‹ Le progrès par le christianisme (volume 4)Chapitre 9 sur 10 · DEVANT T; ÉCONOMIE CO.VTEMPORAINE · texte numérisé non relu

DEVANT T; ÉCONOMIE CO.VTEMPORAINE

divin, tout est légitime. Cette doctrine, en effet, implique la légitimité de tous les penchants de l'homme; et leur expansion indéfinie constitue la loi même du progrès. Cette philosophie, qui a la prétention de révéler à l'homme l'idéal économique ; cette philosophiCj qui se vante d'acheminer l'humanité vers la terre promise du bien-être indéfini, laisse échapper du fond de ses théories des souffles de volupté, qu'on croirait venus directement des rivages de Cythère et de Paphos. Jl faut entendre avec quel lyrisme sensuel, et en même temps avec quelle dogmatique assurance, elle exalte l'avènement de la nouvelle loi, qu'eût répudiée, comme indigne de gouverner le monde, la philosophie païenne ellemême.

Écoutez ce qu'elle dit, ou plutôt ce qu'elle chante : Arrière le sombre dogme qui condamnait l'homme né pour jouir à la privation, à l'abstinence et au jeûne. Loin de nous à jamais le fantôme lugubre de l'ascétisme, de la pénitence et de l'austérité. Plus de renoncement, plus de sacrifice, plus de mortification. La mort n'est pas la loi de l'homme : sa loi

c'est de Yi\re, de \i\re encore, de vivre toujours davantage ; donc de jouir, de jouir encore, de jouir toujours de plus en plus. Anathème à la prédication rétrograde qui m'invite à maudire ce que mon siècle m'invite à glorifier, et qui me conseille de brûler ce que mon siècle me conseille d'adorer. Le christianisme crie du haut de son Calvaire, par la voix d'un Christ pauvre^ souffrant et dépouillé : Malheur aux riches du siècle ! Mon siècle, de son côté, crie du haut de ses progrès accomplis, et du sein de ses richesses accumulées : Malheur aux pauvres ! malheur à la religion qui enchaîne nos essors en maudissant nos progrès ! malheur à ces doctrines d'un passé répudié par notre présent, et qui, en face de nos gloires, de nos splendeurs, de notre bien-être, de notre aisance, de notre richesse et de nos magnificences, s'obstinent à nous jeter encore, comme un reproche ou une malédiction, ces mots fameux de détachement, d'abnégation, de sacrifice et de renoncement !

A entendre ces apôtres nouveaux, si le Christ a souffert, s'il a consommé en lui-même la

DEVANT l'Économie contemporaine. 323 plénitude du renoncement et de l'abnégation, ce n'était pas pour nous en donner le perpétuel exemple, c'était pour nous en affranchir tout à fait. Sans doute, disent ces prophètes, le renoncement chrétien fut nécessaire pour donner une secousse au monde endormi dans le sommeil des voluptés. Réaction exagérée, mais salutaire, contre les excès du sensualisme païen, désormais la loi chrétienne de l'austérité et de l'abnégation a perdu sa raison d'être. L'avénement de cette loi a marqué dans l'histoire la grande étape du progrès des peuples ; mais désormais ce qui fut dans le passé une étape de notre progrès, ne pourrait plus signaler qu'une étape de notre décadence. Le passé a pu jeûner, s'abstenir, se mortifier; il a pu, à l'imitation de son Christ réformateur, se couronner d'épines et se couvrir de cilices, s'abreuver de souffrances et se rassasier de privations. L'humanité nouvelle appelle une loi nouvelle, la loi du plaisir et le règne de la jouissance. L'avenir marchera de progrès en progrès, non plus en se couronnant d'épines, mais en se couronnant de fleurs ; non plus en s'abreuvant de souffrances, mais en se pion-

géant au fleuve toujours grossissant de l'humaine jouissance. Et l'humanité, agrandie simultanément par toutes ses facultés de comprendre, d'aimer et de jouir, marchera tout à la fois dans les splendeurs de la science^ les enivrements de l'amour elles tressaillements de la volupté.

