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LA RÉACTION CONTRE LA POÉSIE CLASSIQUE

Constatons en premier Heu une réaction contre radmiration excessive des anciens et l'imitation trop scrupuleuse de leurs ouvrages poétiques. A cet égard, le mouvement que nous étudions se rattache à la querelle des Anciens et des Modernes, mais il présente un autre caractère. On ne se querelle plus guère, vers 1750 et dans les années suivantes, sur le mérite absolu ou relatif des chefs-d'œuvre de l'antiquité ; l'admiration qu'on leur voue reste en général indiscutée; mais on se demande si l'imitation trop docile des anciens n'est pas une des causes ou même la cause principale de la faiblesse de la poésie pure parmi les modernes. Dès 1742, J.E. Schlegel avait préconisé l'imitation de la nature et non celle des livres, même les plus autorisés. Batteux, en 1749, disait qu'il fallait prendre les anciens pour modèles, non pour législateurs. Ses idées se répandaient en Allemagne où J. A. Schlegel le traduisait dès 1751 . Johnson, en 1751, condamne formellement toute imitation. Ceux-là sont pourtant classiques de goûts. Mais surtout Young, dans ses Conjectures sur la poésie originale (1759) (1), soutient nettement cette thèse : il défend énergiquement les talents des modernes et leurs droits à produire une poésie égale en beauté à celle de leurs prédécesseurs; leurs talents n'ont nullement dégénéré,

(I) Voir surtout, sur l'opuscule de Young et ses Idées, Alois Brandi. Edward Young s Conjectures on original Composition, dans Jahrhuch der deutschen Shakfi' speare-GeselUchaft, XXXIX, 1903.

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mais ils ont pris la funeste habitude d'imiter les anciens. Or, « moins on copie les anciens, plus on leur ressemble ». Le Tourneur, traducteur de Young, adopte avec ardeur ses idées : « On n'ose pas écrire un instant seul et libre : c'est toujours sous les yeux de mille témoins, sous la dictée de tous ces maîtres, dont la présence gêne votre âme et tient l'imagination dans les entraves » (1769). — On se rappelle que Racine disait au contraire qu'il fallait écrire comme si les grands maîtres de l'antiquité classique assistaient au travail de l'auteur moderne. — C'est peut-être parce qu'elle était pénétrée des mêmes idées que l'Académie de Stockholm propose en 1 780 une question de concours assez hardie : « Si la connaissance des textes grecs et romains est nécessaire pour le développement de la littérature nationale. » Tengstrôm répondit par la négative, et obtint le prix. Sulzer, en Allemagne, avait soutenu l'affirmative, et Mendelssohn l'en blâmait en 1759 : car, disait-il, l'exemple de Shakespeare montre qu'un grand génie peut donner des chefs-d'œuvre sans la connaissance des anciens. — Il n'est pas évident, comme l'admet J. L. Kind (1), que cette idée de Mendelssohn soit due à Young, car les Conjectures sont de mars 1 759, et il faudrait que Mendelssohn les eût connues en anglais aussitôt après leur publication. — Hamann déclare qu'il faut imiter les anciens sans les singer {nachahmen, nachâff en ) .Herder adopte cette distinction. Il s'élève avec force contre les imitateurs serviles d'Horace, car le lyrisme est ce qui l'intéresse le plus. Sébastien Mercier, l'iconoclaste, pas très admirateur d'Homère lui-même, cherche à ruiner le culte des anciens. En 1787, le savant suédois Neikter constate que toute l'Europe imite les Français, qui ont imité les Latins, qui ont imité les Grecs ; il est temps de réagir, car« plus le fleuve est loin de sa source, plus l'eau est impure ».

C'est surtout autour d'Homère que Ion discute. Déjà en

(1) J. L. Kind, Edward Young in Germany, New- York, 1906.

