DEVANT L ECONOMIE CONTEMPORAINE
retourne contre leur but et en abuse pour son nlalheur ?
Eh bien ! Messieurs, je ne crains pas de l'affirmer, mênie devant les maîtres de la science économique, la doctrine hostile au sacrifice et à l'abnégation, poussée à ses dernières conséquences, dévorerait ces trois choses, c'est-àdire l'économie elle-même avec tout ce qu'elle enfante.
Et d'abord, elle dévorerait la production, ou elle l'empêcherait d'exister ; elle tuerait en germe ce qui rachète les peuples de la misère^, ce qui crée en puissance la féficité matérielle des nations, je veux dire le capital, cette chose économiquement essentielle, qui remplit de son nom tout le monde économique.
Mais comment, demandez-vous, comment la doctrine hostile au renoncement doit-elle anéantir le capital? Pour ces deux raisons qui n'en font qu'une : parce qu'elle tue à la fois et le travail et l'épargne; le travail qui est le père^ et l'épargne qui est la mère du capital. Quand on ne produit pas, ou qu'on n'épargne pas, c'est justice qu'on ne possède rien. Or, remarquez-le bien, l'absence de tout
sacrifice et de tout renoncement, c'est tout d'abord la mort du travail, du travail producteur, du travail fécond. Ce que nous ' avons dit du travail nous montre assez déjà le coup redoutable que porte à ce père du capital et de la richesse l'extinction du sacrifice et de l'abnégation. Le travail réel, le travail vraiment économique, avons-nous dit, demande une chose que rien ne peut suppléer ; cette chose, c'est Veffort. Le travail sans effort, c'est le travail sans résultat ; le travail qui ne coûte rien, c'est le travail qui ne fait rien ; négation de l'effort, absence de la production : ces deux néants se tiennent et se répondent.
Or, qui ne voit, à la double clarté de la raison et de l'histoire, que désapprendre l'abnégation et le sacrifice c'est désapprendre l'effort? Et à qui peut-il échapper que la mesure de nos abnégations donne la mesure de nos efforts^ comme nos efforts mesurent notre puissance de travailler et notre puissance de produire ? Je ne puis insister. Mais rien n'est plus certain et plus manifestement vrai : l'extinction du renonce-
DEVANT l'Économie contemporaine. 339 ment et du sacrifice, c'est la mort du travail. Et l'épargne, Messieurs, que devient l'épargne surtout, cette mère féconde du capital, sans le sacrifice, l'abnégation et le renoncement? Est-ce que l'épargne, j'entends non l'épargne sordide, mais l'épargne généreuse, est autre chose qu'une fille du renoncement? Est-ce que pour ajourner à demain la jouissance que je puis trouver aujourd'hui, je n'ai pas besoin d'un acte de renoncement et d'abnégation? La jouissance est là devant moi^ avec l'attrait de son actualité et la fascination de sa présence ; elle me dit, à moi être sensible et affamé de bonheur : « Me voici ; si tu veux je suis à toi, non demain, aprèsdemain ; mais aujourd'hui, mais à l'heure et à la minute même où je te parle et t'invite à m'embrasser. » Je le demande, qui vous donne contre cet attrait de la jouissance présente un cœur invulnérable? Qu'est-ce qui vous fait dire à vous-même, ému peut-être devant ce charme de jouir dont vous avez peine à vous défendre : « Non, pas aujourd'hui, plus tard ; non, je ne le veux pas. Ce fruit de mon travail, en réserve pour ma vieillesse, en réserve pour
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ma mère, en réserve pour mes enfants : aujourd'hui le nécessaire, rien que le nécessaire ; aujourd'hui pas de superflu î » Dites-moi, je vous prie, ce qui inspire cette parole et cette résolution qui doit grossir le trésor de l'épargne et assurer, par la privation du présent, le bien-être de Tavenir, comment le nommez-vous? Que l'inspiration en vienne du Dieu du Calvaire ou d'une nature née généreuse et forte, qu'importe? en toute hypothèse, cela s'appelle un acte de renoncement et d'abnégation.
Ainsi^ supprimez le renoncement, le travail languit' ou meurt, l'épargne périt ou ne parvient pas même à exister; et avec l'un et l'autre disparaît le capital, ce père légitime de l'aisance et du bien-être.
