CHAPITRE VIII
DU FANATISME. — SA DÉFINITION. — DU FANATISME DANS L'ÉGLISE CATHOLIQUE.
Il serait injuste d'accuser une religion de fausseté uniquement parce qu'il se serait trouvé des fanatiques dans son sein : autant les vaudrait rejeter toutes , puisqu'il serait impossible d'en trouver une qui fût exempte de cette plaie. Le mal n'est donc point qu'il y ait des fanatiques dans une religion, mais que
la religion même leur donne naissance , les excite au fanatisme, et leur ouvre une large porte pour s'y précipiter. Si l'on y regarde de près , il y a au fond du cœur humain un germe abondant de fanatisme ; l'histoire de l'homme nous donne tant de preuves de cette vérité , qu'à peine pourraiton trouver un fait plus incontestable. Feignez l'illusion que vous voudrez , racontez la vision la plus extravagante , imaginez le système le plus dénué de sens commun , mais ayez soin d'empreindre tout cela d'une teinte religieuse , vous êtes assuré de ne pas manquer de prosélytes enthousiastes, qui prendront à cœur de soutenir vos dogmes, de les propager, et se livreront à votre cause avec un esprit aveugle et un cœur de feu : en d'autres termes, vous aurez sous votre drapeau une troupe de fanatiques.
Quelques philosophes ont consacré bien des pages à déclamer contre le fanatisme; ils se sont, pour ainsi dire, donné la mission de le bannir de la terre ; ils ont fatigué le monde de leçons philosophiques, et ont fulminé contre le monstre avec toute la vigueur de leur éloquence. Il est vrai que le mot fanatisme a pris dans leur bouche une extension si vaste , que toute espèce de religion s'y est trouvée comprise. Mais, alors même qu'ils se fussent bornés à combattre le vrai fanatisme, je crois qu'ils eussent beaucoup mieux fait, sans prendre tant de peine, de consacrer quelques instants à examiner cette matière dans un esprit d'analyse , et à la traiter, après un examen attentif, sans préoccupation , avec maturité , avec réserve.
Par cela même que ces philosophes s'étaient aperçus que le fanatisme est une infirmité naturelle de l'esprit de l'homme, ils ne pouvaient avoir que peu d'espérance , si tant est qu'ils fussent des philosophes sages et sensés , de parvenir , par des raisons et de l'éloquence , à bannir du monde ce monstre maudit; car je ne sache pas que, jusqu'à présent, la philosophie ait porté quelque remède à aucune des graves infirmités qui sont comme le patrimoine de l'espèce humaine. Parmi les nombreuses erreurs qu'a eues la philosophie du dixhuitième siècle, l'une des plus capitales a été la manie des types : on s'est forgé dans l'esprit un type de la nature de
l'homme, delà société, de toute chose, en un mot; et tout ce qui n'a pu s'ajuster à ce type , tout ce qui n'a pu se ployer pour entrer dans ce moule a dû souffrir une décharge de furie philosophique , qu'on peut du moins être certain que le défaut de flexibilité n'est pas resté impuni.
Mais quoi ! pourra-t-on nier qu'il y ait du fanatisme dans le monde ? Il y en a beaucoup. Niera-t-on que ce soit là un mal ? C'est un mal très-grave. Gomment parviendrait-on à l'extirper? On n'y parviendra pas. Comment en pourra-t-on diminuer l'extension , en atténuer la force , en enchaîner la violence? En donnant à l'homme une bonne direction. Ne sera-ce point par la philosophie ? Nous le verrons tout à l'heure. Quelle est l'origine du fanatisme? ïl faut commencer par fixer le véritable sens de ce mot.
On entend par fanatisme , en prenant ce mot dans son acception la plus large, une vive exaltation d'un esprit que domine fortement une opinion fausse ou exagérée. Si l'opinion est vraie , si elle est contenue dans ses justes limites, il n'y a pas de fanatisme , ou s'il y en a , c'est uniquement par rapport aux moyens que l'on emploie pour défendre cette opinion. Mais, dès lors , il y a aussi un jugement erroné , puisqu'on croit que l'opinion vraie autorise ces moyens ; c'est-à-dire qu'il y a déjà erreur ou exagération. Si l'opinion vraie est soutenue par des moyens légitimes, si l'occasion est opportune , il n'y a pas de fanatisme , quelle que soit d'ailleurs l'exaltation et l'effervescence de l'esprit, quelle que soit l'énergie des efforts et la grandeur des sacrifices. Alors , il y aura enthousiasme dans l'esprit , héroisme dans l'action ; il n'y aura pas de fanatisme. S'il en était autrement, les héros de tous les temps et de tous les pays resteraient flétris du stigmate de fanatiques.
