‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation EuropéeneChapitre 9 sur 51 · DE L'INDIFFÉRENCE ET DU FANATISME · texte numérisé non relu

DE L'INDIFFÉRENCE ET DU FANATISME

En rejetant l'autorité de l'Eglise et en faisant de cette résistance son unique principe , le Protestantisme dut chercher tout son appui dans l'homme : méconnaître jusqu'à ce point, le véritable caractère de l'esprit humain et ses rapports avec les vérités religieuses et morales, c'était lui ouvrir la porte pour qu'il se précipitât, selon la diversité des situations, dans les deux extrêmes les plus opposés, le fanatisme et Y indifférence.

Il peut paraître étrange que ces deux choses soient mises ensemble , et que des égarements si opposés puissent émaner de la même source ; et cependant rien n'est plus certain. Le Protestantisme , n'en appelant qu'à l'homme en matières religieuses, n'avait que deux voies à prendre : supposer l'homme inspiré du ciel pour la découverte de la vérité , ou assujettir toutes les vérités religieuses à l'examen de la raison , c'est-àdire V inspiration ou la philosophie. Soumettre les vérités religieuses au jugement de la raison, c'était amener tôt ou tard l'indifférence; d'un autre côté, l'inspiration particulière et l'esprit privé devaient engendrer le fanatisme.

Il y a dans l'histoire de l'esprit humain un fait universel cl constant : c'est son inclination prononcée à imaginer des systèmes dans lesquels la réalité des choses est complètement mise de côté, et où l'on ne voit plus que l'œuvre d'un esprit qui a voulu s'écarter de la voie commune pour s'abandonner librement à ses inspirations propres. L'histoire de la philosophie n'est guère que la perpétuelle répétition de ce phénomène que l'on trouve reproduit par l'esprit humain, sous une forme ou sous l'autre, dans toutes matières qui l'ont permis. Dès qu'une idée singulière a été conçue par l'esprit , celui-ci la regarde avec cette prédilection exclusive et aveugle qu'un père met dans sa tendresse pour ses enfants ; sous l'empire de sa préoccupation, l'esprit développe cette idée, il y moule tous les faits, il y ajuste toutes les réllexions : ce qui n'était d'abord

qu'une pensée ingénieuse et extravagante devient un germe d'où naissent de vastes corps de doctrines ; et si cette pensée a pris naissance dans une tête ardente qui reçoive l'impulsion d'un cœur plein de feu , la chaleur provoque la fermentation , la fermentation enfante le fanatisme, propagateur de tous les délires.

Le danger s'accroît singulièrement quand le nouveau système porte sur des matières religieuses ou y tient par des rapports immédiats. Les extravagances d'un esprit abusé se transforment alors en inspirations du Ciel; la lièvre du délire, en flamme divine, et la manie de se singulariser, en vocation extraordinaire. L'orgueil ne pouvant souffrir d'opposition , s'emporte contre tout ce qu'il trouve établi ; il insulte l'autorité, il attaque toutes les institutions, il méprise les personnes , il couvre la plus grossière violence du manteau du zèle, et l'ambition , du nom d'apostolat. Dupe de lui-même, plutôt qu'imposteur, le misérable maniaque en vient quelquefois jusqu'à se persuader profondément que ses doctrines sont vraies, et qu'il a entendu la parole du Ciel. Comme il y a quelque chose de surprenant et d'extraordinaire dans le fougueux langage de la démence , il communique à ceux qui l'écoutent une partie de sa folie , et il se fait en peu de temps un nombre considérable de prosélytes. Les hommes capables déjouer le premier rôle dans cette scène de folie , ne sont pas nombreux , il est vrai ; mais malheureusement la multitude humaine est assez insensée pour se laisser entraîner par le premier qui ose faire l'entreprise. L'histoire et l'expérience nous ont sulîisamment appris que, pour fasciner la foule, il suffit d'une parole , et que pour former un parti , même le plus criminel , le plus extravagant et le plus ridicule , il n'est besoin que de lever un étendard.

