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Le prophète Jonas

Peu de livres de la Bible ont soulevé plus de polémiques et offert plus de prise à la malignité que celui du prophète Jonas; Voltaire ne le maltraite pas trop pourtant et l'abbé de Guénée, qui a défendu contre lui l'Écriture sainte avec tant de science et de bonheur, n’a pas, non sans raison peutêtre, cru devoir descendre cette fois dans l'arène; mais d'autres, qui n'avaient ni l'esprit ni le génie du grand” homme, ni la logique ni l’érudition profonde du petit secrétaire des Juifs (c'est ainsi que Voltaire nommaït l'abbé), d'autres se sont jetés avec ardeur dans le champ clos de la. discussion, portant ou parant des coups beaucoup moïns dancereux qu'ils ne se l'imaginaient. Faut-il rappeler ici avec quels agréments on s’est moqué du prophète et de la prétendue baleine venue si opportunément pour le recevoir ? N’est-on pas allé jusqu'à mesurer avec précision le gosier d'un cétacé par rapport aux dimensions d'un homme , et que n’a-t-on pas dit sur le séjour prolongé de Jonas dans le ventre de son poisson? 4

1 Nous ne prétendons intervenir en rien dans le débat qui a surgi au sein de l'Académie des sciences de Belgique ; nous n’en avons ni le droit ni le désir. Si tout fut resté enfermé dans la docte compagnie, nous: eussions gardé le silence. Mais comme Jonas est devenu {a fable de la ville, il nous a semblé utile de présenter la question sous son véritable jour.

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* Maïs, d'un autre côté, n'a-t-on pas vu d’imprudents amis répondre à des attaques sans valeur sérieuse —/e/wm imbelle sine ictu — par les plaidoiries les plus maladroites ? Certains théologiens n’ont-ils pas pris la peine de rechercher quel pouvait bien être le poisson dont parle l’Écriture sainte, d'écarter la baleine, puisqu'elle n’en est pas un, et de se prononcer ceux-ci pour un chien marin ou une lamie, et ceux-là pour un requin? N'ont-ils pas affirmé, « au nom des sciences naturelles », qui n’avaient rien à voir dans cette affaire, « qu'il y a dans la Méditerranée des poissons assez che pour avaler un homme, et qu'il y en a des exemples! », sans toutefois nous prouver, ce qui eût été nécessaire pour à la démon- Stration, qu'il y a des hommes organisés de façon à passer trois jours et trois nuits au fond des flots dans le ventre d’un squale ? D'autres théologiens, moins timides et à coup sûr plus logiques que leurs confrères, relèvent avec fierté le gant que l'on jette à leurs convictions religieuses; ils professent que le récit biblique, « à cause de ses faiblesses mêmes » qu'ils avouent, nous figure quelque profond mystère ; qu’il est « vrai à cause de son invraisemblance ; qu’un romancier eût « mieux imaginé, que c’est le cas de dire : Credo quia absur- « dum? ;» et, plus royalistes que le roi, ils renchérissent sur le merveilleux de l’Écriture sainte : Jonas, à les entendre, n’est. plus un inconnu; c’est un enfant de miracle, c’est le fils de la Sunamite, ressuscité par le prophète Élisée®. La scène de læ tempête est présentée par eux sous un aspect assez différent du récit biblique ; ils nous disent « que le reste de la mer était « calme, et que les autres vaisseaux passaient tranquillement « à côté de celui de Jonas, seul agité des flots et de la tour- « mente®» . Quand le prophète est englouti, nos intrépides docteurs descendent avec lui jusque dans les flancs du monstre, analysent ses moindres impressions , nous le montrent, « se

l Bergier, Diction. de Théolog., art. Jonas.

? Le Maistre de Sacy, traduction de la Bible. Jonas, argument, Wogue, Pentateuque, NV. p. 554.

3 Rois II, 4, 8.

4 Pirké rabbi Eliezer. Iarchi. Dom Calmet, (Hist, de l'Anc. Testam., 2 vol., p. 69, édit. ee

« croyant perdu tout d’abord et se recommandant à Dieu par « une prière fervente, mentale ou parlée; puis, quand il se « trouve plein de vie, au bout de quelques heures, dans le « sépulcre animé devenu son asile », ils nous le font voir « se considérant avec raison comme sauvé et en exprimant « à Dieu sa reconnaissance ! ». En un mot, sur le terrain du rationalisme comme sur celui de la tradition religieuse, le livre de Jonas a été attaqué et défendu avec plus de passion que d'intelligence, ridiculisé par ici et déifié par là, ne méritant d'aucune part

