‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation EuropéeneChapitre 13 sur 51 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

LES DOCTRINES POSITIVES DU PROTESTANTISME REPOUSSÉES PAR L'INSTINCT DE LA CIVILISATION.

La meilleure preuve de la profonde faiblesse du Protestantisme, envisagé comme corps de doctrine, c'est le peu d'influence que ses doctrines positives ont exercé sur la civilisation européenne. J'appelle ses doctrines positives , celles dans lesquelles il a voulu établir un dogme propre, et je les distingue ainsi de ses autres doctrines qu'on pourrait appeler négatives, puisqu'elles ne sont autre chose que la négation de l'autorité. Ces dernières prirent faveur à cause de leur conformité avec l'inconstance et la variabilité de l'esprit humain; mais les autres, qui n'avaient pas la même raison de' succès, ont toutes disparu avec leurs auteurs , et sont maintenant plongées dans l'oubli. S'il s'est conservé quelque chose du Christianisme parmi les protestants, c'a été uniquement ce qui était indispensable pour empêcher que la civilisation européenne ne perdit entièrement parmi eux sa nature et son caractère; et voilà pourquoi ¡es doctrines qui avaient une tendance trop directe à dénaturer cette civilisation , ont été repoussées, nous dirons mieux, méprisées par elle.

Il y a, sous ce rapport, un fait très-digne d'appeler l'attention et qui n'a peut-être pas été remarqué : c'est ce qui est arrivé au sujet de la doctrine des premiers novateurs, relative au libre arbitre. On sait qu'une des premières et des plus capitales erreurs de Luther et de Calvin consistait à nielle libre arbitre ^ on trouve cette funeste doctrine consignée dans les ouvrages qu'ils nous ont laissés. Ne semble-l-il pas que cette doctrine aurait du garder son crédit parmi les prolestants , et qu'elle aurait dû être conservée par eux avec fermeté, puisqu'il en est ordinairement ainsi des erreurs qui ont servi comme de premier noyau à la formation d'une secte? Il semîde aussi que , le Protestantisme s'éfant étendu et enraciné dans diverses nations de l'Europe , cette doctrine fa-

talistc devait exercer une puissante influence sur la législation des nations protestantes? Chose admirable, il n'en a rien été : les mœurs européennes l'ont méprisée; la législation ne l'a pas prise pour base; la civilisation ne s'est laissé ni dominer ni diriger par un principe qui sapait tous les fondements de la morale , et qui, une fois appliqué aux mœurs et aux lois, aurait substitué à la civilisation et à la dignité européenne , la barbarie et l'abjection des peuples musulmans.

Sans doute il y a eu des individus que cette funeste doctrine a pervertis ; il s'est trouvé des sectes plus ou moins considérables qui l'ont reproduite , et l'on ne peut nier que la moralité de quelques nations n'en ait reçu de graves atteintes. Mais il est aussi certain que dans la généralité de la grande famille européenne , les gouvernements , les tribunaux , l'administration, la législation , les sciences, les mœurs, se sont gardés de prêter l'oreille à cet horrible enseignement de Luther , enseignement qui dépouille l'homme de son libre arbitre , qui fait de Dieu l'auteur du péché , qui charge le Créateur de toute la responsabilité des délits de la créature humaine, et le représente comme un tyran, en affirmant que ses préceptes sont impossibles ; enseignement qui confond monstrueusement les idées de bien et de mal , et émousse le stimulant de toute espèce de bien en assurant que la foi suffit pour sauver , et que toutes les œuvres des justes ne sont que des péchés.

La raison publique , le bon sens , les mœurs , se mirent ici du côté du Catholicisme. Les peuples mêmes qui embrassèrent dans la théorie religieuse ces funestes doctrines , les rejetèrent communément dans la pratique ; c'est que l'enseignement catholique sur ces points capitaux leur avait laissé une trop profonde impression , c'est qu'un trop puissant instinct de civilisation avait été communiqué par la doctrine catholique à la société européenne. C'est ainsi que l'Eglise , en repoussant ces erreurs funestes enseignées par le Protestantisme, préservait la société de l'avilissement que les doctrines fatalistes traînent à leur suite. L'Eglise formait comme une barrière contre le despotisme qui s'intronise partout où le sentiment de la dignité est perdu ; elle était une digue opposée

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à la démoralisation qui ne manque jamais de se répandre lorsque l'homme se croit entraîné par une fatalité' aveugle, comme par une chaîne de fer; elle délivrait ainsi l'esprit humain de rabattement où il tombe quand il se croit privé de la direction de sa propre conduite et du pouvoir d'influer sur le cours des événements. En condamnant ces erreurs de Luther, qui étaient comme le nœud du Protestantisme naissant, le Pape jeta le cri d'alarme contre une irruption de la barbarie dans l'ordre des idées ; il sauva la morale , les lois , l'ordre public , la société; le Vatican, en assurant le noble sentiment de la liberté dans le sanctuaire de la conscience, conserva la dignité de l'homme ; en luttant contre les idées protestantes , en défendant le dépôt sacré que lui avait confié le Divin Maître , la Chaire Romaine fut la divinité tutélaire de l'avenir de la civilisation.