17151 'abbé Terrasson, dans sa Dissertation critique sur V Iliade, voulait tirer les lois de la composition poétique de la nature même du poème, et non de l'imitation exacte d'un poète ancien, si grand qu'il fût. Blackwell, en 1735, dans son Etude sur la vie et les ouvrages d'Homère, met en garde contre l'imitation superstitieuse de poèmes qui étaient destinés, non à être lus, mais à être récités, et dont le style ne se comprend que si l'on tient compte de cette différence essentielle avec les écrits modernes. Young explique en 1 759, dans ses Conjectures, qu'imiter vraiment Homère, ce n'est pas chercher à faire une épopée dans le genre de Y Iliade, mais chercher à traiter un sujet personnel et original comme Homère l'eût traité. Wood, dans son Essai sur le génie original et les écrits d'Homère 0769), explique l'auteur par son milieu et ses voyages, et fait de lui le poète d'une certaine époque et d'un certain pays fort éloignés de nous, par conséquent le moins propre à être aveuglément imité par des modernes. II y a là un essai encore timide pour comprendre et goûter les poètes anciens dans ce qu'ils ont de plus différent, de plus lointain; c'est le contraire de l'humanisme du XV^ et du XVI® siècle ; c'est le début de l'interprétation historique des textes qui devait se développer au XIX®, et même, dans le cas de Wood, de l'interprétation géographique qui devait renouveler l'étude des anciens textes au début du XX®, avec les travaux de M. V. Bérard sur VOdyssée et de M. Bédier sur les Chansons de geste. Wood ne fait guère école qu'en certains pays. II est apprécié en Allemagne presque aussitôt, et ses idées influent sur Herder et son groupe. En Suède, Boëthius est le premier qui à son exemple comprenne Homère historiquement ( 1 784). La conséquence se tire facilement. Si de grands poètes comme Homère nous échappent ainsi par la plus grande partie de leur œuvre, s'ils sont admirables en étant différents de nous, si leur perfection résulte de leur adaptation à leur époque, comment sans absurdité tenter de faire œuvre achevée en les imitant de près ? Un autre signe du changement dans les

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idées, c'est que Virgile perd du terrain, si Homère en gagne. Les Allemands depuis Hamann, Klopstock et Herder, les Suédois avec Aurivillius et ses disciples, préfèrent hautement Homère à Virgile « trop travaillé ». Ce mouvement ne fera que se développer à la fin du siècle.

De l'exemple des anciens plus ou moins bien compris, on avait tiré des règles dont on tend maintenant à secouer le joug. Le grand travail du classicisme avait été de les forger ; l'œuvre du romantisme sera de les briser ; entre 1730 et 1800, l'insurrection éclate de toutes parts. Le plus gros effort des insurgés se porte sur le théâtre ; en ce qui concerne la poésie pure, on trouve cependant quelques textes intéressants. Déjà, à l'époque classique de l'Italie, Patrizzi en 1586 et surtout Giordano Bruno s'étaient élevés contre les règles. Ce dernier disait nettement (DegV Eroici jurori, 1585) « que les règles dérivent de la poésie, et qu'il y a autant d'espèces de vraies règles qu'il y a d'espèces de vrais poètes ». Saint-Evremond (1685) admettait « certaines règles éternelles, pour être fondées sur un bon sens, sur une raison ferme et solide, qui subsistera toujours ; mais, ajoutait-il, il en est peu qui portent le caractère de cette raison incorruptible.» Ce sont là des précurseurs isolés. Dès le commencement du XVIII® siècle, on trouve des réserves plus nombreuses sur les règles classiques. Addison dit en 1711 qu'elles peuvent arrêter les mauvais poètes, mais qu'elles n'en forment pas de bons. Du Bos les sape dans leur principe en 1719. Voltaire jeune en parle fort librement dans son Essai sur la poésie épique (1 723). Elles sont « la plupart inutiles ou fausses » : des « béquilles » dit-il avant Young. « Homère, Virgile, le Tasse, Milton, n'ont guère obéi à d'autres leçons qu'à celles de leur génie. » Les poétiques sont « des lois tyranniques ». Le P. Feijôo, dans son remarquable essai d'esthétique sur Le je ne sais quoiiElno se que, 1 733), démontre que les règles ne sont que des formules provisoires que chaque artiste a le droit d'essayer de dépasser. Si un ouvrage admirable viole les règles reçues, c'est qu'il

