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L. HÉniDIBR. i

178 LE PROLOGUE DANS LA TRAGÉDIE d'eURIPIDE

Euripide n'aurait-il pas cherché à faire tenir dans une seule pièce la matière de toute une trilogie liée ' ?

En réalité, il n'y a pas toujours de correspondance entre le prologue et l'épilogue. A la fin de Médée, l'héroïne annonce simplement à Jason la sépulture qu'elle va donner à ses enfants (v. 1878, etc.) et lui prédit qu'il mourra la tête écrasée par les débris du vaisseau Argo (v. 1 386- 1 388)2. Cette prophétie achève le dénouement en complétant la vengeance de Médée; on ne peut dire qu'elle donne un pendant au récit de la nourrice. Les prophéties de Polymestor {Hécube, v. 1269 et suiv.) sur les circonstances de la mort d'Hécube, de Cassandre, et d'Agamemnon ne correspondent pas au prologue, qui attirait 'toute l'attention du public sur Polydore, Polyxène et la vieille reine. Dans les Héraclides, le manque de symétrie saute aux yeux. Eurysthée (v. 1026) rappelle avant de mourir un vieil oracle d'Apollon ; il demande qu'on l'enterre à l'entrée du temple d'Athéna; il protégera la ville et la défendra un jour contre les descendants des Héraclides. Cette vue sur l'avenir intéresse l'histoire d'Athènes et par suite déplace l'intérêt, qui dans le prologue s'attachait surtout aux protégés d'iolaos. L'intervention d'Athéna dans les Suppliantes entraîne des prédictions longues et minutieuses (v. ii83, etc.). Après avoir fixé l'alliance d'Argos et d'Athènes, la déesse annonce l'expédition des Épigones. Or les indications du prologue étaient fort sommaires et ne rappelaient qu'un passé très rapproché. La correspondance n'est pas frappante dans Héraclès : les promesses de Thésée exposant au héros (v. i322, etc.) le sort qu'il lui fera pendant sa vie à Athènes, les honneurs qui lui seront rendus après sa mort ne répondent qu'à une partie du prologue- Les Dioscures à la fin &' Electre fixent le sort de l'héroïne, de Pylade et d'Oreste (v. i238, etc.). L'avenir est prédit par eux à Oreste de la façon la plus détaillée. Or la place tenue par le frère d'Electre dans ces prédictions ne répond guère au prologue. Par contre, le sort d'Electre et celui du laboureur sur lesquels s'étendait le

1. M..Decharme, p. 33»^ tegafcle cette hypothèse comme peu probable. Cf. Bernhai-dy, II", a, p. 438.

a. §i toutefois les vers i386-i388 sont authentiques^ ce qui est assee douteux.

prologue sont expédiés ici très sommairement. Dans Iphigénie en Tauride, Athéna donne à Oreste ses instructions et prédit à Iphigénie l'avenir, jusqu'aux honneurs qui lui seront accordés après sa mort (v. lAôg et suiv.). Ici encore la correspondance n'est que partielle : le prologue montre Iphigénie prêtresse en ïauride; le dénouement la fait voir prêtresse en Attique. Mais tout ce qui concerne Oreste dans le discours d'Athéna trouve un écho, non dans le monologue initial, mais dans la scène qui y fait suite. La disproportion est manifeste dans les Phéniciennes entre la longueur démesurée du prologue, qui reprend à partir de Gadmos l'histoire des Labdacides, et la perspective sommaire ouverte sur l'avenir par l'oracle que rapporte CEdipe : Apollon a prédit au vieux roi qu'il mourrait à Colone (v. 1078 et suiv). Il eût fallu pour répondre au prologue la prédiction de la guerre des Épigones, comme on la trouve à la fin des Suppliantes ^ .

La symétrie entre le prologue et l'épilogue n'est vraiment sensible que dans Hippolyle, Ion, Hélène, Oreste, les Bacchantes. On peut y ajouter Andromaque. Le prologue dUippolyte décrivait le passé, le présent et l'avenir; le dénouement, avec l'apparition d'Artémis, marque la fin de l'influence funeste exercée par Aphrodite et signale l'action bienfaisante de la divinité contraire. Les deux déesses s'opposent exactement aux deux bouts de la pièce : l'une règle l'avenir (v. i4i6, etc.) comme l'autre a réglé le passé et mené le drame. Le prologue expliquait d'avance au public l'action imminente, l'épilogue reprend cet exposé devant les acteurs, une fois le drame accompli ; le prologue annonçait le châtiment d'Hippolyte, l'épilogue prédit sa glorification et sa vengeance. Au début des Bacchantes, Dionysos manifeste l'intention de démontrer sa divinité; il reparaît à la fin de la pièce devant Cadmos et Agave auxquels il prédit l'avenir (v. i33o et suiv.). Le dénouement constate que la démonstration a été faite, et proclame la nature divine de Dionysos. Au dénouement d'Ion Athéna,