Si vous en croyez cette bacchante en délire qui se donne comme la Raison, et qui n'est autre que la volupté se nommant la science, déjà les harmonies de notre présent préludent à ces harmonies de notre avenir. « Déjà, l'homme a réalisé en partie le rêve de la Genèse et créé le véritable Éden. Le printemps le surprend à cueillir en silence la volupté de la nature. La divine magicienne le berce mollement de son invisible caresse pour l'endormir au sombre dogme. Elle pénètre avec l'âme de la fleur, à travers sa fibre attiédie, jusque dans les derniers retranchements de son esprit ; elle en chasse le spectre gémissant de l'ascétisme; elle parfume la place encore douloureuse où a passé le génie de l'expiation. L'humanité, enivrée du phitre errant dans la brise, comprend enfin qu'elle a assez jeûné,

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assez souffert, et que le Dieu du rayon et du lis de la vallée l'a créée, en définitive, pour aimer et pour jouir. »

Donc, que le Dieu du Calvaire se retire; qu'il laisse passer le Dieu-plaisir et la Déessejouissance; qu'il prenne sa croix, ses clous, ses épines, sa pauvreté, son austérité, sa soui france ; qu'il s'en aille, et qu'il laisse l'humanité, embaumée de tous les parfums, marcher par des chemins de fleurs vers ses nouvelles destinées.

Certes, Messieurs, vous en conviendrez cette fois, nous voici en face de l'antichristianisme pur : c'est le progrès proclamé par la suppression absolue du renoncement chrétien.

Telles sont les trois écoles: semi-chrétienne, pseudo-chrétienne, antichrétienne, séparées entre elles par des lignes profondes, mais se rencontrant dans une tendance analogue, l'opposition plus ou moins accusée à la loi du renoncement évangélique.

Je m'adresse particulièrement et directement à la troisième, laissant aux deux autres leur part relative de complicité avec ses ten-

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dances anticbrétiennes ; et je dis : Toutes les doctrines philosophiques et économiques qui entrent dans ce courant de l'opposition systématique à la loi du renoncement, ont un vice qui leur est commun : elles manquent de courage. Elles s'estiment intrépides, parce qu'elles attaquent audacieusement ce qu'il y a de plus vénérable dans l'humanité ; elles ne sont que lâches, parce qu'elles flattent le siècle, courtisent la nature et mendient la popularité.

Oui, Messieurs, au fond de tous ces beaux discours et de tous ces beaux livres, il y a des adulations de ce roi régnant qu'on appelle le siècle, et il y a des adorations de cette reine toujours vivante qu'on appelle la nature. Cette Reine-Nature veut qu'on l'adore, et ce Siècle- Roi veut qu'on le flatte. Cette reine veut qu'on lui dise : Vous êtes la plus grande des reines; vous êtes plus qu'une reine, vous êtes une divinité. Et ce siècle veut qu'on lui dise : Vous êtes le plus grand de tous les siècles; vous êtes plus qu'un roi, vous êtes un dieu. Et l'un et l'autre trouvent toujours étonnant qu'on les aborde autrement que les genoux en terre et l'encensoir à la main. Hélas I

DEVANT l'Économie contemporaine. 327 et l'histoire du présent et l'histoire du passé montrent que les encenseurs et les adorateurs ne manquent jamais à ces deux divinités.

Au lieu de reprocher avec un ferme courage au siècle et à la nature leurs tendances mauvaises, des hommes cherchent, avec les instincts de l'un et de l'autre, des accommodements honteux. Ils savent que nos molles générations ont peur du sacrifice, de l'abstinence et de l'abnégation; il en ont peur euxmêmes^ et ils s'efforcent de croire et de faire croire aux autres que ces nobles et généreuses choses, vraies ouvrières du progrès, ne sont que des ouvrières de décadence. Et ils sont vus faisant des livres, et ils sont entendus prononçant des discours pour prouver cette thèse, qui sera toujours radicalement fausse, alors même qu'elle ne serait pas souverainement lâche : le progrès par la destruction du renoncement et du sacrifice; c'est-à-dire, le progrès par la destruction de ce qu'il y a de plus grand, de plus héroïque et de plus fécond dans notre humanité.

Frères égarés, necroyezpasqu'ily ait dans mon âme une goutte d'amertume ; à Dieu ne

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plaise que je songe à imprimer à vos personnes aucun stigmate d'opprobre ; mais, pour votre honneur et ma consolation, laissez-moi vous le dire : ce que vous enseignez, vous ne pouvez le croire. Il y a un bon endroit de votre âme qui vous crie plus haut que notre propre parole : Dans sa condition présente, l'homme n'est moral, et par conséquent progressif, que par le dévouement, par le sacrifice et par l'abnégation, c'est-à-dire par la volontaire et généreuse réaction contre son propre égoïsme. Le progrès, sans la loi du sacrifice et du renoncement, c'est le progrès de la barbarie ; et Socrate et Platon, ces deux grandes figures qui brillent au sein des ténèbres païennes, s'ils ressuscitaient au milieu de nous, se prendraient à rire d'un rire grave et superbe, d'une théorie de progrès qui eût été un opprobre même en plein paganisme, et qui ose aspirer au droit de cité même en plein christianisme !

