DE LA COUVERTURE
L'art de couvrir les bâtimens pour les mettre à l'abri des injures de l'air, et surtout de la pluie, est très-important.
On couvre les bâtimens de plusieurs substances différentes, selon les usages des pays, la richesse ou l'élégance de l'édifice, la fortune du propriétaire ou son goût particulier. Le chaume, la lave, l'ardoise, les tuiles plates et creuses, les métaux, tels que le plomb, le zinc, le cuivre, et même le fer fondu , sont les matières généralement employées pour les couvertures. Depuis peu on a introduit le bitume.
i°. Couverture en chaume : la paille de seigle est la meilleure pour former les couvertures, elle ne doit pas avoir été battue. Le pied de la
paille est la partie la plus forte et la meilleure pour faire les couvertures. On recommande aux moissonneurs de couper les blés assez haut pour qu'il reste une plus grande hauteur de paille sur la terre.
Le couvreur commence par latter le toit : il cloue les lattes à six ou sept pouces de distance sur les chevrons. Dans les pays ou le bois est rare, et où il est, par conséquent, difficile de se procurer des lattes, on y supplée par de menues perches de six à sept pieds de long ( 2 mètres environ), qu'on attache avec des karts ou liens d'osier sur les chevrons qui ordinairement ne sont pas équarris.
Le couvreur forme d'abord le chaume en javelle 1 d'environ quatre pieds de long, qu'il lie, vers le quart de sa longueur, avec des osiers longs, et il forme l'égout du toit sur le bord de la partie la plus basse, avec cette javelle coupée à la moitié de sa longueur, il place ensuite dessus les autres javelles liées seulement par un bout, et en les laissant de toute leur longueur; il garnit ainsi le toit dans toute sa largeur, en attachant les javelles aux lattes ou aux chevrons, il fait une seconde rangée, puis une troisième et jusqu'à ce qu'il soit arrivé au faite, en ayant soin à chaque fois de fixer les javelles aux lattes, comme nous l'avons dit. Arrivé au faite, les deux dernières rangées de javelles placées sur les deux surfaces de la toiture, se croisent; mais cela ne suffirait pas pour empêcher les infiltrations. L'ouvrier place au-dessus dans toute la longueur de grandes et fortes javelles faîtières, et après les avoir bien attachées comme les autres, il les charge avec de la terre un peu détrempée et battue avec la palette.
Au bout de deux ou trois mois, le couvreur vient examiner l'ouvrage pour en connaître l'état; il place des javelles de grosseur suffisante dans les endroits creux qu'on nomme gouttières; puis, il unit la couverture avec un instrument qu'il appelle picque.
M. le baron de Puymaurin a fait à Toulouse, le 20 mai 1824, une expérience des plus concluantes, en présence de deux commissaires, dont l'un nommé par la société d'agriculture, et l'autre par l'académie des sciences de Toulouse, sur un enduit indissoluble à l'eau
1 Fagot, botte de paille ou de chaume.
i56 et propre à garantir des incendies les maisons et granges couvertes d'un toit en paille. Voici le procédé de l'auteur.
Cet enduit se compose avec de la terre glaise, du sable, du crottin de cheval et une petite quantité de chaux en pâte, le tout bien mélangé et corroyé au rabot, au moyen de l'eau de puits ou de rivière, qui doit être employée de manière à ne point noyer le mélange, lequel doit conserver toujours une certaine consistance. On l'applique ensuite sur la couverture de paille, avec des truelles ou autres instrumens semblables, à l'épaisseur d'environ un centimètre (quatre lignes), quand il sera sec, sans compter ce qui pénètre entre les brins de paille ou de chaume. A mesure que la dessiccation s'opère, il survient assez souvent des fentes causées' par le retrait de la glaise, que le sable, Je crottin et la chaux n'ont pu entièrement corriger. Dèsquon les aperçoit se former on introduit dans ces fentes et fissures une bouillie faite avec un mélange un peu clair de parties égales de glaise, sable, chaux vive et crottin de cheval.
