Le progrès par le christianisme
Ce n'est pas sans éprouver un sentiment de crainte respectueuse viVà-vis du public, que, répondant au vœu de nos amis, nous livrons à la publicité nos Conférences sur le Progrès, et agrandissons avec notre auditoire l'écho dune faible voix. On accueille avec quelque froideur le discours écrit. La véritable éloquence, tout le monde le sent, c'est l'éloquence parlée; la vraie parole, est la parole vivante. Trop peu de discours résistent à l'épreuve de la publicité, pour que nous ne la croyions pas redoutable à ceux qu'on va lire. Les questions qu'ils traitent sont graves; et, mieux que personne, nous sentons notre impuissance à élever le discours à la hauteur des choses. Le mot qui en fait le fond, éveille d'ailleurs aujourd'hui dans les âmes des échos si divers que
nous ne pouvons nous promettre pour notre publication un accueil d'unanime sympathie.
Comment, malgré tous ces motifs de défiance , osons-nous adresser ces discours à nos contemporains , et convier à l'auditoire de Notre-Dame la France entière? Une considération a fait tomber dans notre pensée toutes les objections qu'on a le droit de nous faire. A tort ou à raison, on nous a persuadé que ces discours pouvaient faire du bien aux hommes de ce temps. C'était donner à leur publication la raison qui les fit exister. Nous l'avouerons sans })eine, quelle que soit leur valeur oratoire, ils ont ce mérite aux yeux des contemporains . ils sont nés de l'ambition de leur faire du bien. Si le lecteur sent passer encore un souffle dans ces paroles refroidies, ce sera celui de l'amour qui les conçut et du dévouement qui les fit naître : et lorsque dans un discours ou un livre on a reconnu ce souffle qui ouvre les cœurs pour y faire entrer la vérité, on pardonne volontiers l'absence de tout autre mérite. A qui montre l'amour on ne demande plus le génie; et ce qu'on ne peut accepter comme un chef-d'œuvre, on l'accueille comme un bienfait.
Nous n'avons que peu de chose à dire sur le fond et la forme de ces Conférences. Les uns voudraient à Notre-Dame une exposition du dogme; d'autres une polémique contre l'erreur; d'autres une lutte contre le vice. Réaliser la pensée de chacun, dans le
vu
discours comme dans l'action, fut toujours fort difficile. La vérité est que ces trois fins sont excellentes. On peut les atteindre séparément; et dans ce cas, chacun choisit celle qui lui paraît le plus répondre aux besoins du siècle et à ses propres aptitudes. 11 ■est manifeste, en effet, que ces trois manières de. l'éloquence sacrée ont leur raison d'être dans des besoins toujours subsistants au sein des générations. Comme l'a fait remarquer l'un de mes illustres prédécesseurs, le R. P. Lacordaire, l'ignorance, l'erreur et les passions ne cessent pas de vivre dans l'humanité. On peut aussi dans la prédication mener de front ces trois desseins : exposer le dogme , réfuter l'erreur , et attaquer le vice . donnant à l'un de ces trois éléments une plus grande importance, selon la ^situation relative qui est ftiite à l'orateur. Peut-être ces discours sur le Progrès pourraient-ils se ranger dans cette dernière catégorie.
Quoi qu'il en soit, nous ne les présentons pas au public, comme une expression exacte delà prédication chrétienne telle qu'elle doit se pratiquer, même au xix« siècle, dans les assemblées ordinaires des fidèles. Ces discours sont faits pour l'auditoire de Notre- Dame. Ils sont adaptés au but spécial de cette prédication, et à la position exceptionnelle de cette chaire qui a déjà, elle aussi, ses traditions vénérables. En ne donnant pas à ces conférences la pi)ysionomie du sermon tel que l'ont fait Bourdaloue et
Bossuei, avec un caractère d'incomparable grandeur, nous suivons des exemples illustres. S'il y a contre cette forme du discours adoptée à Notre-Dame des raisons que j'ignore ^ il y a pour elle des autorités que toute la France connaît. Les Frayssinous^ les Ravignan et les Lacordaire sont des noms qui me rassurent : ces grands noms sont une sauvegarde, et pourraient nous tenir lieu de raisons.
Mais les raisons elles-mêmes ne manquent pas, pour peu qu'on considère l'origine et le but de cette grande chaire.
La chaire de Notre Dame^ telle qu'elle fut élevée par monseigneur de Quélen , et soutenue par ses dignes successeurs, est, par-dessus tout, une apologie du christianisme devant les hommes du xix« siècle : elle est un moyen de rapprochement et un point de contact entre le monde chrétien et un certain ilionde semi -païen, toujours vivant au miheu même du christianisme : elle est comme une frontière lumineuse, où beaucoup d'hommes de notre temps voient se lever pour eux les premières clartés d'une religion qu'ils ne connaissaient plus. Le nombre croissant des vrais chrétiens qui environnent cette chaire ne lui ôte pas la spécialité de sa mission, eux-mêmes ayant toujours besoin d'être armés et fortifiés contre les erreurs du siècle. Vouloir ramener cette prédication aux conditions ordinaires de l'exhortation ou de l'instruction paroissiale, sous prétexte de lui inipri-
mer un caractère plus évangélique, ce serait, à notre avis, méconnaître avec le but de cette chaire et la pensée de ses fondateurs, la mission providentielle que Dieu fait à ceux qu'il y prédestine. Là, le prédicateur vient pour faire entendre aux contemporains, dans un langage qui ne leur soit pas étranger, des vérités qu'ils n'iraient peut-être pas chercher au pied des autres chaires, où la parole sacrée se suppose d'ordinaire elle-même déjà maîtresse des âmes. Toujours appuyé sur un dogme inunuable, il change ses points de défense ou d'attaque selon la stratégie de l'erreur contemporaine , et la forme même de son discours porte des reflets de la physionomie du siècle. Inutiledediscuter ces choses; elles se justifient d'ellesmêmes. Toute parole est bonne, lorsque mise en son Jieu, elle a un but légitime, et des moyens efïicaces. Là est le critérium de l'éloquence de Notre-Dame. La porter partout comme un genre nouveau dans la chaire chrétienne, serait manquer de sens pratique, et aller contre le but même que nous nous proposons. N'oublions pas d'ailleurs que la prédication de Notre-Dame renferme deux apostolats qui n'en font qu'un, et sont désormais inséparables : l'apostolat des Conférences, et l'apostolat de la Retraite. Le prenuer ouvre la voie au second ; le second achève le bien conmiencé par le premier; et les deux se résument et montrent leurs fruits dans le grand spectacle de la communion du jour de Pâques.
