‹ Le protestantisme a HaguenauChapitre 1 sur 14 · COLMAR · texte numérisé non relu

COLMAR

H. HuFFEL, libraire.

RixHEiM (Alsace). — Imprimerie F. Sutter & Cie

En dehors de la place naturellement plus restreinte qu'ils occupent dans les histoires générales de la province ou du protestantisme »), l'établissement de la Réforme à Haguenau et son triomphe éphémère ont défrayé plusieurs monographies, composées sur des données et avec des vues très différentes. Au premier abord le sujet doit paraître épuisé, susceptible tout au plus de quelques additions de détail, sans intérêt comme sans valeur. Mais un examen plus attentif de cette question de bibliographie locale ne tarde pas à modifier ces présomptions.

Le pasteur Rôhrich 2) n'a consulté que des sources protestantes, en particulier les documents officieux et officiels que l'ancienne paroisse luthérienne a déposés aux archives de Saint-Thomas. Il ignorait par suite beaucoup de choses, et ce qu'il savait, il était d'ordinaire hors d'état de le comprendre exactement. Juger un procès avec équité, quand on n'entend que l'une des parties, est toujours une entreprise difficile. Elle devient impossible, quand on s'interdit vis-à-vis de ces témoins, forcément partiaux, tout contrôle critique. Or

1) Voir entre autres ; Db Bussirbrb, Histoire du développement du protestantisme à Strasbourg et en Alsace^ II, 287-290.

3) Mittkeiiungen aus der Geschichte der evangelischen Kirche des £lsasses, Strassburg, 1855, II, 450-511.

tel est le cas de Rôhrich. Jamais il ne se permettrait de croire que les luthériens, ses ancêtres, aient pu avoir des faiblesses, d'admettre que dans l'ardeur de la lutte et dans des Mémoires écrits pour les besoins de la cause, ils aient avancé des récriminations injustes ou aventurées, des erreurs calculées ou involontaires.

Avec une pareille disposition d'esprit, on arrive à faire de la meilleure foi du monde — non une œuvre vraiment scientifique — mais une espèce de roman, qui concorde avec l'histoire par la vérité matérielle des faits les plus saillants, mais qui s'en écarte presque toujours par l'exposé fantastique de causes, de moyens et d'effets purement imaginaires.

Peu d'années après»), 13l Revur d'A/sace publiait une Esquisse inédite d*une histoire de V Eglise évangélique de Haguenau de 1521 à 1659, par le pasteur Billing. Le traducteur de cette Esquisse, le pasteur Schâffer, ignorait évidemment, ou avait perdu de vue, le travail plus sérieux et plus complet, composé par Rôhrich' avec les mêmes matériaux. On ne s'expliquerait pas autrement qu'il ait pu éditer un opuscule qui n'apprenait rien au public instruit et qui devait provoquer, chez les hommes sérieux, une comparaison peu favorable à son client.

Plus insignifiante encore est la Notice historique que le pasteur Emile Nied joignit aux discours prononcés par lui et par Bruch à l'inauguration de son temple 2). Cette Notice ne se proposait que d'édifier la nouvelle communauté protestante de Haguenau, qui de son côté ne demandait qu'à se laisser édifier. Nied qu'aucun travail préliminaire ne préparait d'ailleurs à une étude

2) Die Einti

2) DU Einweihung der evangelisch'prottstantUchtn Kircht in Hagenau^ am 18, Màrz i86o.

historique, se contenta en conséquence d'emprunter à Rôhrich et à Billing les idées et les faits qui rentraient le mieux dans son cadre : leur exactitude et leur vérité étaient admises sans examen et affirmées avec une pieuse confiance.

Cecte publication provoqua sans doute les articles que M. l'abbé Jos. Guerber, alors vicaire à Saint-George, consacra l'année suivante au même sujet »). Il disposait de ressources inconnues à ses devanciers, de la Chronique des Jésuites de Haguenau et de notes tirées des archives de la ville. Mais il est plus philosophe qu'his-^ torien. Ce qui le préoccupe, ce sont les aperçus généraux, les grandes lignes, les vues d'ensemble. Haguenau est pour lui un théâtre trop étroit. Sa pensée aime à planer plus loin et plus haut. De là des tableaux pleins d'éloquence et de profondeur ; mais, à part trois ou quatre incidents mis en lumière avec un soin particulier, le menu des faits locaux n'obtient de lui qu'une attention trop sommaire.