M. de Puymaurin avait fait couvrir de cet enduit léger la couverture en paille d'une petite orangerie qu'il a fait construire dans un coin de son jardin : c'est sur cette couverture qu'il a fait ses expériences. Afin de donner au lecteur toute la confiance que mérite une découverte de cette importance, nous allons donner la copie du procès verbal de cette séance intéressante.
« Nous étant rendus (c'est M. Rivet, ingénieur, qui parle) dans le jardin de M. de Puymaurin avec MM. de Saget, aîné et cadet, M. Caubet, substitut du procureur général, et autres personnes, M. de Puymaurin fit couvrir, en notre présence, le toit entier d'une petite orangerie, d'une couche de paille sèche d'environ o, 16 centimètres d'épaisseur (six pouces), et de suite on mit le feu à l'un des bouts; l'incendie suivit progressivement cette couche de paille, qui ne fut entièrement consumée que dans l'espace d'environ quinze minutes. Pendant l'incendie, nous nous sommes introduits dans l'inférieur de l'orangerie, et, au moyen d'une échelle, nous avons vérifié fort attentivement l'état de la couverture en paille, dont presque tout le parement intérieur était à découvert, et nous n'y avons aperçu aucune altération ni fumée; nous l'avons même touché avec le dos de la main, sans éprouver le
moindre sentiment de chaleur qui pût faire présumer le danger d'un incendie intérieur.
» Les cendres, encore bouillantes et enflammées, sont restées encore quelque temps sur cette couverture, d'où nous les avons fait enlever pour connaître l'état de l'enduit, que nous avons trouvé n'avoir reçu aucune altération par l'effet de cette chauffe. Avant l'expérience, il était labouré par quelques petites fentes qui n'ont fait aucun tort à ces résultats avantageux ; ce qui nous a engagés à donner notre approbation à ce procédé, dont nous certifions les bons effets, et recommandons l'usage.
» Les dépenses où Ton est entraîné pour certaines améliorations, quelque avantageuses qu'elles puissent être, éloignent les propriétaires de leur exécution. Nous pouvons affirmer que l'enduit dont il a été question est facile à exécuter, et d'une bien petite dépense. Par toute la France on trouve abondamment, et pour peu d'argent, les matériaux qui le composent. Voici le détail estimatif à combien doit revenir un. mètre carré.
fin. c.
Pour un mètre cube de terre glaise. . i 5o
'- de mètre cube de sable » 7*
17 kilogrammes de chaux vive en pâte. » 7O 5
Une journée d'ouvrier 2 25
Une journée de manœuvre 1 >>
Crottin de cheval » })
Valeur d'un mètre cube et \. 6 26 5
» Ce qui donne pour chaque mètre carré de cet enduit , d'environ un centimètre et demi d'épaisseur, un peu moins de sept centimes et demi (6 liards).
w On peut avoir dans tous les pays Ja valeur du mètre carré , en substituant, à celle du détail ci-dessus, celle qui résulte de la valeur des mêmes matériaux et des journées d'ouvriers et manœuvres du pays pour lequel on opère.
» Nous concluons, d'après cette expérience, que les toits en chaume, si communs dans le nord de la France, seraient aisément préservés du
feu, causé par les pailles enflammées portées par le vent du foyer de l'incendie voisin, si l'on avait soin de les recouvrir de l'enduit indiqué par M. de Puymaurin; cet enduit pourrait servir aussi sur la surface intérieure des toits en chaume, et les garantirait de l'incendie intérieur. Fait et dressé à Toulouse, le 21 mai 1824; suivent les signatures. L'expérience a été répétée le lendemain avec le même succès.
» JY. B. Les doses des matières employées pour faire l'enduit ne sont pas de rigueur : elles doivent varier à proportion de la ténacité de l'argile, de la pureté du sable et de la qualité de la chaux. On doit faire l'essai jusqu'à ce qu'on ait trouvé l'enduit le moins sujet au retrait et aux fentes. Lorsqu'on fait l'expérience, il faut placer sur le bord du toit en chaume une petite planche de trois ou quatre pouces de largeur, pour empêcher les cendres, encore brûlantes, de mettre le feu à l'extrémité du toit, qui ne peut entièrement être recouvert par l'enduit. »
Il nous paraît qu'il serait facile de recouvrir en entier le chaume, même par ses extrémités, en plaçant au-devant des bouts de la paille une planche qui retiendrait l'enduit jusqu'à ce qu'il fût entièrement sec; on enlèverait la planche ensuite.
