CHAPITRE VI
Façon plus ou moins adroite dont le personnage du prologue introduit son nom.
Parmi les indications de diverse nature que fournit le prologue, il en est une qui exigeait du poète une dextérité toute particulière: l'indication par le TrpoAoYi'^wv de son identité. On a vu qu'elle figure partout; or si l'on peut s'expliquer, une fois admis les caractères généraux du prologue, que le r.polo- ^(^(ov se trouve naturellement amené à mentionner au cours de son récit les divers personnages de la pièce, on ne voit guère ce qui pourrait le conduire à se présenter lui-même. 11 est censé rentrer en lui-même pour récapituler les éléments d'une situation critique ou qui peut le devenir: ce sont des renseignements qu'il se donne comme pour voir plus clair dans les circonstances présentes. Son nom et son identité sont sans doute un élément de la situation actuelle, mais c'est le seul qu'il n'ait pas besoin de se mettre devant les yeux parce qu'il ne lui faut aucun effort pour en avoir à tout instant conscience. Il y a donc lieu de se demander comment procède Euripide pour introduire cette indication dans l'exposé, et s'il se soucie d'y montrer le tour de main nécessaire.
Quand le xpoXcviÇwv ne se nomme pas expressément et se borne à faire comprendre son identité, la difficulté est facile à tourner. Il suffît à la nourrice de désigner Médée comme sa maîtresse (v. 6), au lieu de donner son nom, pour que le public comprenne qu'il a devant lui une esclave, et devine dans cette fidèle compagne la confidente habituelle des personnages tragiques: la nourrice. L'exposé des faits amène naturellement le laboureur à indiquer son identité quand il raconte les circonstances du mariage d'Electre (v. 36-87). Apollon, pour faire entendre qui il est sans se nommer, mentionne successivement sa condition divine, le nom d'Asclépios, qu'il donne comme son fils, et celui de Zeus son père. Ces indica-
LA FORME DU PROLOGUE iSg
tiens sont introduites l'une après l'autre par l'exposé des causes et se confondent avec lui. Les relations de parenté entre Apollon et Asclépios, Apollon et Zeus, sont signalées très discrètement; le TipiXoYi'Çwv dit: mon fils Asclépios, mais c'est seulement en rapprochant du vers 3 (Zejç) le vers 6 {7:xrf,ç)) qu'on aperçoit les rapports qui unissent le dieu à Zeus.
Ailleurs le TipsXovt'Çwv se nomme, mais cette mention s'explique jusqu'à un certain point par la nature de celui qui dit le prologue. C'est un dieu qui tient ce rôle dans Hippolyte, les Troyennes, Ion, les Bacchantes. Aphrodite débute en se nommant avec solennité. Cette déclaration a la valeur d'une affirmation menaçante : elle domine tout le prologue et prépare la démonstration d'Aphrodite. Car après avoir donné spn nom et rappelé sa gloire, la déesse explique les règles de sa conduite, et tout le reste du prologue — l'exposé des causes et celui de la situation présente — n'est, comme on sait, que l'application de ces principes. Si elle se nomme, c'est parce que son discours est une longue menace à ses ennemis. Il en est de même dans les Bacchantes. Le nom du dieu, qui ouvre la pièce, sonne comme une menace et un défi; il est l'affirmation impérieuse de la personnalité divine de Dionysos, dirigée contre les Thébains incrédules et contre Penthée; comme dans Hippolyte il domine tout le prologue. On ne peut invoquer la même raison pour Ion, car Hermès ne dirige pas le drame, et la mention de son nom, introduite avec une soudaineté assez gauche, ne s'adresse à personne. Peut-être la maladresse du procédé est-elle atténuée par le ton solennel du vers 4, où Hermès énonce à la suite de son nom son titre de messager des dieux ; néanmoins elle reste très sensible. On peut en dire à peu près autant des Troyennes. Poséidon se nomme au vers 2, et bien que le prologue soit dans l'ensemble un adieu à la ville de Troie, il ne s'adresse à personne; Poséidon a terminé son rôle quand il apparaît. Sans doute son nom est préparé par le premier vers, mais on ne voit pas ce qui peut en justifier la mention, si l'on rend au prologue son caractère d'aparté.
Restent les prologues prononcés par un mortel qui porte un nom et qui l'indique. Andromaque a déjà fait comprendre son identité au début du prologue lorsqu'elle se nomme au vers 5.
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Cette mention est amenée de façon fort naturelle. Préparé par l'évocation d'un passé glorieux, suivi de l'exposé des misères présentes, le nom d'Andromaque est comme un symbole des vicissitudes de la fortune. En songeant à ce qu'elle a été autrefois et à ce qu'elle est devenue, la veuve d'Hector peut vraiment se demander si elle est « cette Andromaque que l'on enviait jadis » (v. 5). — On a déjà relevé l'adresse avec laquelle lolaos glisse son nom dans le prologue des Héraclides (v. 3o), Plus haut, il s'est présenté au public dans des termes assez précis pour laisser deviner son identité (v. 6 et suiv.). Quand il se nomme, c'est au moyen d'un détour qui est sans conteste le plus heureux de tous, puisqu'lolaos met son nom dans la bouche d'un personnage qu'il fait parler : toute invraisemblance disparaît grâce à ce dédoublement. « Je n'ai pas voulu, dit-il, qu'on pût dire de moi : Voyez, depuis que les enfants d'Héraclès ont perdu leur père, lolaos a cessé de les défendre, bien qu'il soit leur parent. »
— Euripide a eu recours dans Héraclès à un procédé analogue, mais moins habile. Amphitryon débute par cette interrogation emphatique : « Qui ne connaît parmi les mortels celui qui partagea sa couche avec Zeus, l'Argien Amphitryon.^ » Le tour interrogatif est évidemment destiné à faire passer cette indication, en atténuant la brusquerie de Texorde. Il est moins brutal que ne le serait cette annonce : « Tout le monde connaît, etc..» Le vieillard, devant sa propre déchéance, se demande s'il est bien celui qui eut la gloire de partager sa couche avec Zeus et de donner la vie à Héraclès. Mais sa question a l'air de s'adresser à un auditoire. Or, il n'y a sur la scène que Mégara et ses enfants. Par suite on a l'impression qu'Amphitryon se tourne vers le public, ce qui est contraire aux vraisemblances.