I. Alceste doit être mise à part à cause de son extrême simplicité et de l'exiguïté de la légende. Le dénouement n'annonce pas l'avenir; Héraclès explique seulement à Admète (v. n44 et suiv.) à quelles conditions son épouse recouvrera la parole. Quant aux Troyennes, l'avenir est annoncé, non pas à la fin de la pièce, mais dans l'entretisD d'Atfaéna et de Poséidon qui fait suite au monologue initiale

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après avoir expliqué la conduite d'Apollon, fixe le sort d'Ion et de Creuse et leur annonce un avenir de bonheur (v. 1669, etc.). Ainsi elle montre, en reprenant l'exposé du prologue fait par Hermès, en quel sens les projets du dieu se sont réalisés; elle donne enfin à Xouthos et à Creuse les oracles qu'ils venaient chercher suivant le prologue. L'action d'Hélène s'encadre entre deux développements symétriques : le prologue^ qui conte les épreuves romanesques de l'héroïne, l'épilogue, qui avec l'apparition des Dioscures prédit son bonheur à venir et celui de Ménélas (v. i642 et suiv.). Toutefois la correspondance n'est pas soulignée, comme dans les trois drames précédents, par une relation de nature entre le zpoXoyîC&iv et le deus ex machina. Si Hélène est la sœur des Dioscures, elle reste encore une mortelle. L'apparition d'Apollon à la fin d'Oreste (v. 1626)" offre de grandes ressemblances, comme on sait, avec celle des Dioscures dans Electre: de part et d'autre il s'agit des mêmes personnages, et des prédictions presque identiques sont formulées. Mais dans Oreste il y a vraiment correspondance entre le prologue, qui déroule la longue misère des Pélopides, et l'épilogue, qui annonce la fin de la malédiction héréditaire. Enfin, bien que la légende ne s'y présente pas avec la même unité, Andromaque peut prendre place dans ce groupe. L'apparition de Thétis règle le sort de Pelée, de la veuve d'Hector et de Molossos (v. 1238, etc.), et répond assez bien aux problèmes posés par le prologue.

S'il existe dans un certain nombre de pièces une correspondance sensible entre le prologue et l'épilogue, on ne saurait soutenir qu'Euripide se soit fait une loi de cette symétrie- D'ailleurs elle n'était possible que quand le drame s'intercalait entre deux actes d'une même légende : or la légende était parfois épuisée par le prologue et par la pièce: ainsi dans Alceste. Même quand il pouvait donner au prologue une contrepartie dans le dénouement, le poète ne l'a pas toujours fait : dans les Troyennes les prédictions qui découvrent l'avenir font suite au monologue initial; le prologue de Jocaste n'a pas d'équivalent dans l'épilogue.

On peut, sans sortir des prologues, et par l'analyse de leurs

CONCLUSION l8l

caractères, risquer une explication plus vraisemblable et plus simple. Il ne faut pas perdre de vue que le prologue a chez Euripide son existence propre. Toutes les constatations qui ont été faites» montrent en lui la construction artificielle d'un logicien, qui conçoit le drame comme une démonstration et commence par en établir méthodiquement les données exactes en partant des causes pour descendre jusqu'aux effets, c'est-àdire au drame lui-même. Cette conception a dû être inspirée à Euripide par les tendances de son esprit raisonneur et porté à l'abstraction. Il n'est pas téméraire de supposer que l'éducation du poète, le contact des sophistes et l'influence des philosophes y ont eu leur part a.

Peu à peu la conception primitive s'est élargie et compliquée ; les besoins de précision et de méthode qui travaillaient Euripide ont introduit dans l'exposé des éléments moins nécessaires, mais d'une nature analogue aux premiers. Pour mieux fixer l'identité du xpoloyl^iù-^ et des personnages de la pièce, le poète ne s'est plus contenté de donner leur nom et celui de leurs parents ; il y a ajouté celui des ancêtres ; il est arrivé ainsi à transformer en tableaux généalogiques une indication fort sommaire à l'origine 3. En remontant aux causes, il s'est souvent trouvé en présence d'un passé célèbre, dont le caractère s'harmonisait avec celui du drame ; il a donc repris de très loin le récit des antécédents, au delà des causes elles-mêmes, mais il a marqué avec tant d'exactitude la suite des générations et l'enchaînement des faits qu'il faut un effort de réflexion pour voir que cette évocation dépasse les origines du drame. Il semble donc qu'on puisse expliquer par les mêmes causes les caractères généraux du prologue et les différences partielles qui sont résultées de son évolution. Il n'est pas impossible d'ailleurs que dans certains cas le prologue et l'épilogue aient influé l'un sur l'autre. Le fait paraît même évident pour des pièces comme Ilippolyte, Ion, les

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