I.A QUESTION DL PR.a;UÉS
sioii, et ses volontés dans une volonté. Par oette triple concentration , il se donne à luimême le caractère qui le distingue et la puissance qui le fait agir ; caractère glorieux ou caractère honteux, puissance du bien ou puissance du mal, selon que ces trois choses marchent dans la vérité ou dans l'erreur, et tendent à Tordre ou au désordre. Ainsi fait l'humanité dans un siècle : du fond de toutes ses idées, de toutes ses passions et de tontes ses résolutions, une idée, une passion, une volonté, sort souveraine, entraînante et impérieuse entre toutes les autres : et ces trois courants <hi siècle se rencontrant dans une direction connnune , constituent ce que nous avons nommé l'actualité. C'est ce qu'a fait notre siècle avec un éclat, une profondeur et une force qui lui font un caractère historique déjà marqué pour la postérité.
Et d'abord votre siècle, comme un homme qui aspire à la puissance, a une idée dominante. Jamais, depuis qne les hommes écrivent, discutent et creusent en tous sens les mystères de . la pensée, on n'avait poursuivi, comme de nos jours, ce que l'on est convenu d'appeler Hdép.
33 DISCOURS PRKLIMIX.URE.
Jusqu'ici, uAec toutes les littératures et toutes les pliilosophies, les hommes avaient parlé des idées, de l'origine des idées, de la marche des idées , de la puissance des idées ; mais on n'avait pas dit comme nous avec la satisfaction du 2:énie annonçant une découverte : « L'idée : \oici l'idée, nous a^ons vu l'idée. » On ne connaissait pas, du moins l'on connaissait peu cette puissance mystérieuse, que le siècle soir et matin salue comme la grande déesse de Favenir, et qui recueille parmi nous, depuis plus de soixante ans, avec le respect des chrétienSj la foi des incrédules et l'adoration des athées.
Or cette idée, qui est l'idole et la rehgion du siècle, quelle est-elle , pensez-vous? l'idée de la fraternité? Non; de la liberté? Non; de la démocratie? Non ; pas même l'idée de la démocratie. Des hommes grades, je le sais, résument dans cette idée tout le mouvement contemporain. Certes, je ne le nierai pas; cette idée a sur le monde moderne un empire immense; la démocratie, comme l'a dit -un homme, a, dans ces derniers temps, coulé à 2)lcins bords, IMais la démocratie ne représente
LA QLKSTIOX Df PÎ^OGUÈS. 39
l)as ridée dominante et universelle. Quelle est donc cette idée ? Est-ce le rationalisme ? Je distingue. Messieurs ; dans le camp de l'erreur antichrétienne, oui, le rationalisme est l'idée dominante ; mais si le rationalisme résume toutes les erreurs du siècle, il n'en résume pas toutes les tendances. Il y a une grande fraction de riuimanité qui n'est pas rationaliste; celle qui > eut avec nous le Progrès par le christianisme. Donc, même en dehors du rationahsme, l'idée du Progrès s'étend encore : elle est plus générale et plus uni^erselle. Le rationalisme représente aujourd'hui l'universalité de l'erreur antichrétienne. LeProerès, dont le rationalisme ^oudrait seul conquérir le prestige éclatant, représente l'universalité de la pensée contemporaine ; et l'idée du Progrès est vraiment dans notre siècle une idée dominante.
Assurément cette idée, prise dans ce qu'elle a de radical, n'est pas une idée née d'hier dans l'intelligence humaine, et le mot qui l'exprime n'est pas un mot nou^eau dans la langue des peuples. Ce mot })lus d'une fois a retenti dans l'histoire, et l'idée qu'il apporte , plus d'un
liomme de génie Vu saluée même a^allt Taurore de notre siècle. Les anciens eux-mêmes l'ont entrevue, s'ils ne lont clairement conçue et nettement formulée ; et le christianisme, depuis dix-huit siècles, l'a fait planer sur le monde ; mais ce qui est vraiment nouveau, ce qui est propre à votre siècle, c'est le règne universel de cette idée dans le monde des intelligences. Creusez en tous sens les doctrines et les philosophies de ce temps, vous trouverez dans leur fond une même idée qui concentre toutes les autres pour les coordonner par rapport à elle-même. Variée selon les systèmes, les opinions et les erreurs, sous mille formes diverses, cette idée apparaît toujours identique et toujours dominante ; et les doctrines qui se désavouent, se contredisent et se repoussent mutuellement, ^iennent se reconnaître, s'accorder et s'unir dans l'idée du Progrès.
