LES FOLS DE LA RÉGION DE PURSAT
Leup nouvelle organisation
La province de Pufsat, à l^admîni^tratîoîî dô laquelle je fus appelé en juillet 1898, est située aU nôM-oUôàt du Cambodge, dont elle est l^uue des provinces eXtrêîiiëà sut* la frontière de Siam. Ëllô est boi*néë àU nord pâf le ÔPatid Lac dU Tohlé-Sap et la rivlêt*é de Sôal-doh-JCéô, qui fornie la ligné de démarcation entre le Sîam et le Cam^ bodge ; au Sud, par les montagnes de Thpông ; à l'OUest, paf* la région montagneuse dëâ Gardatoôffl6â et la rivière de Soai-don-Kéo, et â l'est j)ar un prolôiigêtaënt du Grand Laô ou Petit Lac, au bord duqUôl ëë gfoupent dëUX provinces peu étendues et aujourd'hui réunies : Krang et Itrako, qui font partie de la circonscription de Pursat.
Dans la provinoe dé Pursat, les Pois ocôUpeUt la partie oUest sud-ouest, désignée sur les cartes iâdU9 le ttOffl général de «région dés Cardamomes ij.
Cette région très accidentée et encore fort peu connue, surtout dans la partie avoisinant le Siam et la province de Kampot, est généralement couverte de collines et de montagnes, dont quelques îines atteignent l'altitude de mille à douze cents mètres. Les vallées y sont plutôt rétrécies et coupées d'une multitude de precs ou rivières qui, la saison des pluies venue, se transforment en torrents que de nombreux rapides rendent impropres à toute navigation.
Le pays est couvert d'immenses forêts, qu'on peut diviser en deux catégories bien distinctes : la forôt claire qui, comme son nom l'indique, est composée d'arbres clairsemés et de nombreux ilôts de brousse, à travers lesquels il est assez facile de se frayer un passage ; elle se continue sur d'immenses étendues et donne à cette région un aspect d'une morne et infinie tristesse. La grande forêt, généralement située plus haut sur le flanc des montagnes, est un fouillis inextricable d'arbres, aux dimensions colossales, de lianes, de rotins épineux, de bambous et de fougères arborescentes, parmi lesquelles, accrochées aux branches des géants de la forêt, pendent les fleurs, aux couleurs éclatantes, des plus rares orchidées.
Mais si Taspect de la grande forêt est moins morue que celui de la forêt claire, si sa végétation est plus luxuriante, la vie animale y est presque impossible, tant l'épaisse couche d'humus, qui en forme de sol, y distille les émanations les plus pernicieuses. C'est le royaume de la fièvre et du silence. Là, plus de gibier, plus de ces grands pachydermes éléphants ou rhinocéros que Ton voit parfois dans les vallées, les oiseaux mêmes y sont
rares ; on y rencontre pourtant quelques énormes reptiles, mais ce qui y pullule ce sont des fourmis très grosses et des sangsues microscopiques, qu on ne s'attendait guère à trouver dans ces lieux et qui tombent des branches et des feuilles, s'inQltrent traitreusement à travers les vêtements et s'accrochent parfois dans les endroits les plus intimes de votre individu.
C'est pourtant dans cette région malsaine qu'habite ce groupe d'indigènes que l'on désigne sous le nom de « Pois ».
Que sont ces Pois? D'où viennent-ils? Quels éléments ethniques se sont mêlés à eux? Quelle est leur langue, que sont leurs mœurs et leurs occupations? C'est ce que je veux essayer de vous faire connaître, en basant mon opinion, soit sur des observations personnelles, soit en m'appuyant sur des documents puisés aux sources les plus autorisées.
Les Pois seraient, si l'on en croit les légendes populaires, les derniers représentants d'un immense empire, l'empire Souy, qui couvrait une partie du haut Laos, le bas Laos, le nord du Cambodge et le sud-est du Siam jusqu'à la presqu'île de Malacca.
Leur nom primitif était « Pear», qui désigne la race, alors que le mot Pol indique Tétat particulier d'esclave appartenant à la couronne et peut s'appliquer à tous les prisonniers de guerre, quelle que soit leur nationalité.
Il ne reste plus aujourd'hui de cet empire que quelques tribus dispersées, qui se sont retirées les unes sur les bords du Mékong et de ses affluents, les autres dans la province de Kompong-Thôm, d'autres enfin dans cette
région des Cardamomes. Ces péUplades ôftl reçu des Khmers, des Laotiens et des Annamites, différents nôffis * âllettgs, Khas ou Mois.