En 1872, M. A. Jàger se proposa... de devenir bachelier en théologie. Il crut y arriver avec un résumé de Rôhrich auquel il ajouterait quelques traits empruntés à M. Guerber ou aux archiv^es de la ville 2). c Malheureusement, reconnaît-il lui-même avec franchise, je n'ai pas eu le temps nécessaire de m'occuper à fond de la question ... ; par suite de la hâte avec laquelle j'ai dii composer mon travail, il est devenu peut-être un peu trop superficiel >. Le malheur ne fut grand pour personne. M. Jager reçut son diplôme de bachelier, et à l'âge qu'il avait alors, avec son inexpérience des hommes et des choses, avec son inhabileté à déchiffrer

1) Kevut catholiqui d^ Alsace^ i86i.

2) La Réformation a Haguenau^ d^ après des documents en partie inédits, Strasbourg, 1872.

et à comprendre les textes, il n*aurait réussi, daxis une œuvre plus étendue, qu'à multiplier les méprises où il tombe sans cesse, quand, abandonnant la voie tracée par son Mentor, il essaie de voler de ses propres ailes.

Lorsque dans son Histoire politique et religieuse de Haguenau »), M. Victor Guerber eut à parler de la question, il prit naturellement pour base le travail de son frère et les notes de M. de Bussierre, se bornant à des modifications de peu d*importance.

De cette courte revue bibliographique il résulte qpe les historiens de notre Réforme, quand ils ne n%ligeaie»t pas entièrement les Archives de la ville, n'en firem jamais qu'un usage trop timide. C'était cependant pour eux la source d'information la plus riche et la plus sûre à la fois.

On y trouve d'abord le dossier de la Réforme (G. G., 5061) divisé en plusieurs liasses, où sont réunis et classés d'après leurs dates de nombreux documents relatifs à ce sujet, catholiques ou protestants d'origine, publics ou confidentiels, Mémoires pour ou contre. Attaques et Réponses. Ces pièces ne sont pas toujours, prises isolément, aussi claires, aussi précises, aussi exactes qu'on le désirerait. Mais on peut les comparer, les contrôler les unes par les autres. Cette critique suffit d'ordinaire pour éclairer la conscience de l'écrivain, qui sans elle marcherait à l'aventure, au gré de ses préjugés.

Non moins précieux sont les Rathsprotocoll y les Procès verbaux des audiences municipales; ils léseraient même d'avantage, si on en avait conservé la série intacte. On le sait, toutes les questions d'intérêt public étaient autrefois soumises en principe, et presque toujours en

1) Rixheim, 1S76.

pratique, au sénat de nos villes : police correctionnelle, civile, industrielle, scolaire, religieuse, etc., tout relevait de lui, directement ou en seconde instance. Les séances contemporaines de rétablissement du protestantisme nous édifieraient non seulement sur les sentiments particuliers de chaque conseiller, mais aussi sur l'attitude générale de la bourgeoisie. Malheureusement ce fonds a fait depuis la Révolution des pertes sans doute irréparables : les répertoires qui facilitaient les recherches et les volumes qui répondaient aux soixante dernières années du xvr siècle ont presque tous disparu i). Mais telle quelle, si mutilée qu'elle soit ^aujourd'hui, cette collection réserve encore sur les hommes et les choses de l'époque, et par suite sur le mouvement lui-même, les révélations les plus utiles.

C'est une erreur de méthode en effet que d'étudier la Réforme isolément. Sans doute il est bon, nécessaire parfois, de la traiter à part, pour concentrer l'attention de l'écrivain et celle du lecteur sur un seul objet. Mais avant de prendre la plume en main, les auteurs de ces monographies doivent avoir poussé de tous côtés leurs recherches et leurs investigations sur les institutions, les mœurs, les agissements de la société contemporaine. Sinon, ils se heurteront sans cesse à des problèmes, qu'ils feront semblant de ne pas voir, que peut-être ils ne verront pas eux-mêmes, qu'en tout cas ils résoudront, sans égard pour la vérité historique, selon les entraînements de leurs préventions.