Mais admettons, ce que tout dément, que la production et le capital, portés par d'autres souffles, montent dans la mesure où l'abnégation descend. Pour le vrai bien-être de l'humanité, un problème pratique reste à résoudre : comment répartir équilablemnt , comment partager fraternellement le bien produit et le capital accumulé? Qui empê-
DEVANT l'Économie contemporaine, 341 chera l'égoïsme de dévorer à mesure qu'ils naissent les fils du travail producteur et de l'épargne féconde? A l'intérêt propre, nécessaire pour le déploiement de l'activité humaine, qui donnera, pour une juste répartition des biens, un contre-poids et un équilibre non moins nécessaires?
Tout ici encore vous répond du fond du cœur humain comme du fond de l'histoire : Abnégation, abnégation. Sans elle, l'intérêt propre attire tout dans sa sphère et absorbe tout par sa convoitise. Vous supprimez le renoncement et l'abnégation : ah! que faitesvous? Vous déchaînez l'hydre dévorante de la cupidité. Et alors plus de répartition fraternelle : l'absorption , rien que l'absorption égoïste et personnelle. La cupidité a un instinct toujours le même, l'instinct de la possession, et de la possession exclusive. La cupidité a un besoin toujours identique à lui-même : affamer pour se rassasier, faire le vide pour se remplir. La cupidité a une parole toujours la même : rien pour les autres, tout pour moi. Ce qu'elle veut ce n'est pas la répartition, c'est la consommation ; ce qu'elle demande.
ce n'est pas le partage fraternel, c'est la jouissance personnelle ; ce qu'il lui faut, c'est l'accumulation des fortunes dans une seule fortune, la sienne ; ce qu'elle aspire, c'est la concentration de la substance d'autrui dans sa propre substance ; et son cri éternel est ce cri farouche : périsse le monde , s'il le faut, et qu'il n'y ait que moi; moi pour posséder^ moi pour consommer, moi pour jouir.
Avec cela, comment, je \ous prie, faire, avec la répartition fraternelle de la richesse, le bien-être populaire et l'harmonie sociale ? La société, même la plus riche, avec cette cupidité au cœur, savez-vous à quoi elle ressemble? Elle ressemble à une troupe d'affamés rangés autour d'un festin où chacun veut à tout prix assouvir son appétit. Malheur aux faibles ! ils mourront de faim devant l'assouvissement des forts ; et ils périront en maudissant de leur dernier soupir ce monstre cupide qui absorbe à lui tout seul un banquet dressé pour tous les hommes par la paternité de Dieu.
Eh bien! Messieurs, qui peut, si ce n'est anéantir, qui peut, du moins, enchaîner et
DEVANT l'Économie contemporaive. 343 contenir dans l'âme des puissants cette cupidité farouche ? Le renoncement, l'abnégation : l'abnégation , réaction directe et efficace contre les attractions de la force égoïste. Ah I ne me parlez plus de ce prétendu penchant qui m'incline vers les besoins d'autrui. Ironie de la fraternité! Tant que l'abnégation n'a pas étouffé cette cupidité dévorante qui veut sa pâture, rien que sa pâture, que venez-vous me parler d'autrui ? dit le monstre. Autrui, c'est mon ennemi ; s'il prétend partager mon bien, qu'il meure ; et que son cri de désespoir ne vienne pas même troubler la joie de mon festin.
Et maintenant , voulez-vous supposer , sans le sacrifice et l'abnégation, une production féconde et une répartition équitable ? Un troisième problème reste à résoudre pratiquement, et celui-ci louche immédiatement au but propre de l'économie. Comment garantir le légitime et salutaire usage des biens abondamment produits et équitablement répartis? Vous avez réalisé des prodiges de production matérielle et de prospérité sociale ; vous avez multiplié jusqu'au miracle la ri-
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chesse nationale ; et de ce trésor de publique opulence chacun a pu emporter une part qui suffit au nécessaire, et même à l'aisance.
Mais est-ce que vous avez trouvé, pensezvous, la solution finale des problèmes économiques? Est-ce que vous croyez avoir assuré pour le présent et pour l'avenir le bien-être général et la prospérité populaire ? Oh ! ne vous hâtez pas d'entonner le chant de votre triomphe ; ne vous hâtez pas de faire retentir l'hymne de l'humanité souriante et joyeuse, assise au festin de l'aisance et du bien-être. Non, ne vous hâtez pas, vous dis-je ; car, en vérité, A'ous n'avez pas trouvé la solution définitive. Tous ont produit pour tous, et il n'y a plus de déshérités. Le partage et la répartition de la publique abondance ont mis sous chaque toit une part suffisante du commun héritage. Oui; mais que va faire chacun de la part échue à chacun, pour garantir et perpétuer par elle son bien-être et sa prospérité ?