Penongh et Khôls. Ces derniers, dont le hdtn n'est probablement qU*une transformation de l'àticiéti mot Soï oti ^uy, occupent encore la région de Komt>atig-âôai au. Cambodge.
Les î^ols, comme les autres peuplades aborigènes, cmt conservé leur langage primitif, malgré les infiltrations d'autres éléments ethniques, dont je vais parler.
Les plus importants de ces éléments sont les nom-breux et i'réquents envois de prisonniers et de condamnés qu'y faisait faire le roi du Cambodge! tant pour se débarrasser d'hôles gênants que pour retirer de ces régions malsaines les richesses naturelles qu'elles pouvaient contenir. Ces sortes de convicts devinrent par la suite des esclaves héréditaires appartenant à la couronnei Outre qu'il leur était formellement interdit de sortir de leur résidence forcée, ils étaient astreints à servir au roi du Cambodge un tribut en nature consistant en Cardamomei bois d'aigle, gomme gutte, pirogues brutes, etc...<i En échange le roi leur faisait parvenir la provision de riz nécessaire à leur subsistancOi qu'il leur eUt été difficile do se procurer sur place*
Plus tard, c'est-à-dire au siècle dernieri les Pois de lu région siamoise , mécontents des mandarins qui les pressuraient, abandonnèrent le pays pour aller dethandêt' protection au roi du Cambodge. Celui-ci les addUâlllit favorablement et leur assigna, coitime résidence, la pàHie
montagneuse de la province de Pupsat et quelques territoires de la province de Saang, près de Pnôm-Penh.
Le type Pol, d une manière générale, diffère peu du type cambodgien ; sa taille est seulement un peu moins élëvéô, par contre, il est plus râblé, mieux musclé, comme tous les montagnards. Les traits de son visage rappellent un peu la race malaise : pommettes saillantes, net légèrement épaté, lèvres grosses, les yeux noirs, le front haut et bombé, le teint bronzé et les cheveux souvent frisés mais non crépus.
Il est agile, intelligent et courageux. Peu religieux de sa nature, mais très superstitieux, toujours disposé ô croire qUe les maladies et les malheurs qui le peuvent frapper ne lui sont envoyés que par suite du mécontente^ ment de ses ancêtres défunts.
De leur langue primitive, que beaucoup conservent en-^ coré, on sait peu de chose, d'autant moins qu'ils n'ont pas de langue écrite mais seulement parlée et composée^ comme tous les jargons primitifs, d'un Certain nombre d'onomatopées d'autant plus restreint que leurs besoins étaient limités. Elle se rapproche plus du siamois que du cambodgien en ce sens que, comme la première, elleest phonétique et non « recto tono », comme la seconde* Ils comprennent d'ailleurs assez facilement Tune et l'autre de ces deux langues, comme un Catalan de nos départements fiT^ntières, comprend le français et TespagnoL
L'existence précaire ù laquelle ces peuplades étaient vouées^ doit être considérée comme une des priricipaleâ causes de l'état presque rudimentaire de leur civilisation* Car ils n'ont laissé trace d'aucun monument^ avec ou satts
inscriptions, qui puissent fixer même approximativement l'opinion des philologues et des voyageurs.
Ils avaient pourtant une certaine compréhension d'art, tout au moins en ce qui concerne les bijoux. J'en ai pour preuve la découverte que je fis, au village de Roko, de bracelets, d'anneaux de bras et d'une gargoulette en terre. L'un des anneaux de bras était formé de trois cercles en cuivre guilloché, sur lesquels étaient fixés de gros cabochons à facettes, également en cuivre, rappelant assez bien les bijoux de l'époque mérovingienne.
Le costume actuel des Pois est identique à celUî des Cambodgiens, seul celui des femmes en diffère et rappelle plutôt le costume des femmes laotiennes. Les hommes portent un sampot, pièce de cotonnade sans couture qu'ils s'enroulent autour de la taille et relèvent entre les jambes de manière à former culotte. Ce costume est complété par une petite veste blanche ou de couleur ; pas de coiffure, les cheveux coupés courts et droits.Les femmes ont le sampot, mais la veste est remplacée par une blouse échancrée sur le devant; les cheveux sont longs et relevés en un chignon, auquel elles fixent certains bijoux de cuivre, d'argent ou d'or.