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Qu'est-ce donc que le livre de Jonas? Est-ce le récit d’un fait réel qui a pu, « avec le temps, revêtir une forme légen- « daire », ou bien, n'est-ce qu'une pure conception poétique ? Nous offre-t-il une histoire ou simplement une allégorie, une fable morale? Voilà ce que nous rechercherons, sans autre parti pris que la poursuite de la vérité. Ce livre, qui appartient à l’Écriture sainte et qui est reconnu comme sacré par tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à la grande tradition biblique, par tous ceux qui ne veulent pas dédaigneusement jeter aux gémonies l'héritage religieux de leurs pères, nous l’examinerons avec indépendance, mais avec respect. Nous démontrerons, au moins nous en avons l'espérance, que ce n’est pas l’histoire, mais seulement la poésie qui intervient ici; que nous n'avons, en aucune façon, un fait réel, mais simplement un récit moral, une parabole comme il s’en trouve un grand nombre de semblables dans l'Ancien et le Nouveau Testament. De notre étude, il résultera, nous en avons la conviction, que, loin de perdre de sa valeur à être ainsi considéré, le livre de Jonas y gagne, au contraire, de reprendre le rang d'où certains amis trop zélés, en voulant le porter trop haut, l'ont inconsidérément fait descendre, et qu'il reste toujours, fable comme histoire, une admirable et sainte lecon pour tous les hommes exclusifs de tous les

1 L. Wogue, loc. cit. p. 564. Notes.

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siècles ; heureux si, par notre travail, nous pouvons rendre la tranquillité à quelque cœur qui doute, et, par les lumières de la raison, rassurer une foi hésitante ; heureux surtout si, par le témoignage de l'Écriture sainte elle-même, nous prouvons, non pas « aux incrédules » , comme le dit l'abbé Bergier, mais bien aux croyants, « que Dieu n’a jamais abandonné « entièrement aucune nation, qu’il a toujours agréé le culte « et les hommages de tous les peuples! », et que sa miséricorde est plus vaste que toutes les églises.

Tout le monde connaît le récit de la Bible qui fait partie du livre appelé : Zes douze petits prophètes. Jonas, fils d'Amittaï, recoit de Dieu l'ordre d'aller à Ninive —- /4 grande ville — et d'y prêcher contre l’impiété des habitants. Loin d’obéir à cet ordre, le prophète prend la résolution de fuir de devant l'Éternel, et s’embarque à Jaffa pour se rendre à Tharsis?. Mais Dieu déchaîne sur la mer un vent violent; une tempête terrible s'élève et le vaisseau est sur le point de se briser. Les matelots, frappés de crainte, invoquent chacun leur Dieu, pendant que le prophète fugitif, descendu dans une des chambres, se livre tranquillement au sommeil. Le capitaine du navire s'approche du dormeur et l’engage à

suivre le pieux exemple de l'équipage; puis, comme la tourmente continue, on s'avise de tirer au sort pour savoir quel

est celui d'entre les voyageurs qui a pu, par ses fautes, en devenir la cause. Le sort désigne Jonas, qui fait connaître sa nationalité et son Dieu : il est Hébreu et il adore le toutpuissant Créateur du ciel, de la mer et de la terre; il confesse que c’est pour se soustraire à l’accomplissement de son “devoir qu'il a pris la fuite, que c'est à cause de lui que la tempête menace, et que le seul moyen de la calmer, c’est de le je dans les flots. Les matelots ne s J résolvent pas

1 Diction. de théologie, art, Jonas.

2 Sans doute Tartessus, dans la Bètique, où les Phéniciens avaient un comptoir. k

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facilement, malgré la crainte religieuse dont ils se sentent pénétrés ; ils font, mais vainement, force de rames pour regagner la terre et, après avoir demandé pardon à Dieu et décliné la responsabilité de leur conduite, qu'ils considèrent comme un acte d’obéissance aux volontés divines, ils précipitent Jonas dans la mer. Tout s’apaise aussitôt ; ils | offrent des sacrifices et font des vœux en l'honneur de l'Éternel.

Dieu avait préparé #4 grand poisson pour recevoir Jonas qui resta englouti pendant trois jours et trois nuits. Du fond des entrailles du monstre, il adresse une fervente prière au Seigneur qui, après avoir commandé à l'animal de le vomir sur la terre, lui renouvelle l’ordre d'accomplir sa mission. Arrivé à Ninive, cette ville qui était si puissamment grande qu'il fallait trois journées pour la parcourir}, Jonas annonce que dans quarante jours elle sera détruite. À cette prédiction , les habitants et le roi lui-même croient en Dieu; un jeûne rigoureux est décrété et sévèrement tenu par tous, sans exception; on prie, on répare le mal que l’on a fait, et Dieu, touché de ce retour et de ces bonnes TRE accorde leur ærâce aux pécheurs.