Une partie de nos lecteurs trouvera hardie hi pensée de donner, dans une chaire chrétienne, à la question du Progrès de si larges proportions. Un discours sur ce sujet, ou de simples allusions faites en passant à cette grande préoccupation du siècle, n'était-ce pas assez? Pourquoi faire de l'idée du Progrès le centre de tant d'autres? Pourquoi une suite de discours sur un sujet inusité dans la chaire, et sur lequel le dogme catholique ne semble rien avoir, au premier abord, de nettement défini? Je pourrais répondre : Parce que l'idée du Progrès est prise au cœur du christianisme et du siècle tout ensemble ; et que c'est la grande mission de l'apostolat catholique de mettre ce que le premier a de plus intime en face de ce que le second a de plus actuel, afin d'attirer sans cesse l'un vers l'autre, et par la puissance de la vérité, et par l'attrait des besoins. La mission d'un homme , d'ailleurs , ne peut être de montrer par la parole , le christianisme tout entier. Dieu donne à chacun, une voix pour faire mieux retentir telle ou telle vérité ; et c'est le concert universel , mais varié de toutes ces voix qui fait, dans chaque siècle, la puissance et l'harmonie de la prédication chrétienne. Envisager le Christianisme au point de vue du Progrès que ce siècle adore, est une mission qui a sa valeur; et illuminer de ses clartés divines une idée aujourd'hui si populaire, serait un but assez grand pour la vie d'un seul homme ; cette mission est d'autant
plus gnive, qu'il it-ynu encore aujourd'hui dans le monde savant et lettré, je ne sais quel préjugé enraciné , qui condamne le Christianisme et le Progrès il un antagonisme irrémédiable; préjugé si fort que l'on n'a j)as craint de déclarer impossible une prédication sur le Progrès dans une chaire chrétienne.
Quoi qu'il en soit des motifs qui autorisent cette prédication sur le l'rogrès considéré au point de vue chrétien. Dieu m'y a poussé. L'esprit souille où il veut : j'ai cru sentir vers ce sujet une impulsion plus forte que le conseil des hommes; et je le dirai dans la simplicité de mon âme, j'ai cru répondre à un appel de Dieu. 11 me semble que Jésus-Christ m'a dit. dans le silence, cette grande parole qui donn.i aux Apôtres avec la mission le courage et l'efticacité : Ite , allez; allez dire à ces hommes passionnés pour le Progrès , que le Progrès c'est moi.
En obéissant à Jésus-Christ, je m'efforce d'accomplir dans un apostolat venu de lui, ce que lui-même a pratiqué dans la mission qu'il reçut de son Père : (( .Son quœro (jlorhnn meam,sed ejusqui misit we. Je n ne cherche pas ma gloire, mais la gloire de celui qui » m'a envoyé. » Qnvhi parole meure sur mes lèvres, si elle devait avoir un seul accent qui ne fût i>as pour Jésus-Christ. Que cette prédication tourne à mu honte, pourvu quelle tourne à la glorification de mon maître. Si par cet aposti>lat, quelque clu)se dt^ cotte gloire dont noire siècle environne h; Progrès,
leiiiontc à Jésus Christ pour embellir cette divine auréole où doivent venir de siècle en siècle resplendir toutes les gloires ; si Jésus -Christ mieux connu, au point de vue nouveau où le siècle se place pour le regarder, attire par ce charme puissant les hommes de ce temps , à l'adoration et à l'amour de lui-même : si seulement un peu de gloire monte à Jésus-Christ, et si le salut descend sur quelques âmes par mes faibles etïbrts, j'aurai atteint mon but, je serai trop récompensé.
Dans le pressentiment involontaire que cette publication ne sera pas inutile à tous, je dépose d'avance aux pieds de Jésus-Christ, le bonheur qui me vient de cette espérance. Je me dis en m'encourageant à une entreprise où mon impuissance devrait, ce semble, m' arrêter : des hommes sentiront au fond de ces discours l'ambition de mon âme : peut-être ils y puiseront le désir de devenir meilleurs, et de travailler en se perfectionnant eux-mêmes, pour le progrès du monde et le bonheur des hommes, par le règne de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Qu'il soit fait ainsi : tout pour le bonheur de mes frères et le progrès de l'humanité, par le règne toujours croissant de Jésus- Christ : c'est la passion de mon cœur, c'est le rêve de ma vie, c'est la devise de cet apostolat : « Croissons de toute manière dans le Christ notre chef: Crescamiis in illo per omnia, qui est caput Christus. Rome , 3 décembre 1837, fête de saint François Xavier.
PREMIÈRE CONFÈREiNCE.
PREMIÈRE CmFÉlU'NCE.
i»ist;oiKs rutLiMiwtuE.
MONSEIOEI R (1;,
Lorsque des mots résumant dans un siècle des tendances générales et des aspirations profondes, viennent à retentir a\ec éclat dans les sociétés , et à se faire sur les âmes un empire uni^ersel, telle est leur puissance, cpi'ils appor-
(1) M6f Sil)Oiir, archevôquc de Pajis.
