de ce qu'il voit en haut, en arrive à dévorer en aliments ou en vêtements superflus ce qui devait constituer, avec sa modique épargne, sa garantie du lendemain. Et c'est ainsi que le luxe, donné comme moyen d'éteindre le paupé-

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