Voyez par exemple Rôhrich. La constitution municipale de Haguenau est pour lui un mystère ; les patriciens qui introduisirent le luthéranisme en ville, il no

i) Ils existaient encore en 17S9. Toute U série a ensuite été, pendtnt de longues années, au Tribunal de Strasbourg. C'est sans doute à l'occasion de ce< transports et de ce séjour à l'étranger, que i»*e8t faite la perte regrettable que nous signalons.

lO PREFACE

les connaît que de nom ; en dehors des sermons de Schmidiin qu'il n'a jamais lus attentivement, il ne sait rien des moyens qu'ils employèrent pour établir et répandre leurs doctrines ; comment ils mirent la main sur l'école latine de Saint-George et quelle propagande ils y organisèrent, il l'ignore ; l'emploi abusif qu'ils font du bien des pauvres et des églises, il n'a pas l'air de le remarquer, etc., etc. Bref, il sera dans l'impuissance^ souvent de saisir la portée des documents qu'il rencontre, presque toujours d'apprécier les allégations contradictoires des deux partis. Placé entre les affirmations des uns et les négations des autres, il affirme ou nie à son tour, non d'après les' inspirations de la justice et de la vérité qu'il ne connaît pas, mais selon la conduite tenue par les luthériens d'autrefois, ses clients. Incapable d'ordinaire de juger du fond des témoignages, il se règle sur ses sympathies préconçues pour les témoins.

Le même écueil nous attendait, et il eut été difficile mainte fois de l'éviter, si les circonstances ne nous en avaient préservé providentiellement. Le protestantisme n'était pour nous qu'un incident de l'histoire religieuse de Haguenau, et celle-ci de son côté n'était qu'une partie — importante, il est vrai, mais non exclusive — d'une histoire plus générale, qui dans notre pensée embrassait tout le passé de la ville, politique, administratif, littéraire, financier, tout aussi bien qu'ecclésiastique. Les diverses séries de nos archives municipales ont par suite passé sous nos yeux, sans en excepter les épaves que la tempête a poussées à la Bibliothèque de Heidelberg ou au Reichsarchiv de Munich «). Nous

i) On sait qu'au début du Xix* siècle nos archives ont été pillées par un savant de Mayence, le trop célèbre BodcBann, et que les pièces volées par lui se trouvent aujourd'hui pour la plupart dans ces deux dépôts. V. Das alte SiatuUnhuch dtr Stadt Hn^enau^ p. Il et suiv.

avons dépouillé, pièce par pièce, les fonds trop petits à notre gré de nos anciennes communautés religieuses et de la landvogtei, conservés à la préfecture de la Basse-Alsace, et ceux beaucoup plus riches et plus précieux pour nous que l'église Saint-George et Thôpital ont pu défendre contre les injures du temps ').

Le protestantisme haguenauien nous apparut de la sorte au milieu du cadre qui l'entoura dans la vie réelle. Quand il sort du sanctuaire pour occuper l'école, les tribunaux, les administrations publiques et privées, nous sommes en état de le suivre et d'apprécier son action. Ces critiques qu'on lui adresse ou qu'il lance à ses adversaires, les Répliques qui s'échangent de part et d'autre, ne sont plus des surprises pour nous. Il nous est facile de les juger directement et par nous -même, de les discuter, pièces ou chiffres en mains, en parfaite connaissance de cause.

Malgré cela, la lumière ne sera peut-être pas tou-

jours aussi complète et aussi vive qu'on la voudrait. Même les contemporains, les témoins immédiats des événements, ont parfois d? la peine à débrouiller tous les fils d'une intrigue, à faire la part exacte des responsabilités. Mais ces hésitations ne porteront que sur des détails de moindre importance. Il nous sera toujours donné, croyons-nous, de mettre dans leur jour les faits importants, d'en déterminer le véritable caractère et la vraie portée.

Dans ce travail d'analyse, fait la loupe à la main, sans autre souci que celui de découvrir et d'exposer la vérité, il est impossible de ne pas froisser tantôt Tun, tantôt l'autre de ses lecteurs. Pourquoi, diront

l) Nous ne .soimnes pas retourné à Sant-ThomaR, malgré la gra> cieuse hospitalité que nouM y reçûmes autrefois de M. Ch. Schmidt : les extraits publiés par Rôhrich et jâ^c^r, complétés par les copies que Mock a insérées dans sa Chronique (B bl. de Colmar), nous suffisaient.

certains catholiques, raconter les défaillances de tel prêtre ou de telle communauté religieuse? Pourquoi rappeler certains faits qui ne peuvent retomber que sur leurs auteurs, qui n'eurent aucune influence sur les destinées du protestantisme ? Pourquoi ... ? Parce que, répondrons-nous, l'impartialité est le premier devoir de rhistorien. Parce qu'on n'a le droit de dire la vérité à droite, que si on la dit aussi à gauche avec la même franchise ... Et comme en définitive, les catholiques n'ont aucun intérêt à innocenter, perfas et nef as, leurs coreligionnaires du xvr siècle, comme ils n'admettent pas que la religion elle-même soit solidaire de la conduite, ou du tact de tous ceux qui la professent, ils ne refuseront pas d'entendre raison. Dès le xvi' siècle, au milieu même des ardeurs de la lutte, les controversistes les plus convaincus reconnaissaient l'existence d'abus, même d'abus nombreux, le besoin de relever la discipline ecclésiastique, de réformer les mœurs du elergé et des fidèles. Les catholiques d'aujourd'hui ne sauraient reculer devant des aveux, qui ne sont compromettants que pour des hommes, qui ne prouv^ent rien contre les institutions que ces hommes déshonoraient.