Le prophète est vivement irrité d’une telle clémence; il en manifeste à Dieu son mécontentement : il l'avait bien prévu, dit-il, quand il était encore dans sa patrie, voilà pour-

* quoi il avait pris la fuite; il savait bien que Dieu pardonne-

rait et, devant un tel démenti donné à sa parole, il demande la mort. Retiré hors de la ville, abrité sous une tente qu'il s'était faite, Jonas attendait les événements. Pour lui adoucir les rigueurs excessives de la chaleur, Dieu fait pousser un ricin à l'ombrage touffu, ce qui est pour lui un sujet de grande joie; mais dès le lendemain même, Dieu suscite un ver qui ronge-et tue l'arbre, et à l'heure où le soleil dardait ses rayons les plus ardents, Dieu fait souffler un vent sec qui accable le prophète, privé de son ombrage, au point. de lui faire désirer une seconde fois la mort: As-?w raison,

dit le Seigneur à Jonas, de d'érriter ainsi à propos de ce

1 L. Wogue. Pent. V. p.564

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ricin? — Oui , répond- il, oui, j'ai raison de m'en irriter et mortellement. — Eh quoi, Luaue Dieu, {uw as pitié d'unricin que lu n as ni créé ni cultivé, qui est né en une nuit et a péri en une autre, el mot je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, qui renferme plus de douze myriades d'êtres humains incapables de distinguer leur droûte de leur gauche} ct un bétail siconsidérable !

… Telest, dansses traits principaux, le récit de la Bible, dans lequel après, un examen sérieux et approfondi, nous ne pouvons trouver les caractères distinctifs de l’histoire.

. Jonas, fils d'Amittaï, en effet, sous le nom duquel notre Fac est placé et à qui on en attribue assez généralement la

rédaction, ne peut, c'est admis sans contestation, en être l’au-

teur. [vivait sous J éroboam T°, qui avait rendu au royaume schismatique d Israël une certaine splendeur etluiavait prédit de brillants succès entre les Syriens. La Bible qui parle de cette prophétie, sans nous la rapporter textuellement, ne fait aucune allusion au voyage à Ninive et ne nous dit, en aucune facon, que Jonas soit l'auteur du livre qui porte son nom. Rien ne nous oblige donc à le croire, même en restant sur le terrain de la plus stricte orthodoxie. C'était vers la fin du rx* siècle, de 825 à 782 avant l’ère chrétienne, que Jéroboam IT avait régné; Ninive florissait alors sous le règne de Phoul, qui devait intervenir, peu d années après, dans les discordes intestines d'Israël. Or, de la rédaction même du livre de Jonas, on doit nécessairement conclure que Ninive, «la ville si grande qu il fallait trois journées pour la parcourir», a cessé d'exister. On sait que l’Empire assyrien avait succombé sous les coups réunis de Nabopolassar, roi de Babylone et de Cyaxare, roi des Mèdes, et que Ninive, son orgueilleuse capitale, avait été détruite en 625 ; ce serait donc au moins deux siècles après Jonas que le récit de son voyage à Ninive aurait pu être rédigé; maïs il faut croire que ce fut bien après cette époque, car à la façon dont l’auteur rappelle

1 D'enfants innocents.

2 Rois IT, ch. 14-25.

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l'antique puissance de cette populeuse et riche cité, le sou-