obéit à d'autres règles supérieures, que les critiques n'ont pas encore formulées. En 1738, l'intéressant Diario de los Literatos, par la plume de Juan de Iriarte, admet que la plupart des règles données par les critiques n'ont rien de fixe et varient suivant les pays. Bodmer et Breitinger, en 1 740, dans leur réaction contre le classicisme étroit de Gottsched, donnent aux règles une valeur relative: elles ne sont au fond que quelques observations justes faites par l'expérience sur les ouvrages de l'esprit (1). La Place, en 1745, préfère la licence qui l'éveille à l'exactitude qui l'endort. Lessing à vingt ans s'élève avec force contre les règles, dans des vers où il dit expressément que les fautes de l'homme de génie sont des beautés : « Fehlt einst der Mensch in ihm, sind doch die Fehler schôn.»Porcel,vers 1750, à Madrid, en pleine Académie del huen gusto, fait une charge à fond contre Boileau et les règles. « Pégase, s'écrie-t-il,a des ailes et n'a pas de frein!» Thomas Warton, dans ses Observations on the Fairy Queen de Spenser (1754), proteste contre la manie de juger les poètes au nom de règles auxquelles ils n'avaient pas à se conformer. Hamann, en 1 759, fait remarquer que les plus grands poètes, un Homère, un Shakespeare, les ont ignorées ou dédaignées, parce que leur génie leur permettait d'apercevoir le beau directement. Goldsmith, la même année, revendique comme privilège du génie de rencontrer d'heureuses singularités.

Mais c'est Young, dans ses Conjectures, qui se montre le plus hardi et le plus complet sur ce sujet, et dont les paroles ont eu le plus de retentissement. « Les règles, dit-il, sont des béquilles, excellentes pour le boiteux, nuisibles à l'athlète. » Loin d'être l'expression condensée de la raison.

(l)HughQuigley,//fl/i/ and the rise of a new school of criticism in the IS^'century, Penh. 1921, voit dans Pietro Càlepio, Paragone délia poesia tragica d'Italia con quella di Francia, 1 732, la source principale des ide'es de Bodmer. Il publie et commente a correspondance de Calepio et Bodmer, qu'il a trouvée à Bergame.

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elles lui font tort en l'empêchant de choisir le mieux dans chaque circonstance. C'est, bien entendu, l'avis exprimé maintes fois par Herder, qui répète et développe les idées de Young. « La nature seule, dit Werther, forme le grand artiste. » En France se manifeste, surtout à partir de 1750, un grand dégoût des règles et des préceptes (l),même chez le prudent abbé Batteux. Marmontel, plus hardi en théorie que dans ses ouvrages, estime qu'il faut renoncer aux règles et aux codes. Diderot trouve la formule : « Les règles ont fait de l'art une routine. » Lessing, dans sa Dramaturgie de Hambourg, admet que le génie est antérieur à la règle, et que celle-ci vient de lui ; mais il ne nie pas l'existence des règles, différant en cela de la jeune école allemande qui le suit de près. Jacob Wallenberg, le premier en Suède, prêche l'absolue liberté du génie (1781). Le P. Lampillas, jésuite espagnol, s'étonne que ceux qui ont secoué en philosophie le joug d'Aristote osent encore suivre ses règles en poésie (1 780). Pour Lidner, un seul vers qui fait couler des larmes signifie infiniment plus que toutes les règles d'Aristote.

Ce qui ruine en partie l'empire de ces règles, c'est la notion du relatif , qui commence à s'introduire dans la critique. Après l'abbé Du Bos et surtout Montesquieu, on est sensible aux influences diverses qu'ont dû exercer sur les ouvrages de l'esprit les lieux, les climats, les époques. Cette idée perce surtout en France vers le milieu du siècle, dans Voltaire : « le génie brise ces entraves pour voler au sublime » ; dans Marmontel, Grimm, Diderot, Thomas, même dans Fréron suivi de Geoffroy : car V Année littéraire, que ces deux derniers ont successivement rédigée, est, comme je l'ai montré ailleurs (2), beaucoup plus avancée en matière

(1) Daniel Mornet. La question des Tè§les au XVIII^ siècle en France (Revue d'histoire littéraire de la France, 191 4) ; et Le Romantisme en France au X VIII'' siècle, Paris, \9]2.

