CONVENTION
CONCLLK EXTllE LA FkaNCE ET LE GaMHODGE
Le 17 Juin 188'i, pour régler les rapports respectifs. des deux pays
Entre S. M. Norodom P% Roi du Gambodpfe, d'une part;
et M. Charles Thomson, Gouverneur de la Goohinchine, agissant au nom de la République française, en vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés, d'autre part;
Il a été convenu ce qui suit :
Article Premier. — S. M. le Roi du Cambodge accepte toutes les réformes administratives, judiciaires, financières et commerciales auxquelles le gouvernement de la République française jugera, à l'avenir, utile de procéder pour faciliter l'accomplissement de son protectorat.
Art. 2. — S. M. le Roi du Cambodge continuera, comme parle passé, à gouverner ses Etats et à diriger leur administration, sauf les restrictions qui résultent de la présente convention.
Art. 3. — Les fonctionnaires cambodgiens continueront, sous le contrôle des autorités françaises, à administrer les provinces, sauf en ce qui concerne l'établissement et la perception des impots, les douanes, les contributions indirectes, les travaux publics et en général les services qui exigent une direction unique ou remi)loi d'ingénieurs ou d'agents européens.
Art. 4. — Des Résidents ou Résidents adjoints, nommés par le gouvernement français et préposés au maintien de Tordre public et au contrôle des autorités locales, seront placés dans les chefs-lieux de province et dans tous les points où leur présence sera jugée nécessaire.
Ils seront sous les ordres du Résident chargé, aux termes de l'Art. 2 du Traité de 1863, d'assurer, sous la haute autorité du Gouverneur de la Gochinchine, l'exercice régulier du i)rotectorat, et qui prendra le titre de Résident général.
Art. 5. — Le Résident général aura droit d'audience privée et personnelle auprès de S. M. le Roi du Cambodge.
Art. 6. — Les dépenses d'administration du royaume et celles du protectorat seront à la charge du Cambodge.
Art. 7. — Un arrangement spécial interviendra après l'établissement définitif du budget du royaume, pour fixer la liste civile du roi et les dotations des princes de la famille royale.
La liste civile du roi est provisoirement iixée à trois cents mille piastres ; la dotation des princes est provisoirement fixée à vingt-cinq mille
piastres dont la répartition sera arrêtée suivant accord entre S. M. le Roi du Cambodge et le Gouverneur de la Gochinchine.
S. M. le Roi du Cambodge s'interdit le droit de contracter aucun emprunt sans l'autorisation du gouvernement de la République.
Art. 8. — L'esclavage est aboli sur toute l'étendue du royaume.
Art. 9. — Le sol du royaume, jusqu'à ce jour, propriété exclusive de la couronne, cessera d'être inaliénable. Il sera procédé par les autorités françaises et cambodgiennes à la constitution de la propriété au Cambodge.
Les chrétientés et les pagodes conservent en toute propriété les terrains qu'elles occupent actuellement.
Art. 10. — La ville de Phnom-Penh sera administrée par une commission municipale composée : du Résident général ou de son délégué, Président; de six fonctionnaires ou négociants français nommés par le Gouverneur de la Gochinchine; de trois Cambodgiens; un Annamite; deux Chinois ; un Indien et un Malais nommés par S. M. le Roi du Cambodge, sur une liste présentée par le Gouverneur de la Gochinchine.
Art. 11. — La présente convention, dont en cas de contestation, et conformément aux usages diplomatiques, le texte français fera seul foi, confirme et complète le Traité du 11 août 1863, les ordonnances royales et les conventions passées entre les deux gouvernements en ce qu'ils n'ont pas été contraire aux dispositions qui précèdent.
Elle sera soumise à la ratification du gouvernement de la République Française, et l'instrument de la dite ratification sera remis à S. M. le Roi du Cambodge dans un délai aussi bref que possible.
En foi de quoi, S. M. le Roi du Cambodge et le Gouverneur de la Gochinchine ont signé le présent acte et y ont apposé leurs sceaux. Fait à Phnom-Penh le 17 juin 1884.
Ch. Tbomson. Norodom.
La signature par Norodom de cette convention, n'allait point sans quelque hésitation de sa part, car il y voyait, non sans une certaine apparence de raison, une sorte d'abdication du pouvoir royal entre les mains de son exigeant protecteur, et au lieu d'y apporter, pour la faire accepter, certains tempéraments de forme qu'on aurait pu, ^sans à coup, faire disparaître plus tard, M. Charles Thomson préféra employer la force et Tintimidation, et le 17 juin
1884 le roi Norodom se réveilla tout à coup devant les troupes françaises qui avaient envahi son palais.
Forcé, comme il le dit plus tard dans une lettre de protestation au Président de la République d'apposer, au bas d'un acte d'abdication, le sceau de la monarchie se tuant elle-même.
C'était une lourde faute dont nous ne devions pas tarder à supporter le poids et qui; pendant les deux années qui suivirent nous coûta beaucoup de sang et d'argent.
Le mécontentement de Norodom, que partageaient d'ailleurs ses ministres et les hauts fonctionnaires, se fit jour à travers la masse du peuple Cambodgien très attaché au prestige de la royauté, dont le descendant des anciens rois Khmers était pour lui le symbole. Si-Votha, cet agitateur, frère de Norodom, que nous avions déjà vu, sous le nom de <( Watta », s 'échappant de la Cour de Bang-Kok pour soulever contre son frère, dont il convoitait la Couronne, les provinces occidentales du royaume, ne manqua point d'exploiter à son profit le mécontentement des Cambodgiens, sous couleur de patriotisme, pour chasser les Français.