Comment doit s'accomplir ce règne de l'idée actuelle? En quoi consiste le Progrès? Quel est son objet, sa loi, sa direction, son principe et sa fin? Sur tous ces points il y a divergence, lutte, contradiction, et, par-dessus tout,
ignorance. C'est ici qu'au sein de cette unité prodigieuse, apparaît une confusion plus prodisieuse encore.
Qu'est-ce pour les penseurs de ce temps que cette chose aujourd'hui si retentissante dans les discours, dans les livres, dans les entretiens? Qu'est-ce que ce Progrès qu'on nomme à l'académie, à la tribune, au club, à l'atelier, sur la place publique , et qu'à notre tour nous venons prononcer du haut de cette chaire , devant les représentants de la société qu'il remplit de son nom ? Quelle est sa nature, son essence? Di^ision. J'entends un homme qui dit : « Le Progrès, c'est le changement, son » essence réside dans la négation de l'absolu. « C'est faux, dit un autre, la négation de l'absolu n'est que la perpétuité de la destruction ; le Progrès est dans la permanence de l'absolu et dans la ^ariation du relatif; il est variable et immuable tout ensemble : c'est l'union de ce qui passe avec ce qui demeure. Le premier dit : Le nouveau , toujours le nouveau; le second dit : J'embrasse tout à la fois, le nouveau et l'ancien ; le progrès, c'est
42 DISCOURS PRrLIMIXAlRE.
la conciliation entre les deux, c'est le perfectionnement de l'ancien par le nouveau.
Quel est l'objet du Progrès ? oià se pose-t-il , et sur quoi s'accomplit-il ? Division. Celui-ci le met dans le perfectionnement de la matière, celui-là dans le perfectionnement de l'esprit, un autre dans Texpansion de l'amour , un quatrième dans la réforme des institutions et la transformation radicale des sociétés humaines.
Sous quelle forme doit se produire le Progrès, et en quoi consiste la transformation sociale qu'il promet à l'humanité ? Division. Pour cette école, c'est un communisme parfait : pour cette autre non moins dogmatique dans ses enseignements, c'est un individualisme absolu; pour une troisième, c'est l'équilibre de l'un et de l'autre, équilibre mystérieux que les siècles ont cherché toujours sans le trouver jamais.
D'après quelle loi se développe le Progrès? Quelle est sa marche dans l'histoire et sa destinée dans les siècles ? Autre problème suscitant d'autres systèmes. Ici le Progrès est une marche continue : là, c'est une marche
intermittente ; ailleurs , sa marche n'est ni rigoureusement continue, ni rigoureusement interjnittente ; elle est comme la marée montante qui avance et recule, mais avançajit toujours plus qu'elle n'a reculé.
Selon cjnelle direction marche le Progrès ? Di^ision. Le Progrès, dit l'un, c'est une li<jiif droite ; non, dit un autre, c'est une ligne coiwho ; point du tout, dit un j^enseur mieux a"sisé , le Progrès est une spirale; vous n'y entendez rien , dit un dernier, rendant sur ce mystère un suprême oracle, le Progrès est mi cercle, cercle éternellement fermé dans lequel 1 humanité marche du Progrès à la décadence, et de la décadence au Progrès, pour reAenir par des é\olulions ])ériodiqurs au ])oiut d'où elle était partie.