Les habitations sont en bois et en bambous, recouvertes de feuilles d'arbre ou de chaume ; bûties sur pilotis, à un mètre cinquante du sol : l'étage supérieur abrite les habitants, le rez-de-chaussée sert de refuge aux animaux ; c'est en même temps l'étable et la basse-cour. Mais dans ce pays il n'y a pas seulement que la maison qui soit ainsi suspendue, les jardins le sont également. Devant chaque habitation on peut voir une sorte d'auge supportée par
quatre troncs d'arbre et dans laquelle le Pol cultive quelques plantes potagères, qui se trouvent ainsi à l'abri des poules et de Tinondation. Car les villages sont généralement situés dans les vallées et non loin des cours d'eau. Quand les hommes sont ù la montagne, où ils font un séjour de plusieurs mois, ils s'y construisent des abris provisoires et laissent dans la vallée femmes, enfants et vieillards pour garder la maison.
Organisation administrative des Pois. — Au point de vue administratif, je parle du régime antérieur à l'année 1891, les Pois étaient divisés en : Fols de Test et Pois de Touest.
Les premiers, c'est-ù-dire les plus rapprochés de Pursat, devaient recueillir le cardamome dans la montagne de Toumpor, dans les forêts de Prey-Kanchot et de Mongri ; les seconds se dispersaient, pour la cueillette du cardamome dans les montagnes ou phnôms de Tamrôl, Roléac, Chracva, Trapeang Poum et de Khom-Nhong, situées sur la frontière de Siam .
A la tête de chacune de ces divisions se trouvait un chef indigène, Ghang-Vang, qui avait pour unique mission de percevoir le tribut et de l'apporter au Roi. Il était aidé dans cette tûche, pour la partie matérielle, c'est-à-dire le pesage, la mise en sac, etc., par des lieutenants ou Kralabangki, Néai-Roung, Dangkau, etc., suivant une hiérarchie basée sur l'importance des subdivisions de région, où s'exerçait leur perception.
Tout le cardamome ainsi centralisé par les deux changsvangs était versé au Roi. Inutile de dire qu'avant de lui
arriver, ces produits étaient fortement diminués de la part que les mandarins et leurs sous-ordres ne se faisaient pas faute de retenir au passage.
Le cardamome. — Qu'est-ce donc que ce cardamome et les jardins où on le trouve?
Le cardamome est une plante à racines tubéreuses, dé la famille du curcuma, ayant beaucoup d'analogie avec le gingembre et le safran de Tlnde. Sa racine est aromatique, très fortifiante, mais un peu astringente. La graine, qui en est la partie commerciale, est fréquemment employée comme médicament par les indigènes qui lui attribuent des propriétés stomachiques et digestives. Elle est très recommandée par les empiriques du pays contre les maladies intestinales ; elle guérit aussi la fièvre, c'est la qui* nine de ce pays. Enfin les Chinois la considèrent comme un très puissant prolifique et c'est pour cette raison qu'elle a chez eux une si grande valeur que la production suffit â peine h la demande. Elle sert de base à toute leur pharmacopée.
Au dix-septième siècle, en France également, le cardamome passait pour avoir de grandes vertus thérapeutiques, car il faisait partie des drogues que devaient posséder les apothicaires du temps et il entrait dans la composition de la célèbre thériaque, qui était alors la panacée universelle.
Cette plante pousse librement en forêt, sans recevoir aucun soin de culture et les Pois ne s'en occupent qiie ^\xt en surveiller la venue depuis la naissance de la fleur jusqu'à la maturité de la graine.
Les endroits où on la trouve à l'état saUvagô oiit i*ôçu, par euphémisme, le nom de « jardins des catdatttomçë ».
Deux qualités de cardamome : la première appelée « kravanh » ; la deuxième considérée comme du cardamome sauvage et appelée « krako». Toutes deux poussent sur le même terrain et indistinctement mélangées.
Le kravanh se distingue du krako par ses graines qui sont blanches ù Tétat frais, alors que les graines du krako ont un ton foncé, couleur lie de vin ; de plus, le régime du kravanh affecte la forme d'un épi, tandis que celui du krako présente l'aspect d'un bouquet arrondi. Leur valeur marchande est très différente, attendu que si le picul (60 kiL ) de kravanh vaut 150 francs environ, le picul du krako nç vaut que 75 francs.
J'ai demandé à plusieurs surveillants^ installés depuis longtemps dans le pays, s'ils se souvenaient avoir vu dejB Pois chercher par la culture ù améliorer cette plante ou à en augmenter le rendement? Tous m'ont répondu négativement.