DISCOLRS PaKLlMlNAlHË.
teul ;uec eux des prospérités ondes désastres, selon qu'ils ont ponr interprète la vérité ou l'erreur, et rendent le sens de Dieu ou le sens de riiomnie. Les nations, en entendant passer ces voix qui font tressaillir de tressaillements inconnus les générations nouvelles , sont dans l'attente; elles espèrent ou elles tremblent, et se promettent la vie ou la mort, selon le sens qui est donné à ces mots, qui semident porter en eux la destinée du monde.
C'est alors que l'apostolat catholique, toujours ému des besoins et des dangers de cette humanité qu'il a mission de sauver , se préoccupe, lui aussi, de ces mots , de^enus pour les peu})les qui les écoutent, des signes d'espérance ou des menaces de ruine. Montrant aux générations vivantes le côté de sa doctrine qui répond à l'heure où Dieu l'envoie , il dit le sens divin de ces mots qui remuent les hommes, pour en faire sortir, avec l'oracle de la vérité, le salut de la société ; et une fois de plus, arrachée aux dangers dont la menaçaient des bruits pleins de tempêtes, l'humanité applaudit à ce verbe libérateur, qui depuis bientôt deux mille ans la sauve, par la
puissance de la doctrine, du redoutable empire des mots.
Or, parmi ces mots fameux qui se font dans l'humanité un ascendant efficace, et lui promettent des prospérités ou des ruines, il en est un qui a conquis au milieu de nous un prestige plus éclatant et un empire plus absolu que tous les autres : mot célèbre s'il en fut jomais, que répètent de nos jours toutes les \oi\ de l'humanité et tous les échos du monde. Ce mot, déjà vous l'avez prononcé : Le Progrès!... Leproiïrès, voilà ce qui emporte aujourd'hui, non-seulement les sympathies, mais les hommages et les adorations des peuples. Le progrès s'est fait sur nos âmes une sorte d'omnipotence qui peut devenir pour nous le principe des plus grandes choses, ou la cause des plus grands désastres.
Voilà pourquoi , Messieurs , attentif aux. bruits du siècle et au besoin des âmes, cherchant au pied de la croix la route de mon apostolat, du fond de ma sohtude, j'ai accueilli comme une vocation de Dieu la jjensée de vous révéler le sens cbréticn de ce mot qui rein[)lit le présent et prophétise l'avenir.
10 DISCOURS l'KÉLl.MlNAlUE,
S'élormera-t-011 d'entendre cette parole retentir dans cette chaire? ce serait s'étonner d'entendre l'écho redire la voix. Cette parole dont les hommes se sont fait un drapeau contre le christianisme, est une parole éminemment chrétienne ; quand le prédicateur la redit devant vous, il est l'écho de la voix qui vous crie : « Soyez parfaits comme ^otre Père céleste est [)arfait. » Estote perfecli, sicut et Pater rester eœlestis perfeetus est (1).
Peut-être aous chercheriez en vain dans nos i^rands maîtres de l'éloquence sacrée, des discours portant ce titre : Le Progrès. Nous ne })ou^ons nous en inquiéter. Si nos grands maîtres a i\ aient encore, ils seraient toujours nos maîtres, et ils seraient toujours grands ; mais ils le seraient autrement. Vivant dans notre atmosphère , respirant l'air que nous respirons, comme nous, mais mieux que nous, ils mettraient dans leur parole a^ec le souffle de leur anie un souffle de leur siècle ; et tout en demeurant dans l'inaltérahle identité de la doctrine et de la morale chrétienne, ils clier-
(1) Matlli. V. 48.
fileraient l'efiicacité de la parole en lui donnant, avec la puissance de la Nérité, cette autre puissance que les peuples nomment bien
VadiiaUlr.
Il y a, en effet, dans la prédication deux (dioses puissantes et efficaces entre toutes les autres, la ^é^té et l'actualité; le sens de ce qui .lenieure, et l'entente de l'heure qui sonne. \'i\v là , la prédication chrétienne est, comme lo christianisme , toujours ancienne et toujours nouvelle; avec une doctrine immuable con.mie la pensée divine, elle a des accents qui \arient comme les besoins humains. Par un côté elle répond à l'immutabilité de ce qui est éternel, par l'autre à la variabilité de ce qui est du temps ; par l'un, elle porte une physionomie qui ne change pas, celle qui regarde Dieu, le dogme et la nature ; par l'autre une physionomie qui change , celle qui regarde riionune, le siècle et ses besoins. C'est ce que nos pères dans la doctrine, et nos maîtres dans la parole, ont fait dans tous les temps.
Donc, ^yiessieurs, en prononçant dev ant \ ous des mots qui n'eurent dans leurs discours ,jii'nnplusrareretenlissement,notrei)rédicaliou
*^ DISCOURS PRKLIMINAIRE.
ne brise pas, elle continue la chaîne auguste de ses propres traditions. Aujourd'hui comme toujours, elle répond au temps et à l'éternité, aux hommes et à Dieu, au siècle et à la nature.
Sous l'empire de cette conviction , fort du secours de Dieu, et avec le fraternel ai)pui de ma confiance en vous, j'entreprends de vous montrer m Jésus-Christ el dans sa dortriuc In divine solution du profjres humain .
Et parce que rien ne prédispose mieux à l'intelligence d'un sujet que d'en bien comprendre la gravité, je commence par étabhr sur la nature de l'homme et les besoins du siècle l'importance d'une solution à la question du progrès. C'est l'objet spécial de ce premier discours, que vous accepterez plutôt comme le préhminaire que comme le traité même du sujet.
