‹ Le Prometheus de GoetheChapitre 6 sur 6 · PROMETHEUS ET PANDORA · texte numérisé non relu

PROMETHEUS ET PANDORA

Qu'as-tu, ma fille?

Pourquoi si agitée?

PANDORA

Mon père !

Ah! ce que j'ai vu, mon père,

ce que j'ai ressenti!

Eh bien !

PANDORA

Oh ! ma pauvre Mira !

Que lui est-il arrivé?

PANDORA

Sentiments innommés !

Je la vis allant vers les buissons du bois

où si souvent nous cueillons des couronnes de fleurs ;

je la suivis;

ah! je descends la colline et je vois

elle, dans la vallée,

renversée sur le gazon.

Par bonheur, Arbar était là près, lui, tantôt dans la forêt.

Maintenant il la tenait serrée dans ses bras,

il ne voulait pas la laisser tomber,

et voilà qu'il tombait avec elle.

Sa belle tête, à elle, se renversa,

il l'embrassait mille fois

et se suspendait à ses lèvres

pour lui insuffler son âme.

J'eus peur,

Je bondis vers eux et criai ;

mon cri leur ouvrit les sens.

Arbar l'abandonna ; elle bondit debout,

et hélas ! les yeux mi-brisés

elle me tomba au cou.

Son sein battait

comme pour se déchirer,

ses joues ardaient,

et haletait sa bouche,

et mille larmes roulaient.

Je sentis encore ses genoux chanceler

et je la retins, père aimé !

Et ses baisers, leur ardence

a fait couler un tant nouveau, inconnu

sentiment dans mes veines,

que moi, troublée, émue et pleurant

enfin je l'abandonnai, et derrière moi bois et champs.

Vers toi j'accours, mon père ! dis,

qu'est-ce donc, toutes ces choses qui la secouent,

comme moi.

La mort !

Qu'as-tu dit ?

PAN DORA

Ma fille,

tu as jusqu'à présent senti beaucoup de joies.

PANDORA Multiples, — à toi merci pour toutes.

Pandora, ton sein battait

Au soleil levant,

à la lune, voyageuse triste du ciel,

et aux baisers de ceux qui jouaient avec toi

Tu buvais la plus sereine félicité.

PANDORA

Inexprimable.

Qu'est-ce, dans la danse, qui soulevait ton corps légèrement du sol?

PANDORA

La joie!

Et chaque membre, secoué par le chant et le jeu

se remuait, se mouvait,

et moi, je nageais toute dans les vagues de la mélodie.

Et tout se résout, pour finir, en sommeil,

joie comme douleur.

Tu as ressenti l'ardence du soleil,

la soif haletante,

la fatigue de tes genoux,

tu as pleuré pour une brebis perdue,

et combien gémi, tremblé,

quand dans la forêt l'épine pénétra dans ton talon,

avant que je t'aie guéri.

PAN DORA

Nombreuses, mon père, sont de la vie les délices et la souffrance.

Et tu sens en ton cœur

que des joies il en est beaucoup encore,

des douleurs beaucoup

que tu ne connais pas.

PANDORA

Oh ! oui, — ce cœur a de si fréquents élans, hélas 1 — vers nulle part et pourtant vers partout !

Il est un moment qui comble tous les vœux, tout ce que nous avons désiré, rêvé, espéré et craint, Pandora, — c'est la mort.

PANDORA

La mort?

Quand des plus intimement reculées profondeurs,

toute secouée, tu ressens tout

ce que joie et douleur versèrent jamais en toi,

que tempétueux ton cœur bouillonne,

par larmes qu'il veut s'alléger,

et que son ardence s'étend,

et que tout résonne en toi et s'agite et tremble

et que tous tes sens s'évanouissent,

et que tu parais t'évanouir toi-même,

et que tu t'éteins,

et que tout, autour de toi, s'éteint dans la nuit, et que toi, en le toujours plus intime sentiment, tu embrasses et comprends un monde :

alors meurt l'être !

PAN DORA

Oh ! père, fais-nous mourir !

Pas encore !

PANDORA

Et après la mort?

Quand tout, — passionné désir et joie et douleurs s'est résolu dans une tempête de jouissances, puis se calme, plus clair, en un délicieux sommeil, alors reprend une vie, une nouvelle vie, et de nouveau apparaît la crainte, l'espérance, la passion du désir.

Le nom seul « Prometheus » .est évocateur d'anciens chefs-d'œuvre et d'humanitaires légendes. Une comparaison avec le drame homonyme d'Eschyle serait sans doute une fort amusante autant qu'inutile déclamation de rhétorique, et comme toute amplification semblable, par essence. erronée. Le titre seul ne suffit pas à la ressemblance. Le Prometheus de Gœthe est une synthèse d'idées et de sentiments modernes et personnels revêtus des larges draperies de la symbolique grecque : et encore l'esprit de cette symbolique est-il si peu serré de près que Jupiter et Minerva, les dieux latins, se mêlent singulièrement aux noms de la légende grecque.

V Idéalisme symbolique, — caractéristique frappante de l'art futur, — que l'on voit apparaître dans le rayonnement mystique des sublimes toiles de von Uhde!

Si entre une création gœthienne et un poème antique il diàt être cherché l'intime lien, ce serait, nous le disions en commençant, avec le Faust que s'établirait, possible, le parallèle. Faust est un vieux conte populaire, purement germanique, comme Prometheus une ancienne légende des Hellènes.

Il faudrait enfin posséder, pour bien faire, toute la trilogie d'Eschyle :

Prometheus ravisseur du feu; Prometheus enchaîné; Promethcus délivré. Ce dernier drame a été traité, parmi les contemporains, par Shelley.

Dès lors, une comparaison deviendrait également réalisable avec la gigantesque épopée de Victor Hugo : La Fin de Satan.

Entre le Prometheus d'Eschyle et celui de Gœthe, par contre, le rapprochement est radicalement impossible. Le Prometheus de Gœthe est, comme presque toutes les œuvres de cet admirable génie, l'objectivation de ses sentiments personnels; son âme était si vaste et si profonde, — un microcosme de l'humanité, — qu'elle sembla se confondre avec les idées des choses en une intime et inséparable vie et contemplation.

Faust, légende puisée dans les Volksbiicher, est devenu l'autobiographie du poète ; la composition de l'œuvre a duré cinquante ans, avec de continuelles interruptions. — Prometheus est resté fragment inachevé, — un fragment, comme toutes les œuvres de Gœthe, de son autobiographie, — ses sentiments et ses pensées en 1773. Le seul commentaire valable, complet et authentique, du reste, nous a été transmis par Gœthe lui-même : je l'ai reproduit dans le courant de cette étude et n'y ajouterai rien

Pour bien comprendre, dans toute son étendue et sa puissance, le développement gœthien en cette époque prométhéenne, au milieu même du « Sturm und Drang », l'étude des œuvres caractérisées plus haut, dès les premières pages, aidera plus que de longues dissertations ; et complétant le tableau de ce temps si fécond en idées remuées, qu'on lise les premières scènes de Faust dans l'ordre de l'évolution de ce poème, — les premières écrites, — d'après la copie manuscrite, publiée (1887) par Erich Schmidt, de M"® von Gœchhausen.

Septembre i8gi.

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