Puisque j'en trouve l'occasion , je veux consigner ici un fait que je ne sache pas avoir vu observé par personne : c'est que l'Église , dans ses combats contre l'hérésie , a rendu un éminent service à la science qui s'occupe de rechercher le véritable caractère , les tendances et la portée de l'esprit humain. Zélée dépositaire de toutes les grandes vérités , elle a su toujours les conserver intactes ; elle connaît à fond la

faiblesse de l'esprit de l'homme et son extrême propension aux folies et aux extravagances ; elle a suivi de près tous ses pas, l'a observé dans tous ses mouvements, et Ta constamment repoussé avec énergie, lorsqu'il a voulu souiller la source trèspure dont elle est la gardienne. Pendant les longs et violents combats qu'elle a soutenus contre lui, l'Eglise est parvenue à rendre manifeste son incurable folie, elle a montré tous ses travers, elle Ta fait voir sous toutes ses faces. C'est ainsi que, dans l'histoire des hérésies, elle a recueilli un abondant trésor de faits , et composé un tableau extrêmement intéressant, dans lequel l'esprit humain se trouve retracé avec ses véritables dimensions , avec sa physionomie caractéristique : ce tableau ne sera sans doute pas inutile au génie à qui est réservée la grande œuvre qui reste encore à faire : l'histoire véritable de l'esprit humain (10).

Certes , ce ne sont pas les extravagances et les délires du fanatisme qui manquent à l'histoire de l'Europe depuis trois siècles. Il en reste encore des monumenls debout ; de quelque côté que nous tournions nos pas , nous trouverons une trace de sang sur le passage des sectes fanatiques enfantées par le Protestantisme, et engendrées de son principe fondamental. Rien ne put contenir le torrent dévastateur, ni la violence du caractère de Luther, ni les efforts furibonds par lesquels il s'opposait à quiconque enseignait des doctrines dilférentes des siennes. Aux impiétés succédèrent d'autres impiétés , aux extravagances d'autres extravagances , à un fanatisme un autre fanatisme. La fausse Réforme fut bientôt fractionnée en autant de sectes violentes qu'il se trouva de tètes unissant à la triste fécondité d'engendrer un système assez de résolution pour arborer une bannière. Et il était impossible qu'il en fût autrement; car , outre le danger qu'il y avait à laisser l'esprit de l'homme seul face à face avec toutes les questions religieuses, il existait une autre raison féconde en résultats funestes: je veux parler de Yinterprétadon des livres saints abandonnée à l'esprit particulier.

On vit alors, avec toute évidence, qu'il n'est pas de pire abus que celui que l'on fait des choses les meilleures, et l'on comprit que cet ineffable livre , dans lequel sont répandues

tant de lumières pour l'intelligence , avec tant de consolation pour le cœur, est grandement dangereux pour l'esprit superbe. Que sera-ce si l'on ajoute à la résolution opiniâtre de résister à toute autorité en matière de foi , l'illusoire persuasion que l'Ecriture-Sainte est claire dans toutes ses parties, et que, dans tous les cas, l'inspiration du Ciel ne saurait manquer pour dissiper tous les doutes? Qu'arrivera-t-il enfin, si l'on parcourt ces pages avec la démangeaison d'y trouver quelque texte qui, plus ou moins torturé, fournisse un appui à des subtilités , à des sophismes , à des projets insensés ?

Nulle bévue n'est comparable à celle qui fut commise par les coryphées du Protestantisme, lorsqu'ils mirent la Bible aux mains de tout le monde , en accréditant l'illusion que tout chrétien est capable de l'interpréter : jamais il n'y eut un oubli plus complet de ce qu'est la Sainte-Ecriture. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'autre voie pour le Protestantisme, et que tout obstacle qu'il opposait à l'entière liberté dans l'interprétation du Texte sacré était une inconséquence choquante, une apostasie de ses propres principes et un reniement de son origine; mais c'est là, en même temps, sa condamnation la plus décisive. Quels sont, en effet, les titres de vérité et de sainteté d'une religion dont le principe fondamental contient le germe des sectes les plus fanatiques, les plus nuisibles à la société?

Il serait difficile de réunir dans un étroit espace, contre cette erreur capitale du Protestantisme, autant de faits, de réflexions et de preuves convainquantes qu'il s'en trouve dans les lignes suivantes , écrites par un protestant , O'Callaghan : je ne doute pas que mes lecteurs ne me sachent gré de les rapporter ici.