Le soulèvement, parti des frontières du Siam, ne tarda pas à gagner tout le Cambodge, excepté la région voisine de la capitale qu'occupaient seules des troupes françaises. Le premier acte tragique de cette révolte, fut Tattaque du poste de Sambor où le lieutenant Bellanger, qui le commandait, trouva la mort. Vinrent ensuite les méfaits de la bande des rebelles qui, après avoir ravagé la province de Soaï-Rieng, où elle mit à mort un des pères de la mission française établie dans cette région, se dirigea sur Prey-
Veng où elle ne craignit pas d'attaquer le poste de Banam, siège dîme résidence dont le Résident ne dut d'avoir la vie sauve, qu'en traversant à la nage la rivière de Tonle- Tauch.
Au Nord, les bandes de Si-Votta, augmentées d'éléments siamois composés d'aventuriers et de pillards, s'avançaient jusque sous les murailles du fort de Pursat qui ne dut qu'à la vaillance de sa faible garnison française et annamite, de ne pas tomber en leur pouvoir.
D'autre part, une canonnière fut envoyée sur le Mé- Kong et, arrivée à hauteur de Kahssutin, le lieutenant de vaisseau qui la commandait commit l'imprudence de mettre à terre, sans renseignements, une compagnie de débarquement chargée d'aller dégager la résidence de Kom-pong-Cham, que menaçaient de forts contingents. Cette compagnie d'un effectif restreint tomba dans une embuscade, dont elle ne put sortir qu'en laissant sur le terrain un certain nombre de nos marins .
A Sala-Kus, près de Phnom-Basset, dans la province de Phnom-Penh, un convoi de vivres et de munitions qu'escortait un faible détachement d'Infanterie- de Marine sous les ordres d'un sous-offlcierfut également attaqué par des pirates ; après un combat acharné où le sous-offlcier fut tué à la tête de sa petite troupe, l'ennemi fut repoussé et le convoi put arriver au fort de Phnom-Basset.
On chercherait en vain à expliquer ce soulèvement général des populations cambodgiennes, d'ordinaire si paisibles, en l'attribuant à un fanatisme religieux qui fit donner à ce mouvement insurrectionnel le nom impropre de « Guerre des Bonzes » ; la preuve en est dans ce fait que
nos troupôs trouvèrent toujours de précieux auxiliaires parmi ces Bonzes, qui mirent h leur service les secours et approvisionnements de toute nature dont ils pouvaient disposer.
Ce fut en somme une guerre de partisans et de guérillas, secrètement favorisée par les mandarins et les fonctionnaires mécontents et dont les nombreux combats partiels se multipliaient presque simultanément sur toute Tétendue du royaume et même aux alentours de la Capitale. La situation devenait d'autant plus critique, que nous n'avions à y opposer que de trop faibles contingents européens, que secondaient sans enthousiasme les milices annamites chargées de les renforcer.
Demander des renforts à la métropole, il n'y fallait pas songer, d'autant que la guerre duTonkin, que nous soutenions au même moment, soulevait en France et au sein même du parlement les contre verses les plus passionnées.
Devant l'imminence du péril, les mesures les plus énergiques s'imposaient cependant ; des ordres furent donnés pour arrêter à Saigon les troupes rapatriées après les affaires du Tonkin, et qui n'avaient pas trop souffert de la campagne. Ces contingents aguerris furent dirigés en toute hâte sur le Cambodge, sous le commandement du colonel de Badens qui en prit la direction générale ; c'est ainsi que vers la fin de 1885, il y eut près de 4.000 hommes de troupe au Cambodge, infanterie, zouaves, artillerie, etc..
Le colonel de Badens organisa aussitôt des colonnes volantes dans toutes les directions ; il fit construire ou renforcer les forts de Prey-Weng, Kompong-Cham, Phnom- Basset, Kompong-Thom, Pursat et entoura Phnom-Penh
d'un certain nombre de blockauss pour protéger la capitale.
Devant ce déploiement de forces et aussi, sur les instances du Résident-général qui dut apporter quelques adoucissements dans l'application des clauses de la Convention de 1884, Norodom revenu à une plus juste appréciation de ses intérêts^ se décida à donner des ordres aux gouverneurs indigènes des provinces, pour faire réprimer la révolte qui cessa presque complètement du jour au lendemain.
Seul, Si-Votta continua à tenir la campagne dans les provinces les plus éloignées du Nord du Cambodge.
Jusqu'en 1887, il occupa les provinces, de Siem-Réap, Melou-Prey (au Siam) et Kompong-Cham (au Cambodge) ;
Le roi lui opposa Um, un de ses mandarins qui fut chargé de pacifier toute cette région. Si-Votta, traqué de toutes parts, abandonné de ses partisans et à bout de ressources, demanda à faire sa reddition, qui fut acceptée et mourut peu de temps après.
Dès lors, le royaume duCambodgecomplètementpaciflé, n'a plus vu se renouveler ces sanglantes rebellions qui mirent plus d'une fois en péril la couronne ou la vie de son roi et créèrent parfois de sérieux embarras à notre protectorat.
Dans cette période de 16 années « 1887 à 1904 », l'œuvre de la France, en ce pays jadis si florissant, put se développer à l'ombre d'une paix dont il n'avait pu jouir depuis des siècles.
C'est cette œuvre, dont on peut aujourd'hui mesurer la portée et constater les résultats qui formera l'objet de notre thèse.