Heureux s'il m'est donné de vous amener nombreux aux pieds de ce Dieu que j'aime e( que j'adore, en vous faisant entendre cette parole qui va vous revenir comme un cri de son ame et comme un écho de votre propre voix : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est
LA QLESTIO.X DU PROGRHS. i'^
parfciit. ., Soyez par Jésus-Christ et avec Jésus- Christ les hommes du M^ai proijrès.
Monseigneur, en commenrant cette i)ré(lication, j'évoque avec bonheur un souvenir qui me rassure et m'apporte lui coura-e que je ne trouverais pas en moi. Quand je soumis à Aotre bienv eillante approJjation, avec la premièie idée de ce sujet, mes craintes légitimes de lialiir la grandeur des choses par la médioei'ité (h< mes ressources, vous m'avez dit, eu étendant snr moi A otre main paternelle : .. Allez, ne craignez pas, je vous bénis, vous et votre sujet. .. Dès lors, j'ai senti que Dieu me foisaitpoui- cet apostolat une vocation et une force où je n'étais pour rien. Cette impression, je viens de la retrouver plus profonde sous votre l)énédiction. Pnissé-je ne pas trop faillir à une mission et à une puissance qui me Aiennent de Dieu et de
vous
La plus simple connaissance de l'homme et des clioses suflit à démontrer d'abord dujie manière générale l'importance souxen
une
j/^ DISCÔLHS PRiaiMlXAIRE.
(l'une solution vraie aux problèmes que soulève aansl'lmmanité ce mot plein d'énigmes,
le ProgrH.
(> ([ui a le plus besoin d'être éclairé par une lumière divine et dirigé par une règle iuiaillible, c'est ce cpii est tout à la fois dans hi ^ie humaine le plus légitime, le plus efficace et le pins séduisant ; ce qui porte en soi la tendance la plus généreuse, la puissance la plus féconde, la fascination la plus périlleuse. Tel est par-dessus tout ce que nous désignons par le mot qui ^a retentir dans cette prédication.
Qu'est-ce que le Progrès? Traduit du latin progrcdi, progrcssiis, le mot progrès signifie radicalement unemarclie en a^ant. Considéré dans sa notion la plus universelle et dans son idée la plus élémentaire, le progrès désigne un accroissement. Le progrès, c'est le mouvement vers le mieux ; c'est le passage (le ce qui est moins parfait à ce qui est plus parfait, de ce qui est ])lus petit à ce qui est plus grand ; c'est tout à la fois une expansion, une élévation et un perfectionnement ; c'est en am 7not un agrandissc}nf'nt de Iclrr.
LA (jlF-STION DU PROGRÈS. 15
V[)|)li(|iié à l;i vie, le Proiirès e.vpiiiiic ce iiioinement natif par lequel l'être ^iYant tend à s'élever, à s'étendre et à s'achever; c'est la \ie <[ui monte, qui se dilate, qui pousse du dedans au dehors, pour envahir la sphère que Dieu lui ouvre dans l'espace et la durée.
(Considéré dans la créature douée dinlcllilience et de liherté , le Proiïrès est avec tout ■<*e que nous venons de dire, une marche lihre \ers sa iiu, et un essor intelh^ent \ers sun idéal ; mouAcment de has en haut, qui la fait monter de dei>ré en dciiré, vers le hut quelle l'egarde, (pi'elle aime et qu'elle s'efforce «latteindre.
Ces notions très-eénérales suftisenl à I iiilelliiience de ce discours préliminaire, et au luit que nous nous proposons inmiédiatemeut : nous arriAcrons prochainement à des notions ])lus précises.
Ainsi conçu, le Progrès nous apparaît tout il'ahord connne ce qu'il y a de plus lrf/iliin<\ parce qu'il tient à ce qu'il y a de plus profond dans les êtres vivants.
Toute \ie créée est dans le mou\ement ; son premier besoin est de s'éle\er et de s'étendre,
pour imiter autant qu'elle peut son type éternel, et marcher par une croissance progressive jusqu'à la limite que Dieu lui donne d'atteindre dans la plénitude de son développement.
Mais ce besoin d'élévation , d'extension et d'avancement qui est l'ambition naturelle à toute vie créée, est par-dessus tout l'ambition de cet être intelligent et libre qu'on appelle V homme. Créé perfectible, le regard et le cœuv ouverts sur l'infini, l'homme, du sein de sa misère, se sent capable d'une perfection qu'il imagine, qu'il rêve et qu'il ne possède pas. Au seuil de l'existence, dès l'aurore de sa raison, il entrevoit au fond d'une lointaine perspective l'image d'une perfection qui se découvre à lui pour l'attirer à elle. Cette perfection , dont il a au sanctuaire de son ame une révélation intime, devient pour lui une impulsion qui le sollicite à monter, en tout ordre de choses, vers tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus beau, de plus parfait, de plus semblable à Dieu ; car cette impulsion n'est autre chose que le mom ement de la vie cherchant son idéal et s'efforcant de l'imiter ; la grandeur qui l'attire est une face de Dieu
LA QUESTION Dl PKUGIIÈS. |7
rayonnant dans son unie, et le nlOLl^enlent <iu'il en reeoit une impression de l'infini qui l'a touché. Dieu en effet a touché le fond de lame humaine ; il y a jeté avec son propre reflet nu charme de lui-même; et l'homme, ému de ce reflet et de ce charme de Dieu, cherche partout et en tout cet infini dont il porte en lui le sens inaltérahle et la séduction in^incihle. Il ra])pelle par toutes ses puissances, il le poursuit j)ar tous ses mouvements; et jusque dans ses écarts les plus extra^agants et ses déirra- <lations les plus profondes, il rêve et cherche encore cet infini qu'il poursuit toujours, même en s 'éloignant de lui.