20. Couverture en ardoises, en tuiles, en laves, en bardeau, en plomb, etc.
Après avoir placé les lattes à la distance convenable, selon l'étendue de chacune de ces substances, on forme au devant du toit l'égout pendant, en plaçant à l'extrémité des chevrons la chanlatte, qui n'est autre chose qu'un madrier refendu diagonalement d'une arête à l'autre. On place la chanlatte le côté épais en dehors, ce qui donne à cette extrémité une forme un peu convexe ; on pose dessus un rang de demi-ardoises , qu'on fixe avec des clous sur la chanlatte, et qui doivent la déborder d'environ trois pouces; on place dessus, et sans laisser de pureau 1, des ardoises entières qu'on cloue sur la latte immédiatement supérieure; lorsqu'on a placé cette rangée, on pose la rangée supérieure, en ayant soin que le milieu de l'ardoise soit sur les joints des ardoises inférieures;
1 C'est la partie apparente d'une javelle , d'une ardoise, d'une tuile, d'un bardeau, qui n'est pas recouverte par les supérieures, et qui couvre les rangs de dessous.
i59 et on continué ainsi la seconde rangée, qui doit couvrir la première des deux tiers de sa longueur, ne laissant visible que quatre pouces pour le grand échantillon, et trois pouces seulement pour le petit. On continue ainsi, et avec les mêmes précautions, jusqu'à ce qu'on soit arrivé au faite; on recouvre la dernière rangée de chaque face avec des briques faitières qu'on assujettit bien avec du mortier ou du plâtre.
On emploie le même procédé pour les tuiles plates qui n'ont pas de crochet; elles ont deux trous, et on les assujettit de même sur les lattes avec des clous; les bardeaux, les laves, s'assujettissent de même; on n'emploie pas de clous pour les tuiles à crochet; le crochet sert à les retenir sur les lattes.
Les tuiles creuses se placent par rangées depuis le faîte jusque sur le bord du toit, comme des gouttières; les briques sont plus larges d'un bout que de l'autre; le gros bout est placé contre la faîtière, le petit bout en avant; sous ce petit bout, on en place une seconde dans le même sens, et on l'enfonce jusqu'aux deux tiers de sa longueur; le reste forme le pureau. Lorsqu'on a fait ainsi deux rangées, on couvre l'espace qui les sépare avec les mêmes briques renversées, de sorte que lorsque le toit est entièrement couvert , il forme des lignes droites alternativement convexes et concaves. Les faitières se font comme dans Jes autres toitures; la planche 97 fait connaître divers modes de couvertures en tuiles.
La figure i5 représente une couverture avec des tuiles en S.
Figure 16, tuiles à crochet avec rebord.
Figure 17, couverture mixte en tuiles plates à rebord et tuiles-canal ; ces trois genres de couvertures sont peu usités en France, mais on s'en sert beaucoup en Italie, et ils produisent un joli effet; il serait donc à désirer qu'on en établit de semblables.
La figure 1 8 représente le mode de couverture en tuiles creuses dites tuiles-canal ; c'est celle qu'on emploie généralement dans le midi de la France; à Paris, les marchés, les abattoirs et autres bâtimens publics sont ainsi couverts.
La figure 19 représente une toiture en tuiles plates; ces tuiles ont un crochet en dessous, par le haut, pour les retenir sur la latte, ainsi qu'on le voit en a et b.
On fait encore, avec ces tuiles plates, des couvertures à claires voies, comme dans la fig. 20, en laissant entre chaque tuile la moitié de sa largeur, ce qui en emploie environ la moitié moins.
Enfin, la figure 21 représente une couverture en ardoises, dont chacune est fixée aux lattes par deux clous appelés dans le commerce aile de mouche.
Quant aux couvertures en plomb, en tôle, zinc, etc., on les construit toujours d'après les principes que nous avons exposés à l'article Terrasses.