venir devait en être presque effacé dans les pays où ses armées avaient jadis porté leurs ravages et où sa chute devait. avoir fait grand bruit. En 625, d’ailleurs, c’est à dire, trentetrois ans avant la ruine de Jérusalem, par Nabuchodonosor, l'éloquence des bardes inspirés de Juda, cette véhémente et sainte éloquence qui faisait vibrer avec tant d'énergie les nobles sentiments de l'amour de Dieu et de la patrie, le prophétisme de la parole était arrivé à sa plus grande splendeur. Un Isaïe, un Michée avaient déjà fait entendre leurs sublimes exhortations; Sephania et Jérémie préchaient encore contre l’idolâtrie des grands et du peuple et l’impiété ‘ des prêtres. Ce n’est pas de cette époque non plus que peut dater le livre de Jonas, dont la rédaction, d’un style sans pureté, trahit évidemment l’hébreu de la décadence. Le chapitre II est une preuve incontestable de cette infériorité littéraire ; c'est évidemment un emprunt fait aux psaumes, recueil populaire des hymnes sacrés d'Israël, ce n’en est œuère qu'un simple extrait, une sorte de mosaique assez semblable aux vers latins composés aux dépens de Virgile et d'Horace par les humanistes de nos jours'.Quoi qu'il en soit, l’auteur n’a pas atteint son but, et au lieu d’une prière, prononcée au fond de l’abime, pour demander la délivrance du prisonnier, il ne nous a donné qu'un cantique d'actions de grâces qui ne peut avoir été dit, car tout y est au passé, qu'au sortir des entrailles du poisson. Les hébraïsants les plus orthodoxes sont d'accord à penser que ce livre est une des plus récentes œuvres de la littérature juive; ce serait donc après le retour de la captivité de Babylone, après 536, qu'il faudrait en placer la date.

Le Talmud, dont l’avis en ce qui concerne la fixation du canon, liste des livres sacrés de l’ancien Testament, ne peut être sans valeur même pour les exésètescatholiques, le Talmud attribue la rédaction des douzepetits prophètes, par conséquent

.! Comparez, entre autres, le vers. 3 aux vers. 7 et 1 des ps. 18 et 20; le

vers. 4 au vers. 8 du ps. 42; le vers. 5 au vers. 23 du ps. 31; le vers. 6 au vers, 2 du ps. 69,

de Jonas, aux hommes de la grande Synagogue, ces savants consciencieux, ces scribes, aussi modestes que dévoués, grâce auxquels le Monothéisme s’enracina pour jamais dans l’esprit des Juifs !. La grande Synagogue commence avec Ezsa, probablement son fondateur et son chef, vers 458, et finit à l'époque d'Alexandre le Grand, vers 332. Ce serait donc dans cet intervalle, c'est à dire deux siècles après la destruction de Ninive et quatre siècles après Jonas lui-même, que la rédaction de son livre pourrait seulement être fixée; 1l est donc impossible déjà, abstraction faite de tout ce qui touche aux circonstances mêmes du récit, d'y reconnaitre la valeur d’un document historique, à moins d'admettre, avec

quelques interprètes orthodoxes peu conséquents, « que cer-

« tains détails accessoires ont revêtu avec le temps une « forme légendaire ». Mais alors, quelles perplexités! Si nous avons ici un fait amplifié, une lésende, comment distinguerons-nous la réalité de l'amplification, l'accessoire du

principal, le mythe de l’histoire elle-même? Non, en vérité;

dans un écrit rédigé quatre siècles après l'événement qu'il

raconte, dans un écrit, relation unique, festis unus, du fait

rapporté, on n’a pas le droit de voir le témoignage de l'histoire.

Mais cette difficulté qui résulte du texte hébraïque et de la comparaison des dates, et qui pourrait déjà suffire à nous empêcher de classer le livre de Jonas dans le genre historique, est, à notre sens, bien moins grave que celles qui res-

sortent de l'étude approfondie des faits eux-mêmes, On s’est fort récrié sur l’invraisemblance du rôle de Jonas à Ninive ;on

n'a pas voulu admettre que le souverain d’un grand empire,

un roi puissant tel que Phoul, le contemporain de Jonastet

tout le peuple de sa capitale se soient subitement convertis à la voix d'un inconnu, parlant une langue étrangère et au nom d'un Dieu nouveau. L’objection n’est pas aussi sérieuse qu'elle le paraît. On connaît la facilité des peuples anciens à accepter, sans pour cela renoncer à leurs rites et à leurs

1 Voir Palestine, de Munk, p. 479, et Histoire et géographie de la Palestine, d’après les Talmuds, par Derenbourg, ch. 2.

en

croyances propres, le culte et les doctrines des nations avec lesquelles ils étaient en rapport; c'était la logique du polythéisme. Il n’y aurait donc rien d'étonnant à ce que Jonas eût fait, au nom du Dieu d'Israël, une impression profonde sur les Ninivites; les prophètes hébreux n'étaient d’ailleurs pas si inconnus aux nations étrangères ; il résulte de la Bible qu'on venait parfois des pays idolâtres faire appel à leurs connaissances”, Les Assyriens étaient enfin avant Jonas et sont restés bien des années après lui en relation avec le royaume d'Israël auquel non seulement Phoul, mais encore ses successeurs bien connus, Thiglath-Piléser et Salmanassar, ont infligé de terribles défaites et que le dernier a com-

plètement détruit en conduisant en captivité les Israélites des dix tribus schismatiques. Jonas, un prophète, un homme

instruit, aurait donc pu se rendre en Assyrie. Qu prêcher aux Ninivites dans leur propre idiome.