Le Tep Neai yok Lam, un des plus anciens surveillants des jardins, m'a déclaré avoir vu les « Phnôms Ghochot ï> ne rapporter par an que deux piculs (120 kil.) de kravanh, mais qu'à la suite de prières faites par les « néacta » ou croyants, la quantité de kravanh s'était accrue d'année en année à tel point qu'aujourd'hui les « Phnoms Chochotls » produisent chaque année près de 600 kilos de cardamome; ce qui prouve tout simplement que la garde de ces jardins s'exerce plus sérieusement et que les vols y sont plus rares.
Là pousse de cette plante, qui forme la principale ri^t chessedu pays, donne lieu, au moment de l'apparition des premiers bourgeons, en février, à des cérémonies religieuses qui rappellent quelque peu la procession dos rogationii
quî se fait encore dans nos campagnes. A ce moment les « Smens ruobs neacta » se rendent dans la montagne, accompagnés de musiciens et suivis des Pois ; là devant un autel provisoire sur lequel a été placée une statue de Guddha en bois grossièrement^ sculpté, dès que le soleil paraît, les sorciers aspergent le sol d'alcool de riz, allument des cierges et la musique se fait entendre ; après quoi les « neacta » récitent des prières, demandant au génie de la montagnç de protéger le cardamome.
Un mois plus tard, en mars, les fleurs apparaissent autour de la tige qui s'est développée. Cette fleur de couleur blanche, qui ressemble à celle du gingembre, présente la forme conique un peu allongée ; ses pétales, sont enroulés comme ceux de la fleur de lotus.
A la chute des pétales apparaît le grain qui, lorsqu'il est à complète maturité c'est-à-dire en juillet, a la forme et la grosseur d'un grain de raisin.
Il existe encore une troisième espèce de cardamome appelée « A kromour », dont le plant ressemble, la première année seulement, au Kravank, mais sa croissance n'atteint pas le développement de ce dernier, nul rejet ne pousse autour de la tige principale, les fleurs en sont rouges et la graine n'a aucune valeur marchande.
La récolte se fait en juillet; les Pois se répartissent dans les différents jardins pour la cueillette, qu'ils opèrent en détachant du pied les grappes auxquelles ils font ensuite subir une préparation spéciale avant de les livrer au commerce.
Pour cette préparation, les Pois tressent un clayonnage en bambou, qu'ils fixent horizontalement sur quatre pi-
quels à un mètre du sol environ. Sur ces clayonnages ils mettent le cardamome tel qu'il arrive delà montagne, puis ils allument au-dessous des petits feux d'herbe et de broussaille de manière à chauffer légèrement les graines de cardamome. Quand ils jugent au toucher que la chaleur est suffisante, ils enrobent les grappes dans une sorte de mortier, fait avec de la terre fortement détrempée et ils continuent à chauffer pendant trois ou quatre heures. Ainsi traités les grains sont ensuite dépouillés de leur gaîne terreuse et apparaissent alors colorés en jaune clair.
Pour le cardamome kroko les indigènes se contentent de le faire sécher au soleil. Le grain est alors gris foncé, tirant sur le noir.
Si j'ai tenu à vous donner toutes ces indications, c'est qu'au Cambodge cette plante est l'objet d'un trafic considérable et l'administration du protectorat en retire un revenu important.
Sous Tancien régime, les Pois étaient divisés, suivant leur âge, en plusieurs catégories : ainsi la première catégorie comprenait les hommes valides de 21 à 45 ans ; la deuxième de 45 à 55 ans ; la troisième de 55 à 70 ; la quatrième les jeunes gens de 16 à 21 ; la cinquième les jeunes gens infirmes ; la sixième les viellards infirmes; etc. Ceux de la première catégorie devaient un tribut annuel de vingt livres par tête ; ceux de la deuxième quinze livres, de la troisième dix livres^ de la quatrième huit livres, des cinquième, sixième, septième et huitième, cinq livres. Telles étaient les bases de l'ancienne perception.
En 1892, lorsque l'administration du protectorat prit en main la gestion financière du royaume du Cambodge, elle
conserva, sans y rien changer, Tancien régime ; elle prit également à sa charge la fourniture à ces indigènes d'une certaine quantité de riz, toujours d'après chaque catégorie. Miais cette distribution en nature présentant d'assez grosses difficultés, on la remplaça par une allocation en argent de sept francs cinquante en moyenne par individu et par an.
Les Pois eurent alors la faculté de pouvoir sortir de leurs montagnes pour se rendre dans les villages et s'y approvisionner.
Pendant cette période de 1891 à 1897, les dépenses qui incombèrent annuellement au protectorat, du chef de ces allocations^ s'élevaient en moyenne à 4.000 fr. par an.