\oilà l'homme essentiellement perfectible, entraîné par tout son être à la poursuite de linfini, et ne pouNant abdiquer, sans s'abdiquer lui-même, l'ambition d'être parfait; d'autant plus homme, en effet, et d'autant plus di-ne <le lui-même, qu'il se sent plus porté a ers sa perfection par le mouvement de sa propre ^ie. Oui, voilà l'homme; et chacun de vous peut dire, en voyant passer dans cette parole une image de lui-même : .< Je suis cet homme-là : je suis un être perfectible, je ^eux cheirher
|g DISCOURS PRKLI.MlXAinE.
mon idéal; je suis un homme, j'ai Vambitioi» (Vimiter Dieu ; je me sens imparfait, je xeux Uou%ei- ma i.erfeclion. Comme ma poitrn.e aspire l'air qui la fait xivre en respu-anl son propre souffle, mon âme aussi respire et aspire; elle respire sa misère et elle aspire sa perfection ; elle respire l'humain et elle aspire le di^in. Petit, étroit, misérable, on dirait que j'ai le besoin de m'étendre et de monter à l'infini! Captif du temps, prisonnier de l'étendue, l'appelle de toutes mes forées l'immense et l'éternel! Ah! laissez-moi passer et ne m'arrêtez pas ; je ne Ms pas assez, je ^e.l^ vivre davantage, et pousser a ers eet mimi qui m'appelle, la double dilatation d'une Me, impatiente de la limite de l'espaee et de la
limite du temps ! »
Tel je me sens, tels nous nous sentons tous selon ia grandeur d'âme et la largeur de cœur que Dieu nous a données.
(»r je dis que cette poursuite de l'infini, qui i.'est autre que la recherche du Progrès est dans la ^ie humaine ce qu'il y a de plus légitime; c'est la passion des magnanimes, c est l'ambition des généreux, c'est la plus noblo'
vocation de riiomme ; c'est l'homme même suivant son impulsion la plus divine, marchant sous l'attraction de Dieu à sa destinée la l)lus glorieuse. Non , non , ce besoin du plus parfait , cette ambition de ce qu'il v a demeilleur, n'est pas dans l'homme un stérile jeu de la ProAidence : c'est le siijjne de la vocation qu'elle même lui a faite en ouvrant devant lui les perspectives de l'infini ; vocation vraiment royale par laquelle Dieu appelle l'honnne à ii;randir de toute manière, et à se faire de toutes les créatures des degrés ascendants pour monter jusqu'à lui. Donc, arrêter l'Iiomme dans sa marche, l'inciter à s'immobiliser en lui disant : « Tu n'iras pas plus loin , » c'est violer sa loi et manquer à sa destinée ; c'est un attentat contre l'homme et une désobéissanceà Dieu.
Mais remarquez-le bien, plus ce mouA ement qui emporte l'honnne au Progrès est légitime, plus il importe de lui donner une direction sûre. Plus cette tendance est sainte, ])lus elle a besoin, pour marcher dans sa \oie, d'une lumière et d'une règle diAine. Les mouvements les plus légitimes sont les plus féconds en
20 DISCÛLRS nU-LIMIXAlRE,
désastres, alors ({u'ils se trompent de chemin, l.es idées radicalement fausses et les tendances naturellement per\ erses font ce qu'elles doi- ^ent faire, le désastre, désastre égal à Terreur et à la ^)er^ersité qu'elles renferment. Mais les idées vraies et les tendances saintes , quand elles "s iennent à s'égarer , sont deux fois désastreuses : parce que se faisant <lans la ^ie humaine une double force et un double point d'appui , elles conspirent <Ytntre l'homme avec toutes les puissances qui sont dans l'homme. Ainsi la Religion, c'està-dire ce qu'il y a de i)lus di\in dans l'homme, <piand elle se laisse enq)orter au souffle des erreurs ou des passions humaines, enfante des fanatismes atroces et des superstitions abominables ; elle devient, i)ar sa perversion, ce qu'il y a de pire dans l'humanité, précisément parce qu'elle est en elle-même ce qu'il y a de meilleur, J^ 'histoire est pleine des crimes et des malheurs produits par les tendances les plus saintes retournées par les passions contre leur propre but : et ce fut dans tous les temps la fortune des réformateurs ambitieux de tourner au profit de leur égoïsme et au triomphe
de leurs passions , les mouvements généreux qu'ils trouvent au cœur des peuples.
Voilà pourquoi l'apostolat catholique n'accomplit jamais mieux sa mission providentielle , que quand il répond par la parole à ces aspirations de l'humanité, pour leur montrer au sein du christianisme tout ce qu'elles cherchent de vrai , de légitime et de saint. Sous ce rapport, l'aspiration vers le progrès , plus que toutes les autres , a hesoin de la direction de sa parole infaillihle, parce que s'il n'y a pas dans l'humanité de mouvement plus légitime, il n'y en a pas non plus de plus jt)?/issa/îf; et que, mieux que tous les autres, il peut être fécond en créations ou fécond en ruines.