Où commence le Progrès, et où doit-il finir? Quel est son principe et sa fin, son origine et son terme? Division. A cette question les uns répondent : Nous ne savons pas ; le Progrès est une marche entre deux mystères , le mystère de 1 origine et le mystère de la fin. D'autres ont j)our résoudre lénigme un procédé plus simple ; ils disent ; Le Progrès n'a ni commen-
cernent ni fin ; il est sans point de départ et sans point d'arrivée ; il ne part pas, il n'arrive pas, il marche, et c'est assez.
Tel est le Progrès dans les opinions, les écoles et les philosophies. Je ne cite pas les textes, je résume les idées. Caméléon perpétuellement divers, quoique toujours identique, chaque philosophe le regarde, et sous tous les regards il chan";e de couleurs. Chacun dit en le regardant : « C'est le Progrès ; » mais quand il s'agit de dire sa nature, son ohjet, sa forme, ses lois, sa direction, ses conditions, son commencement et sa fm, ses bases doctrinales et ses marches historiques, partout c'est la variété, la diversité, l'antagonisme. Et pourtant au milieu de ces variétés , de ces diversités et de ces contradictions, il y a une chose qui ne varie pas, qui ne change pas, qui ne se contredit pas ; point culminant où les systèmes si divers se rencontrent dans une unité éclatante, c'est l'idée du progrès. Dans nos tempêtes intellectuelles où les philosophes les plus fiers ont assisté au naufrage de leurs systèmes, cette idée apparaît partout remontant à la surface ; et cette mer du doute où
hait de doctrines périssent précipitées à l'abîme des plus })rofondes erreurs, sem])le dire toujours en poussant au rivage tant de délu'is. portés sur ses flots : «( I.e Progrès, c'est ïidrc » du siècle, »
Dans un siècle connne dans un liduniie, quand l'idée est dcAenue dominante, elle éveille une passion fjui lui correspond, ^"oilà pourquoi lîi où ^a l'idée, là aussi ^ a la passion, et avec elle les ambitions et les enthousiasmes de ^otre siècle. Je ne dis pas, remarquez-le bien , plus que vos pères, vous êtes dans le Progrès; j'ajourne cette question grave et délicate ; je dis : Plus que vos pères, vous avez la passion du Progrès. Ce fantôme dcAenu votre fascination, je vois que vous le poursuivez avec des ardeurs et des entraînements que l'humanité ne se connaissait pas. Depuis que ce que vous nommez Vidée vous est apparu sous les portiques entr'ouverts de l'avenir, un immense besoin de précipiter avec la marche des choses la félicité des hommes, vous a saisis comme une fièvre, pour ne pas dire comme un vertige. Faire mieux que vos pères en tout ordre de clioses, est devenu
Yolre de\ise. On dirait de tous côtés, a^ec la haine jnrée an passé et le dédain jeté au présent, je ne sais cpielle impatience de hâter ra\enir. Partout je vois cette grande passion du dix-neuvième siècle , a^ ec une audace inouïe , ouvrir à toutes les espérances des routes inexplorées. Ce charme de l'inconnu, si fort toujours sur le cœur humain, est devenu pour vous si entraînant ; cette séduction du nom eau, si puissante toujours, est de^elUle si im})érieuse, qu'aux plus hautes intelligences le vertige en est monté.
