CHAPITRE XII
DES EFFETS Qü'aLRAIT L'INTRODUCTION DU PROTESTANTISME EN ESPAGNE.
Pour juger du véritable effet que produiraient les doctrines protestantes sur la société espagnole, il sera bon de jeter préalablement un regard sur l'état actuel des idées religieuses en Europe. Malgré le vertige d'idées qui est un des caractères
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dominants de l'époque , il est indubitable que l'esprit d'incrédulité et d'irréligion a perdu beaucoup de sa force , et que , là où il conserve encore quelque existence, il s'est changé en indifférence, au lieu de garder le génie systématique qu'il avait dans le siècle passé. Avec le temps , toutes les déclamations s'usent; on se lasse de répéter sans cesse les mêmes injures ; l'esprit s'irrite contre l'intolérance et la mauvaise foi des partis, les systèmes laissent apercevoir leur vide, les opinions leur fausseté, les jugements leur précipitation, les raisonnements leur inexactitude. Avec le temps , se révèlent des faits qui mettent en lumière les intentions dissimulées , les paroles menteuses , la petitesse des idées et la malignité des projets. La vérité finit par recouvrer son empire ; les choses reprennent leur véritable nom, et, grâce à une nouvelle direction de l'esprit public, ce qui auparavant était trouvé innocent et généreux , est reconnu criminel et vil ; les masques déloyaux sont déchirés, et le mensonge se montre aussitôt environné de ce discrédit qui aurait dû être toujours son partage.
Les idées irréligieuses , comme toutes celles qui pullulent dans des sociétés très-avancées , ne voulurent ni ne purent rester dans le cercle de la spéculation ; elles envahirent le domaine de la pratique , et s'efforcèrent de dominer toutes les branches de l'administration et de la politique. Mais le bouleversement qu'elles produisaient dans la société devait leur être fatal à elles-mêmes ; car il n'y a rien qui mette mieux à découvert les défauts et les vices d'un système , et surtout qui détrompe mieux les hommes que la pierre de touche de l'expérience. Il y a dans notre esprit je ne sais quelle facilité à envisager un objet sous plusieurs aspects , et je ne sais quelle aptitude funeste à appuyer d'une multitude de sophismes les plus grandes extravagances. S'il s'agit uniquement de disputer , c'est à peine si la plus ferme raison peut se débarrasser des chicanes du sophisme. Mais que l'on en vienne à l'expérience , tout change : l'esprit se tait et les faits parlent, et si l'expérience a été faite en grand, sur des objets d'un grand intérêt et d'une haute importance, il est difficile que des raisons spécieuses parviennent à olfusquer la
convainquante éloquence des résultats. De là vient qu'un homme qui a beaucoup d'expérience parvient à posséder un tact si délicat et si sûr , qu'à la seule exposition d'un système , il en signale du doigt tous les inconvénients : l'inexpérience présomptueuse et emportée en appelle aux raisonnements à l'appareil des doctrines; mais le bon sens, le précieux , le rare et inestimable bon sens , branle la tête , hausse les épaules, et laissant échapper un léger sourire, abandonne tranquillement sa prédiction à l'épreuve du temps.
11 n'est pas nécessaire d'insister en ce moment sur les résultats pratiques de ces doctrines dont l'incrédulité fut la devise ; après tout ce que l'on a dit sur ce sujet, essayer d'en parler de nouveau , c'est courir le risque de passer pour un impertinent déclamateur. Il suffira de dire que ces mêmes hommes , qui semblent encore appartenir au dernier siècle par leurs principes , leurs intérêts , leurs souvenirs , ou d'autres causes , se sont vus obligés de modifier leurs doctrines , de restreindre leurs principes , de pallier leurs propositions, de tempérer la chaleur et l'emportement de leurs invectives ; et lorsqu'ils veulent donner une marque de leur estime et de leur vénération à ces écrivains qui firent les délices de leur jeunesse , ils sont réduits à dire d'un ton indulgent « que ces hommes étaient de grands philosophes , mais des philosophes de cabinet : » comme si , en fait de pratique, ce que l'on appelle science de cabinet , n'était pas la plus dangereuse ignorance.