Nous ne nous arrêterons pas davantage aux objections à soulevées par les faits merveilleux dont le livre est tout plein, bien différent en ceci ‘des livres des autres petits pro-

.phètes au milieu desquels le canon l'a placé. Des deux côtés,

nous l'avons déjà dit, de la part des rationalistes comme de celle des théologiens, on a tort également et d'attaquer et de défendre ; Bergier dit avec raideur, mais non pas sans raison : « Que quand il est question d’un miracle opéré par la « toute puissance de Dieu, il est ridicule de demander (nous « pourrions ajouter et d'expliquer) comment il a pu se faire? »

… Mais Si à cet égard, nous ne demandons et n’expliquons rien,

nous ne pouvons, même en restant sur le terrain du miracle, ne pas remarquer que la puissance divine nous apparaît ici

sous un aspect quelque peu nouveau dans l'Écriture sainte.

Presque toujours, c’est par l'intermédiaire de quelque homme

d'élite, d’un voyant, d'un prophète que le miracle s’accom-

plit. Il est rare que la puissance divine entre directement en scène et « opère » elle-même, et laoù la Bible ne le dit pas en propres termes, on peut cependant affirmer que c'est l'in-

1 Rois II, ch. 5.

? Diction. de théologie, art. Jonas.

De dou

tention des écrivains sacrés. C’est ainsi que Dieu parlé, non en personne, #aës par l'organe d'un de ses serviteurs !; c’est ainsi encore qu'il agit, témoin les dix plaies d'Égypte, les marches et les stations des Israélites au désert, décrétées par le Seigneur, annoncées et dirigées par Moïse*. Il semble que ce soit quelque chose d'analogue à la théorie des pouvoirs constitutionnels d'aujourd'hui : Dieu règne et ses ministres, les prophètes, exercent le pouvoir en son nom. Dans notre livre, il n’en est pas ainsi; c’est Dieu qui suscite et calme la tempête, c’est Dieu qui fait tomber le sort sur le fugitif, c’est Dieu qui amène le poisson pour engloutir Jonas et lui donne l'ordre de le rendre; c’est Dieu, enfin, qui fait pousser et périr l'arbre merveilleux. C’est Dieu, en un mot, qui règne et qui gouverne; c'est Dieu dont la majesté suprême est, en quelque sorte, découverte par un ministre infidèle ou par un écrivain inintelligent.

Dans cette accumulation de miracles accomplis ainsi directement par la main divine, on ne peut pas ne pas trouver un témoisnage nouveau que nous sommes séparés par une ærande distance des Michée, des Isaïe, des Jérémie; on en trouve un autre plus irrécusable encore dans le type de prophète aussi étrange que peu fidèle, dont Jonas nous offre l'étonnant tableau. Qu'on remarque bien qu'ici non plus, nous ne sommes pas sur le terrain du rationalisme, mais bien sur celui de l'orthodoxie; c’est en prenant pour guide l'Écriture elle-même et pour modèles les sublimes orateurs ou les apôtres indomptables qui s’adressaient surtout au cœur et à l'intelligence de leurs frères, que nous croyons pouvoir assurer que le Jonas de Ninive n'appartient pas

1 Præceperat Dominus per manum Moysi. Exode IX, 35,

2 La fin du chap. IX des Nombres est remarquable, Les mots Al-pi Adonaï, par la bouche de Dieu, qui se trouvent presque toujours avec leurs corrélatifs beyad-Mosché, par la main de Moïse, sont, en trois versets, répétés six fois tout seuls. Mais à la fin du dernier verset du chapitre, le passage : Al-pi Adonaï beyad-Mosché est réproduit en entier. Il semble que l'écrivain sacré ait précisément voulu prévenir toute erreur, et, en ajoutant un beyad-Mosché'collectif, expliquer ou même traduire tous les Al-pi Adonaï qui précèdent.