Cette passion de trouA er en un jour, contre le vœu de la nature, le mieux, le progressif, le parfait, s'est déployée sous nos yeux, non seulement dans le monde physique , où le Progrès poursuit sa marche conquérante ; elle s'est déployée dans la philoso})hie , dans les lettres , dans les arts, dans la morale, dans la religion, dans la société; et là, prise de l'iAresse du siècle, elle s'est exaltée jusqu'au paroxysme, je pourrais dire jusqu'à l'extravagance. Des hommes ont paru pour cpii le Progrès n'était que le mépris de tout ce qui •est, l'insulte de tout ce qui fut, et l'accé-
lération folle de tout ce qui doit Aenir. Fanatisme de l'inconnu, passion de l'imaginaire, délire de l'innovation, enfantés parl'orirueil de lapensée})ersonnelleet l'adoration de soi-même, cétait la supériorité de ces grands lionnnes. Dé^ orés d'une ambition sans limites, possédés du besoin de changer en tout ordre de clioses, ei ré^ ant de poser dans nos ruines le piédestal de leiu' grandeur, ces génies de la décadence levaient fièrement au milieu de nous, et plus haut que nous tous, le drapeau du Progrès ; et le monde en avait peur, car ils a[)paraissaient comme des météores qui épouvantent, cdors même qu'ils ne ravagent pas. Ainsi l'on a pu voir, dans ces derniers temps, les hommes les mieux doués emportés par ce vent du siècle , par delà ces frontières après lesquelles ni le ^rai, ni le beau, ni le bien, ni la religion, ni la société ne peuvent plus être; et là, de parti pris, brisant à la même heure avec toute tradition philosophique, littéraire, morale, religieuse et sociale, )»roclamer au nom du Progrès la philosophie nou\elle. la littérature nouvelle, la morale nouvelle, la société nouvelle, et même la reli-
ijçion nouvelle. La vérité \ariable posée comme base de la philosophie ; le grotesque et le laid enseignés comme éléments du beau ; la passion consacrée comme un principe moral; l'anarchie saluée comme idéal des sociétés; la religion, Dieu même proclamés comme le mal, voilà ce que nous avons vu; jeunes encore, témoins attristés de tant d'outrages jetés à ce que nous avions appris à respecter, nous avons vu s'étaler au soleil du xix* siècle, comme le progrès dans la philosophie, les orgies de l'intelhgence ; comme le progrès dans les lettres, des orgies littéraires ; comme le progrès en religion, des orgies religieuses ; et comme le progrès de la société , des orgies sociales ; monstrueuses débauches qui humiliaient de leurs succès plus monstrueux encore, la pensée , la langue , la morale , la religion , la société, le bon sens, le goût ; et avec tout cela, nous-mêmes, conviés par des barbares lettrés, artistes, savants on législateurs, à faire à toutes les décadences les honneurs du Progrès ! Et tandis que cette passion du Progrès, égarée par de pervers instincts et des lueurs trompeuses , emportait à la décadence intellec-
LA QIESTION I)L PROGKtS. 40
tuelle, à la décadence morale, à la décadence sociale et à la décadence relii>ieuïie une lirande partie de l'humanité , l'autre partie , iiuidée par des inspirations meilleures et de plus pures lumières, continuait de poursuivre, à travers toutes ces décadences, le ^rai progrès de la science, de la morale, de la littérature , de la religion et de la société. Si bien que nos chutes comme nos élévations, nos ignominies comme nos gloires, tout a pris une voix pour dire : Le Progrès, c'est la passion du siècle. Oui, Messieurs, j'en atteste et vos vos ambitions , et vos enthousiasmes et jusqu'à ^os délires, le Progrès n'est pas seulement une idée qui ^ous domine, c'est une passion i[ui vous entraîne. Notre société, vieille parmi les sociétés qui ont vécu , a été ressaisie tout à coup par je ne sais quels entraînements et quelle passion de jeunesse. Car ce besoin de grandir et de se développer , d'entreprendre et de réussir , de produire et de perfectionner, d'innover et de transformer, de marcher et de conquérir, de s'élever et de s'élargir, en un mot de grandir de toutes manières, qu'est-ce, je vous prie, si ce n'est la
bO DISCOURS PIlliLIMINAlRE.
passion du jeune âge ? passion généreuse , pleine de forces , de projets , d'ambition et d'a\enir; mais passion redoutable, et pareille aux passions de la jeunesse, capable d'épuiser sa sé\e à féconder le désordre, et sa puissance à créer le cliaos.