Réfléchissez sur ces grandes vérités , comprenez-les bien , vous qui parlez des disputes religieuses avec une froide indiiférence , avec des semblants de moquerie et de pitié , comme s'il ne s'agissait que de puérilités d'école. Les peuples ne vivent pas seulement de pain ; ils vivent aussi d'idées , de maximes qui, converties en un aliment spirituel , leur communiquent la grande.ur, la force, l'énergie, ou les débilitent au contraire, les abattent, les condamnent à la nullité et à l'abrutissement. Etendez vos regards sur la face du globe , parcourez les périodes de l'histoire de l'humanité , comparez les temps aux temps , les nations aux nations , et vous verrez que l'Eglise , en donnant une si haute importance à la conservation de ces vérités transcendantes , en n'acceptant jamais de transaction sur ce point, a compris et réalisé mieux que personne la maxime si élevée et si salutaire que la vérité doit être la reine du monde; que de l'ordre des idées dépend l'ordre des faits , et que lorsqu'on agite ces grands problèmes , ce sont les destinées de l'humanité qui sont mises en cause.

Résumons ce que nous avons dit : le principe essentiel du Protestantisme est un principe dissolvant; telle est la cause de ses variations incessantes, de sa dissolution et de son anéantissement. Comme religion particulière, il n'existe plus , car il n'a aucun dogme propre, aucun caractère positif, au-

cune économie , rien de ce qui est nécessaire pour constituer un être: le Protestantisme n'est qu'une véritable négation. S'il se trouve en lui quelque chose que l'on puisse appeler positif, ce sont des vestiges , des ruines ; tout est sans force , sans action , sans esprit de vie. Il ne peut montrer un édifice qu'il ait élevé de ses mains; il n'a pas, comme le Catholicisme, la gloire de se placer au milieu d'oeuvres immenses , et de dire : Ceci est à moi. Le Protestantisme peut seulement s'asseoir au milieu d'effroyables ruines , dont il lui est permis de dire , avec toute vérité : Cest moi qui les ai amoncelées.

Tant que le fanatisme de secte dura; tant que brûla cette flamme allumée par de fougueuses déclamations , et alimentée par des circonstances funestes , le Protestantisme déploya une certaine force qui , sans être le signe d'une véritable abondance de vie, montrait du moins l'énergie convulsive du délire. Mais cette époque est passée, l'action du temps a dispersé les éléments qui donnaient pâture à l'incendie , et rien de tout ce que l'on a fait pour donner à la réforme le caractère d'une œuvre de Dieu, n'a pu cacher ce qu'elle était en réalité : l'œuvre des passions humaines. Qu'on ne se fasse pas illusion sur les efforts qu'on lui voit renouveler en ce moment ; ce qui s'agite sous nos yeux n'est plus le Protestantisme vivant ; c'est ia fausse philosophie , peut-être la politique , quelquefois le vil intérêt , se déguisant sous le nom et le manteau de la politique. Tout le monde sait bien que le Protestantisme fut puissant à exciter des troubles, à provoquer des divisions et à dissoudre les sociétés. Voilà pourquoi l'on va recueillir dans le lit de ce torrent épuisé un reste de ses eaux impures; et, avec la certitude qu'il s'y trouve un poison mortel , on le présente , dans une coupe dorée , à des peuples sans défiance.

Mais c'est en vain que l'homme misérable lutte contre le bras du Tout-Puissant : Dieu n'abandonnera pas son œuvre. Migré tous ses elforts pour parodier l'ouvrage de Dieu , l'homme n'effacera pas les caractères éternels qui distinguent l'erreur de la vérité. La vérité , de soi , est forte et robuste ; comme elle est l'ensemble des rapports qui unissent les êtres, elles se lie fortement à eux, et rien ne saurait l'en détacher,

ni les efforts de l'homme , ni les bouleversements qu'amène le temps: l'erreur, au contraire, image mensongère des grands liens qui enchaînent la masse compacte de l'univers, s'étend sur son domaine usurpé comme ces grossiers assemblages de rameaux desséchés qui , ne puisant plus la substance nourricière, ne donnent à la terre ni fraîcheur ni verdure, et ne servent plus qu'à entraver la marche du voyageur.

Peuples trop confiants ! ne vous laissez séduire ni par de brillantes apparences, ni par des discours pompeux, ni par une trompeuse activité. La vérité est candide , modeste , sans défiance, parce qu'elle est pure et forte; l'erreur est hypocrite , pleine d'ostentation , parce qu'elle est fausse et débile. La vérité ressemble à la femme vraiment belle, à qui le sentiment de sa beauté fait mépriser les ornements affectés ; l'erreur , au contraire , se farde , se peint , se compose de faux attraits, parce qu'elle est laide , sans couleur, sans expression de vie, sans grâce, sans dignité. Peut-être admirez-vous son activité et ses travaux? Sachez qu'elle n'a de force que lorsqu'elle est le noyau d'une faction ou la bannière d'un parti. Alors , il est vrai , elle est rapide dans son action , elle est fertile en moyens violents : c'est un fatal météore qui lance des éclairs, tonne et disparaît en laissant après lui l'obscurité, la destruction et la mort. La vérité , au contraire , est cet astre du jour qui répand tranquillement une vive et salutaire lumière , qui féconde par une chaleur suave , et verse de tous côtés , avec la vie , l'allégresse et la] beauté.

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