Ce qu'il y a de certain, c'est que ces essais ont eu pour fruit de discréditer l'irréligion en tant que système. Si les peuples ne la regardent pas encore avec horreur , du moins ils s'en écartent avec défiance. L'irréligion avait provoqué des travaux scientifiques dans toutes les branches , dans la folle espérance que les cieux cesseraient de raconter la gloire du Seigneur , que la terre méconnaîtrait Celui qui l'a assise sur ses fondements, et que la nature entière élèverait un témoignage contre le Dieu qui lui a donné l'être et a souillé la vie sur elle. Ces mêmes travaux ont fait disparaître le scandaleux divorce qui commençait à s'introduire entre la Religion et les sciences ; en sorte que les antiques accents de l'homme de II us
ont retenti de nouveau, sans déshonneur pour la science, dans la bouche des hommes du dix-neuvième siècle. Et que dirons-nous du triomphe de la Religion dans tout ce qu'il y a de beau , de tendre et de sublime sur la terre? Combien l'action de la Providence se montre grande dans ce triomphe ! Chose admirable ! cette main mystérieuse qui gouverne l'univers , semble tenir en réserve , pour toutes les grandes crises de la société, un homme extraordinaire. Au moment venu, cet homme se présente ; il marche, lui-même ignore où il va , mais il s'avance d'un pas ferme à l'accomplissement du haut destin que l'Eternel a marqué sur son front,
L'athéisme noyait la France dans une mer de sang et de larmes : un homme inconnu traverse en silence l'Océan. Tandis que le souffle de la tempête déchire les voiles de son navire, il écoute, pensif, le bruit de l'ouragan, il s'abîme dans la contemplation de la majesté du firmament. Errant dans les solitudes de l'Amérique, il demande aux merveilles de la création le nom de son Auteur ; le tonnerre aux confins du désert, les forêts par un sourd mugissement, et la belle nature par des cantiques d'amour et d'harmonie lui répondent. La vue d'une croix solitaire lui révèle de mystérieux secrets ; la trace d'un missionnaire inconnu lui suggère de grands souvenirs , qui enchaînent le monde nouveau à l'ancien monde. Un monument en ruine, la cabane d'un sauvage, excitent dans son ame ces pensées qui pénètrent jusque dans le fond de la société et du cœur de l'homme. Enivré de ces spectacles, l'esprit plein de conceptions sublimes, et le cœur inondé de la douceur qu'y ont répandue les charmes de tant de beautés , cet homme foule de nouveau le sol de la patrie. Qu'y trouve-t-il? la trace ensanglantée de l'athéisme ; les ruines et les cendres des vieux temples , dévorés par le feu ou brisés par un marteau barbare ; les restes d'une multitude de victimes innocentes, enfouis dans ces sépulcres dont l'obscurité offrait naguère un asile au chrétien poursuivi. Il remarque cependant que quelque chose s'agite ; il voit que la Religion veut redescendre sur la France, comme une pensée de consolation pour soulager l'infortune , comme un souille de vie pour ranimer un cadavre. Dès ce moment , il entend de tous
côtés un concert de céleste harmonie ; les inspirations de la méditation et de la solitude s'éveillent et fermentent dans sa grande âme ; transporté , hors de lui et ravi dans l'extase , il chante avec une langue de feu les magnificences de la Religion ; il révèle la délicatesse et la beauté des rapports de la Religion avec la nature; et, dans un langage excellent et divin, il montre aux hommes étonnés cette chaîne d'or mystérieuse qui unit le ciel et la terre : cet homme était Chateaubriand.
Il faut l'avouer cependant, un vertige tel que celui qui s'est introduit dans les idées ne peut être guéri en peu de temps, et il n'est pas facile de faire disparaître , sans de grands travaux , la trace profonde des ravages de l'irréligion. Les esprits sont, il est vrai , fatigués du système de l'irréligion; un malaise général agite la société , qui a perdu son équilibre ; la famille a senti se relâcher ses liens , et l'individu soupire après un rayon de lumière, une goutte de consolation et d'espérance. Mais où le monde trouvera-t-il l'appui cpii lui manque? suivra-t-il le bon chemin, l'unique chemin? rentrerat-ilau bercail de l'Eglise catholique? Hélas ! Dieu seul possède les secrets de l'avenir; seul il voit clairement déployés sous ses yeux les grands événements qui sans doute se préparent pour l'humanité ; seul il sait quel sera le résultat de cette activité , de cette énergie qui emporte de nouveau les esprits à l'examen des grandes questions sociales et religieuses ; et seul il sait quel sera, pour les générations futures, le fruit des triomphes obtenus par la Religion dans les beaux-arts, dans la littérature, dans la science , dans la politique, dans toutes les carrières où se déploie l'intelligence humaine.