Ah ! voilà la question ; et, à le bien entendre, c'est la question qui doit tout décider. Si l'heureux possesseur du bien-être d'aujour-
DEVANT l'Économie contemporaixe. 345 d'hui ne sait enchaîner ses désirs, ni dompter ses convoitises ; s'il ne sait résister, à force d'abnégation, à ce charme solUciteur de la jouissance présente,, que Ya-t-il arriver? Est-il donc si difficile de le prévoir ? Sans le contre-poids dont nous venons de parler, l'homme ne penche pas seulement à la jouissance cupide, il penche à la jouissance brutale. Non-seulement il comble ses besoins ; il en franchit la limite. Non-seulement il satisfait ses appétits créés par la sagesse de Dieu pour la conservation de la vie, il se crée lui-même à lui-même, pour le plaisir de les satisfaire, des appétits imaginaires ; il se creuse par ses propres convoitises, pour se donner la fantaisie misérable de se remplir toujours de plus en plus. En un mot, il ouvre de ses mains au sein de sa propre vie des puits profonds où il jette en quelques jours la part de biens que lui ont faite, avec la Providence, son activité individuelle et la justice fraternelle.
Et, dès lors, que doit-il advenir de ce tra* vailleur sans renoncement et de ce propriétaire sans abnégation? Possesseur hier, dissipateur aujourd'hui, il sera misérable demain ; et il
s'en ira peut-être^ sous des haillons renouvelés, maudire Dieu et les hommes, la Providence et la société. Et pourquoi la rechute précipitée de ce fortuné possesseur dans le gouffre du paupérisme? Pour cette unique raison : pour avoir trop bien retenu et trop bien pratiqué la leçon des grands maîtres du sensuahsme scientifique et du paganisme économique ; docteurs plébicoles, maudissant dans leurs discours la sainte et fraternelle loi du sacrifice, et, du haut de leurs systèmes de philosophie néo-païenne, faisant peur au peuple du fantôme lugubre du renoncement et du spectre gémissant de la pénitence et de l'expiation ; mais, en réahté, les vrais ennemis du peuple, voilant de leur parole, ou tarissant de leur souffle, les sources profondes du bien-être populaire !
C'est qu'en effet, sans une perpétuelle réaction contre nos cupidités voraces, sans une pratique au moins vulgaire de l'abstinence, du renoncement et du sacrifice, l'usage raisonnable et modéré, l'usage légitime et vraiment béatifique des biens créés, devient, pour l'humanité en masse, pour l'humanité telle qu'elle
DEVANT l'Économie contemporaine. 347 est, une impossibilité morale. Cette harmonie tant vantée de la satisfaction hiérarchique des besoins, demandée à une philosophie qui répudie le Calvaire, se brise de toutes parts ; et, au heu du bonheur par le légitime et saint usage des biens, au lieu de cet Éden terrestre dans lequel des philosophes Imaginatifs font promener de plaisir en plaisir une humanité comblée de bien-être et d'opulence, il n'y a que les monstruosités de l'abus, et, au bout, ce terrestre enfer qui attend même en ce monde les peuples déserteurs du renoncement et apostats du sacrifice !
Vous le voyez. Messieurs, l'abolition de la loi du renoncement, si elle pouvait se consommer, réduirait au néant ou tournerait contre l'humanité les trois grands résultats qu'ambitionne toute économie •- la production féconde, la répartition harmonieuse et l'usage salutaire des biens créés pour le bonheur terrestre de l'humanité. La suppression de l'abnégation et du renoncement rend le civilisé paresseux et imprévoyant, comme le sauvage du désert; et, par là, elle tarit ou amoindrit avec le travail et l'épargne les deux sources humaines du
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capital et du bien-être. La suppression du renoncement et du sacrifice rend l'homme personnel et cupide jusqu'à la monstruosité; et par là elle oppose un invincible obstacle à la distribution fraternelle des biens produits pour le bonheur de tous. La suppression de l'abnégation, enfin, rend l'homme impatient de dé- Yorer[ce qu'il possède : au lieu d'user, il abuse; il se fait consommateur, prodigue et dissipateur; et par là il se dépouille de l'aisance et du bien-être, pour se laisser retomber nu, meurtri et souvent dégradé dans l'abîme de la misère.
Et voilà où doit aboutir le monde économique, alors qu'il n'a pas pour régulateur suprême le renoncement et le sacrifice.
