‹ Le proloque dans la tragédie d'EuripideChapitre 53 sur 63 · CHAPITRE VII Justification du prologue · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Justification du prologue

L'invraisemblance foncière de ces prologues conçus comme des exposés lucides et exacts des préliminaires du drame n'a pas échappé à Euripide. Parfois, en effet, il tente de les justifier. Iphigénie annonce au vers 43 qu'elle va raconter « à l'air » le songe effrayant qu'elle a eu'. Cette déclaration ne sert pas seulement à introduire le récit du songe : elle rend compte de la présence d'iphigénie. Bien plus, quoiqu'elle apparaisse seulement au milieu du prologue pour introduire la dernière partie de l'exposé, la justification qu'elle tente vise le prologue tout entier, car on peut admettre que ces visions nocturnes, en arrêtant la pensée d'iphigénie sur le sort d'Oreste, l'ont ramenée vers le passé, bien que ce passé soit repris de très loin, à partir de Pélops, le fondateur de la race.

La preuve qu'Euripide cherche par celle explication à justifier l'ensemble du prologue est donnée dans Médée et Andrornaqae, mais en dehors du monologue initial. L'entretien d'Andromaque avec l'esclave, qui succède au prologue, est suivi d'un monologue d'Andromaque. La veuve d'Hector commence en disant (v. gi-gS) qu'elle va épancher « à l'air » ses lamentations, ses sanglots et ses larmes (v. 98 : Tcpoç alOÉp' èxT£vou[ji.£v). Elle continue en observant que les femmes aiment à se consoler de leurs maux présents en les ayant toujours à la bouche (v. gS-gS). Ces réflexions ne s'appliquent pas au prologue, mais c'est la même tentative de justification. Ici, d'ailleurs, elle est valable, car Andromaque vient d'apprendre que la retraite de son fils a été découverte par ses persécuteurs; le monologue est donc bien à sa place, et il a un caractère profondément pathétique, bien différent de celui du

I. Sur l'emploi de cette formule, cf. Sophocle, Electre, v. Aa4-4a5. Chrysothémis sort du palais avec des offrandes que Clytemnestre l'a chargée de porter au tombeau d'Agamemnon. Electre la questionne : Clytemnestre a eu un songe menaçant qu'elle a conté au soleil : un témoin l'a entendue.

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prologue. De même dans Médée. Au début de son entrelien avec le pédagogue, la nourrice explique que ses angoisses lui ont inspiré le désir de venir sur la scène confier au ciel et à la terre les malheurs de Médée (v. 56-58). L'explication est nette : la nourrice, en proie à des appréhensions intolérables, a cherché un soulagement dans l'expression de ses peines". On peut enfin citer dans Hécube la monodie qui suit le prologue. Hécube ne dit pas, il est vrai, qu'elle vient confier ses angoisses à la lumière; mais tel est bien le sens de ces invocations adressées à la foudre de Zeus, à la Nuit ténébreuse (v. 68), à la Terre vénérable (v. 71). La vieille reine leur demande pourquoi son sommeil est ainsi troublé par des fantômes.

Cette constatation est intéressante. Elle montre qu'Euripide a senti l'insuffisance dramatique de ses prologues et leur peu de vraisemblance; et elle prouve qu'il a compris la gravité de cet inconvénient, puisqu'il lui a paru dans deux cas (Médée et Iphigénie) nécessaire de se justifier^. Inutile d'ajouter que cette tentative de justification n'atteint pas son but 3. Elle peut expliquer au public athénien la présence du ^pcAoyi^wv sur la scène, mais elle ne rend pas compte des caractères du prologue. Bien plus, en alléguant le trouble auquel le TpzkoyiZu)') est en proie, elle fait ressortir l'incompatibilité de cette émotion avec le sang-froid que suppose l'exposé du monologue initial.

I. Fr. Léo, Der Monolog im Drama, Berlin, 1908, p. 17, remarque que la nourrice n'a d'ailleurs pas invoqué les éléments dans le prologue.

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