— vEthra fait adroitement connaître son identité dans les vers 3-5 du prologue des Suppliantes, quand elle appelle la protection de Déméter sur elle, sur Thésée « son fils » et sur Athènes. Son nom apparaît ensuite au vers 6. La longue phrase oii il prend place avec des indications diverses, rend sans doute moins sensible la gaucherie du procédé; en même temps, comme ^thra est censée s'adresser à la Divinité et à ses prêtres, on peut admettre qu'elle se présente à eux de façon
précise. Le tour néanmoins garde de la raideur. — Polydore se nomme au vers 3 ainsi que son père, sa mère et son aïeul maternel ; l'indication est introduite presque ex abrupto (cf. les Troyennes), et rien n'en atténue la brusquerie, si ce n'est que les deux premiers vers préparent les éclaircissements qui suivent : la déclaration est tout à fait dépourvue de naturel et de vraisemblance ; ce n'est pas un dieu qui parle, et le nom de Polydore ainsi jeté au début du prologue ne s'adresse à personne et n'éveille aucun écho. Euripide a froidement présenté cette indication à la place qu'il lui avait assignée, sans se mettre en peine de la justifier. — Hélène ne se nomme pas au début du prologue. Son nom, introduit au vers 22, est précédé d'indications précises qui fixent déjà son identité. Mais on ne voit pas les raisons qu'elle peut avoir de se rappeler son propre nom Son cas n'est pas celui d'Andromaque; ce n'est pas un sentiment de stupeur qui l'amène comme dans un rêve à se demander si elle est bien elle-même. Au contraire, elle explique simplement son cas; mais à qui;' La sécheresse toute didactique de la formule suivante ( « je vais raconter les épreuves que j'ai subies ») aggrave l'invraisemblance de la déclaration. — Jocaste ne se rappelle pas son nom comme un symbole d'infortune; elle le cite après ceux de Laïos et de Créon comme s'il s'agissait d'une autre qu'elle, ou comme si elle répondait à un interlocuteur. L'invocation au Soleil qui ouvre le prologue ne saurait dissimuler la froideur de l'indication ni son manque de naturel, car cette invocation tourne court, et quand Jocaste se nomme au vers 12, c'est au milieu d'un développement qui a l'allure d'un simple exposé. — La destinée d'Iphigénie n'est pas moins merveilleuse que celle d'Hélène. Il suffisait à l'héroïne de rappeler le miracle d'Aulis, d'opposer le passé au présent, pour trouver dans cette suite d'événements déconcertants une occasion de se nommer sans trop manquer à la vraisemblance. Or comment introduit-elle son nom? A la faveur d'un exposé généalogique qui' commence par Pélops pour aboutir à elle en passant par Atrée et Agamemnon. Le procédé est donc très froid et fort peu naturel. Euripide a essayé d'en dissimuler la gaucherie en faisant suivre le nom d'Iphigénie d'une périphrase qui signale dans le
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TcpoXoYitt»» 6t la victime d'Aulis une seule et même personne : « Je suis Iphigénie, celle-là même que mon père croit avoir sacrifiée jadis... » (v. 5-6). L'intention est visible, mais le contexte ne la met pas en valeur. — Electre se nomme dans le prologue d'Oreste parmi les enfants d'Agamemnon. A ne considérer que l'ordre de l'exposé, cette indication se présente à sa place, mais on ne s'explique pas ce qui amène Electre à la fournir; elle ne se justifie pas par un de ces mouvements douloureux qui mettent une âme en face d'elle-même; elle ne s'adresse à personne.
Il ne semble donc pas qu'Euripide se soit vraiment soucié de résoudre avec élégance une difficulté qu'il a pourtant aperçue. Rarement il se préoccupe de découvrir le mode de dédoublement qui permettrait au Tzpo\oyi^M-f de se nommer sans avoir l'air de s'adreâser au public. C'est surtout dans les dernières années que s'accuse sa négligence. On s'en rend compte en comparant entre eux les prologues où l'indication exigeait un tour de main particulièrement adroit : ceux dont le r.pcKovt^wv est un mortel portant un nom, ou une divinité qui n'a aucune raison spéciale de se nommer. Si l'indication est très gauchement introduite dans Hécube, il semble pourtant qu'avant ^20 Euripide fasse en général un certain effort pour tourner la difficulté ou pour masquer sa maladresse. Dans les pièces suivantes, au contraire : Ion, les Troyennes, Electre, Hélène, Iphigénie en Tauride, les Phéniciennes, Oreste, la mention de l'identité du TrpoAoYîÇwv est traitée comme un élément quelconque de l'exposé et présentée avec un sans-gêne choquant.