Ainsi, Messieurs, à ce nouveau point de vue, l'humanité nous apparaît encore une fois roulant triste et fatiguée dans ce cercle de contradictions douloureuses, où l'enferme, sans lui laisser aucune issue, l'Économie antichrétienne, et particulièrement l'Économie matérialiste. Duperie éternelle des crédules nations, qu'on abuse par de fatales promesses, au lieu de les avertir par de salutaires con-
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seils : chaîne douloureuse de déceptions, de désenchantements et quelquefois de désespoirs; cercle terrible, dans lequel un peuple impatient de jouir tourne, tourne sans cesse sur lui-même, conime le lion affamé tourne dans sa cage de fer; cercle fermé que le peuple essaye parfois de briser par l'explosion de ses colères, mais oij il ne tente de se faire une issue que pour aggraver ses malheurs ou se jeter aux abîmes.
Ne dites pas que j'exagère les conséquences de théories spéculativement innocentes et pratiquement innoffensives. Non, non, Messieurs, je n'exagère pas. Dans les nations surtout qui ont reçu la révélation de la sainte loi du sacrifice et de l'abnégation, l'extinction de l'un et l'autre, c'est tôt ou tard l'horreur des discordes civiles et de la guerre sociale.
Eh quoi! vous en doutez? Quoi! même à la lueur de ces clartés qui, naguères, vous ont montré le fond des abîmes, vous ne voyez pas que prêcher des doctrines qui proscrivent l'abnégation, maudissent le renoncement, blasphèment la pauvreté et évoquent comme
le droit de l'homme l'avènement du bien-être universel, c'est, sous des formes plus ou moins adoucies, prêcher la révolte de tous ceux qui ne jouissent pas contre tous ceux qui jouissent? Quoi! depuis plus de trente ans, la terre tremble sous nos pieds, émue et soulevée par je ne sais quelles explosions volcaniques ; la société entière avec toute son opulence, tout son luxe et toute sa splendeur, ressemble à une immense proie que se disputent et que menacent de dévorer des cupidités frémissantes ; et vous venez dire à qui n'a pas le bien-être : — Frère, tu ne jouis pas; l'heure est venue; lève-toi; il faut que tu jouisses. Et vous dites au peuple : Frère, sors de ton abjection; ta pauvreté, c'est ton opprobre. On te disait : Résignation, renoncement, sacrifice, c'est la loi de ton Christ. 0 peuple, on t'abusait. La résignation? ironie; le renoncement? folie; le sacrifice? fanatisme. Arrière ces fantômes tristes évoqués autour , de tes douleurs par une doctrine surannée; entre, entre en maître au sein de la réalité, et vogue à pleines voiles au souffle de notre siècle, vers la destinée que Dieu te fait, c'est-
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à-dire vers le bien-être, la richesse et la jouissance.
Voilà ce que vous dites aux déshérités de la terre. Et vous dites au possesseur, au propriétaire, au riche : — Tu as le bien-être et l'aisance; jouis de ton bien-être et de ton aisance; car jouir, c'est la loi de ta vie. Tu as secoué par ton énergie ou par le génie de tes ancêtres l'opprobre de la pauvreté; tu as bien fait : aime ton bien-être, aime ta richesse, aime ton opulence ; et si tu donnes, que ce soit pour enrichir ton frère, non pas pour t'appauvrir toi-même. Fais que ton frère jouisse, mais ne te prive pas. La jouissance pour hùy à la bonne heure ; mais le sacrifice et le renoncement pour toi, non, jamais. La pauvreté ne mérite que tes haines, et le renoncement ne mérite que tes mépris.
Messieurs, prêcher au pauvre cette haine du renoncement, et aux riches cet amour de la richesse; quelles que soient les formules philanthropiques dont on enveloppe le fond des choses, qu'est-ce donc, je vous prie, si ce n'est jeter dans les masses déshéritées de la
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richesse et du bien-être, les germes des veageances fratricides, des convulsions populaires et des révolutions sociales, dernier mot et dernier résultat de l'abolition du renoncement et du sacrifice.
Oh ! que le christianisme est ici bien autrement conservateur et salutaire, et comme sa divine sagesse éclate en face de ces folies humaines ! Au lieu de prêcher l'amour de la richesse et la passion du bien-être, lui, pose devant l'humanité riche et devant l'humanité pauvre, l'image de son Christ mourant dans un renoncement absolu, et il lui dit : 0 humanité, humanité riche ou pauvre, opulente ou misérable, embrasse avec ton Christ-Dieu le renoncement et le sacrifice personnifiés et divinisés en lui. Et alors qu'arrive-t-il? L'association sympathique de cette humanité au renoncement divin relève ses pensées, fortifie son vouloir, purifie ses sens, retrempe toutes ses énergies. Et, en replaçant avec l'amour du Christ au centre de sa propre vie le ressort impulsif de sa propre perfection, elle se restitue à elle-même le principe de tous ses progrès.