Le fanatisme , pris dans cette généralité , s'étend à tous les objets dont s'occupe l'esprit humain : c'est ainsi qu'il y a des fanatiques en religion , en politique, dans les sciences même et dans la littérature. Néanmoins , si l'on remonte à la valeur étymologique , et si l'on s'en tient à l'usage , le mot fanatisme ne s'applique proprement qu'aux matières religieuses : c'est pourquoi le nom seul de fanatique, sans aucune adjonction, désigne un fanatique en religion , tandis que , s'appliquant à
d'autres objets , il doit être toujours accompagné de l'épithète qui le qualifie : ainsi Ton dira fanatiques politiques, fanatiques en littérature, etc.
Il est hors de doute qu'en matière de religion l'homme a une très-grande propension à se laisser dominer par une idée, en faveur de laquelle son esprit s'exalte, qu'il veut transmettre à tous ceux qui l'entourent et propager de toutes parts : il en vient quelquefois jusqu'à S'efforcer de la communiquer aux autres par les moyens les plus violents.
Le même fait se reproduit jusqu'à un certain point, en d'autres matières ; mais ce phénomène acquiert , dans les choses religieuses, un caractère qui le distingue de tout ce que l'on voit ailleurs. C'est qu'ici l'âme humaine prend une force nouvelle, une énergie terrible, une expansion sans bornes: pour elle, il n'y a plus de difficultés, d'obstacles, ni d'entraves; les intérêts matériels disparaissent entièrement; les plus grandes souffrances prennent du charme ; les tourments ne sont rien ; la mort même est une séduisante illusion.
Ce fait varie avec les individus, avec les idées, avec les mœurs de la nation au sein de laquelle il se produit; mais au fond il est toujours le même. Si l'on examine la chose dans sa racine , on trouve que les violences des sectaires de Mahomet , et les extravagances des disciples de Fox , ont une commune origine.
Il en esl de cette passion comme de toutes les autres : si les passions produisent de très-grands maux , c'est qu'elles dévient de leur objet légitime, ou qu'elles tendent vers cet objet par des moyens qui ne sont pas conformes à ce que dictent la raison et la prudence. Le fanatisme , bien observé , n'est donc autre chose que le sentiment religieux hors de sa voie; sentiment que l'homme porte en soi du berceau à la tombe , et que l'on trouve comme répandu dans la société à toutes les périodes de son existence. C'est en vain qu'on s'est efforcé jusqu'à ce jour de rendre l'homme irréligieux : tel ou tel individu a bien pu se livrer à la folie d'une irréligion complète, mais le genre humain ne cesse pas de protester contre l'homme qui étouffe dans son cœur le sentiment religieux. Or, ce sentiment est si fort, si vif; il exerce avec tant
de puissance une influence illimitée sur l'homme , qu'à peine s'est-il écarté de son objet légitime , à peine a-t-il quitté le droit sentier, on lui voit déjà produire des résultats funestes; c'est que deux causes bien propres à enfanter les plus grands désastres, se trouvent aussitôt combinées : Vaveuglement complet de l'intelligence, et une irrésistible énergie dans la volonté.
En déclamant contre le fanatisme , bon nombre de protestants et de philosophes ne se sont pas fait faute de prodiguer cette injure à l'Eglise catholique; et certes ils auraient dû le faire avec plus de mesure , ne fût-ce que par respect pour la bonne philosophie. Sans doute, l'Eglise ne se vantera pas d'avoir pu guérir toutes les folies humaines ; elle ne prétendra pas davantage avoir pu bannir le fanatisme du milieu de ses enfants, jusqu'au point qu'on n'ait plus vu, de temps à autre, quelques fanatiques dans son sein: mais ce qui est véritablement pour elle un titre de gloire , c'est qu'aucune religion n'a mieux saisi par quel moyen il fallait travailler à guérir cette infirmité de l'esprit humain. On peut, en outre, affirmer que ses mesures sont prises de telle sorte que le fanatisme , en naissant , se voit emprisonné par elle en un cercle où il pourra bien délirer quelque temps, mais où il lui est impossible d'avoir des conséquences funestes.