Nous venons de le voir, cet être qui appelle le parfait et poursuit l'infini, c'est vous, c'est moi, c'est l'humanité même. De tous ces mouvements qui remuent le cœur de chacun et le cœur de tous , de toutes ces aspirations qui soulèvent l'âme de chacun et l'ame de tous, il se fait comme un seul mou^ ement et une seule aspiration, l'universelle aspiration du progrès, l'universel mouvement qui emporte l'humanité
comme un seul homme à la poursuite de sa destinée. Et c'est là ce que j'appelle la plus grande puissance qui existe dans l'humanité. Pourquoi? D'abord parce que ce mouvement vers le Progrès, c'est l'essor des âmes vers l'idéal, c'est-à-dire ce qu'il y a dans l'homme de plus énergique et de plus fécond. Qu'est-ce que l'idéal? L'idéal, comme son nom le révèle, c'est cette perfection dont l'homme porte l'idée ou la représentation intelligible gra^ ée au fond de son âme ; c'est cette face de l'infmi dont il garde l'image; c'est ce je ne sais quoi de plus beau, de plus grand, de plus parfait que tout ce qu'il peut réaliser , et qu'il aperçoit par de là toutes ses œuvres, fuyant à mesure qu'il le poursuit dans des profondeurs infinies. L'exemple ici parlera mieux que la définition. Un grand artiste a fini son ouvrage. Le chef-d'œuvre apparaît dans toute sa beauté, tel qu'il vient de sortir de la puissance de son art :. la multitude ravie devant cette création, s'écrie : « c'^est l'idéal. » Mais un homme est là qui regarde , lui aussi , le chef-d'œuvre admiré ; en le regardant il l'aime comme un fils glorieux de son génie ; et dans l'extase de
l'admiration populaire, il soupire : le front pensif, cherchant par delà son chef-d'œuvre quelque chose qu'il entrevoit de loin, il dit, en laissant tomher sur son œuvre un regard attristé : « Ce n'est pas lui. » Ce quelque chose d'invisihie, d'impalpahle et de parfait dont le reflet lui vient d'en haut , c'est l'idéal qui l'attire vers la perfection ahsolue, vers l'infini, vers Dieu , parce qu'il est Dieu lui-même. Et c'est cet essor de l'âme vers l'idéal qui est dans l'homme le plus grand ressort de la puissance. L'animal sans raison n'a pas vu l'idéal, il est impuissant au Progrès , il vit et il meurt enfermé entre le passé et l'avenir, dans l'infranchissable prison de la réalité présente ; mais l'homme qui a vu l'idéal est impatient de la limite ; placé aux plus hauts sommets , il veut monter encore ; comme l'aiiile, il étend ses ailes pour s'envoler vers le soleil dont le regard le fascine et l'attire : reculant sans cesse devant lui les barrières qui l'arrêtent, et déplaçant par la persévérance de l'effort la borne du possible, il marche sous l'impulsion de Dieu à des créations plus splendides, et, si je puis le dire, à des œuvres humaines de plus en pkis
divines. C'est là ce qui fait les artistes illustres, les poètes immortels, les orateurs puissants, les saintetés héroïques, en un mot, l'homme grand en tout ordre de choses ; l'homme qui a ^ u l'idéal et qui a dit en regardant son œuvre : « Je puis faire mieux, je monterai plus haut; j'ai vu mon idéal, je veux marcher vers lui ; et si l'atteindre est pour moi l'impossible , je sens que je puis en approcher touiours de plus en plus. »
Et ainsi l'homme trouve dans ce mouvement qui l'emporte vers son idéal, un autre secret de puissance et d'énergie, l'espérance. Qu'y a-t-il dans l'humanité de plus puissant que l'espérance? L'espérance n'est pas seulement dans l'homme un charme , c'est une force. Sans l'espérance , l'homme avec toutes ses facultés retombe affaissé sur lui-même dans une impuissance et une stérilité suprême. Pour lui ôter tout ressort, il n'y a qu'à lui ôter tout espoir ; et pour le rendre impuissant, il n'y a qu'à lui dire : « Tu ne peux pas. » Qui n'espère rien, ne peut réellement rien. Pour entreprendre quelque chose, il faut attendre quelque chose ; et qui veut faire beau-
coup, doit espérer encore davantage. L'espérance donne la persuasion du pouvoir; et la persuasion du pouvoir, c'est le pouvoir luimême : Possimt quia posse videntur. Quand l'homme qui a dit : « J'ai vu , » a pu dire : » Je puis » , il peut en effet ; il est armé pour la conquête , il n'a qu'à se lever , et à dire , en se levant , la parole du conquérant : « Allons ! n
Et c'est ce qui achève de vous montrer dans le mouvement du Progrès, la plus grande puissance de l'homme. C'est qu'il y a dans ce mouvement l'entraînement de la conquête. Ce que peut un homme, ce que peut un peuple marchant avec une courageuse résolution sous l'empire de cette idée, l'œil ouvert pour mesurer sa conquête, le bras tendu pour la saisir, des hommes et des empires fameux l'ont montré à la terre. Or, le mouvement vers le Progrès , devenu universel , ce n'est pas un homme seulement, c'est l'humanité entière armée pour la conquête ; l'humanité qui, poursuivant dans sa course quelque chose qu'elle aperçoit devant elle , dit en s'élançant pour le saisir : « Allons toujours ; » l'hu-
manité qui , encore mieux qu'Alexandre , ne veut pas s'arrêter et ne dit jamais : « C'est assez, » parce qu'elle entend une voix de Dieu qui lui crie du fond de toutes ses facultés : « Avance, avance encore : encore plus loin et encore plus haut ; encore plus loin dans la conquête, encore plus haut dans la perfection ; marche de Progrès en Progrès jusqu'à l'achèvement de ta grandeur finale. »
Tel est le mouvement du Progrès considéré dans sa puissance : c'est l'essor vers l'idéal, c'est l'énergie de l'espérance , c'est l'entraînement de la conquête ; c'est toute la force humaine, c'est tout le mouvement de notre vie ; c'est la vie elle-même, non la vie stationnaire, immobile, inerte ; mais la vie qui marche, la vie qui agit, la vie qui déploie ses ailes et tend tous ses ressorts; pour emporter aux grandeurs ou emporter aux ruines , selon qu'elle suit ou ne suit pas ses sentiers légitimes.