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Aussi, voyez comme, sous tous les rapports^ les siècles montent ou descendent sur l'échelle du progrès, selon qu'ils acceptent ou répudient cette immortelle loi du renoncement et du sacrifice ! Voyez comme ils mesurent les degrés de leurs ascensions^ selon qu'ils pénètrent davantage leur vie de cette substance chrétienne du renoncement, la moelle du christianisme et la plus pure essence de l'Évangile ! Voyez enfin comme, dans toutes les sphères, les hommes de renoncement sont les messagers du progrès ; et comme les peuples, sous l'impulsion de ce grand ressort de toute vie morale, s'élèvent et plus vite et plus haut, même dans l'ordre matériel et la prospérité économique !
Et nous, témoins de ces ascensions et de ces chutes, interprètes du passé, spectateurs du présent, prophètes de l'avenir, nous vous disons, en vous montrant notre Christ crucifié, Christum et hune crucifiœum : Votre progrès, même dans l'ordre économique, le voilà : le Christ consommant en lui le renoncement absolu dans un sacrifice infini.
0 hommes du progrès sans renoncement et
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sans abnégation, apôtres de la jouissance et de la sensation, vous pensiez nous faire peur, en prêchant devant nous votre sensualisme antichrétien ou votre christianisme sensuel. Vous avez cru que, honteux et humihés d'une doctrine que la mollesse du siècle ne supportait plus, nous allions voiler à jamais le visage de notre Crucifié et ensevehr dans des abîmes de silence et d'oubli le Verbe de la croix devenu impopulaire. 0 philosophes, vous vous êtes trompés! non, nous n'abaisserons pas devant des erreurs renouvelées du paganisme le signe qui a soulevé le monde. Ce n'est pas au progrès à demander grâce à la décadence; et la doctrine qui, depuis bientôt deux mille ans, est la gloire et la force de l'humanité, ne se taira pas devant une doctrine qui ferait reculer d'autant l'humanité rétrograde.
Ah ! si le peuple, que vous essayez d'entraîner dans vos chemins jonchés de fleurs, consentait^ en effet, à vous suivre un jour jusqu'au bout; s'il venait à répudier, avec le Christ que nous adorons, la sainte et austère doctrine que nous prêchons : ohl alors, je sais bien ce que nous ferions; nous pren-
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drions dans notre main notre crucifix méconnu, répudié, insulté; nous nous en irions le planter sous d'autres cieux et sur d'autres rivages; et le progrès, s'enfuyant de vous, recommencerait loin de vous, sans vous et malgré vous, sa carrière immortelle.
Mais non, le peuple n'abandonnera jamais, avec son Christ crucifié, la seule doctrine qui le sauve, la seule qui dompte en lui tous les pervers instincts, la seule qui le purifie de toutes ses souillures, la seule qui le relève de toutes ses chutes, la seule enfin qui, en lui restituant sa sainteté et en enchaînant toutes les concupiscences^ lui donne, avec le progrès moral, tous les autres progrès ; non-seulement le progrès dans l'ordre social, dans l'ordre domestique, dans l'ordre philosophique et scientifique, mais aussi le progrès dans l'ordre économique ; le progrès dans l'ordre économique, fruit de ces deux mots divins : Ahnega temetipsum : quœrite regnum Dei.
Renoncez-vous vous-même, Ahnega temetipsum; et, soumis à cette loi souveraine du perpétuel renoncement, cherchez avant tout le
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règne de Dieu et de sa justice : Quœrite primum regnum Dei; et tout le reste, même le bien-être, l'aisance et la richesse, vous sera donné par surcroît, et hœc omnia adjicientur vobis. C'est le résultat que tout vrai christianisme doit tôt ou tard produire infailliblement, même sans le chercher directement ; c'est le fruit spontané de sa doctrine germant au fond des âmes en s'épanouissant au soleil des sociétés chrétiennes. Si nous le voulons, cet avenir sera le nôtre. Mais pour y arriver une chose est nécessaire : soyons chrétiens ; ce n'est pas assez dire : soyons ce que l'histoire nous a nommés, soyons le peuple trhs-chrétien. Que le règne de Jésus-Christ croisse et s'élève de plus en plus au milieu de nous ; et notre prospérité humaine se fera d'elle-même à la mesure de ce règne divin.