Mais , prenez-y garde ; encore que cette préoccupation du progrès ait de nos jours les caractères et les entraînements de la passion, ce n'est pas une passion fugitive, légère,, capricieuse, qu'un ca])rice amène aujourd'hui, et qu'un autre caprice emportera demain. Elle n'est pas un rêve, une fantaisie, une ^ elléité ; sortie d'une idée, elle ^eut atteindre un but, et elle se i)ose devant nous avec une décision et une volonté que rien ne peut arrêter. Comme l'idée dominante a suscité une passion dominante, l'une et l'autre ont suscité une résolution qui domine toutes les résolutions, la résolution du Progrès. Le Progrès aujourd'hui est dans le sens légitime de ce mot , la résolution unanime des hommes et des sociétés au dix-neuvième siècle. Quiconque manifeste une A olonté opposée, a une volonté rigoureusement impopulaire, et se dénonce lui-même à l'im-
LA OLESTION Ui; PROGRÈS. oi
})OpuIarilé. Cela est si a rai, el telle est la IVneur qui environne le Progrès , que (juand un parti ])()litique , une école philoso])liique, une secte littéraire ^eut emporter dassaut la sympathie du siècle, cette secte, cette école, ce parti s'empare de ce nom et s'environne de ce prestige. On dit : «j\ous sommes l'école du Progrès ; nous sommes la pliiloso|)hie du Progrès; nous sommes le parti du Progrès, nous sommes les hommes de l'avenir. » Au c<mtraire , lorsque vous voulez appelei" sur un parti , une école ou une institution , le mépris et l'impopularité, vous leur jetez ce mot , dans notre temps cent fois méprisé et cent fois impopulaire : Hrtrogradrs! Ah ! c'est que vous sentez dans le mouvement qui emporte les volontés avec les passions et les idées, que quiconque ^eut faire obstacle au Progrès, a contre lui, avec la volonté uui- Aerselle, tout l'empire du siècle. 11 n'v a })as aujourd'hui de volonté plus générale et plus absolue au sein des multitudes , que la Aolonté de réaliser le Progrès. Le Progrès, le pauAre le a eut, le riche le veut, le savant le ^eut, l'ignorant le veut, le prince le
DISCOLRS PIIKLIMINAIRE.
\eiit, le peuple le ^eul, la France le a eut, l'Europe le veut; que dis-je? dans des deiirés divers, le monde entier le veut. On se divise })our l'accomplir, tous s'accordent pour le vouloir. Le Progrès, la vérité l'appelle et Terreur le demande; le bien le salue et le mal le proclame ; il est le drapeau des partis les plus ri^aux et des ambitions les plus antagonistes ; €t, pour me ser\ir d'un mot célèbre de nos jours, le Progrès a pour lui le suffrage universd. S'il n'est encore Roi du présent, il est acclamé Roi de ra\enir. Que dis-je? même dans le présent, il n'est pas de volonté de prince, de roi ou d'empereur qui règne dans son domaine comme cette volonté des nations règne aujourd'hui dans l'univers.