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à leur sainte et glorieuse phalange. On sait ce que furent les prophètes ; on connaît le dévouement à toute épreuve avec lequel ils se sont consacrés à instruire et à moraliser Israël, à combattre l'idolâtrie, la superstition et l’immoralité; connaît enfin leur aménité pour ceux qui revenaient au Het et leuradmirablemansuétude envers tous, quels qu'ils fussent, étrangers ou ennemis. On a pu voir ces hommes extraordinaires, avant de renoncer à eux-mêmes pour se livrer entièrement à leur mission, lutter, avec toute l'énergie de l'amourpropre rebelle au sacrifice, contre l'inspiration divine qui semparait victorieusement de leur conscience. C’est ainsi que Moïse résiste d'abord à la voix qui l'appelle et que Samuël la méconnaît; c’est ainsi qu'Élisée hésite, que Jérémie s’effraie, qu'Isaïe se trouve indigne. Maïs si les prophètes se débattaient contre l'inspiration, ils ne la fuyaient pas et ne se retournaient pas contre elle en véritables serviteurs révoltés. Comprend-on un prophète d'Israël, s'embarquant pour échapper au Dieu qui a créé le ciel, la mer et la terre? .Un danger surgit; on va périr peut-être, il dort tranquillement et il faut que le patron du bateau, un idolâtre, le rappelle au devoir dé prier! Et quand, après sa terrible épreuve et son merveilleux salut, il se décide à obéir et à prévenir les pécheurs de leur ruine prochaine, il ose, lorsque Dieu accorde son pardon, élever des reproches contre sa miséricorde infinie! Lui qui a vu les matelots païens refuser de lui donner la mort et ne s’y résoudre qu’à leur corps défendant, il ose, oublieux d'Abraham qui avait disputé à la Justice céleste les coupables habitants de Sodome, s’insurger contre la clémence divine qui a fait grâce aux pécheurs repentants! Sans nul doute, en présence d’un semblable tableau, on a le droit d'affirmer que, depuis bien longtemps, la prophétie, la glorieuse prophétie de la parole, ne faisait plus entendre en Israël sa grande et majestueuse voix.

Ces difficultés qui, nous le répétons, ne sont pas empruntées au rationalisme, mais à la théologie elle-même, ces difficultés, plus que toutes les autres, ont vivement impressionné

HT Peu

les docteurs qui s’attribuent le monopole de l’orthodoxie : ils ont essayé d'y répondre, mais sans aucun succès; elles restent debout et tout comme celles qui résultent de l’étude

du texte hébraïque et de la comparaison des dates, à elles seules, elles suffisent à démontrer que le livre de Jonas ne peut être rewardé comme un récit historique. Il faut donc choisir : ou bien on sacrifiera le livre, ou bien on sacrifiera Jonas. C’ést à cette dernière extrémité qu’on se résout; comme les marins, on jette le prophète à la mer; maïs on ne réussit pas, moins heureux que les matelots, à sauver le navire. Le récit biblique reste en butte à toutes les railleries de l'incrédulité comme à toutes les objections de la critique sérieuse. |

IT

Après avoir, par l'évidence des preuves, renoncé à l'hypothèse d'un récit historique, il ne nous reste plus que celle d’une allégorie, d’une fable morale. Rien, dans un mot pareil, appliqué à certaines pages de la Bible, ne peut choquer la foi la plus scrupuleuse, nous le montrerons; rien, surtout dans une telle supposition, ne peut diminuer la œrande autorité du Livre par excellence, auquel les siècles à venir, comme ceux du passé, conserveront une vénération de plus en plus grande, à mesure qu'il sera mieux compris. Ce

n’est pas d'aujourd'hui, en effet, que date cette idée et qu'a

été donnée cette explication ; de très bons esprits, dont on ne peut contester ni la modération, ni la piété, ni la compétence, l’ont admise sans qu'il en soit résulté aucun inconvénient, et iln’y a à s’y ranger que des avantages.

Mais avant d'entrer dans cet examen nouveau, qu'il nous soit permis de signaler ici une curieuse interprétation qui, tout en n’ayant pas une valeur décisive, n'est pourtant pas moins importante pour notre sujet. Personne n'ignore qu'il est question dans les Évangiles de saint Mathieu et de saint Luc, du signe de Jonas, signum Jonæ, dont la tradition orthodoxe à fait la figure d’un des mystères fondamentaux

du Christianisme : nous allons mettre le récit des deux apôtres parallèlement sous les yeux de nos lecteurs !.

SAINT MATHIEU, cH. x1n1, V. 38.

38 Quelques Scribes et Pharisiens

vinrent dire à Jésus : Maître, nous voudrions bien voir de toi quelque signe.

89 Il leur répondit : Cette généra-

tion méchante et adultère demande un signe, il ne lui en sera pas donné d'autre que celui du prophète Jonas.