Ces égarements d'esprit, ces rêves délirants, qui, nourris et avivés par le temps, entraînent l'homme aux plus grandes extravagances, et jusqu'aux crimes les plus horribles, s'éteignent le plus souvent à leur origine même , lorsque l'âme possède en soi la conviction salutaire de sa propre faiblesse et le respect pour une autorité infaillible. Si parfois l'on ne parvient pas à l'étouffer entièrement à sa naissance, du moins le délire reste isolé ; il n'atteint pas le dépôt de la vraie doctrine , et les liens qui unissent et resserrent tous les fidèles comme -les membres d'un même corps ne sont point brisés. S'agit-il de révélations , de visions, de prophéties, d'extases? Tant que tout cela garde un caractère privé et ne touche pas aux vérités de la foi, l'Eglise, communément, dissimule, tolère, s'abstient d'intervenir, et se tait, abandonnant à la critique la discussion des faits, laissant tous les fidèles dans un» entière liberté de croire ce qui leur plaît. Mais si les
choses prennent un caractère plus grave, si le visionnaire entre dans des explications sur quelques points de doctrine, vous verrez aussitôt déployer l'esprit de vigilance. L'Eglise, attentive à écouter s'il s'élève quelque part une voix qui s'écarte de ce qui a été enseigné par le divin Maître, fixe un regard observateur sur le nouveau prédicant. Elle examine ce qui peut révéler en lui l'homme trompé par ses illusions, et qui erre en matière de dogmes, ou le loup couvert de la peau de brebis; elle fait entendre alors un cri d'avertissement; elle prévient tous les fidèles ou de l'erreur ou du péril , et sa voix de pasteur rappelle la brebis égarée. Si celle-ci , fermant l'oreille, ne veut suivre que ses caprices , l'Eglise la sépare du troupeau, la déclare semblable au loup. Dès cet instant, l'erreur et le fanatisme ne peuvent plus se trouver dans aucun de ceux qui ont à cœur de demeurer au sein de l'Eglise.
Sans doute les protestants ne manqueront pas de reprocher aux catholiques la multitude de visionnaires qu'a eus l'Eglise ; ils rappelleront les révélations et les visions d'un grand nombre de Saints vénérés sur nos autels ; ils nous accuseront de fanatisme : fanatisme-, diront-ils, qui, loind'ètre borné, dans ses effets, à un cercle étroit , a été capable de produire les résultats les plus importants. « Les seuls fondateurs des ordres religieux , diront-ils, ne nous offreut-ils pas le spectacle d'une longue suite de fanatiques qui , trompés eux-mêmes parleurs propres illusions, ont exercé sur les autres, par leurs paroles et leur exemple, la plus grande fascination que l'on ait jamais vue ? » Comme ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur le sujet des communautés religieuses , chose que je me propose de faire dans un autre endroit de cet ouvrage , je me contenterai d'observer qu'en supposant même qu'il n'y eût qu'illusion dans toutes les visions et les révélations de nos Saints , et dans les inspirations célestes dont les fondateurs des ordres religieux se croyaient favorisés , nos adversaires ne pouvaient en aucune manière s'en autoriser pour faire tomber sur l'Eglise le reproche de fanatisme. Et d'abord , il est facile de voir qu'en ce qui touche les visions d'un particulier, tant que ces visions ne sortiront pas de la sphère individuelle, il pourra bien y avoir
illusion , et , si l'on veut , fanatisme ; mais que ce fanatisme ne sera nuisible à personne et ne parviendra jamais à mettre le trouble dans la société. Qu'une pauvre femme se croie favorisée de faveurs particulières du Ciel ; qu'elle se figure entendre fréquemment les paroles de la Sainte-Vierge , s'entretenir avec les anges , qui lui apportent des messages de la part de Dieu, cela pourra exciter la crédulité des uns et la raillerie des autres ; mais , à coup sûr , il n'en coûtera à la société ni une goutte de sang ni une seule larme.
Quant aux fondateurs des ordres religieux , en quoi donnent-ils prise à l'accusation de fanatisme? Passons sous silence le profond respect que méritent leurs vertus , et la reconnaissance que l'humanité leur doit pour les inestimables services qu'elle en a reçus ; supposons qu'ils se soient trompés dans toutes leurs inspirations : nous pourrons sans doute appeler cela illusion, mais non fanatisme. On ne trouve, eneiïet, chez eux ni frénésie, ni violence. Ce sont des hommes qui se défient d'eux-mêmes, qui , bien que se croyant appelés par le Ciel à quelque grand dessein , ne mettent jamais la main à l'œuvre sans s'être auparavant prosternés aux pieds du Souverain- Pontife; ils soumettent à son jugement les règles sur lesquelles ils méditent d'établir l'ordre nouveau ; ils lui demandent ses lumières , écoutent sa décision avec docilité , et ne réalisent rien sans avoir obtenu sa permission. Quelle ressemblance y a-t-il donc entre les fondateurs des ordres religieux et ces fanatiques qui traînent à leur suite une multitude furibonde, tuent , détruisent , laissent partout derrière eux une trace de sang et de ruines ? Nous voyons dans les fondateurs des ordres religieux des hommes qui , dominés fortement par une idée, s'attachent à la réaliser jusqu'au bout , même au prix des plus grands sacrifices. Leur conduite nous présente constamment une idée arrêtée , qui se développe selon un plan concerté , toujours en vue d'un but hautement religieux et social ; avant tout , ce plan est soumis au jugement d'une autorité, examiné avec mûre discussion , corrigé ou retouché selon les conseils de la prudence. Un philosophe impartial , quelles que soient ses opinions religieuses, pourra trouver dans tout cela plus ou moins d'illusion , plus ou moins de préjugé , plus ou
moins de prudence et d'habileté ; mais il ne saurait y voir de fanatisme , car ici il n'y a rien qui en présente le caractère (12).