M. Derosme a inventé des tuiles en fonte douce, ayant o,n. 36 de longueur, om, 25 de largeur, om. 004 d'épaisseur; elles sont plates en haut et en bas, les bords latéraux sont inégalement relevés; l'un est gros, l'autre est petit; le premier légèrement conique, relevé en cintre, d'environ le 4e- du diamètre, est destiné à recouvrir le petit rebord de la tuile voisine : ces tuiles sont à la vérité d'un prix plus élevé que les tuiles d'argile cuite, mais elles ont aussi une plus longue durée, et n'exigent pas un entretien dispendieux.
Un toit carré de couverture ainsi construite pèse 162 k°., tandis que la même surface en tuile ordinaire, grand moule, pèse 35ç> k°., ce qui fait un poids inférieur de moitié qui permet d'employer une charpente plus légère.
En Angleterre on fait beaucoup de couvertures en tuiles de fonte qui ont à peu près la forme des tuiles plates ordinaires; seulement leur surface est sillonnée de concavitéslongitudinales, qui diminuent la quantité de matière, et conséquemment le poids de chaque tuile.
Lorsque les toits sont placés contre des murs, on raccorde ces parties avec du plâtre ou du mortier, pour rejeter l'eau sur le toit, et l'on fait en sorte qu'elle ne puisse pas s'infiltrer dans les jointures, ce qui pourirait les murs et la charpente; on en fait autant autour des tuyaux de cheminée; c'est dans ces parties principalement qu'on doit porter toute son attention.
Pour les couvertures en tuiles ou en ardoises, les couvreurs montent sur la latte qui leur sert d'escalier, ou sur des échelles garnies d'un rouleau de natte ou de paille, qu'ils attachent à la latte, et qu'ils posent à plat sur la couverture; ils marchent sur les barreaux de l'échelle, et
i6i sont ainsi moins sujets à glisser ou à casser les ardoises et les tuiles par le poids de leur corps. L'état de couvreur est extrêmement dangereux.
Comme il est assez difficile de vérifier l'ouvrage du couvreur, on est expose à être trompé , soit en comptant pins de tuiles ou d'ardoises qu'il n'en a fournies, soit en employant de mauvais matériaux. Pour ne pas être trompé sur la qualité des matériaux, le propriétaire fait très-bien de les fournir; mais, afin d'être certain de l'emploi des matériaux et de la solidité de l'ouvrage, on ne saurait mieux faire que de convenir à forfait du prix du travail , et surtout de son entretien à tant par an ; alors l'ouvrier est intéressé à y revenir le moins possible, et il fait bien son ouvrage.
11 n'est pas difficile de toiser la couverture lorsque les dimensions sont données, niais il est presque toujours dangereux de les prendre sur les toits. Quand on les », il faut supposer la couverture plane, et ajouter au produit, pour le battellement, un pied carré; pour la pente, un pied carré; pour le posément de gouttière, un pied carré; pourune vue de faîtière, six pieds; pour un œil-de-bœuf commun, dix-huit pieds; pour les lucarnes, une demi-toise où une toise selon leur forme : ce sont les données que suivent les architectes. Il est aisé aussi de savoir ce qu'il doit entrer d'ardoises ou de tuiles dans une couverture; les dimensions de l'ardoise ou de la tuile étant données, l'étendue de la couverture et la quantité de pureau ; on peut avoir facilement tout cela.
Depuis qu'on a découvert la mine de bitume de Seyssel, on fait des couvertures extrêmement légères, et qui économisent beaucoup les frais de charpente.
Sur de grosses toiles fortes, on étend à chaud une couche de masticbitume de trois à quatre et jusqu'à six lignes d'épaisseur, que l'on fait en sorte de tenir partout égale à l'aide de la chaleur et d'instrumens appropriés à ce genre de fabrication. On place ces toiles, qui ont la largeur naturelle de la pièce et une longueur d'environ deux toises, sur les lattes du comble; on les y cloue et on soude toutes les jointures avec du mastic-bitume et des fers chauds.
On voit par-là avec combien de rapidité on couvre un édilice; ces