Quant à nous, faibles mortels, qu'entraîne le cours rapide et précipité des révolutions, à peine avons-nous le temps de jeter un fugitif regard sur le chaos où notre pays est submergé; que pourrons-nous dire qui ait quelque justesse de prévision? Tout ce cpie nous pouvons assurer, c'est que nous sommes dans une époque d'inquiétude, d'agitation, de transition ; que les avertissements multipliés et les exemples de tant d'illusions trompées, fruits de bouleversements effroyables et de catastrophes inouïes , ont répandu partout le dis-
crédit des doctrines irréligieuses et désorganisatriees , sans qu'on puisse dire pour cela que la vraie religion ait repris son légitime empire. Le cœur , fatigué de tant d'infortunes , s'ouvre volontiers à l'espérance ; mais l'esprit voit toujours une grande incertitude dans l'avenir; peut-être même y présage* t-il un nouvel enchaînement de calamités. Grâce aux révolutions , à l'essor de l'industrie , à l'activité et à l'extension du commerce , au progrès et à l'expansion prodigieuse de l'imprimerie, aux découvertes scientifiques, à la facilité, à la rapidité , à la largeur des communications , au goût des voyages, à l'action dissolvante du Protestantisme, de l'incrédulité et du scepticisme , l'esprit humain présente certainement aujourd'hui une de ces phases singulières qui forment époque dans son histoire.
La raison , l'imagination , le cœur, se trouvent dans un état d'agitation , de mouvement et de développement extraordinaires, et nous présentent en même temps les contrastes les plus singuliers, les extravagances les plus ridicules, et jusqu'aux plus grossières contradictions.
Observez les sciences : vous n'y trouvez plus généralement ces longs travaux , cette patience infatigable , cette marche calme et posée qui caractérisent les études à d'autres époques; mais vous y voyez un esprit d'observation , et une tendance à élever les questions au point de vue transcendantal d'où l'on découvre , dans les sciences , les points par où elles se touchent , les liens qui les enchaînent , et les canaux par où la lumière se communique de l'une à l'autre.
Les questions de religion , de politique , de morale , de législation, d'économie , sont toutes enlacées , marchent de front , et donnent à l'horizon scientifique une grandeur , une immensité qu'il n'avait jamais eues. Ce progrès , cet abus, ce chaos, si l'on veut, est un fait dont il faut tenir compte en étudiant l'esprit de l'époque , en examinant la situation religieuse de ce temps-ici ; car ce n'est là ni l'œuvre d'un homme isolé , ni un effet accidentel : c'est le résultat d'une multitude de causes , le fruit d'un grand nombre de faits ; c'est une expression de l'éti ', actuel de l'intelligence, un symptôme de force, de maladie , une annonce de transition et de changement , peut-
être un signe consolateur , peut-être un funeste présage. Et qui n'a remarqué l'essor de l'imagination et l'expansion prodigieuse des sentiments dans cette littérature si variée , si irrégulière , si vague , mais en même temps si riche de beaux tableaux , de sentiments délicats , de pensées hardies et généreuses? Qu'on parle tant qu'on voudra de l'abaissement des sciences , de la déchéance des études ; qu'on dise , d'un ton moqueur , les lumières du siècle , et que le regard affligé se tourne vers des âges plus studieux , plus savants , plus érudits , il y aura dans tout cela de la vérité , de la fausseté , de l'exagération , comme il s'en trouve toujours dans des déclamations semblables; mais quel que soit le degré d'utilité des travaux actuels de l'esprit humain , il demeurera constant qu'à aucune autre époque peut-être il n'a déployé autant d'activité et d'énergie , il ne s'est vu agité par un mouvement aussi vif, aussi général , aussi varié, et que jamais peut-être on n'a désiré avec une curiosité et une impatience plus excusables de lever un coin du voile qui couvre l'immensité de l'avenir.
Qui parviendra à dominer des éléments si opposés et si puissants? Qui pourra rétablir le calme dans cette mer agitée par tant de tempêtes? Qui donnera l'union, le lien, la consistance nécessaires pour former , de tous ces éléments qui se repoussent avec tant de force et éclatent quelquefois avec de si effroyables détonations , un tout compact et capable de résister à l'action des temps? Sera-ce le Protestantisme, avec son principe fondamental , établissant , répandant , accréditant le principe dissolvant de l'esprit individuel en matière religieuse, et réalisant celte pensée funeste, en versant à pleines mains dans toutes les classes de la société des exemplaires de la Bible ?