40 Comme Jonas fut trois jours et

trois nuits dans le ventre du cétacé — in ventre ceti — ainsi le Fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le

SAINT LUC, ox. xt, v. 2.

29 Comme le peuple s’amassait en

foule, Jésus se mit à dire :

Cette génération estméchante; elle demande un signe et il ne lui en sera point donné d'autre que celui du prophète Jonas.

30 Car comme Jonas fut un signe

pour les Ninivites, ainsi le Fils de l’homme en sera un aussi pour les hommes de cette génération.

cœur de la terre.

41 Les hommes de Ninive s'élè- | 32 Les hommes de Ninive s’éléveront au jour du jugement veront'aut:jour, ete .:u vs contre cette génération et la condamneront, parce qu’ils ont fait pénitence à la prédication RS AU Tan De El à DER de Jonas, et cependant il y a ici . et cependant il y a ici -plus que Jonas. plus que Jonas.

Pour quiconque lit ces textes sans parti pris, pour qui, surtout, est habitué aux procédés d'interprétation de l'Écriture, employés par les anciens docteurs du Talmud, il est évident qu’il y a ici deux documents distincts et deux tendances opposées. D’une part, c'est la parole austère, solennelle, magistrale de Jésus”; de l'autre, ce sont des commentaires, et en quelque sorte des notes marginales écrites par un disciple; d'une part, c'est l'annonce d'un événement surnaturel { qui viendra, dans un temps ultérieur, confirmer rétroactivement une doctrine prêchée ; de l’autre, c’est, con-

1 Voir les Évangiles de Gustave d’Eichthal. 2 vol. Annexes, p. 215.

2 Les versets 39 et 29, 41 et 32, moins les derniers mots.

3 Les versets 40 et 30, ainsi que l’incise finale des versets 41 et 82,

4 Le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre.

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formément à la grande et lumineuse tradition du Pentaleuque, le refus catéworique d'appuyer, par un miracle, l’enseignement de la vérité'; d’une part, enfin, c'est le fait de Jonas, ne figurant celui de Jésus que dans le sens matériel, c'est à dire, le séjour dans le poisson symbolisant, assez inexactement d’ailleurs, le séjour dans le tombeau?; de l’autre, c'est la mise en relief de l’action morale du prophète ancien et du prophète nouveau, et la conversion des Ninivites servant de figure à celle du monde païen°. Si même on n’admet pas l'existence de deux documents distincts, on est obligé, néanmoins, d'accepter les deux tendances 6pposées et d'en conclure que, à l’époque de la rédaction des Évanœiles, on discutait le fait de Jonas, qu'on était, parmi les premiers chrétiens, divisé sur son interprétation, et que, pour quelques uns, il devait être entendu dans un sens : tout symbolique et moral. :

Nous n’en pouvons pas douter, d’ailleurs. Saint Augustin rapporte que, de son temps, on regardait, chez les païens, l’histoire de Jonas comme une fable, et il ne nous dit pas du tout qu’elle fut l'objet de leurs railleries; c'était aussi, paraît-il, l'opinion de l’illustre chef de l'école néoplatonicienne, de Porphyre, qui n’y mettait pas la moindre intention mauvaise; de Porphyre « qui, dit l'abbé Berger, n’était ni un « petit esprit, ni un ignorant, et qui était plus à portée qu'au- « jourd'hui de savoir la vérité sur les principes fondamen- « taux du Christianisme“ ». N'était-il donc pas aussi, à l'égard de Jonas, plus près de la vérité, que nos modernes orthodoxes? Au moyen âge, certains rabbins d’une haute autorité ont vu dans l'histoire de ce prophète le récit d’une vision. Abraham Ibn-Ezra le laisse entendre avec certaines

1 Les versets 39 de saint Mathieu et 29 de saint Luc.‘Voir, au sujet de l'importance doctrinale du miracle, mon Discours sur le décalogue. 2 D'après saint Mathieu, saint Marc et saint Luc, Jésus, mort le vendredi à trois heures, enseveli le soir et déjà ressuscité le matin du dimanche, n’est guère resté que deux nuits et un peu plus d’un jour dans la terre. Voir d’'Eichthal, 1er vol., p. 215.