Jusque là les Pois avaient été considérés comme des esclaves appartenant au Roi (Komlors), puisqu'aucun acte officiel ne les avait encore affranchis. Et c'est par l'arrêté du 17 juillet 1897 que M. Doumer, Gouverneur général, a définitivement fait disparaître l'ancien état de choses en proclamant l'esclavage aboli.
L'année suivante je fus appelé à la Résidence de Pursat et dès mon entrée en fonctions je reçus l'ordre d'aller étudier sur place les moyens à employer pour donner à ces « nouveaux Cambodgiens » une législation conforme à leur nouvel état, tout en conservant au profit du Trésor un revenu équivalent sinon supérieur à l'ancien.
En outre la rumeur publique m'ayant fait pressentir que les chefs indigènes, chargés de la surveillance des anciens Pois se livraient à des exactions et à des manœuvres frauduleuses à l'égard de leurs administrés ; il importait de
faire une enquête sérieuse sur place pour découvrir les coupables et faire cesser cet état de choses.
A cette époque, le 10 juin 1898, date de mon départ, les « Néo-Cambodgiens » se trouvaient déjà rendus dans les jardins à cardamome. Il me serait donc facile, en visitant chaque jardin, d'interroger les intéressés et de les réunir, plus tard, en un lieu indiqué de manière à fixer d'un commun accord un nouveau modus vivendi.
Comme dans les régions que j'allais être appelé à visiter, les moyens de transport et les voies de communication sont plutôt difficiles, je dus organiser une sorte d'expédition composée comme suit :
J'étais le seul Européen de l'expédition et je m'étais fait accompagner : 1° du gouverneur indigène de Pursat, le Suckea lue Hem; 2^ d un interprète; 3° d'une vingtaine de miliciens et cambodgiens. Le convoi comprenait quarante éléphants et leur cornac, et une soixantaine de charrettes à bœufs ayant chacune son conducteur, car mon intention était de profiter de ma présence sur les lieux de production pour recueillir le cardamome de Tannée courante, en vérifiant moi-même les pesées, afin d'éviter toute contestation.
Il va sans dire que j'emportai s avec moi des vivres composés surtout de riz, de poissons secs et de thé, ainsi qu'une certaine quantité d'eau potable, plus une cantine médicale amplement fournie de poudre de quinquina, de sulfate de quinine, de laudanum, de teinture d'iode, d'acide phénique, sans oublier un certain nombre de tubes de sérum du D'^ Calmette contre la piqûre des reptiles.
Ainsi organisés nous partons de Pursat le 10 jui» à
5 heures du matin dans la direction du sud. Vers midi nous arrivions à la sala de « Chla » . On appelle sala une maison commune, servant d'abri aux voyageurs, comme les anciens caravansérails d'Algérie. Ces salas, qui ne sont qu'un grand hangar bâti sur pilotis, non loin d une mare ou d'une rivière, doivent être entretenus par les villages voisins.
Après un repos suffisant pour permettre aux hommes et aux animaux de prendre un repas, nous repartions pour arriver vers G heures du soir à la sala de « Kompong- Luong » située sur les bords du stung ou rivière de Pursat, au confluent de trois autres rivières : lé stung « Ghinit », qui vient de la province de « Somrong-tong » ; le stung « Peam Tonléa », qui descend des montagnes de marbre, et le stung « Afanh » qui vient des montagnes des cardamomes. Pour arriver à cette sala, nous avons dû traverser la rivière de Pursat; mais comme cette rivière avait été grossie par des pluies récentes, le passage à gué en fut assez difficile. Pour les éléphants, qui sont très adroits, très prudents, la traversée se fit sans encombre; l'un d'eux pourtant moins patient que les autres se débarrassa de son cornac, qui dût regagner à la nage la rive opposée.. Quant aux charrettes ù bœufs, il fallut d'abord les dételer et les placer ensuite deux par deux sur des radeaux formés de deux pirogues assemblées par des cordages. Ces pirogues nous avaient été fournies par les habitants du village voisin de « Leach ». Les bœufs passèrent à la nage, tenus à la longe par leurs conducteurs, forcés, eux aussi, de se mettre ù l'eau. L'ensemble de cette manœuvre ne dura pas moins de deux heures. Nous avions fait dans la journée de trente à trente-cinq kilomètres environ. Le lendemain, départ au
point du jour. Je m'étais fait précéder de plusieurs heures par le convoi, dont la marche était plus lente. A partir de ce moment nous entrons dans la région montagneuse, n'ayant parfois pour chemin que le lit desséché d'un torrent mais le plus souvent nous frayant un passage à travers la forêt claire et gravissant des collines encore peu élevées. A quinze kilomètres environ nous arrivions à la sala de « Veal Antrea »; repos et déjeûner; départ deux heures après dans la direction ouest pour gagner le premier village pol de « Rovieng », point terminus de cette deuxième étape, que nous atteignons vers 5 heures du soir.