Sociétés immenses, enorgueillies de leur pouvoir, vaines de leur science, dissipées parle plaisir, raffinées parle luxe, exposées continuellement à l'action puissante de l'imprimerie, et usant de moyens de communication qui auraient semblé fabuleux à nos ancêtres ; sociétés dans lesquelles toutes les grandes passions trouvent un but, toutes les intrigues une ombre, toutes les corruptions un voile , tous les crimes un titre, toutes les erreurs un interprète, tous les inléi ts un aliment ; sociétés qui , accablées d'avertissements et de déi— xi. 9
ceptions, flottent encore, dans une horrible incertitude, entre la vérité et le mensonge ; jetant quelquefois un regard sur le flambeau delà vérité comme pour en suivre la lumière , puis , se montrant satisfaites d'une lueur fugitive ; faisant parfois un effort pour dominer la tourmente, puis, s'abandonnant au gré des vents et des flots , les sociétés modernes nous présentent un tableau aussi extraordinaire que plein d'intérêt, où les espérances, les craintes, les pronostics et les conjectures peuvent se donner libre carrière , sans que personne puisse se flatter , au milieu de tout cela , de prévoir avec justesse , sans que l'homme sensé puisse prendre un sage parti , si ce n'est celui d'attendre en silence le dénouement marqué dans les secrets de Dieu : là seulement sont déployés clairement les événements de tous les temps et les futures destinées des peuples.
Mais ce qu'il est facile de reconnaître , c'est que le Protestantisme , à cause de sa nature essentiellement dissolvante , est impuissant à rien produire, dans l'ordre moral et religieux, pour servir à la félicité des peuples ; car il est impossible que cette félicité existe tant que les intelligences demeureront en guerre au sujet des plus hautes et des plus importantes questions qui puissent se présenter à l'esprit humain.
Quand l'observateur , au milieu de ce chaos et de ces ténèbres, cherche un point lumineux d'où parte un rayon qui illumine le monde , une idée forte , qui mette un frein à tant de désordre et d'anarchie , et puisse s'emparer des esprits pour les ramener dans le chemin de la vérité, le Catholicisme se présente aussitôt à lui , comme l'unique source de tous ces biens. Lorsque l'on considère avec quel éclat et quelle puissance le Catholicisme se soutient contre les eflbrts inouis que l'on fait tous les jours pour l'anéantir, le cœur se remplit de consolation et d'espérance, et l'on se sent invité à saluer cette religion divine et à la féliciter du nouveau triomphe qu'elle va remporter sur la terre.
Il y eut un temps où l'Europe , inondée d'un torrent de barbares , vit renverser d'un seul coup tous les monuments de la civilisation et de la culture antiques. Les législateurs avec leurs lois , l'empire avec son éclat et sa puissance , les
philosophes avec les sciences , les arts avec leurs chefs-d'œuvre, tout disparut : et ces immenses contrées où fiorissait naguère tout ce que les peuples avaient accpiis de civilisation et de culture pendant tant de siècles, se virent plongées toutà-coup dans l'ignorance et la barbarie. Cependant cette étincelle de lumière que la Palestine avait jetée dans le monde continuait de luire au milieu du chaos ; en vain le tourbillon de poussière menaça de l'envelopper dans les ténèbres : nourrie par le souffle de l'Eternel , elle continua de briller ; les siècles passèrent , le météore ne cessa d'étendre son éclat ; et lorsque les peuples n'y cherchaient peut-être qu'une trace lumineuse pour se diriger dans l'obscurité , ils le virent comme un soleil resplendissant , répandre de tous côtés la lumière et la vie.
Et qui sait s'il ne lui est pas réservé, dans les secrets de l'Eternel , un autre triomphe plus difficile , mais non moins salutaire , non moins brillant? Si , dans d'autres temps, cette Religion instruisit l'ignorance, civilisa la barbarie, polit la rudesse , adoucit la férocité , et préserva la société d'être pour toujours la proie de la plus atroce brutalité et delà stupidité la plus dégradante , sera-ce un titre moins glorieux pour elle de rectifier les idées , d'unifier et d'épurer les sentiments , de poser les éternels principes de la société , de mettre un frein aux passions , de calmer les haines , d'écarter les excès , de dominer toutes les intelligences et toutes les volontés? Quel honneur pour elle , si, se faisant la régulatrice universelle, et sans cesser de stimuler toutes les connaissances et tous les progrès, elle parvenait à inspirer une convenable modération à cette société, que tant d'éléments , dépourvus d'une attraction centrale, menacent à chaque instant de dissolution et de mort !