(2) P. Van Tieghem, L'/4nnee littéraire (1754-1790) comme intermédiaire en France des littératures étrangères, Paris, 1917.

littéraire, tout en restant classique, qu'on ne le croit généralement. Mercier en 1778, Cubières en 1787, vont encore plus loin dans cet affranchissement. Nous assistons à la substitution encore hésitante du point de vue historique, qui sera celui du XIX® siècle, au point de vue philosophique, qui était celui du XVII® depuis Descartes. Beaucoup d'esprits, trop timides pour rejeter complètement l'empire des règles, tâchent de concilier les deux attitudes en distinguant, comme Saint-Évremond, les règles essentielles qui sont de tous les temps et de tous les pays, parce qu'elles sont inhérentes à l'esprit humain, et les règles arbitraires qui dépendent des circonstances ou qui sont inventées par les théoriciens. Cette conciliation commode rallie en France beaucoup de suffrages ; elle est adoptée aussi par Resewitz en 1765 dans les Literaturbriefe, qui ne vont pas si loin que Hamann et Herder. A la lin du siècle, l'esthéticien écossais Allison ira jusqu'à dire que « tout ce qu'un homme trouve beau est beau ». Thorild, en Suède, déclare que tout est légitime, tout peut être admis. Aussi la critique dogmatique, si forte dans la période précédente, s'affaiblit-elle beaucoup à la fin du siècle, à moins qu'une réaction classique ne se produise comme en France avec Geoffroy.

Ces règles, à les supposer fondées, ne sont en tout cas que l'expression d'une raison froide, qui paraît de plus en plus étrangère à l'essence de la poésie. Contre Gottsched et son école, Pyra en 1 743 avait annoncé nettement des tendances nouvelles en dressant l'imagination contre la raison. Joseph Warton avait dit à peu près la même chose, mais en passant, dans la Préface de ses Odes en 1746. Mais Hamann est peutêtre en Europe le premier interprète éloquent de cette protestation contre la raison en matière de poésie. Il a pour disciple Herder, qui a fait sa connaissance à Riga en 1764. Gerstenberg fait campagne de son côté contre la poésie froide et de pure réflexion dans ses Briefe Uber MerkwUrdigkeiten der Literaturen 1766 et 1767. Quelques critiques français

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font remarquer à la même époque que cette raison qu'on allègue pourrait bien n'être que la raison des Grecs, des Romains, des Français, et ne pas valoir pour tous les peuples. Le même mouvement de réaction contre la raison en poésie se manifeste en Russie avec Karamzine ; en Suède avec Kellgren qui blâme << ces pensées froides, ces maximes qu'on débite enveloppées dans des antithèses » (1788). Mendelssohn, en 1 765, remarque que si la prose se contente de raison, la poésie veut autre chose. Il y a « des mystères de l'art qui sont au-dessus de la raison » : c'est un Français qui le dit. Il semble à tous ceux-là et à bien d'autres que la poésie, surtout depuis le commencement du siècle, fait fausse route, et qu'il est nécessaire de la remettre dans le droit chemin.

Le goût, qui peut être considéré comme l'expression de la raison dans l'art, rencontre les mêmes adversaires, mais on l'attaque moins en face. Le Tourneur distingue le vrai goût, élevé et rare, du faux goût, artificiel et fort commun. Diderot, d'Alembert, Marmontel admettent, comme pour les règles, un goût essentiel et permanent, et un goût arbitraire et passager : formule qui, elle aussi, fit fortune. Herder, en 1 769, ne voit dans la gloire de la littérature française que le triomphe du goût. Le goût cède, nous allons le voir, devant le génie. Certains ne veulent plus de ces « délicatesses affectées » et de ces « raffinements étudiés » dont se plaignait déjà Allan Ramsay en 1724 dans la préface de son Evergreen. Blackwell, en 1735, allait jusqu'à dire : « Un langage poli n'est pas convenable à la haute poésie. » Thorild entre en lutte dès ses débuts contre le « petit goût », qui est au grand goût ce qu'est un feu d'artifice au ciel étoile.