Aussi voyez comme pour s'imposer au monde , cette ^ olonté aussi forte que souveraine, en renuie les profondeurs et en soulève les surfaces. Est-ce que vous n'avez pas senti cette électricité qui passait sur le monde , donnant aux nations des secousses inconnues? Est-ce que vous n'avez pas compté les nations de l'Europe qui , depuis un demi-siècle, se sont soulevées tour à tour,
t^t quelquefois toutes ensemble , emportées qu'elles étaient comme par une mêjue volonté et une même résolution ? Eh bien , au fond de ces agitations , de ces soulè- \ements et de ces révolutions, qu'y a^ ait-il par-dessus tout? Ah! je vais vous le dire : il y avait la ^olonté de s'arracher à un passé dont on ne voulait plus , et d'embrasser un avenir qui n'était pas encore ; il y aA ait la résolution de monter i)lus haut dans la richesse, plus haut dans la jouissance, plus haut dans la liberté, plus haut dans la fraternité, plus haut dans l'amour, plus haut dans la science, plus haut en tout ; en un mot, il y ii\ ait la volonté et la résolution du Progrès ; \ olonté trompée souvent, mais volonté réelle ; manquant son but aujourd'hui, mais résolue de le poursuivre demain ; succombant dans ses luttes, mais gardant son drapeau. Oui, audessus de tous les étendards déployés dans les connnotions populaires et les agitations sociales, nous a^ons vu un drapeau le\é plus haut que tous les autres : c'était le drapeau du Progrès, de^enu le drapeau de tous. Et je crois entendre les nations de
l'Europe se renvoyant les unes aux autres, des quatre vents du ciel, cette parole devenue le décret de leur résolution universelle et souveraine : « Le Progrès, c'est la volonté du siècle. »
Messieurs, voilà votre siècle avec son caractère, sa physionomie, sa puissance et son danger. Tel je l'ai jugé, telle est la conviction que je me suis faite sur ce qui le dirige, l'entraîne, le subjugue. Me suis-je trompé? Suis-je dans l'erreur? Suis-je dans l'illusion? S'il en est ainsi, vous me le pardonnez ; car mon illusion me vient de vous, et mon erreur est ^otre ouvrage. C'est en vous lisant, c'est en vous écoutant, c'est en vous regardant faire, que j'ai senti cette conviction s'imposer à mon ame, comme la clarté du soleil s'impose <i mes regards. Hommes de Aotre temps , je puis vous dire , en évoquant un souvenir de l'éloquence antique : « Si j'ai failli, nous avons failli ensemble. » Mais non, quand nous avons résumé dans ce mot Progrès, l'idée, la passion et la volonté de ce siècle , non , nous n'avons pas failli, nous avons dit la vérité : j'en jure par vos systèmes et >os pbiloso-
phies; j'en jure par toutes \os audaces, et tous Aos entraînements ; j'en jure j)ar tous vos soulèvements et toutes vos réAolutions; ^ous a^ez une idée dominante, l'idée du Prog;rès; vous avez une passion dominante, la i)assion du Progrès; vous n\ez une^ol(t^té dominante, la Nolouté du Proijrès.
Kt maintenant, je le demande, de\ant cette idée, cette passion et cette volonté, qu'y a-t-il à faire? Quoi, combattre cette idée? éteindre cette passion? Anéantir cette volonté? Non, mille fois non ; nous ne le pouvons, nous ne le devons , nous ne le voulons pas. Si nous ne sommes j)as de ceux rpii récent pour l'avenir des "randeurs imaijjinaires et des félicités impossibles, ce n'est pas nous qui entreprendrons de comprimer dans la nature humaine , avec ses besoins légitimes , et ses volontés généreuses, les ressorts de sa force.
Messieurs, une grande injure nous fut faite })ar des savants qui ne nous connaissaient pas; et elle nous fut jetée au nom même du Progrès. On a dit aux chrétiens, et à nous surtout catholiques : « > Ous êtes les hommes du i)assé, Aous ne pou\ez jihis être les
hommes de l'avenir ; retirez - yoiis , laissez passer le Progrès ; le Progrès qui désormais doit marcher sans vous, si ce n'est contre vous. »
Au nom de tous mes frères dans la foi et la charité de Jésus-Christ, je proteste contre cette commune injure : nous ne pouvons accepter ce partage qui nous déshérite, et nous repoussons de toutes nos forces le déshonneur que l'erreur voudrait ici infliger à la vérité. Nous sommes les hommes du passé ; oui, car il y a bientôt deux mille ans que le monde européen ne vit que de notre Vie. Nous sommes les hommes du présent ; oui , car si tous tant que nous sommes, qui avons gardé avec la vie de Jésus-Christ les traditions de son calvaire, nous nous retirions tout à coup du milieu de vous, votre société avec son orgueil, sa cupidité, son luxe, ses spectacles, ses plaisirs et ses inventions, ne subsisterait pas ; et sans la sève chrétienne qui circule encore aujourd'hui aux membres de la société européenne , ce monde sans vie tomberait en pourriture. Hommes du passé et hommes du présent, nous sommes surtout, par une force
qui ne Aient pas de nous, les honinies de l'avenir. C'est que nous et nos frères, membres d'un même chef, nous sommes avec lui et en lui ce Christ, toujours vivant dans l'humanité; ce Christ, qui fut votre Progrès il y a dix-huit siècles, qui l'est encore aujourd'hui, et qui le sera jusqu'à la fin ; car le Christ était hier, il est aujourd'hui, et il sera dans tous les siècles. Jésus Chrislus herij, et hodie, ipse et in sœcuîa (1) . Et dès lors, je le demande , comment pourrions-nous , à moins d'abdiquer Jésus-Christ et nous-mêmes avec lui , repousser le vrai Progrès qui ne commence, ne marche et ne s'achève qu'en lui?