Je fis demander le « mcsroc » ou maire du village, qui m'apprit que tous les Pois valides se trouvaient déjà dans la montagne, aux jardins de cardamome.
C'est là, à Rovieng, qu'ayant su que le stung de Pursat, qui passe tout près du village, présentait dans les environs de nombreux rapides, je voulus me rendre compte des difficultés que pouvait présenter le passage de ces rapides, et prenant avec moi deux rameurs indigènes je m'embarquai le lendemain sur une pirogue pour tenter de franchir ces passages réputés dangereux.
La rivière, à l'endroit où je me trouvais, était hérissée de nombreuses roches qui ne laissaient entre elles que d'étroits couloirs où l'eau se précipitait avec une très grande force ; et mes rameurs, malgré leur adresse, hésitaient à s'y engager. Je dus employer toute mon autorité pour les y contraindre. Le premier de ces couloirs est franchi sans accident, mais au second la difficulté se complique de la présence, au milieu du courant, de hautes touffes d'herbes et de lianes, à travers lesquelles notre pirogue n'avance
qu'avec peine et si lentement que mes rameurs s'accrochent aux herbes pour la faire progresser. Mais à un certain moment^ la touffe d'herbe que tenait un des rameurs ayant cédé, celui-ci pique une tête dans Teau, se rattrape au bordages de la pirogue, et nous voilà tous les trois dans la rivière, heureusement obstruée par les herbes et les rotins épineux, auxquels je me cramponne malgré les piqûres cuisantes de leurs épines. Sous mes pieds je sens heureusement la surface d'une roche, sur laquelle je peux me soutenir dans ime position à peu près verticale et attendre là que mes deux rameurs, qui avaient atterri un peu plus bas et remis à flot la pirogue, vinssent me reprendre pour redescendre la rivière qui, à cinquante mètres en aval, reprend, entre ses rives plus larges, un cours moins torrraitueux.
Nous rentrons au village où je m'occupe d'organiser, pour la troisième étape, le départ qui n'eut lieu ce jour-là qu'à 7 heures du matin.
Jusqu'à présent nous avions joui, malgré la chaleur un peu forte des après-midi, d'un temps très beau qui avait facilité notre marche. Mais à partir de cette troisième journée, la pluie vint en fréquentes ondées compliquer les difficultés de notre route ; un terrain détrempé, des sentiers encaissés, transformés en autant de petits torrents, où nos éléphants glissent à chaque instant.
Leur manière d'avancer, dans ces circonstances, est
out à fait particulière : à la montée, ils se mettent à genoux
et s'aident de la trompe pour gravir les endroits difficiles ;
â. la descente au coatraire ils fl.échissent l'arrière main et
se laissent glisser, les deux jambes de devant allongées et servant de frein.
Après le repos habituel du tantôt à la sala de « Tue lui », nous arrivions au village de « Seneng-Pras » formé d'une cinquantaine de paillotes habitées par les Pois, mais pour le moment abandonnées des hommes valides, comme le sont d'ailleurs en cette saison tous les villages de la vallée.
« Seneng-Pras » est un point important où se centralise le cardamome que viennent y apporter les Pois, et où se réunissent tous les chefs : Chang-Vang, Kralabauchi etc., pour procéder à la réception et au pesage du tribut annuel.
Ce village occupe le centre d'un vaste plateau qui, au milieu de la forêt, forme comme un oasis, où s'étendent h perte de vue de magnifiques prairies d'un vert éclatant. Le gibier de plume et de poil y abonde : lièvres, chevreuils, cerfs, coqs et poules sauvages, paons, faisans et perdrix; mais, ombre fâcheuse à ce tableau, le tigre et la panthère n'y sont pas rares.
A « Seneng-Pras » trois heures de Taprès midi ; nouveau repos d'une heure et départ pour Srê-tang-Yor, point extrême du Ombodge sur la frontière siamoise, où nous n'arrivons qu'à la nuit. J'y trouve un chef indigène, le « Sandena kiri » « Ghay » qui me fournit quelques renseignements sur l'emplacement des jardins que je me proposais de visiter et le nombre des travailleurs qui s'y trouvaient réunis, C'est par lui que j'appris également que de « Srê-tang-Yor » partaient deux routes : Tune se dirigeant au nord, vers les jardins de « Krassang-Phnô », l'autre allant au sud et conduisant aux nombreux jardins de
rOuest. Je résolus de prendre la seconde pour arriver le plutôt possible au centre de mes opérations.
