‹ Le proloque dans la tragédie d'EuripideChapitre 55 sur 63 · L. MERIDIBR · texte numérisé non relu

L. MERIDIBR

CHAPITRE PREMIER Annonce, faite par le irpcAoyi^wv, du personnage suivant.

Le personnage qui succède au ^pcXo^i^wv est-il annoncé par le monologue initial?

Il faut naturellement écarter les cas où il se trouve déjà en scène pendant le monologue ; ainsi dans les Suppliantes et Héraclès. La parodos fait immédiatement suite à l'exposé d'yEthra. Or, les Argiennes qui forment le chœur sont massées dans l'orchestre quand la mère de Thésée prend la parole, et Mégara qui réplique à Amphitryon se tient avec ses enfants près de l'autel de Zeus pendant le monologue du vieillard. Il ne saurait donc y avoir dans aucun de ces deux cas une annonce du personnage suivant, au sens propre du mot. La men- .tion des Suppliantes, celle de Mégara, rentrent dans l'exposé de la situation présente. Il suffit au TupoXoyi'Coiv d'indiquer qu'il a devant les yeux le ou les personnages dont il parle. C'est ce que font iEthra et Amphitryon. Au vers 8, iEthra se tourne vers les Argiennes et les montre (v.ç xacSe ydp ^^id^aja... ypauç...) avant d'expliquer le motif de leur venue. La présence de Mégara est signalée au vers 9 : Mey^paç xvJaSe.

Ces deux cas mis à pari, quatorze prologues sont à examiner. Deux catégories doivent y être distinguées. Tantôt le r.poXzyi'Çio^j son monologue terminé, reste en scène, tantôt il s'en va. Il reste dans Alceste, Médée, Andromaque, les Héraclides, les Troyennes, Electre, Hélène, Oreste. Il disparaît dans Hippolyle, Hécabe, Ion (où il est un ^poTanocov Tzpôjojxov), Iphigénie en Tauride, les Phéniciennes, les Bacchantes.

Dans les prologues du premier groupe, le personnage suivant est parfois annoncé : Alceste, Médée, les Héraclides; ailleurs il se présente sans que le public ait été averti de son approche : Andromaque, les Troyennes, Electre, Hélène, Oreste.

Alceste : Apollon déclare (v. 22-28) qu'il quitte la maison d'Admète pour éviter la souillure de la mort. Avant de partir,

il annonce l'arrivée de Thanatos (xôvSe 6âvaTov ebopw rÂXxq), le ministre des morts, qui conduira Alceste chez Hadès; il remarque que le dieu est arrivé à point : c'est qu'il guettait le jour fatal (v. 24-27). Suit un dialogue entre les deux divinités.

Médée : Au vers 46 la nourrice dit qu'elle voit arriver (d'ct) les enfants de Médée rentrant du gymnase. Ils ne soupçonnent pas l'infortune de leur mère; l'enfance ne connaît pas la douleur (v. 46-48). Là-dessus un entretien s'engage entre la nourrice et le pédagogue qui accompagne les enfants.

Les Héraclides : L'arrivée du héraut est annoncée avec une vivacité particulièrement dramatique, lolaos pousse un cri d'alarme, appelle les enfants d'Héraclès et les invite à s'attacher à ses vêtements (v. 48-49). Il donne alors la raison de son effroi : il voit venir (tsvîs) le héraut d'Eurysthée, qui les poursuit par toute la terre (v. 49-5i). S'adressant à lui, il le maudit ainsi que son maître pour toutes les décisions funestes que sa bouche a proclamées (v. 52-54). lolaos a fini; le héraut prend la parole, et un dialogue s'engage entre les deux hommes.

Le personnage qui succède au TrpoACYÎwwv est annoncé par oSe dans ces trois prologues. Son nom est donné quand il en a un dans la pièce, sinon son identité est indiquée de façon précise. Toutefois il faut noter que les enfants dont parle la nourrice ne prennent aucune part à la scène suivante: la conversation a lieu entre la nourrice et le pédagogue. C'est que les enfants sont des personnages muets' ; d'autre part le pédagogue n'a point de personnalité. On a donc affaire ici à un cas un peu spécial, mais non pas différent des autres. Le prologue de Médée, étant données les conditions dans lesquelles il prend fin, ne peut amorcer avec précision la scène suivante : toutefois les réflexions finales de la nourrice formulent lé thème qui sera développé dans l'entretien avec le pédagogue. Apollon, dans Alceste, annonce les intentions de Thanatos et prépare ainsi le dialogue qui suivra. On peut en dire autant d'Iolaos: on sait déjà par lui ce qui amène

I. On ne les entend qu'aux vers 1271 et suiv., quand ils poussent des cris d'effroi devant leur mère prête à les frapper.

i48 LE Prologue dans la tragédie d'euripide

le héraut; on prévoit donc le sens de la scène qui va se

produire, et les malédictions du vieillard en annoncent le ton.