Donc, Messieurs, devant ce grand mouACment du siècle, qui semble aujourd'hui délier les chrétiens, qu'avons-nous à faire ? Une seule chose, mais une grande chose. Quoi donc? Éclairer , diriger , guider dans leurs voies légitimes 'cette idée , cette passion et cette volonté qui forment dans nos générations ce vaste courant qui emporte le monde vers le
(I) Hebr. xiii. 8.
i;8 DISCOIIIS PRKLlMINAlIUi:.
Proiïrès ; car, ne l'oiiljlions pas, si ce triple inon\ emeiit est une souveraine puissance, c'est aussi un danger sou\erain. Malheur, mallieur, trois fois malheur à votre siècle, s'il n'y a pour gou^ erner ce mouvement une doctrine efficace et une règle infaillible, (^^e mouvement fort, mais dévoyé, emportera à des a])îmes sans fond des générations impatientes de monter vers des grandeurs sans limites. Vous roulez sur un char magnifi({ue , oui, mais aous roulez sur des abîmes : Si ce char du Progrès qui vous emporte d'un essor si rapide, vient à dévier de sa ligne, malheur à vous ; il se lirisera, et vous-mêmes avec lui, dans nne catastrophe dont le monde encore n'a pas offert l'exemple. An contraire, salut au dix-neuvième siècle, s'il y a pour diriger ce mouvement une règle sure et une force efficace. Cet essor f[ui, dans son ensemble, n'est que l'essor vers le parfait, nous fera monter vers des grandeurs nouvelles; et l'humanité fera des prodiges qui grandiront de siècle en siècle avec sa propre fécondité.
Ehbien, gloire à Dieu, etespoir auxhommes ;
LA OLESTION DL l'UOCllÈS. 59
la règle diiproiïi'ùs existe : le cliiistianisine! La route qu il iaut suiNre s'ouvre de\ ant \ ous montant de la terre au ciel ; par elle l'humanité unie ù Jésus-Christ doit marcher de grandeur L'u iirandeur au sommet de toutes lesi»randeurs. Le christianisme, c'est la doctrine du Progrès; le christianisme, c'est la loi du Progrès ; le christianisme, c'est l'histoire du Progrès; le christianisme, c'est le Progrès lui-même. C'est Jésus-Christ \i\ant dans Ihonune, Jésus (christ s'incorporant à l'humanité, et incorpo rant l'iunnanité à lui-même. Telle est la formule abrégée du Progrès chrétien ; c'est-à-dire du Progrès réalisé en Jésus-Christ et par Jésus- (ihrist. Le Progrès chrétien, c'est Jésus-Christ ({ui se dilate et s'élève de plus en plus dans les espaces et les siècles; et j)ar cette élé\alion et cette exjjansion toujours croissante, emj)ortc avec lui Ihunianilé agrandie dans un Progrès di\in.
C'est ce que ces conférences veulent mettre dans une grande Imnière. (> n'est pas encore une démonstration, c'est un appel que je fais, en vous disant, le crucifix sous mes renards :
60 DISCOIRS PRÉLlMlNAir.E.
Le voilà ; c'est lui ; lui le Crucifié , c'est le \rai Dieu du Progrès , lui qui réalise tout ce que vous imaginez, lui qui ^ous apporte tout ce que vous aimez, lui qui divinise tout ce que vous adorez ; le voilà, je vous le montre, e vous apporte sa parole, en demandant pour lui vos adorations.