Je n'insisterai pas davantage sur les divers incidents qui ont marqué les étapes de ce voyage, qui n'a pas duré moins de quarante jours. Je me contenterai de vous indiquer seulement les noms de quelques-uns des jardins que j'ai visités. Ce sont successivement ceux de : « Prey-Pranijn », sur la montagne de « Toumpor » ; « Sap-Moc » et « Peam Trop », sur la montagne de « Bung-Klang » ; « Domnéac Bos-Russey », sur la montagne de « Tamrôl »; (( Mongri » et d'autres encore qui sont situés plus au sud de cette région. Dans la partie est citons, comme jardins importants et également visités, ceux de : « Mongri », de « Kamchot », de « Banha-Ben », de « Trapeang Poung » et de « Roko ».
Dans tous ces jardins se trouvaient dispersés un millier environ de «Néo- Cambodgiens», que j'ai presque tous interrogés individuellement sur les agissements des mandarins chargés de la perception de l'impôt.
. Je donnai rendez-vous à tous ces indigènes, pour y apporter leur cardamome, au village de « Sneng Pras », dont je vous ai parlé et je fermai plus tard mon itinéraire au village de « Rovieng ».
A la date indiquée tous les Pois se trouvaient rassemblés à « Seneng Pras ».
Après avoir procédé à la réception du Cardamome, d'après Tancien système, je réunis autour de moi en un endroit convenable à cette espèce de palabre tous les Pois présents, et là je leur donnai connaissance de l'acte officiel par lequel ils étaient déclarés libres, au même titre
que les autres Cambodgiens du royaume ; qu'en conséquence les lois spéciales qui les régissaient, tant au point de vue administratif que financier, étaient abolies. Je leur expliquai ensuite qu'ils allaient être appelés à se choisir un chef, unbalat, et que cette première élection serait faite par l'ensemble des villages ; puis, que chaque village devrait élire un « mesroc » ou maire et, suivant son importance, un ou plusieurs « chumtups », adjoints.
Ces diverses élections eurent lieu sur place et les résultats m'en furent communiqués depx heures plus tard.
Trente-cinq villages prirent part à ces élections.
Leur constitution administrative étant ainsi réglée, il s'agissait de discuter les bases d'un nouveau mode de perception d'impôt.
Plusieurs systèmes furent discutés : 1^ liberté pour chaque Pol de recueillir et de vendre le cardamome, sur lequel l'administration percevrait une taxe ; — 2° fixer un impôt unique en nature, par tête d'homme valide sans distinction de catégorie, le surplus de la cueillette devant rester sa propriété, indemne de tout autre impôt ; enfin dans un troisième système, les Pois se groupant en une sorte de syndicat, chargeaient l'administration du Protectorat, à laquelle ils versaient le produit entier de leur cueillette, de vendre celle-ci au mieux de leurs intérêts, par adjudication, tout en prélevant une taxe à déterminer sur le produit de la vente. L'administration ferait ensuite distribuer, au prorata de l'apport de chacun, les sommes restées disponibles .
Le premier système fut écarté parce que les Pois sentaient qu'ils seraient une proie facile à exploiter par les
chinois ou autres commerçants qui auraient abusé de leur ignorance du cours.
Le deuxième système qui rappelait trop le tribut annuel, auquel ils étaient encore assujettis et qui les laissait, après la cueillette sans aucun bénéfice, fut également repoussé.
Ils choisirent le troisième système qui leur paraissait le plus avantageux, sous la seule réserve que les anciens mandarins cambodgiens n'auraient en aucune façon à intervenir dans les opérations du syndicat, dont les mesrocs et leurs adjoints seraient les secrétaires tout désignés.
Quant à la remise aux intéressés des sommes disponibles, après la perception de la taxe, elle serait faite par un fonctionnaire français de la résidence. Et c'est en efifet ce qui a lieu aujourd'hui.
Je ne voudrais pas faire ici l'éloge d'une œuvre qui est un peu la mienne, mais cependant je tiens ô faire ressortir combien est favorable, au point do vue du bon renom de notre administration, parmi ces peuplades si pressurées jusqu'alors, cette apparition chaque année dans les villages Pois d'un fonctionnaire français, venant leur distribuer en mains propres des sommes d'argent relativement considérables.
