‹ Le propriétaire architecteChapitre 4 sur 108 · NOUVELLES MESURES · texte numérisé non relu

NOUVELLES MESURES

On ne peut voir le nombre prodigieux de mesures en usage, nonseulement chez les différens peuples, mais dans la même nation ; leurs divisions bizarres et incommodes pour les calculs, la difficulté de les connaître et de les comparer; enfin l'embarras et les fraudes qui en résultent dans le commerce , sans regarder comme l'un des plus grands services que Tes gouvernemens puissent rendre à la société, l'adoption d'un système de mesures dont les divisions uniformes se prêtent le plus facilement au calcul, et qui dérivent de la manière la moins arbitraire, d'une mesure fondamentale indiquée par la nature elle-même. Un peuple qui se donnerait un semblable système, réunirait à l'avantage d'en recueillir les premiers fruits , celui de voir son exemple suivi par les autres peuples, dont il deviendrait ainsi le bienfaiteur; car l'empire lent, mais irrésistible de la raison, l'emporte à la longue sur les jalousies nationales, et sur tous les obstacles qui s'opposent au bien d'une utilité généralement sentie.

L'identité du calcul décimal et de celui des nombres entiers ne laisse aucun doute sur les avantages de la division de toutes les espèces de mesures en parties décimales; il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les difficultés des multiplications et des divisions complexes avec la facilité des mêmes opérations sur les nombres entiers; facilité qui devient plus grande encore au moyen des logarithmes dont on peut rendre, par des instrument simples et peu coûteux, l'usage extrêmement populaire. A la vérité, notre échelle arithmétique n'est point divisible par 5 et par 4, deux diviseurs, que leur simplicité rend trèsusuels; l'addition de deux nouveaux caractères eût suffi pour lui procurer cet avantage; mais un changement aussi considérable aurait été infailliblement rejeté avec le système de mesures qu'on lui aurait subordonné. D'ailleurs, l'échelle duo-décimale a l'inconvénient d'exiger que l'on retienne les produits des douze premiers nombres, ce qui surpasse l ordinaire étendue de la mémoire, à laquelle l'échelle décimale est bien proportionnée. Enfin on aurait perdu l'avantage qui probablement donna naissance à notre arithmétique , celui de faire servir à la numé-

ration les doigts de la main. On ne balança donc peint à adopter la division décimale ; et pour mettre de l'uniformité dans le système entier des mesures , on résolut de les dériver toutes d'une même mesure linéaire et de ses divisions décimales. La question fut aiusi réduite au choix de cette mesure universelle, à laquelle on donne le nom de mètre.

La longueur du pendule et celle du méridien sont les deux principaux moyens qu'offre la nature pour fixer l'unité des mesures linéaires; indépendans l'un et l'autre des révolutions morales , ils ne peuvent éprouver d'altération sensible que par de très-grands ehangemens dans la constitution physique de la terre. Le premier moyen d'un usage facile a l'inconvénient de faire dépendre la mesure de la distance , de deux élémens qui lui sont hétérogènes. La pesanteur et le temps , dont la division est d'ailleurs arbitraire, et dont on ne pouvait pas admettre la division sexagésimale pour fondement d'un système décimal de mesures : on se détermina donc pour le second moyen, qui parait avoir été employé dans la plus haute antiquité; tant il est naturel à l'homme de rapporter les mesures itinéraires aux dimensions même du globe qu'il habite; en sorte qu'en se transportant sur le globe, il connaisse, par la seule dénomination de l'espace parcouru, le rapport de cet espace au circuit entier de la terre. On trouve encore à cela l'avantage de faire correspondre les mesures nautiques avec les mesures célestes. Souvent le navigateur a besoin de déterminer l'un par l'autre, le chemin qu'il a décrit et l'arc céleste compris entre les zéniths des lieux de son départ et de son arrivée. Il est donc intéressant que l'une de ces mesures soit l'expression de l'autre , à la différence près de leurs unités; mais pour cela l'unité fondamentale des mesures linéaires doit èlre une partie aliquote du méridien terrestre , qui corresponde à l'une des divisions de la circonférence. Ainsi le choix du mètre fut réduit à celui de l'unité des angles.

L'angle droit est la limite des inclinaisons d'une ligne sur un plan, et de la hauteur des objets sur l'horizon. On le divisa en parties décimales , et , pour avoir des mesures correspondantes sur la (erre, on divisa dans les mêmes parties le quart du méridien terrestre; ce qui a été fait dans l'antiquité; car la mesure de la terre, citée par Aristote , et dont l'origine est inconnue, donne cent mille stades

viij exact de l'unité de poids, il peut servir à peser les corps; ce qui est

utile au commerce.

Enfin, l'uniformité du système entier des poids et mesures avait exigé que le jour fût divisé en dix heures, l'heure en cent minutes, et la minute en cent secondes. Cette division est moins avantageuse dans la viecivile où l'on a peu d'occasions d'employer le temps comme multiplicateur ou comme diviseur. La difficulté de l'adapter aux horloges et aux montres, nos rapports commerciaux en horlogerie avec l'étranger, ont fait suspendre indéfiniment son usage; on peut croire cependant qu'à la longue la division décimale du jour remplacera sa division actuelle, qui contraste trop avec les divisions des autres mesures pour n'être pas abandonnée.

Tel est le nouveau système des poids et mesures. Ce système, fondé sur la mesure des méridiens terrestres, convient également à tous les peuples. Il n'a de rapport avec la France que par l'arc de méridien qui la traverse. Mais la position de cet arc est si avantageuse, que les savans de toutes les nations , réunis pour fixer la mesure universelle, n'eussent point fait un autre choix. Pour multiplier les avantages de ce système, et pour le rendre utile au monde entier , le gouvernement français invita les puissances étrangères à prendre part à un objet d'un intérêt aussi général. Plusieurs envoyèrent à Paris des savans distingués, qui, réunis aux commissaires de l'institut national, déterminèrent, par la discussion des observations et des expériences, les unités fondamentales de poids et de longueur, en sorte que la fixation de ces unités doit être regardée comme un ouvrage commun aux savans qui y ont concouru, et aux peuples qu'ils ont représentés. Il est donc permis d'espérer qu'un jour, ce système, qui réduit toutes les mesures et leurs calculs à l'échelle et aux opérations les plus simples de l'arithmétique décimale , sera aussi généralement adopté que le système de numération dont il est le complément, et qui , sans doute, eut à surmonter les mêmes obstacles que le pouvoir de l'habitude oppose à l'introduction des nouvelles mesures; mais, une fois introduites , ces mesures seront maintenues comme notre arithmétique , par ce même pouvoir qui, joint à celui de la raison, assure aux institutions humaines une éternelle durée.

Le tableau suivant présente la double nomenclature de ces mesures, de leurs divisions, et de leurs multiples , telle qu'elle a été fixée par l'arrêté du i3 Brumaire an 10.

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