Dans Andromaque, les Troyennes, Electre, Hélène, Oreste,

rien ne fait prévoir l'arrivée du personnage qui succède au

Andromaque: La veuve d'Hector vient d'expliquer que Néoptolème s'est rendu à Delphes, et pourquoi. Le monologue se termine brusquement sur ces détails. Au vers 56 se présente une ancienne esclave d'Andromaque qui l'a suivie dans son exil.

Troyenne»: Le monologue de Poséidon s'achève sur des adieux à Troie. Athéna apparaît soudain au vers 48 et s'adresse à Poséidon.

Electre: Des réflexions sentencieuses terminent le monologue du laboureur. Electre entre alors en scène, sans voir, semblet-il, le TrpoXoyiXwv et ses premiers mots sont une invocation à la nuit.

Hélène : A la fin de son monologue, Hélène explique pourquoi elle est venue se prosterner devant le tombeau de Protée. Teucros apparaît alors au vers 68, et apercevant le palais se demande qui en est le propriétaire. Là-dessus ses yeux découvrent Hélène.

Oreste : Electre termine son monologue par un retour attristé sur sa situation et des réflexions pessimistes d'ordre général. Au vers 71 Hélène se montre et adresse la parole à la jeune fille.

Les monologues de Poséidon, du laboureur, d'Electre et d'Hélène ne s'arrêtent pas brusquement ; on n'a pas l'impression qu'ils se trouvent interrompus par l'arrivée du personnage suivant; ils présentent tous une sorte de conclusion. Celui d'Andromaque, au contraire, se termine avec une soudaineté frappante; la veuve d'Hector est arrachée à ses méditations par l'arrivée éperdue de l'esclave. Cette brusquerie a donc une certaine valeur dramatique, et en paraissant écourter le monologue, elle le rattache plus intimement aux scènes suivantes que s'il se présentait comme un tout complet.

La même distinction doit être faite parmi les prologues du second groupe. Le zpoXoYi'Cwv, avant de disparaître, annonce le

personnage qui lui succède dans Hippolyte, Hécube, Ion, les Bacchantes. Cette annonce n'est pas donnée dans Iphigénie en Tauride ni dans les Phéniciennes.

Hippolyte: A.u vers 5i, la déesse déclare qu'elle voit venir le fils de Thésée, Hippolyte, qui rentre de la chasse (elaopw yàp t6v3s...) Elle ajoute aussitôt (v. 53) qu'elle va se retirer. Aphrodite ne se borne pas à annoncer l'arrivée d'Hippolyte; elle décrit le cortège des serviteurs qui l'accompagnent en chantant des hymnes à Artémis (v. 54-56).

Hécube : L'ombre de Polydore annonce au vers 52 qu'elle se retire devant Hécube. En effet, la voici (y^Be) qui sort de là tente d'Agamemnon, eflrayée par le fantôme de son fils (v. 53-54). Avant de disparaître, Polydore, qui ne peut être entendu de sa mère, lui adresse quelques paroles de pitié : il la plaint du changement de sa fortune et de sa misère qu'il met sur le compte d'un dieu (v. 55-58).

Ion : Au vers 76, Hermès dit qu'il va entrer dans le bosquet voisin pour savoir ce qui aura été décidé sur le sort du jeune homme (v. 76-77). Il voit en effet le fils d'Apollon (xovSs, V. 79) sortir avec des branches de laurier pour purifier l'entrée du temple. Il lui donne pour la première fois le nom d'Ion qui sera le sien (v. 78-81).

Bacchantes : Gomme dans les Suppliantes, la parodos fait suite au monologue initial. Mais le chœur n'est pas en scène dès le début du prologue; il entre dans l'orchestre pendant l'exposé débité par le dieu. Au vers 62, Dionysos se tourne vers les Bacchantes et leur lance un appel ('Aaa' w Xit.susxi T;Aw/v37...)qui lui permet de définir leurs attributions de la façon la plus précise : elles forment son cortège ; elles ont quitté pour le suivre la Lydie et les pays barbares, etc..

Dans trois cas, le ^pcAoy-Itov ne se contente pas de nommer celui qui va lui succéder ; il le désigne par oBs. En outre, il décrit son arrivée ; il explique ce qu'il vient faire et prépare ainsi la scène suivante (la monodie d'Hécube n'est que le commentaire lyrique des paroles de Polydore : (pav-caqji,a 5îiSxa(vou(7' i'iJLév, v. 54). Mais dans les Bacchantes le chœur qui défile n'est pas désigné par ôBs; Dionysos s'adresse directement à lui.

l50 LE PROLOGUE DANS LA TRAGÉDIE d'eURIPIDE

Restent enfin Iphigénie en Tauride et les Phéniciennes. La prêtresse d'Artémis n'annonce pas l'arrivée d'Oreste ; elle quitte la scène avant qu'il ne paraisse et elle a soin de justifier sa sortie (v. 64-66) : étonnée de ne pas voir les femmes grecques attachées à son service, elle rentre dans la maison qu'elle habite auprès du sanctuaire. C'est seulement quand elle nest plus là qu'on voit entrer Oreste et Pylade. — Jocaste termine son long monologue par une prière à Zeus, où elle implore la protection divine. Elle se retire, et le pédagogue apparaît, guidant les pas d'Antigone (v. 88).