Les résultats de ce nouveau mode de perception furent, dès l'année suivante, des plus satisfaisants. En 1898 l'administration retira de la vente du tribut en nature la somme de 24.000 francs, défalcation faite des 4.000 francs versés aux Pois comme indemnité représentative de riz.
En 1899, le Trésor retira du cardamome vendu pour le syndicat des « Néo-Cambodgiens » la somme de 23 000 fr.
plus 3.000 francs de cote personnelle, à laquelle les Pois sont astreints comme tous les Cambodgiens. Mais on leur distribua une somme de 42 000 francs environ, restée disponible après la vente du cardamome et la perception de la taxe. Résultat considérable pour une collectivité ne comprenant que 6 à 700 individus.
Il est facile de comprendre que, dans ces conditions^ ces anciens esclaves devenus Cambodgiens libres, au lieu de rester confinés dans leurs montagnes ne manqueront pas de se rendre dans les centres de Tintérieur pour s'y approvisionner. En outre, l'argent qui leur est distribué annuellement leur permet d'acheter des buffles et des bœufs pour la mise en culture des terrains situés dans les vallées et propres à la création de rizières. C'est d'ailleurs ce que j'ai pu constater, dès Tannée suivante, en voyant dans certains villages des troupeaux qui n'existaient pas auparavant.
Il me reste maintenant, pour terminer la relation peutêtre un peu longue de ce voyage, à vous parler des montagnes de marbre que j'ai eu l'occasion de visiter en revenant à Pursat.
Ces montagnes sont situées au sud-ouest de Pursat, sur la route de Thpong. Des Pois y avaient été envoyés par le Roi pour leur exploitation, et ils s'étaient installés près de celles qui leur avaient paru d'un plus facile accès, c'està-dire près des « Phnom-Thmà-Kéo », « Sasay » et « Srey Muey ».
De cette ancienne colonie, il ne reste aujourd'hui qu'une trentaine d'individus, dont l'unique industrie consiste à extraire péniblement et par des moyens rudimentaires ; quelques morceaux de marbre, qu'ils travaillent eux-mê-
mes pour en fabriquer certains objets d'usage courant. Le tour dont ils se servent, a cela de particulier que c'est un aide qui le met en mouvement au moyen d'une corde passant autour de Taxe, ot qu'il tire alternativement des deux mains pendant que le tourneur travaille la pièce au burin ou au ciseau.
Ce marbre, dont la nuaoce est généralement d'un blanc jaunâtre, présente des veines de couleurs diverses : rouge, bleu, vert, etc., mais ce qui le distingue des marbre^ connus en Europe, c'est que certaines parties sont absolument transparentes.
Enfin il existe encore, dans ces^ montagnes, une autre source de richesse, je veux parler du bois d'aigle. Ce bois, d'après une légende siamoise, doit son nom à cette circonstance, que des indigènes virent un jour un aigle établir son aire dans les cavités [naturelles qui existaient entre le bois et l'écorce d'un arbre séculaire. Plus tard, ayant abattu cette arbre ils constatèrent que le bois en brûlant répandait une odeur très agréable. En effet réduit en poudre et répandu sur des charbons ardents ce bois dégage une fumée blanche et parfumée. Il est employé dans toutes les pagodes de l'Extrême-Orient, sous forme de baguettes, qu'on fait brûler aux pieds des autels.
Sa valeur marchande est considérable et varie, suivant les espèces, de mille à cent cinquante francs le picul (soixante kilos).
Telles sont les productions naturelles de cette région, peu habitée, et qui jouit auprès des cambodgiens de l'intérieur, d'une réputation fùcheuse au point de vue sanitaire. Cette réputation d'ailleurs est méritée car il est ô peu près
impossible de la parcourir sans en rapporter les germes de la fièvre et de Timpali^disme.
Le gouverneur indigène de Pursat qui m'accompagnait, est mort, quelques jours après son retour, de la fièvre, aux atteintes de laquelle mes miliciens et moi nous n-avons pas échappé.
La croyance superstitieuse des Cambodgiens, affirme que si j'ai pu traverser ces régions malsaines sans accident grave, c'est que j'avais l'avantage de porter les moustaches relevées et que par suite les mauvais génies de la forêt n'avaient aucune prise sur moi. Je vous livre cette recette pour ce qu'elle vaut.
Quoiqu'il en soit, je reste persuadé que le défrichement et la mise en culture sont les plus sûrs moyens d'assainir la contrée.
Piltu-Roland, imp. Dijon.