‹ Le protectorat français du Cambodge [microform]Chapitre 4 sur 32 · ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAITÉ DU 11 AOUT · texte numérisé non relu

ARTICLE ADDITIONNEL AU TRAITÉ DU 11 AOUT

S. M. l'Empereur des Français donne à S. M. le Roi du Cambodge un bâtiment à vapeur dont le capitaine, les mécaniciens et les maîtres seront français à la solde de la France; le reste de l'équipage, consommations, approvisionnements et vivres de toutes sortes seront à la charge du roi du Cambodge.

S. M. le Roi du Cambodge pourra disposer de ce bâtiment pour tous les services qu'il jugera convenables et au besoin pour agir contre les rebelles désignés par le gouvernement cambodgien.

S. M. le Roi du Cambodge facilitera par tous les moyens, le commerce des bestiaux.

Palais de Oudong, le 11 Août 1863.

DE La Grandière, Commandant en chef en Cochinchine,

Quelque secret qu'ait été ce traité, le roi de Siam ne tarda pas à en être informé. Pour lui, Norodom avait commis en le signant un acte de félonie, et de ce fait n'était pas digne d'elre couronné dans la capitale de son royaume.

Sa couronne était détenue, nous Tavons dit, à Bang-Kok ; jusqu'ici on la lui avait promise, mais à la condition que l'autorité de Siam présiderait à la cérémonie. Aujourd'hui, 011 ne voulait plus; on exigeait que la cérémonie eut lieu à Bang-Kok.

C'était une déchéance, ce n'était plus une investiture. Les négociations relatives à ce couronnement traînèrent en longueur avec des incidents imprévus.

De Lagrée y déploya sa fermeté et son habileté ordinaires; les perplexités de Norodom étaient grandes, placé comme il l'était entre les exigences du roi de Siam et ses engagements avec nous. Que faire ? Que devenir?

Les queslions de forme et d'étiquettes ont une grande influence en Orient. Être maintenu sur le trône par notre influence, ne suffisait pas à Norodom; il voulait rehausser l'éclat de la majesté royale par la couronne qui lui manquait. C'était la couronne de ses pères, elle était à Bang- Kok I Un beau jour, et malgré tous les efforts de de Lagrée, il se décida à aller lui-même la recevoir des mains du roi de Siam.

Les préparatifs de départ furent tenus secrets, jusqu'au moment où plusieurs navires siamois arrivèrent à Kampot.

Celte nouvelle éclala comme un coup de foudre sur la tète de notre négociateur. Pour la première fois, il rencontrait chez le roi une résolution arrêtée, une résistance invincible; allait-il donc être joué par un Oriental ?

Que voulez-vous? lui disaient les ministres de Norodom, vous pouvez faire de nous ce que vous voudrez, mais il nous faut un roi couronné.

De Lagrée avait épuisé ses moyens d'action : menaces, persuasion, tout fut inutile.

Quand la décision du roi fut connue, il lui fit savoir qu'au moment du départ de Sa majesté, il occuperait la Capitale militairement et fit prévenir Tamiral de La Grandière en lui demandant des renforts.

Deux canonnières et 150 hommes lui furent envoyés aussitôt.

Le Roi était à peine éloigné de quelques lieues de Oudong, quand il entendit les salves d'artillerie par lesquelles de Lagrée y faisait saluer notre pavillon, en présence des soldats siamois réduits au rôle de spectateurs.

L'idée de cette salve fut un trait de génie; elle nous ramena la victoire. Le bruit du canon terrifia le roi; il crut que nous allions profiter de son départ pour nous emparer du Cambodge.

« Ahl c'est assez, dit-il à ses ministres. Que m'importe « la couronne si je perds le royaume ? » Et tournant subitement le dos à Bang-Kok, il reprit lentement le chemin de sa capitale .

Nocodom ne devait pas tarder à être récompensé de ce

bon. mouvement; en effet, le traité de protectorat, approuvé par TEmpereur, venait d'arriver de Paris, et l'échange des ratifications eut lieu à Oudong du 12 au 17 avril 1861.