Or, les règles, la raison, le goût sont les principaux articles du code classique français tel que Boileau l'a formulé. Boileau est l'objet à cette époque, et plus encore en France qu'à l'étranger, de sévères réserves. Le Bernois Murait, en 1729, avait osé lui refuser le génie. En France, il y a au XVIII^ siècle une

querelle sur Boileau, dont M. Mornet a résumé l'histoire (I). Voltaire, d'Alembert, Marmontel font de graves ou ironiques réserves ; Condorcet, Thomas, Cubières, et surtout Sébastien Mercier, le plus hardi de tous, l'attaquent ouvertement. On le tient difficilement pour un poète, parce qu'il manque de sentiment. A l'étranger, c'est la doctrine, c'est l'esprit classique français qui est attaqué ; et l'histoire du préromantisme européen, sur ce point comme sur plusieurs autres, est surtout l'histoire de la substitution d'un idéal nouveau à un idéal désormais périmé. En ce qui concerne la notion de vraie poésie, l'influence française est tenue pour responsable du peu de poésie vraie qu'on trouve dans les vers des poètes anglais, espagnols, italiens de ce siècle et de la fin du précédent. En Suisse, Haller en 1732 proteste dans ses Satires contre l'influence française. En Espagne, le P. Feijôo reproche aux poètes français de couper les ailes des Muses. En France même, Rousseau appelle la poésie française, dans la Nouvelle Héloïse, une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature. Mais le mouvement devient bien plus marqué à partir de 1765, peut-être aussi par répercussion des défaites françaises de la guerre de Sept ans, Herder et Lessing font ouvertement la guerre à l'influence française, et d'une façon indépendante l'un de l'autre. Pour le théâtre, Lessing joue le rôle que l'on sait ; pour la poésie, c'est Herder qui est au premier plan. Son passage en France lui a fait détester la France et les Français, sauf quelques philosophes et surtout Diderot, à qui il doit plus qu'il ne le dit. Ce qu'il cherche en poésie à partir de 1769, c'est avant tout le contraire de la poésie française. En partie sous son influence, le jeune Goethe et ses amis de Strasbourg, en 1771, accentuent leur germanisme ; Goethe s'éloigne de l'esprit français, pour lequel il avait d'abord tant de sympathie. En 1773, les enthousiastes du Gottinger Bund, Boie, Biirger, Voss, etc., dans une mémo-

(1) Le Romantisme en France au XV1II<' siècle, p. 199-204.

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rable beuverie, après s'être couronnés de feuilles de chêne, après avoir porté la santé de Klopstock et de sept autres poètes allemands, prolongent leurs libations en buvant « à la mauvaise santé » de Wieland et crient : « Mort au corrupteur de l'Allemagne ! Mort à Voltaire ! » Dans le Teutscher Merkur de Wieland lui-même, l'influence littéraire française diminue de 1 773 à 1 797, avec une étape nette en 1 775 ; sous la pression de son gendre et collaborateur Reinhold, Wieland évolue du goût français vers une attitude allemande et kantienne (I). En Russie, entre 1769 et 1774, la presse littéraire et morale organisée par Catherine II sur le modèle du Spedator anglais se dresse contre l 'esprit français et l 'influence française, et les partis opposés qui se querellaient dans les gazettes s'accordent sur ce point. C'est le début d'un mouvement, d'ailleurs peu fécond, de réaction, qui donne lieu, pendant tout le reste du règne de Catherine, à deux groupes littéraires, l'un français et classique, l'autre anglo-allemand avec influence de Rousseau. La même lutte entre les deux tendances rivales se produit en Danemark : tandis que la Société Norvégienne, fondée en 1772, donne dans le goût français, la Société littéraire danoise, fondée en 1 775, honore Klopstock et fête Ewald, le premier préromantique national. En Suède, la lutte est plus vive. Dans toute la seconde moitié du siècle, le goût français domine absolument. Gjôrwell, à Gôteborg, port de mer où les influences allemandes et anglaises se font mieux sentir, lutte un des premiers et cherche à faire connaître à ses compatriotes des modèles d'un genre tout différent. La poésie anglaise remplace la poésie française pour plusieurs, et même pour le classique Kellgren, de 1 759 à 1780. Franzén, en 1790, rejette complètement le genre français. Les Finlandais ont tendance à s'affranchir plus complètement que les autres. La germanisation de la litté-

(1) René Lote, La France et l'esprit français jugés par le Mercure de Wielandl Paris, 1913.

rature, dans tous les pays Scandinaves, a été la première étape de la défrancisation, qui a seule permis la création au XIX^ siècle d'une poésie nationale, sans plus rien d'anglais ni d'allemand (I).

(I) Valdemar Vedel. Svensk Romanlik. Copenhague, 19)4, p. 99.

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