Voilà la puissance incomparable que l'humanité porte dans son élan vers le Progrès. Or, vous ne pouvez l'ignorer, toute puissance, quand elle dé^ie de sa route, produit une ruine
égale à elle-même. Les crancls désasti^s ne sont que l'abus des grandes forces. Et dès lors, vous pouvez entendre les dangers qui menaceraient l'humanité entière, si cette puissance >enait à s'égarer; et par conséquent la nécessité d'une règle sûre au mou^ement qui emporte l'homme vers le Progrès , et d'une solution complète aux grands problèmes qu'il pose devant l'esprit humain.
Cette solution, il importe d'autant plus de la donner que le Progrès contient en lui, avec la puissance dont je viens de parler, une séduction capable de tout corrompre et de tout perdre. Quelle qu'en soit la cause véritable , la séducti(in habite au fond de ce mot. Il a tous les privilèges , mais aussi tous ks dançrers des mots"^ fascinateurs; \e prestige de rinconnu, les charmes de l'avenir, et une correspondance sympathique aux instincts les plus élevés de la nature humaine ; triple raison de la fascination qu'il exerce sur les âmes.
Quelqu'eftbrt que vous fassiez pour le préciser, le définir, le déterminer, le Progrès porte en lui malgré vous je ne sais quelle séduction de l'inconnu. Sous ce mot plein
28 mscouRS prélimixaiue.
de magie, chacun soupçonne tout ce qu'il veut et découvre tout ce qu'il imagine. Tacite a dit ce beau mot : « L'inconnu est réputé magnifique. »! Om?ie ignotum pro magnifico est. Et voilà tout d'abord ce qui fait la grande séduction du Progrès : le prestige de Vinconmi. Ce fut la première et la plus désastreuse tentation de l'humanité. L'homme dans le paradis terrestre était grand ; mais il portait dans sa perfection présente l'instinct d'une perfection plus grande encore : instinct sublime et tout divin qui le poussait vers ce Dieu dont il était l'image. Ce fut l'habileté de Satan de faire servir à la ruine de l'homme cet instinct de grandeur. « Dieu sait, dit-il, que le jour où » vous aurez mangé de ce fruit qu'il vous a » défendu de toucher, ^ os yeux seront ouverts, » et vous serez comme des Dieux, connaissant » le bien et le mal : » Aperienlnr oculi vestri^ et eritis siciit DU, scientes bonum et malum (1).
Vous le voyez, un progrès divin est montré à l'homme par la ruse de Satan, et il lui est montré pour mieux séduire environné du pres-
(1) Gen.ni. 5.
tige de l'inconnu. Vos yeux vont s'ouM-ir, el, pareils ù des Dieux, vous découvrirez del horizons qui se dérobent à votre ignorance humaine; et dans cette révélation qui ^ous sera faite, vous pénétrerez d'un même regard tous les mystères du bien et tous les mystères du mal. Voilà le Progrès qui leur est promis : hommes, vous serez comme des Dieux; aous monterez jusqu'à la Divinité même. Mais, que sera cet homme devenu comme Dieu ? hiconnu . Vous connaîtrez le bien et le mal : mais , qu'est-ce que ce bien et ce mal dont leurs yeux vont pénétrer les mystères? Inconnu. Ainsi, partout le vague, l'indéterminé, l'inconnu.
Pour entrevoir cet inconnu si puissant sur l'imagination qui le rê\e, la curiosité humaine personnifiée dans la femme a levé les veux ; elle a regardé ce fruit qui semblait cacher sous son enveloppe , dans une saveur mystérieuse, des secrets si divins ; et elle vit que ce fruit était aussi bon à manger qu'il était beau à voir : Vidit quhd honum essct lignum ad vcsceudum et pidclwum ocidis aspect uquc de-
lectabile (1). La séduction est accomplie; la curiosité humaine touche au fruit défendu; elle demande à l'inconnu de réaliser un progrès impossible. Et ce fruit trompeur, qui promettait à l'homme une grandeur divine, ne lui laisse plus même toute la grandeur humaine. Tandis que le mal seul se révèle à ses regards ouverts pour son propre malheur, la vérité se couvre devant son âme des voiles les plus épais ; et son cœur se remplit de pervers instincts qui le poussent vers ce mal qu'il connaît et lui rendent difficile et .âpre la conquête de tout bien.
Ainsi cette redoutable puissance de l'inconnu, employé par l'antique serpent pour pousser Adam et Eve vers une grandeur imaginaire, les a jetés avec leur postérité dans un désastre réel. Depuis cette tromperie et cette chute, le Progrès est devenu à jamais la fascination et le danger de l'humanité.
Et ce qui redouble encore sa puissance de séduire , c'est que le Progrès , par sa nature ,
(1) Gen. m. 6.
fait appel non au présent, mais à l'avenir; (pie (lit-il , en effet, aux peuples qu'il veut séduire? Ecoutez : « Le passé est plein de ruines, le présent est plein de misères, l'avenir seul a des charmes. » Le Proi^rès dit : « Demain la richesse, demain l'aisance , demain la liberté , demain la fraternité, demain la grandeur, demain la félicité. » Demain, toujours demain. Mais demain n'-est pas encore pour nous désabuser de la séduction d'aujourd'hui. Les générations émues par ces promesses , regardant avec enthousiasme les perspectives ouvertes devant elles , ont la tentation d 'abréger les temps et de précipiter le présent, pour hâter cet avenir, oii le Progrès montre du doigt, réalisés en quelques jours , tous les prodiges qu'il prédit et promet aux nations. Par ses livres, par ses discours et par toutes ses promesses, il éveille les espérances, surexcite les désirs et exalte les imaginations. De là, pour nous séduire, une puissance de fascination contre laquelle notre faiblesse ne se défend pas. Ah! ce qui ne fait appel qu'au présent ne peut ni tromper ni séduire longtemps : le présent est là face à face avec vous ; il se pose devant vous à