« Entraînés par leur esprit d'opposition contre l'Eglise Romaine, dit O'Callaghan, les premiers réformateurs réclamèrent à grands cris le droit d'interpréter les Ecritures, selon le jugement particulier de chacun ; mais , dans leur empressement à émanciper le peuple de l'autorité du Pontife de Rome, ils proclamèrent ce droit sans explication ni restriction; les conséquences en furent terribles. Impatients de miner la base de la juridiction papale, ils soutinrent, sans aucune limite,

que chaque individu a incontestablement le droit d'interpréter par soi-même la sainte Ecriture; et comme ce principe, pris dans toute son étendue , était insoutenable, il fallut lui donner pour appui un autre principe , savoir : que la Bible est un livre facile, à la portée de tous les esprits, et que le caractère le plus inséparable de la révélation divine est une grande clarté : deux principes qui , soit qu'on les considère isolément ou réunis , ne peuvent supporter une attaque sérieuse.

« Le jugement privé de Muncer découvrit dans l'Ecriture que les titres de noblesse et les grandes propriétés sont une usurpation impie, contraire à l'égalité naturelle des fidèles, et il invita ses sectateurs à examiner si telle n'était pas la vérité. Les sectaires examinèrent la chose, louèrent Dieu et procédèrent ensuite, par le fer et le feu, à l'extirpation des impies, et s'emparèrent de leurs propriétés. Le jugement privé crut aussi avoir découvert dans la Bible que les lois établies étaient une permanente restriction à la liberté chrétienne ; et voilà que Jean de Leyde, jetant ses outils, se met à la tête d'une populace fanatique , surprend la ville de Munster , se proclame lui-même Boi de Sion , et prend quatorze femmes à la fois, assurant que la polygamie est une des libertés chrétiennes et le privilège des saints. Mais si la criminelle folie de ces hommes d'un autre pays afflige les amis de l'humanité , et les amis d'une piété raisonnable, certes, l'histoire d'Angleterre , durant une bonne partie du dix-septième siècle , n'est pas propre à les consoler. Dans ce période de temps , une innombrable multitude de fanatiques se levèrent, ou à la fois, ou les uns après les autres, ivres de doctrines extravagantes ou de passions nuisibles, depuis le féroce délire de Fox jusqu'à la méthodique folie de Barclay, depuis le formidable fanatisme de Cromwel jusqu'à la niaise impiété de Praise-God- Barebones. La piété, la raison et le bon sens paraissaient exilés du monde et avaient cédé la place à un jargon extravagant, à une frénésie religieuse, à un zèle insensé. Tous citaient l'Ecriture , tous prétendaient avoir eu des inspirations , des visions, des ravissements d'esprit, et cette prétention était, en vérité, aussi bien fondee chez les uns que chez les autres. » On soutenait , très-rigoureusement, qu'il était convenai— xi. G

ble d'abolir le sacerdoce et la dignité royale , puisque les prêtres étaient les serviteurs de Satan, les rois, les délégués de la prostituée de Babylone, et que l'existence des uns et des autres était incompatible avec le règne du Rédempteur. Ces fanatiques condamnaient la science comme une invention païenne , et les universités comme des séminaires de l'impiété antichrétienne. L'évèque n'était pas protégé par la sainteté de ses fonctions , ni le roi par la majesté du trône ; l'un et l'autre , objets de mépris et de haine , étaient impitoyablement décapités par ces fanatiques, dont l'unique livre était la Bible, sans notes ni commentaires. Dans ce temps-là, l'enthousiasme pour l'oraison , la prédication et la lecture des Livres saints , était à son apogée; tout le monde priait, tout le monde prêchait , tout le monde lisait , mais personne n'écoutait. Les plus grandes atrocités étaient justifiées par la sainte Ecriture ; dans les transactions les plus ordinaires de la vie , on se servait du langage de la sainte Ecriture ; on traitait des affaires intérieures de la nation et de ses relations extérieures avec des phrases de la sainte Ecriture. Avec l'Ecriture, on tramait des conspirations, des trahisons, des proscriptions , et tout était non-seulement justifié , mais même consacré par des citations de la sainte Ecriture. Ces faits , attestés par l'histoire , ont souvent étonné les hommes de bien et consterné les âmes pieuses ; mais le lecteur , trop imbu de ses propres sentiments, oublie la leçon renfermée daiis cette terrible expérience : savoir , que la Bible, sans explication ni commentaire, n'est pas faite pour être lue par des hommes grossiers et ignorants.