Il n'est pas donné à l'homme de pénétrer l'avenir ; mais, de même que le monde physique se dissoudrait par une cllïoyable catastrophe, s'il venait à manquer un instant du principe fondamental qui donne l'unité, l'ordre et le concert aux mouvements divers de tous les systèmes, de même , si la société, pleine comme elle est de mouvement , de communication et de vie , n'entrait pas sous la direction d'un principe régula-
teur, universel et constant, on ne saurait fixer la vue sur le sort des générations futures, sans sentir son cœur trembler et son esprit s'obscurcir.
Il est cependant un fait consolant au plus haut degré : c'est l'admirable progrès que fait le Catholicisme dans divers pays. Il s'affermit dans la France et dans la Belgique; on le craint, à ce qu'il parait, dans le nord de l'Europe, puisqu'il y est combattu avec tant d'acharnement. En Angleterre, il a fait tant de progrès depuis un demi-siècle , qu'on refuserait d'y croire, sans le témoignage de faits irrécusables; et, dans ses missions, il se montre de nouveau si entreprenant et si fécond, qu'il rappelle les temps de son plus grand ascendant et de sa plus vaste puissance.
Lorsque les autres peuples tendent à l'unité, commettrionsnous la grossière méprise de nous acheminer vers le schisme? Dans un temps où les autres nations seraient si heureuses de trouver dans leur propre sein un principe vital qui pût leur rendre les forces que l'incrédulité a détruites, l'Espagne, qui conserve le Catholicisme , et qui le possède encore seul et encore puissant , laisserait-elle introduire dans son sein ce germe de mort, rendant par là impossible la guérison de ses maux, où, pour mieux dire, s'assurant, à elle-même, comme on ne pourrait en douter , une ruine complète ?
Au milieu de cette régénération morale vers laquelle marchent les peuples, qui tous aspirent à sortir de la position pleine d'angoisse où les ont mis les doctrines irréligieuses, sera-t-il possible qu'on ne reconnaisse pas l'immense avantage que l'Espagne garde encore sur plusieurs d'entre eux? L'Espagne est une des contrées que la gangrène de l'irréligion a le moins affectées; elle conserve encore l'unité religieuse, inestimable héritage d'une longue suite de siècles : sera-t-il possible qu'oiOie remarque pasee que peut cette unité, si l'on en tire le parti convenable, cette unité qui se confond avec toutes nos gloires, qui réveille de si beaux souvenirs, et qui pourrait être un si admirable instrument pour la régénération de l'ordre social?
Si l'on me demande ce que je pense de la proximité du danger, et si je crois que les tentatives actuelles des proies-
tants ont quelque probabilité de succès, je répondrai en faisant une distinction. Le Protestantisme est profondément faible, soit par sa nature même, soit parce qu'il est vieux et caduc. En essayant de s'introduire en Espagne, il aura à lutter contre un adversaire plein de vie et de force , et qui est profondément enraciné dans le sol : voilà pourquoi je pense que cette action directe n'est point' à craindre. Et néanmoins, s'il s'établissait en quelque coin de notre pays, quelque borné que fût son domaine , n'est-il pas trop certain qu'il y produirait des résultats terribles?
II saute aux yeux que nous aurions au milieu de nous une nouvelle pomme de discorde , et il n'est pas diflicile de présager quelles collisions naîtraient de là chaque instant. Le Protestantisme en Espagne, outre sa faiblesse intrinsèque, auraient le désavantage de ne pas trouver son élément naturel ; dès lors il se verrait forcé de s'appuyer sur tout ce qui lui tendrait la main; il deviendrait aussitôt un point de réunion pour les mécontents, et, bien que détourné de son objet, ii réussirait du moins à être un noyau de nouvelles factions et une bannière de partis. Scandales, haines, démoralisation, troubles, et peut-être catastrophes, tels seraient les résultais immédiats , infaillibles de l'introduction du Protestantisme parmi nous : j'en appelle à la bonne foi de tout homme qui connaît tant soit peu le peuple espagnol.