3 Les versets 41 de saint Mathieu, 30 et 32 de saint Luc,

4 Diction. de théologie, article Porphyriens. .

ones

précautions ; Quimchi, au contraire, nous dit assez clairement et non pas sans un remarquable accord avec l'Évangile, que « ce livre a été écrit pour servir de morale aux Israélites, par « le spectacle d’un peuple idolâtre, faisant pénitence aux pre- « mières paroles d’un prophète, tandis qu'eux, repris chaque « jour par les messagers de Dieu, ne se corrigent pas!. »

Quant à Maïmonides?, l'aigle de la Synagogue, le grand docteur qu’Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin citaient avec tant de respect, il garde le silénce sur Jonas; mais nous avons, sur les prophètes en général, ses théories, qui vont nous aider à montrer que l'hypothèse d'une parabole est la seule admissible, et que la véritable place à donner à notre livre, c’est dans la poésie didactique des Hébreux.

D’après Maïmonides, dans son grand ouvrage : /e Guide des Éqarés®, « il est indubitablement clair et manifeste que « les prophètes, le plus souvent, prophétisent par des para- « boles », et à l'appui de son opinion, il cite certains passages de l'Écriture, sur lesquels devait plus tard s'exercer l'humeur railleuse de Voltaire et de son école. Ainsi, le mariage d'Osée avec une femme de mauvaise vie, et les noms significatifs

donnés à ses enfants‘; la marche d’Isaïe dépouillé de ses

vêtements et de ses chaussures”; les douleurs que supporte Ézéchiel, couché pendant de longues périodes sur la brique et nourri de pain indigeste et mal cuit°, bien d’autres circonstances encore, qu’il serait superflu d'énumérer, ne sont, d’après le grand docteur, que des visions et des paraboles.

Il suffit de les lire, en effet, pour comprendre que ce sont

de vifs reproches adressés aux Hébreux au sujet de leur idolâtrie et de leur immoralité et l'annonce symbolique du siége de Jérusalem et des misères de la captivité. « Loin de Dieu, « dit Maïmonides, de rendre ses prophètes une risée pour les

1 Voir les notes de la Bible de S. Cahen. Tome XII, Jonas.

2 Voir sur Maïmonides mon Hist. abrégée des Juifs et de leurs croyances.

3 2e partie, ch. 47. Nous renvoyons à la grande traduction de Munk, l’illustre orientaliste.

4 Osée, I, 2.

5 Jsaïe, XX, 3.

6 Ezéchiel, ch. 4.

« sots et un objet de plaisanterie, et de leur ordonner de faire

« des actes de démence !; seul, le vulgaire s'imagine que ces « actions, ces déplacements, ces questions et ces réponses, « ont eu lieu dans l’état de la perception des sens *. Z/ »’y a « que les hommes faibles en raisonnement qui croient que, « dans tous ces passages, le prophète raconte qu’il lui avait élé « réellement ordonné de faire telle chose, et qu'il l'a faite ?.»

Il est impossible d'être plus catégorique. Mais Maïmonides ne se contente pas de regarder comme « des visions et des paraboles » quelques passages isolés de l’Écriture; il y a un livre tout entier, celui de Job, qui, d’après lui, n’est pas autre chose. Certains docteurs du Talmud avaient déjà déclaré que Job n'a jamais existé et que ce n’est là qu'une allégorie . Maïmonides trouve cette histoire «étrange, étonnante » ; elle jette les lecteurs dans la perplexité. « Est-il pos- « sible qu'un homme vertueux soit frappé, sans l’avoir mérité, « coup sur coup, des plus grands malheurs dans sa fortune, « ses enfants et sa personne? » Il fait enfin remarquer la gradation avec laquelle ces calamités sont présentées ‘.

Eh bien, toutes ces raisons données par le plus grand docteur du Judaïsme, en ce qui concerne Osée, Isaïe, Ézéchiel et Job, toutesces raisons « qui ne sont rien moins que méprisables,» comme le dit un auteur catholique d’une orthodoxie non contestée, l'abbé de Gruénée, trop peu lu et dont la trace est presque perdue par ses coreligionnaires, toutes ces raisons ne sont-elles pas valables pour le livre de Jonas? N'y a-t-il pas, à le prendre à la lettre, un sujet de risée et de déplorables plaisanteries, et n’est-on pas forcé, quelque vénération que l’on éprouve pour l’Écriture sainte, de trouver ce récit bien plus étonnant et bien plus étrange que l’histoire de Job? C’est évident; et, tout en restant £ur le terrain de

1 Guide, 2 partie, ch. 46, p. 352.

2 Guide, 2° partie, ch. 46, p. 351, c’est à dire « que ce sont des faits réels. » (Note de Munk.)

3 Guide, 2° partie, ch. 46, p. 353.

4 Baba Bathra, 15. A.

5 Guide, 8 partie, ch. 22, p. 159 et suivantes.

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