Il y a dix-huit siècles, le plus grand j:)rédicateur de l'Évangile apparaissait pour annoncer Jésus-Christ dans une cité brillante qui donnait asile à toutes les philosophies, à tous les arts, à toutes les doctrines et à toutes les divinités. Conduit devant une assemblée fameuse pour rendre compte de sa doctrine, Paul tint ce discours : « Athéniens, je vous vois avec excès liwyrés à la superstition. Per omnia' quasi sun perstitiosiores vos video , et je m'aperçois que » de tous côtés, vos adorations vont à des divi- » nités factices. En traversant votre cité, j'ai » vu toutes vos idoles, et j'ai trouvé un autel » portant cette inscription : Au Dieu inconnu : » Prœtericns enim et vidais simulacra vestra, ninveni et aram in quâ scriptum erat : Ignoto )tDe9. Ce Dieu inconnu, ce Dieu que vous
LA QLESTION DL PROOUÈS. 61
»> adorez même sans le connaître, moi je ^ ous )> Tannonce : Qnod prrjd ignoranfos rolilis , har n ego annunlio vohi.s (1). »
Hommes de la nouvelle Athènes, écoutez : Moi aussi j'ai traversé votre cité, comme l'Athènes antique, toute pleine d'idolâtrie. 17dcns idololatriœ (Irililamri'vitatem (2) ; j'ai passé sur vos places publiques et j'ai vu tous \(»s dieux, prœtcn'rns et ridons sinndarni rcsira : Dieux du plaisir, dieux de l'argent, dieux de l'industrie , dieux de l'orgueil, tons ces dieux qui sont vos dieux. Simidarra rcsira. Au milieu de ce panthéon, qu'habitent tant de divinités modernes, j'ai vu des autels éleAés à une divinité mystérieuse. Au frontispice de vos palais de l'industrie, de vos tenq)los des arts et de vos musées européens, j'ai lehi cette inscription : hjuoto Dca. Là . ce Dieu inconnu, voilé de mystères et d'ombres, au fond de son sanctuaire, recevait- les adorations de tous. J'ai demandé son nom ; ou m'a répondu : Le Progrès (3).
(1) Act. Apost. XVII. 2-2,23.
(2) Ibid. V. IG.
(3) Allusion k rExpositioii universelle de 185G.
■<;2 DISCOURS PRKLIMINAIRK.
E!i bien, ce Dieu que muis ne connaissez pas, moi je le connais, je l'aime, je l'adore, et je \iens aous raniioucei'. Quod crgo ifjnoranh's colids, hoc t'f/o anminlio rohis. Jésus-Christ est le Dieu du M-ai Progrès, c'est lui qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde : Dcus iliii fccit )iiui)<h(m, et oDiiiia quœ iii po sunt. Maître du ciel et de la terre, c'est lui qui donne à tout la vie, le souffle et l'accroissement : Cuni ipsc (Ici omnibus vitam, et insptraiionrin, cl omnia. 11 a fait sortir d'un seul homme le ij;enre humain tout entier })our coua rir toute la face de la terre : Fccilqiicc.c uno omuc gcmis humanum inhabitarc super ui}ivprsain facicm tevvœ. Il a marqué nos limites dans l'espace et nos étapes dans la durée. Dcfuùptis sidiula temporel et terminas habitat ionis. Nous' sommes sa race, Ipsius enim et f/enus sumus. Nous sommes ses rejetons, nous sonunes lui-même, nous ne pouvons viAre, croître, et grandir qu'en lui. Donc que tout en nous se fasse par lui, avec lui et en lui; pratiquant la vérité dans la charité , croissons de toute manière dans le (Christ , notre chef. €resramus in illo per omnia, qui est capul Chri-