32 DISCOURS PRKLIMIXAIRE.
\isage découvert, et il dit : » Me voici ! me voici avec ma richesse et ma pauvreté ; me voici avec mes grandeurs et mes bassesses ; me voici avec mes élévations et mes chutes. » Et vous le voyez , vous le pénétrez, vous le jugez, et vous pouvez lui dire : « Je te connais, tu ne » me tromperas pas. » Mais l'avenir, comment le voir, le pénétrer, le juger? Vous croyez le saisir, le séduisant fantôme, il se dérobe, il fuit, et sa séduction croît avec la distance. Ainsi par ses enchantements fascinant les désirs, le Progrès construit dans l'avenir tout un monde idéal que les peuples saluent de loin, et vers lequel on les précipite en leur criant : « C'est le Progrès. »
Je n'en suis pas étonné ; car tandis que par l'attrait de l'inconnu et les séductions de l'avenir, il exerce déjà sur les cœurs un empire si souverain, il se trouve par sa nature en correspondance parfaite avec les plus sublimes instincts de l'ame humaine. Son nom si sympathique à l'homme, répond si bien à toutes les harmonies qui retentissent en nous, qu'il suffit de le prononcer pour faire vibrer dans les cœurs toutes les fibres généreuses.
Quand les nations l'entendent, tout ce qu'il y a en elles de plus grand, de plus noble, de plus élevé s'éveille pour lui faire écho ; les généralions se laissent aller d'elles-mêmes à la séduction qui les entraîne; et l'on peut bien dire du Progrès ce que Bossuet disait de la liberté : Le peuple suit pourvu qu'il en entende seulement le nom; il marche conduit par des savants, subjugués les premiers par la fascination de ce mot. Où vont-ils ? Est-ce à la Grandeur, est-ce à la décadence? Peut-être!
Messieurs, il faut bien en convenir, l'humanité, en poursuivant le Progrès, peut s'égarer; elle ne s'égare que trop. Comme un homme appelle vérités ses erreurs, et vertus ses -sices, l'humanité peut appeler Progrès ses marches rétrogrades. Ce qui est fatal en elle, c'est la recherche du Progrès, ce n'est pas le Progrès lui-même. Le rêver, l'appeler, le poursuivre, c'est sa nécessité ; mais l'atteindre ou le manquer, en un mot monter ou descendre, c'est sa liberté. L'humanité est hbre. et la part faite à l'action de la Providence , elle porte sa destinée dans la main de sa hberté ; liberté terrible par laquelle l'hommepeut mettre dans son
choix sa grandeur ou son abaissement, son progrès ou sa décadence, sa Aie ou sa mort.
Ah! Messieurs, lorsqu'un peuple, subissant tout entière la fascination du Progrès , se trompe sur son véritable sens ; quand il nomme de ce nom tout ce qui l'abaisse et le dégrade, que doit-il arriver? Ce peuple prendra le \ertioe et retournera contre lui-même toute son énergie. Tout ce qui lui restait de grandeur conspirera contre sa grandeur; tout ce qui lui restait de puissance conspirera pour l'affaiblir; et tous ses efforts pour s'élever ne serviront qu'à le mieux précipiter. Peuple géant, il fera de grands pas encore , mais de grands pas hors de la route, selon le beau mot de saint Augustin : Magni passus extra viam. Le drapeau du Progrès déployé sur sa tête, couronné de gloires stériles et de grandeurs factices, on le verra descendre pas à pas les pentes de la décadence qui mènent à ces abîmes d'où les peuples ne remontent plus.
Donc, si nous ne voulons nous précipiter là, à la décadence, et de la décadence à la ruine, donnons à cette aspiration humaine, qui appelle le Progrès , une direction qui l'empêche de
s'égarer. C'est ce que \ous crie a^ec éclat la nature de l 'homme et la nature des choses. Oui, Messieurs, une direction Araie, certaine et infaillible à ce mouvement si légitime, si fort, et tout ensemble si dangereux qui emporte l'homme à la conquête du Progrès, c'est partout et toujours le besoin de notre humanité.
J'ajoute que c'est d'une manière très-spéciale le ])esoin de notre temps.
De tout ce que nous avons dit jusqu'ici, il résulte que le siècle , qui touche aux plus hautes destinées ou aux plus grandes catastrophes, est celui où le Progrès a pris un empire plus puissant que dans tous les autres siècles. Or, quelles que soient les causes lointaines de ce })liénomène contemporain , jamais , ni dans l'histoire ancienne , ni dans l'histoire moderne, ce mot n'avait conquis dans les nations un ascendant si profond et une domination si universelle qu'au \i\^ siècle.
11 y a d'ordinaire dans un siècle un mot qui a plus que tous les autres la puissance de tenir les esprits attentifs, les cœurs émus, et les volontés décidées. Au seizième siècle, les idées , les passions et les volontés marchaient dans une même direction, redisant une même parole, depuis devenue fameuse : Réforme. Au dix-huitième siècle, les idées, les passions et les volontés, une fois de plus emportées dans un même courant, redisaient encore une même parole : Liberté. Ces deux mots, faussés dans leur sens, et ces deux mouvements trompés dans leur direction, ont produit des désastres que rien jusqu'ici n'a pu encore réparer tout à fait.
Aujourd'hui le mot d'ordre des idées, des passions et des volontés, est celui-ci : Le Pro- (jres. Là est, si je puis le dire, la physionomie, l'originalité , et tout ensemble la puissance et le péril de ce siècle. Sous ce rapport, il en est de^ siècles comme il en est des hommes. Parmi les idées, les passions et les résolutions qui dirigent , entraînent et gouvernent sa vie , un homme arrive d'ordinaire à concentrer ses idées dans une idée, ses passions dans une pas-