» La masse du genre humain doit se contenter de recevoir ses instructions d'autrui, et il ne lui est pas donné de s'approcher des sources de la science. Les vérités les plus importantes en médecine , en jurisprudence , eu physique , en mathématiques, doivent être reçues de ceux qui les boivent aux sources premières. En ce qui touche le Christianisme, on a, en général, constamment suivi la même méthode; et toutes les fois qu'on s'en est écarté jusqu'à un certain point , la société a été ébranlée jusque dans ses fondements. »

Ces paroles d*0"Calhighan iront pas besoin de commentaire

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On ne saurait d'ailleurs les accuser d'être hyperboliques ou déclamatoires, puisqu'elles ne sont qu'une simple et véridique narration de faits suffisamment connus. Le seul souvenir de ces faits devrait su (lire pour convaincre du danger qu'il y a à mettre la sainte Ecriture , sans notes ni commentaires , dans les mains du premier venu , comme le fait le Protestantisme , lequel prétend que l'autorité de l'Eglise est inutile pour l'intelligence du Texte sacré , et que chaque chrétien n'a besoin que d'écouter ce que lui dicteront , le plus souvent , ses passions et ses délires. Par cette seule erreur , n'eût-il commis que celle-là , le Protestantisme s'est réprouvé et condamné lui-même ; car c'est là ce que fait une religion qui pose un principe par lequel elle est elle-même dissoute.

Pour apprécier sur ce point la folie du Protestantisme , et voir combien fausse et périlleuse est la position où il s'est placé vis-à-vis de l'esprit humain, il n'est pas nécessaire d'être théologien , ni catholique, il suffit d'avoir lu l'Ecriture, simplement avec les yeux d'un littérateur et d'un philosophe. Voici un livre qui renferme dans un étroit tableau l'immense espace de quatre mille années, et s'avance jusque dans les profondeurs du plus lointain avenir, en embrassant l'origine et la destinée de l'homme et de l'univers; un livre qui, à l'histoire suivie d'un peuple choisi , entremêle, dans ses narrations et ses prophéties, les révolutions des grands empires ; un livre qui, à côté des magnifiques portraits de la puissance et de la splendide opulence des monarques de l'Orient, peint en traits naife la simplicité des mœurs domestiques, la candeur et l'innocence d'un peuple enfant ; livre où l'historien raconte , où le sage répand tranquillement ses sentences , où l'apôtre prêche, où le docteur enseigne et dispute; livre dans lequel le prophète, subjugué par l'esprit divin, tonne contre la corruption et l'égarement du peuple, annonce les vengeances du Dieu du Sinai , ou pleure inconsolable la captivité de ses frères, la désolation et la solitude de sa patrie; où il raconte, dans un merveilleux et sublime langage, les magnifiques spectacles qui se sont déroulés à ses yeux lorsque, dans des moments d'extase , à travers de sombres voiles , des figures mystérieuses, des emblèmes et des visions énigmatiques,

if a vu passer devant lui les événements de la société et les catastrophes de la nature ; livre , ou pour mieux dire assemblage de livres où régnent tous les styles , où se succèdent tous les récits les plus variés , la majesté épique , la simplicité de la pastorale , l'ode aux traits 'de feu , la didactique pleine de retenue , la narration historique à la marche grave et calme , le drame vif et rapide ; recueil de livres , enfin , écrits à des époques et- dans des pays différents, dans des langues diverses , dans les circonstances les plus singulières et les plus extraordinaires. Eh quoi ! tout cela ne bouleversera pas la tête orgueilleuse qui parcourra ces pages à tâtons , ignorant les climats, les temps, les lois, les usages, les mœurs ! On sera déconcerté par les allusions, surpris par les images, aveuglé par les idiotismes ; on entendra parler dans un idiome moderne l'Hébreu ou le Grec, qui écrivirent dans des siècles si reculés : quels ellèts doit produire cette accumulation de circonstances sur l'esprit du lecteur qui croit que l'Ecriture sacrée est un livre facile , se prêtant sans peine à l'intelligence de tous? Persuadé qu'il n'a aucun besoin de l'instruction d'autrui, il devra résoudre toutes les dillicultés par ses propres réflexions , ou se recueillir en lui-même et prêter l'oreille à une inspiration qui ne saurait manquer de lui découvrir les plus hauts mystères. Qui s'étonnera , après cela , que l'on ait vu surgir du Protestantisme tant de visionnaires ridicules et tant de fanatiques furieux (n)?

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