Encore si ces théories soi-disant économiques, humanitaires, fraternelles et sociales devaient avoir pour naturel effet d'amener sur la terre ce bien-être qu'elles annoncent et

DEVANT l'Économie contemporaine. 329 qu'elles chantent avec un enthousiasme prophétique! Mais non ; ce règne de la jouissance qu'elle glorifient, et cette disparition du sacrifice et du renoncement qu'elles maudissent, ce serait le fléau de l'humanité, même au point de vue le plus vulgaire de sa félicité matérielle, ce serait la mort de tout progrès économique et de tout progrès social.

Aussi, après avoir mis le renoncement en face du christianisme et du siècle, il faut le mettre directement en face de l'Économie elle-même ; il faut rechercher, à ce point de vue plus restreint de notre sujet, lequel des deux a raison, ou du christianisme qui affirme et professe le renoncement et l'abnégation, ou du siècle qui les nie et prétend les répudier.

Au premier aspect, et en se tenant à la surface des choses, il semble que le christianisme, avec sa doctrine du sacrifice et sa loi

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du renoncement, doit avoir tort au tribunal de l'Économie, et que les théories inspirées par le sensualisme doivent avoir raison contre le christianisme. L'économie a dit et redit éternellement : Il faut produire la richesse; il faut développer la richesse ; il faut accroître la richesse. Le christianisme, de son côté, a dit et redit encore : Il faut se détacher de la richesse ; il faut pratiquer le renoncement de la richesse. Comment, dès lors, entre l'Écono" mie contemporaine et la pratique chrétienne, l'entente pourra-t-elle subsister? Et comment, entre ces deux choses en apparence si contraires, l'alliance et l'harmonie pourront-elles s'établir? Pour travailler à accroître et à développer la richesse, encore faut-il qu'on aime un peu la richesse; et, d'autre part, pour renoncer à la richesse et se détacher de la richesse, selon le précepte chrétien, quel moyen plus efficace que de la mépriser? Quand on la méprise, est-on loin de la haïr? Et si on la hait, comment se pendre à la produire et à la développer?

Nous voici enfermés dans un cercle oii il paraît bien difficile à une logique sincère de

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trouver une issue. La loi économique et la loi chrétienne semblent ici fuir vers deux pôles extrêmes et se repousser éternellement sans pouvoir se rencontrer jamais ; et ceux qui connaissent peu ou ignorent tout à fait comment le christianisme agit sur le fond des âmes et y tend de ses mains divines les ressorts cachés de l'activité humaine, doivent naturellement se dire devant cette apparente contradiction : entre le christianisme et l'Économie l'antagonisme est irrémédiable ; l'Économie cherche le bien-être de l'humanité par le développement de la richesse ; le christianisme repousse le bien-être de l'humanité et anathématise le progrès de la richesse : nous ne pouvons être chrétiens, parce que nous sommes économistes.

Il est peut-être dans cet auditoire de nobles et généreux esprits qui, trompés par les apparences, n'opposent au christianisme d'autre fin de non-recevoir que ce fantôme de la contradiction. Montrons que sous cette apparente contradiction il y a une harmonie profonde. Essayons de bien établir, en face de la croix, symbole du renoncement et du sacrifice, que

la loi fondamentale du christianisme est la souveraine loi de l'économie, et que par elle le christianisme résout, avec une simplicité divine, les grands problèmes économiques.

Un économiste célèbre, que nous n'avons pas encore la consolation de compter dans nos rangs^ a dit ces remarquables paroles : « La « loi prêche aux hommes le devoir, et la « religion le sacrifice ; remercions-les du fond « du cœur ; si le sacrifice et Tabnégation ne M recevaient plus les hommages des hommes, « la société tomberait en pourriture. »

Cette parole est la vérité, non-seulement la vérité morale et sociale, mais encore la vérité économique par excellence. En voici tout d'abord la raison radicale : c'est que seul le renoncement chrétien fait fonctionner dans l'ordre et retient dans l'harmonie le ressort qui détermine le mouvement économique, à savoir l'intérêt individuel et l'activité personnelle.