Mais peut-on se promettre de la part des protestants la même condescendance? Aux yeux d'un luthérien sincère, la Réforme est la restauration de la doctrine chrétienne corrompue par l'ignorance et la superstition, le retour à la pureté primitive de la morale évangélique, méconnue pendant de longs siècles. Les hommes qui servirent d'instruments à cette révolution si belle, si divine dans son objet et dans son but, ont dû être, du moins les principaux d'entre eux, des hommes extraordinaires, supérieurs par leur intelligence et leur cœur, choisis par Dieu lui-même pour cette mission sublime, inspirés et soutenus de son esprit, des apôtres et des

si accréditées qu'elles soient par les traditions du parti. Sans sortir de TAlsace, et du monde théologique, nous en trouvons l'aveu dans la Préface remarquable à plus à'un titre qu'un jeune théologien, enlevé à la science par une mort prématurée, a mise à la tête de son Magistrat und Reformation ').

Après avoir parlé des travaux publiés sur la Réforme de Strasbourg par Rôhrich, Jung et J. W. Baum, son père, Adolf Baum reconnaît que c chez tous les trois écrivains, l'histoire de la Réforme, en particulier celle de son établissement, se présente sous un jour trop idéal >, alors que pour les deux premiers surtout, «c'eût été un devoir de faire ressortir les ombres à côté de la lumière et d'indiquer les motifs moins nobles qui ont eu leur part d'influence. Je ne voudrais pas cependant, continue-t-il, blâmer ces hommes qui, quoique avec des vues trop étroites, ont écrit de leur mieux l'histoire de notre Réforme alsacienne; je blâme plutôt ceux qui s'imaginent servir leur cause en s'obstinant aujourd'hui encore dans les mêmes voies, sans tenir compte des matériaux mis an jour et des rectiûcations faites dans ces derniers temps. Kn sattachant plus étroitement à la vérité historique, l'histoire de la Réforme recevra peut-être une physionomie un peu différente, mais le grand mouvement ne perdra rien de sa valeur et de sa raison d'être .^ . . de ce qu'il sera reconnu que les passions plus ou moins basses qui se mêlent à toute révolution, y jouèrent aussi leur rôle » 2).

1) Magistrat und Reformation in Strasburg bis 152c von Ad. Baum. Str., 1887, p. XVII.

2) Bei allen dreien wird die Geschichte der Reformation und vorzugsweise der Eintiihrung derselben in ein zu idéales Licht geriickt. Dennoch môchte ich jene MSnner nicht tadeln. . . wohi aber diejenigen, welche damit ihrer Sache einen Dienst zu leisten wahnen, dass sie, trotz allem zu Tage gefôrderten Materiale und aller seitherigen Berichtigungen, noch heute auf ihrem alten Standpunkt beharren. Diirch einen strengeren Anschiuss an die historische Wahrheit wird die Geschichte der Refor-

Personne ne lira ces lignes si franches et si catégoriques sans admirer et l'intelligence avec laquelle ce jeune théologien proclamait la nécessité de sacrifier la légende à la vérité historique, et le courage avec lequel il acceptait ce sacrifice, tout en entrevoyant les conclusions que d'autres en pourraient tirer »). C'est cette intelligence et ce courage que nous désirons rencontrer chez ceux de nos lecteurs qui auront été élevés dans les pieuses traditions des Rôhrich, des Jung, des Lerse et de leurs émules. Animés de ces sentiments, ils reconnaîtront à l'histoire le droit et même le devoir de faire son œuvre, de remplacer un idéalisme complaisant, que rien ne justifie, par un réalisme moins édifiant sans doute, mais plus conforme à la vérité prosaïque des caractères et des faits.

mation vielleicht eine etwas verUnderte Gestalt erhalten, aber der innere wert, die Berechtiguog der grossen Bewegung wird dadurch nicht verkUmmert.

i) Nous n'entendons pas dire par là que le Ma^strat und Re/ormation soit à nos yeux une œuvre complète et définitive. Elle renferme bien des lacunes et même des erreurs évidentes (au point de vue économique entre autres). Mais c'est un premier pas. C'est un appel à des recherches impartiales et cet appel sera entendu.

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