Plus que jamais l'idée du couronnement traditionnel hantait le cerveau de Norodom; c'était une idée fixe, une obsession, une nécessité.

Les avis de Doudard de Lagrée firent comprendre à TAmiral qu'après l'échange des ratifications, il importait au prestige de la France de faire couronner officiellement son protégé, et des représentations énergiques du Gouverneur à la Cour de Bang-Kok, décidèrent le roi de Siam à envoyer à Saïgon, un très haut personnage, le Kalahom- Montrey-Serey-Wong, chargé de porter lui-même les insignes royaux.

Dans la disposition de la cérémonie qui eut lieu à Oudong le 3 juin 1864, tout avait été réglé de telle sorte que personne ne devait placer la couronne sur la tête du Roi.

Norodom devait la recevoir des mains du chef de TEtat Major de TAmiral, représentant le Gouvernement français.

C'est en effet à ce représentant que l'envoyé Siamois l'offrit, non sans quelqu'hésitation et sans quelque velléité d'enfreindre la consigne.

Le roi du Cambodge la reçut donc des mains du Chef d'Etat Major de l'Amiral français et la posa lui-même sur son front.

Ainsi avait fait Napoléon à Notre-Dame I

Ravi de voir enfin la couronne sur sa tète Norodom s'écria dans un transport de joie : Je considère l'Empereur

des Français comme mon père et TAmiral comme mon frère.

Norodom (1) est toujours sur le trône de ses ancêtres où l'ont maintenu les armes de la France, malgré les épreuves qu'il a traversées et les révolutions dont le Cambodge fut aussi le théâtre, et le portrait qu'en a tracé de Lagrée voici trente ans peut trouver sa place ici à titre de document intéressant Thistoire du Cambodge.

« Norodom est petit, on peut remarquer chez lui une « tendance marquée à l'embonpoint; il n'est assurément « pas beau, même pour un cambodgien, mais sa physio- « nomie est intelligente, expressive et mobile. Il s'est fait « très vite à beaucoup de nos usages, et l'on dirait qu'il a « deviné notre esprit; sa conversation très pittoresque est « émaillée de saillies presque Voltairiennes . 11 méprise « ses sujets dès qu'il n'en a plus peur et se moque de « Bouddah quand il se porte bien.

« Il foule aux pieds l'étiquette orientale, dernier vestige « de l'antique civilisation Khmer ; ce qu'il ne comprend « pas, c'est qu'il puisse exister une grande nation sans un « roî absolu. Le despotisme est inné chez lui. Ainsi, « quand on lui conseille d'ouvrir ou d'entretenir une route a nécessaire au commerce, il ne craint pas de répondre : « A quoi bon? je n'y passerai jamais. »

On aurait tort de juger des sujets sur ce portrait de leur monarque, voici par exemple, en parallèle, un portrait des cambodgiens tracé par M. Rutel (2) :

(1) Norodom vivait encore quand nous écrivions ces lignes, il est mort depuis le 23 avril 1904.

(2) Numéro du 15 novembre de «La Controverse et les Contemporains^ y>

« Le peuple Cambodgien, je ne saurais trop le dire, « extrêmement doux et craintif, a besoin d'être rassuré (( par tous les moyens possibles ; il sait que nous sommes « assez forts pour le délivrer des ennemis du dedans et du « dehors; il nous sera complètement acquis le jour où il « aura la conviction que nous respecterons son travail et « ses droits. »

A dater du Traité de 1863 et du couronnement de Norodom qui règne encore à Theure actuelle, il n'y eut plus de Mandarin Siamois à la Cour du Cambodge, et un résident français resta auprès de Norodom pour servir d'intermédiaire entre ce prince et le gouverneur de Cochinchine.

Notons pourtant que le roi de Siam se refuse à reconnaître le protectorat de la France, dans Tespérance d'obtenir la ratification de la prise de possession des provinces de Battambang et d'Ang-Kor qu'aucune pièce écrite, qu'aucun titre officiel n'avaient légitimée jusqu'à ce moment (1).