Certes, Messieurs, il ne peut être ici question de supprimer parle renoncement dans le mouvement du monde économique ce ressort nécessaire, ce mobile si puissant des créations

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humaines. Mais ce ressort lui-même a besoin d'être contenu et modéré ; il lui faut un contrepoids. Et voici le mot qui décide tout, et met en toute lumière la force économique du renoncement et du sacrifice. Le renoncement seul peut faire équilibre à l'intérêt personnel trop prompt à s'exagérer et trop facile à s'égarer; seul il le ramène à l'ordre^ dont il tend toujours à dévier plus ou moins; et, en le ramenant à l'ordre, il le replace dans l'harmonie et lui donne la vraie puissance.

Un ascète illustre, parlant de la réforme des âmes et de leurs penchants désordonnés, donne ce bon conseil traduit dans cette image : Quand l'arbre penche à gauche, il faut le contraindre de pencher à droite ; afin 'que par son mouvement propre il arrive à se replacer au milieu et à retrouver sa rectitude. Tel est en tout ordre de choses le naturel effet de la libre violence que l'homme se fait à lui-même par le renoncement ; il ramène au milieu, à l'ordre, à l'harmonie, à la modération, ce ressort de l'intérêt individuel qui, dans notre état actuel, tend à l'absorption, au monopole, au despotisme et à l'oppression. En sorte que, dans notre état déchu et notre vie

inclinée au désordre, le renoncement n'est que la condition rigoureusement nécessaire pour restituer à nos forces vives toute leur expansion harmonieuse et féconde.

C'est pour avoir oublié, ou pour s'obstiner à méconnaître cette loi-principe que révèle la plus vulgaire connaissance de la nature humaine que nos adversaires perpétuent entre le siècle et le christianisme, et particulièrement entre le mouvement économique et la tendance chrétienne, ce malentendu des esprits qui tourne au malheur de l'humanité.

0 siècle dix-neuvième, ô siècle que j'aime, alors même et alors surtout que je signale tes égarements et porte la parole au fond de tes blessures; quand enfin comprendras-tu la divine harmonie cachée sous cette contradiction apparente qui est la réalité de la vie ? L'homme ne se grandit qu'en se diminuant ; il ne s'élève qu'en s'humiliant ; il ne vit de la vie féconde et progressive qu'en se donnant à lui-même, par ses volontaires renoncements^ cette mort apparente dont parle l'Écriture ; mort féconde qui n'est que la ruine du désordre et le renversement de l'obstacle qu'oppose l'homme

DEVANT l'Économie contemporaine. 335 inférieur à l'homme supérieur, dans la réalisation de ses légitimes progrès et dans la conquête de ses vraies destinées.

Et vous hommes attardés, qui faites encore dans vos théories une guerre si souverainement injuste à la doctrine qui seule peut y porter la grande lumière, hommes généreux, mais trompés ; quand donc enfin entendrez-vous^ qu'en repoussant de vos systèmes et de votre pratique la doctrine et la pratique chrétiennes, vous chassez de vous tout ce que vous cherchez; vous tournez le dos au soleil qui seul, dans la sphère économique, comme en toute autre sphère, a la puissance de tout éclairer? Quand, au moins, consentirez-vous, avec une froide raison et une impartiale justice, à examiner enfin cette question éminemment actuelle et décisive ; question mère, question fondamentale, primant toutes les questions que vous remuez avec une ardeur opiniâtre : la loi du renoncement et du sacrifice est-elle, oui ou non, dans l'ordre économique, ce qu'elle est partout, une loi d'harmonie, de puissance et de fécondité, en un mot une loi de progrès?

Ah ! Messieurs, croyez-le bien : à peine vous

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l'aurez posée devant le regard de votre raison, cette question décisive, que la solution se dégagera pour vous en pleine lumière de l'évidence, sans vous laisser même ni l'ombre ni la possibilité d'un doute.

Il y a, si je ne me trompe, en toute économie trois choses essentielles par lesquelles elle prétend atteindre son but et réaliser son idéal : la production, la répartition et l'usage des biens matériels mis au service de l'homme. Jamais rt^conomie, quoi qu'elle fasse^ ne fera le bienêtre général de l'humanité, si elle n'obtient ces trois choses qui concourent à une même fin : une production féconde des biens dont l'humanité a besoin ; une répartition fraternelle des biens produits, et un usage légitime des biens harmonieusement répartis. Il me semble que l'idée ne peut venir à personne de faire contradiction à l'une de ces trois choses. Comment combler les besoins, si les produits manquent? A quoi servent les produits pour répondre aux besoins, s'il ne s'en fait entre frères une répartition équitable ? Et qu'importent même une production féconde et une répartition équitable des biens, si, par un usage insensé l'homme les

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