Toutefois, une distinction essentielle est à faire entre les deux prologues. Si le poète éloigne Iphigénie, c'est pour que les arrivants puissent se présenter au public sans être aperçus d'elle. Ils ne doivent être mis en Sa présence que plus tard, en qualité de captifs déjà voués à la mort (v. 467). La coupure qui détache le monologue initial du reste de la pièce répond donc à un dessein prémédité, dont la valeur dramatique est évidente. On ne saurait en dire autant des Phéniciennes. Jocaste ne dit pas pourquoi elle se retire, ni où elle va; si elle disparaît, c'est simplement parce qu'elle n'a plus rien à raconter. Rien ne s'opposerait à ce qu'elle vît arriver Antigone et son guide; le pédagogue explique (v. 89 et suiv.) que la jeune fille a reçu de sa mère la permission de monter sur la terrasse du palais.

Ainsi, dans sept prologues sur seize, le T^poXovt'^wv annonce le personnage qui lui succède. Cette annonce est toujours faite avec la plus grande précision ; l'arrivant est désigné par dSs, sauf dans les Bacchantes où Dionysos interpelle directement le chœur; son nom est donné, quand il en a un, et son identité indiquée de la façon la plus claire; le xpc^oyi^wv explique les conditions de sa venue, les raisons qui la motivent, et prépare ainsi le public à la scène qui va suivre. Pourquoi ce lien entre le monologue initial et les autres scènes du prologue n'existet-il pas dans toutes les pièces d'Euripide.^ Quand le r.pcKoyi^u)^ reste en scène, le monologue qu'il prononce se trouve naturellement rattaché à la suite de la pièce; l'annonce du personnage qui vient n'est pas, en ce cas, d'une nécessité impérieuse. Pourtant, Euripide n'a pas toujours été de cet avis: dans ses

LE MONOLOGUE INITIAL ET LE RESTE DU PROLOGUE l5l

premières pièces ; Alceste, Médée, les Héraclides, le -poXoYÎÇwv, bien qu'il ne se retire pas après avoir débité son monologue, annonce l'arrivée du personnage nouveau avec qui il va entrer en conversation. Plus tard, le poète n'a plus le même scrupule : il néglige d'établir entre le monologue initial et les scènes suivantes cette liaison sensible; ainsi dans les Troyennes, Electre, Hélène et Oreste. Il en est déjà de même dans Andromaque, drame à peu près contemporain des Héraclides, mais les réflexions d'Andromaque sont interrompues par l'arrivée dramatique de l'esclave. Par contre, Euripide semble s'être fait une loi d'introduire l'annonce du personnage suivant dans le monologue initial, quand le TCpcAov^wv disparait après avoir rempli son office : Hippolyte, Hécube, Ion, les Bacchantes. C'est que cette annonce constitue le seul lien extérieur entre le monologue et les scènes qui lui font suite; sans elle, la tirade du TrpsXoYÎvwv se détacherait du drame comme une pièce indépendante. Oreste et Pylade dans Iphiyénie en Tauride se présentent au public sans avoir été annoncés, mais c'est dans l'intention calculée de réserver un effet dranjatique. Reste, il est vrai, le prologue des Phéniciennes pour lequel cette raison ne peut être invoquée. Mais les Phéniciennes sont la dernière en date des pièces de ce groupe, si l'on en excepte les Bacchantes, que range à part le caractère du prologue. Peut-être le poète, à la fin de sa vie, n'éprouvait-il plus de façon aussi pressante le besoin de relier le monologue du début aux autres scènes du prologue, même quand l'annonce, faite par le TrpiXov^wv, du personnage suivant devait être la seule attache sensible entre les deux parties'. Cette deuxième conclusion confirmerait donc la première, et en étendrait la portée. Sans attribuer d'autre importance à cette hypothèse, on est autorisé à dire, d'après les prologues du premier groupe, qu'Euripide a évolué, et que dans la seconde moitié de sa carrière, il ne se souciait plus de nouer un lien spécial entre le monologue initial et le reste de la pièce, au moins quand les conditions du prologue ne rendaient pas ce lien indispensable.

I. Arnim, p. gB, ne voit dans ces différences de procédé qu'un effet du hasard.

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