Mais ce n'est pas tout; la question s'élargit et acquiert une importance incalculable , si on l'envisage dans ses rapports avec la politique étrangère. Quel levier l'étranger trouverait alors dans notre malheureuse patrie pour y causer toute espèce de secousses ! Comme il serait avide à s'en saisir ! Comme il travaille, peut-être, à trouver sur notre sol un point d'appui !
11 est en Europe une nation redoutable par son immense puissance, et digne de respect à cause des grands pas qu'elle a fait faire aux sciences et aux arts, une nation qui tient en ses mains de grands moyens d'action dans toute l'étendue. du monde , et qui sait les employer avec une sagacité et une astuce véritablement admirables. Comme cette nation a été la première de celles des temps modernes à parcourir toutes
les phases d'une révolution religieuse et politique, et à contempler clans de terribles bouleversements les passions dans toute leur nudité, et le crime sous toutes ses formes, elle connaît mieux que toutes les autres toutes les espèces de ressorts. Désabusée des vains noms dont se couvrent, dans de semblables époques, les passions les plus viles et les intérêts les plus mesquins , elle a sa sensibilité trop émoussée pour que l'on puisse exciter facilement chez elle les tourmentes qui ont inondé d'autres pays de sang et de larmes. Sa paix intérieure ne se trouble point au milieu de l'agitation et de la chaleur des disputes; quoiqu'il soit permis de présager pour elle , dans un avenir plus ou moins lointain , des situations épineuses et de très-graves embarras , elle jouit eu attendant du calme que lui assurent sa constitution , ses habitudes, ses richesses, et surtout l'Océan qui lui forme une ceinture. Placée d'une manière si avantageuse, cette nation épie la marche des autres peuples, pour les atteler à son char par des chaînes dorées , s'ils ont la simplicité d'écouter ses flatteries ; elle tache du moins d'entraver leur marche lorsqu'une noble indépendance les fait échapper à son influence. Toujours attentive à s'agrandir par le moyen des arts et du commerce, et par une politique éminemment mercantile , elle parvient à cacher la grossièreté des intérêts sous toute espèce de voiles ; et , bien que la religion et les idées politiques, lorsqu'il s'agit d'un autre peuple, lui soient entièrement indiiîércntes, elle sait adroitement se servir de ces puissantes armes pour se faire des amis, renverser ses adversaires, et les prendre tous dans ce filet mercantile qu'elle tient continuellement tendu aux quatre coins de la terre.
Il est imposible que sa sagacité ne lui ait pas fait apercevoir tout le chemin qu'elle aurait fait pour arriver à compter l'Espagne au nombre de ses colonies, si elle ponvait obtenir que le peuple espagnol fraternisât avec elle dans les idées religieuses; non pas tant à cause de la sympathie qu'une semblable fraternité établirait éntreles deux peuples, que parce qu'elle y verrait un moyen sûr de dépouiller entièrement le peuple espagnol de ce caractère singulier et de cette physionomie austère qui les distinguent de tous les autres peuples , en
COMPARÉ AU CATHOLICISME. iOÔ
lui faisant perdre la seule idée nationale et régénératrice restée debout après tant de secousses : dès ce moment, en elfet, l'Espagne, cette fière nation, serait rendue accessible à toute espèce d'impressions étrangères, flexible et docile à se plier dans tous les sens, au gré des intérêts de ses astucieux protecteurs.
Ne l'oublions pas : il n'y a pas de nation en Europe qui conçoive ses plans avec autant de prévoyance, les prépare aussi prudemment, les exécute avec autant d'habileté et les mène à bout avec autant de persévérance. Restée, depuis ses grandes révolutions, c'est-à-dire depuis le dernier tiers du dix-septième siècle, dans un état régulier, et entièrement étrangère aux bouleversements soufferts depuis ce temps par les autres peuples européens, elle a pu suivre un système de'politique concerté , aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur, et ses politiques ont pu se former à la science parfaite du gouvernement , en héritant constamment de l'expérience et des vues de leurs prédécesseurs. Ses hommes d'Etat savent combien il est précieux d'être préparé de longue main à tout événement; aussi recherchent-ils à fond ce qui peut les aider ou leur faire obstacle dans toutes les nations, ils sortent de l'ordre politique ; ils pénètrent dans le cœur même de chaque société où il se proposent d'étendre leur influence ; ils démêlent quelles en sont les conditions d'existence, quel en est le principe vital , quelles sont les causes de la force et de l'énergie de chaque peuple.
