‹ Le proloque dans la tragédie d'EuripideChapitre 3 sur 63 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Le prologue, d'après la définition connue d'Aristote {Poétique, ch. XII, 2) est la partie du drame qui précède l'entrée du chœur. On sait que toutes les tragédies grecques ne l'ont pas: les Perses et les Suppliantes d'Eschyle, sans parler du Bhésos, s'ouvrent par la parodos. Le prologue est formé d'une ou plusieurs scènes; tantôt il débute par un dialogue: c'est le cas pour Prométhée, Antigone, Ajax, etc., tantôt par un monologue: il en est ainsi, chez Eschyle, dans les trois drames de VOrestie^.

Les dix sept tragédies conservées d'Euripide, à part Iphigénie à Aulis qui s'ouvre par un dialogue =», présentent toutes cette particularité qu'elles débutent par un monologue en trimètres iambiques. Dans deux pièces: les Suppliantes, les Bacchantes, il constitue tout le prologue; ailleurs il est suivi d'une ou plusieurs scènes avant la parodos. L'usage s'est établi dès l'antiquité de désigner par le mot -pdAsycc ce monologue initial tel qu'il apparaît chez Euripide^; les auteurs d'ùizo^hv.q se servent couramment du mot izpo'koyii^zvf en parlant des acteurs qui le prononcent.

Euripide a donc adopté pour le début de ses pièces une disposition uniforme. La tragédie lui offrait pourtant, quand il aborda le théâtre, des formes variées. Eschyle était mort depuis un an lorsqu'il écrivit en 455 sa première tétralogie. Or, des sept drames d'Eschyle que l'on possède, les Suppliantes

I. Ajouter les Cariens (Cf. Fr. Léo, Plautinische Forschungen, Berlin, 1895, p. 171).

a. Peut-être faut-il y ajouter Andromède. La monodie dont on a gardé les premiers vers (Nauck, Euripidis Tragoediae, III, fr. 1 1 1^) formait le début de la pièce (to-j izpoKÔfou eîffêoXri) d'après le scholiaste d'Aristophane {Thesmoph., v. io65). On n'a pas à discuter ici les essais de restitution qui ont été tentés pour ce prologue. D'après Hartung {Eur. restilutus, 11, p. 344) et G. Robert {Arch. Zeilung, 1878, p. 18) la pièce s'ouvrait, suivant l'usage du poète, par un monologue en trimètres iambiques dit par la Nymphe Echo (cf. Decharme, Euripide et l'esprit de son théâtre, p. 4o8, note 2, et les observations d'O. Krausse, De Euripide ASschyli instauratore, p. igS).

3. Nauck, I, Vie d'Euripide, p. V; Argument d'Andromaque, p. 46.

et les Perses s'ouvrent par la parodos; Promélhée, par un dialogue; les trois drames de VOreslie, par un monologue; les Sept, par la proclamation d'Étéocle aux Thébains. Euripide avait d'autre part sous les yeux l'exemple de Sophocle qui avait débuté à la scène treize ans avant lui, en 468. Des sept pièces conservées de Sophocle, une seule, les Trachiniennes, s*ouvre par un long monologue, celui de Déjanire prononcé devant l'esclave qui y répond, les autres par une exposition dialoguée ' .

Ainsi Euripide avait le choix entre deux types essentiels de prologue: l'exposition dialoguée et le monologue, soit seul, soit suivi d'une ou plusieurs scènes. Si les deux formes avaient été employées par Eschyle, il est aisé de voir pourquoi Sophocle avait préféré la première, en étudiant un prologue comme celui d'Anligone : rien de plus naturel et de plus vivant que cette forme d'exposition qui introduit du premier coup le public au cœur des événements, et dessine en face d'eux l'attitude des personnages, en dissimulant sous la libre allure du dialogue l'indication précise des données indispensables 2. Or malgré les avantages artistiques du dialogue, Euripide a choisi l'autre forme.

Quels caractères présentait-elle chez Eschyle dans les trois drames de VOrestie?

Dans Agamemnon, le monologue initial constitue à lui seul tout le prologue : c'est un bref exposé de la situation présente. Le veilleur explique ce qu'il fait, et indique par là son identité : il guette le retour d'Agamemnon (v. i-io, particulièrement 8-10; V. 8 : xa( vOv); il indique le pays: Argos (v. 24), le lieu de la scène: on est devant le palais des Atrides (v. 3); la femme du roi s'y trouve (v. 26-27). Agamemnon va revenir (v. 34-35), puisque Troie est prise (v. 29-30). Un mystère redoutable plane sur la demeure royale (v. 18-19; 36-39). Cette exposition se

I. K. Sittl (Gesehichte der griech. Litteratur, p. 197) remarque que le monologue de Déjanire est en réalité adressé au public (Ribbeck, Rom. Trag.yp. 678, émet l'hypothèse que Procné prononçait une tirade analogue au début de Téréé); cf. au début de Philoctète le discours d'Ulysse à Néoptolème. Léo Plaut. Forschungen, p. 178) pense que ces deux prologues (qui datent de la vieillesse de Sophocle) sont inspirés d'Euripide; cf. G. Krausse (op. cit., p. 192). Suivant M. Decharme (p. /io3, note i), on n'est pas autorisé à supposer que Sophocle ait voulu imiter ici Euripide.

a. Voir K. Sittl (qp. cit., p. 198).

Page 1