Cette espérance ne fut pas déçue puisqu'en effet; en 1867, par le Traité du 15 juillet, ratine le 24 novembre de la même année, la France réglait la position du Cambodge vis-à-vis du Siam, et cédait les provinces de Battambang et d'Ang-Kor à ce dernier par les articles 3 et 4 du dit traité ainsi conçus ;

a Art. 3. — S. M. le Roi de Siam renonce pour lui et « ses successeurs à tout tribut, présents ou autres marques « de vassalité de la part du Cambodge; de son côté, S. M. « l'Empereur des Français, s'engage à ne point s'emparer

(1) Francis Garnier.

<( de ce royaume pour l'incorporer à ses possessions de « Cochinchine. »

« Art. 4. — Les provinces de Battambang « Naklau » (( et d'Ang-Kor a Siemréap » resteront au royaume de « Siam. Les frontières seront délimitées..., etc., etc. » Il est ^ noter que le roi Norodom ne consentit jamais à reconnaître cette cession de deux provinces qu'il considérait comme faisant partie intégrante du royaume, que lui avaient légué ses aïeux.

De 1863 à 1868, époque à laquelle monta sur le trône de Siam un jeune roi qui succédait au roi Maha-Mong-Kut, pour lequel Norodom avait toujours conservé des sentiments de déférence qui génèrent souvent notre action, il y eut au Cambodge plusieurs soulèvements intérieurs provoqués par Asoa et Pou-Kombor, sortes d'aventuriers qui se prétendaient membres de la famille royale, soulevaient le pays et recrutaient de nombreux partisans dans le but avéré de détrôner Norodom et de le remplacer par Pou-Kombor.

Malgré les susceptibilités et les défiances de Norodom? l'Amiral de La Grandière chargea le frère du roi, Préa- Kéo-Fa, de pacifier la partie occidentale du royaume que les agitateurs terrorisaient et mettaient au pillage, pendant que lui-même, pour mettre fin aux encouragements que les insurgés recevaient du dehors, s'emparait dans les journées des 20-22 et 24 juin 1867 des trois provinces occidentales de Vin- Long, Chaudoc et Ha-Tien.

Après une campagne de 18 mois, Pou-Kombor se fit tuer par les habitants de Kompong-Soaï et tout rentra dans Tordre.

A la suite de ces événements, en cette même année de

1867, le Roi quittant Oudong et son ancien palais où il ne laissa que sa mère, qui devait y mourir en 1895 le 28 juin, transféra sa capitale à Phnom-Penh, et son frère, Préa-Kéo- Fa,le vainqueur de Pou-Kombor fut éleVé à la dignité d'Ob-r barach (second Roi) qu'il occupe encore auprès de son frère.

En 187G, nouvelle insurrection dans les provinces Orientales, fomentée par un troisième frère de Norodom, le prince Vatha ou Votha, qui résidait à Bang-Kok et s'en était subrepticement échappe pour tenter la conquête de la couronne que son frère avait si longtemps attendue.

L'Amiral Duperré, alors gouverneur de la Cochinchine fît réprimer ces troubles par nos armes et profita de la circonstance pour imposer quelques réformes à la médiocre administration de Norodom, qui n'avait pas peu contribué à mécontenter bon nombre de ses sujets, parmi lesquels il était facile aux ambitieux et aux| intrigants de recruter des partisans .

En 1884 fut signée la fameuse convention Thomson dont la ratification souleva des débats passionnés à la chambre des députés ; « Convention imposée par la force ! » s'écrie le rapporteur; « Traité signé sans enthousiasme ». répond un membre du gouvernement. La vérité est qu'un peu plus de ménagements eussent été nécessaires dans l'application de réformes, reconnues urgentes pour modérer le despotisme par trop oriental du Monarque, qui nous devait le maintient sur sa tête de la couronne de ses aïeux. Après le Traité de 1863 qui nous assurait le protectorat du royaume, voici, in extenso, le texte de la Convention de 1884 qui transforme, presque sans transition, ce protectorat en administration directe :

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