On était à l'automne de 1805; Pitt donnait un dîner, à la campagne , à plusieurs de ses amis. On lui apporta , sur ces entrefaites, une dépêche qui annonçait la reddition de Mack à Ulm , avec quarante mille hommes, et la marche de Napoléon sur Vienne. Pitt fit part de cette funeste nouvelle ; ses amis, en l'entendant, s'écrièrent : «Tout est perdu; il n'y a plus de ressource contre Napoléon ! — Il y en a une encore, » répliqua le ministre; « il y en a une, si je parviens à soulever une guerre nationale en Europe, et cotte guerre doit commencer en Espagne. » — « Oui, Messieurs, » ajouta-t-il ensuite, « l'Espagne sera le premier peuple où s'allumera cette guerre patriotique qui doit donner la liberté à l'Europe.»
iüi LE PROTESTANTISME
ïeile était l'importance que ce profond homme d'Etat donnait à la force d'une idée nationale; il n'en espérait rien moins que'ee qui avait été au-dessus de tous les efforts de tous les cabinets, le renversement de Napoléon et L'affranchissement de l'Europe. Mais il n'est pas rare que la marche des choses amène des conjonctures telles que ces mêmes idées nationales, dont un cabinet ambitieux s'est fait un jour un auxiliaire puissant, se présentent le lendemain sur ses pas et lui deviennent un insurmontable obstacle; et alors, loin de les fomenter et deles aviver, ce qui lui importe, c'est de les étouffer. La nature de cet ouvrage ne me permettant pas de descendre aux détails de la politique, je me contente de soumettre ces indications au jugement de ceux qui ont observé^ la ligne de conduite tenue par L'Angleterre, durant notre guerre et notre révolution, depuis la mort de Ferdinand VU . Que l'on considère ce qu'exigent , dans l'avenir , les intérêts de cette nation puissante, et l'on pourra faire des conjonctures sur le rôle qu'elle prendra dans le cours des événemeuts.
Ce qui peut sauver une nation en la délivrant des tutelles intéressées, ce qui peut assurer sa véritable indépendance, ce sont les idées grandes et généreuses, profondément enracinées chez les peuples; ce sont les sentiments gravés au fond de leurs cœurs par l'action du temps, par L'influence d'institutions robustes, par l'antiquité des coutumes et des mœurs ; c'est enfin, l'unité de pensée religieuse qui fait d'un peuple un seul homme. Alors le passé s'unit au présent, le présent se rattache à l'avenir; alors naissent à l'envi dans les âmes ces transports d'enthousiasme qui sont la source des grandes actions : on trouve alors désintéressement, énergie, constance, parce que les idées sont fixes et élevées, parce que les cœurs sont généreux et grands.
11 ne serait pas impossible qu'à la faveur de l'un de ces ébranlements qui fatiguent notre malheureuse nation , on vit s'élever parmi nous des hommes assez aveugles pour essayer d'introduire dans notre patrie la religion protestante. Nous avons dans le passé trop d'avertissements pour dormir tranquilles ; l'on n'a pas oublié tels événements qui indiquent avec assez de clarté jusqu'où l'on serait allé quelquefois, si l'immense majorité de la nation, par l'imposante censure de son
mécontentement, n'avait réprimé l'audace de certains hommes. Ce n'est pas que l'on puisse croire possibles les violences du règne de Henri VIII ; mais, ce qui pourrait fort bien arriver, c'est que l'on mît à profit une violente rupture avec le Saint-Siège , l'obstination et l'ambition de quelques ecclésiastiques , le prétexte d'acclimater dans notre pays l'esprit de tolérance, ou tout autre semblable motif, pour essayer, sous un nom ou sous l'autre , ceci importe peu, d'introduire parmi nous les doctrines protestantes.
Assurément, ce n'est pas la tolérance qui nous serait apportée de l'étranger ; elle existe déjà de fait, et si large, qu'à coup sûr personne , dans notre pays , ne craint d'être poursuivi ni même inquiété pour ses opinions religieuses. Ce que l'on apporterait et ce que l'on s'efforcerait d'implanter en Espagne, ce serait un nouveau système religieux, muni de tout ce qui serait nécesssaire pour lui faire prendre l'empire , en affaiblissant le Catholicisme et en le détruisant, s'il était possible. Et je me trompe fort si le nouveau système , une fois admis parmi nous, ne trouvait pas une protection décidée dans l'aveuglement et la rancune de quelques-uns de nos hommes soi-disant hommes d'Etat. Le jour où il s'agirait de le faire admettre, le nouveau système se présenterait peut-être à nous sous un air modeste , sollicitant uniquement le droit d'habitation, au nom de la tolérance et de l'hospitalité; mais bientôt on le verrait accroître son audace , réclamer des droits , étendre ses prétentions, et disputer le terrain pied à pied à la religion catholique. Alors résonneraient à nos oreilles , avec une force toujours croissante, ces rancuneuses et violentes déclamations qui nous fatiguent tant depuis quelques années, vains bruits d'une école qui délire parce qu'elle est près d'expirer. L'aversion avec laquelle les peuples regarderaient la prétendue réforme serait, n'en doutons point, accusée de rébellion; les pastorales des évêques, qualifiées de suggestions insidieuses ; le zèle fervent de nos prêtres, traité de provocation séditieuse; le concert des catholiques, pour se préserver de la contagion, serait dénoncé comme une conjuration diabolique ourdie par l'intolérance et l'esprit de parti, et confiée, quant à l'exécution , à l'ignorance et au fanatisme,
iOG LE PROTESTANTISME
Au milieu des efforts des uns et de la résistance des autres , nous verrions parodier plus ou moins les scènes de temps qui ne sont plus ; et , bien que l'esprit de modération , qui est un des caractères de ce siècle , ne permit pas de renouveler les excès qui ont ensanglanté les fastes d'autres nations , ces excès ne laisseraient pas néanmoins de trouver des imitateurs. Il ne faut pas oublier que lorsqu'il s'agit de religion en Espagne, on ne peut compter sur la froideur et l'indifférence que d'autres peuples montreraient actuellement dans le cas d'un conflit. Chez ceux-ci , les sentiments religieux ont perdu beaucoup de leur force; mais en Espagne ils sont encore profonds, vifs et énergiques, et le jour où on les combattrait de front, en abordant la question sans déguisement , on sentirait une secousse aussi universelle que rude. Bien que nous ayons été témoins de lamentables scandales et môme d'horribles catastrophes, en matière religieuse, cependant, jusqu'à ce jour, la perversité des intentions s'est toujours couverte d'un masque, plus ou moins transparent. Tantôt l'attaque a été dirigée contre telle personne à qui l'on reprochait des machinations politiques ; tantôt contre certaines classes de citoyens accusées de crimes imaginaires. Si parfois la révolution a débordé, l'on a dit qu'il était impossible de la contenir, et ainsi les vexations , les insultes , les outrages prodigués à tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , n'ont plus été que d'inévitables effets, et l'œuvre d'une populace que rien n'était capable d'enchaîner. Toujours il s'est trouvé un déguisement , et un déguisement couvre toujours plus ou moins. Mais si l'on voyait tous les dogmes du Catholiscisme attaqués de propos délibéré et de sang-froid, les points les plus capitaux de la discipline foulés aux pieds , les mystères les plus augustes tournés en ridicule , et les cérémonies les plus saintes livrées à la risée publique; si l'on voyait ('lover temple contre temple et chaire contre chaire, qu'arriverait-il ? Il est certain que les esprits s'exaspéreraient à l'extrême , et l'on ne peut nier que, s'il n'en résultait pas, comme ce serait à craindre, de terribles explosions, du moins les controverses religieuses prendraient un caractère tellement violent , que nous nous croirions transportés au seizième siècle.
C'est une chose ordinaire parmi nous, que les principes qui dominent dans Tordre politique , soient entièrement opposés à ceux qui régnent dans la société ; il pourrait donc fort bien arriver que le principe religieux , repoussé par la société , trouvât un appui dans les hommes influents de l'ordre politique. On verrait alors se reproduire, dans des circonstances plus graves , un phénomène dont nous sommes témoins depuis tant d'années : les gouvernants voudraient changer de vive force le cours de la société. Ceci est une des différences capitales qui existent entre notre révolution et celles des autres pays ; c'est en même temps la clef qui explique des anomalies choquantes. Partout ailleurs les idées de révolution s'emparèrent de la société et se jetèrent ensuite dans la sphère politique ; chez nous , elles ont d'abord dominé dans la sphère politique et se sont ensuite efforcées de descendre dans la sphère sociale: la société était bien loin de se trouver préparée à de semblables innovations; c'est pourquoi il a fallu des assauts si violents et si répétés.
De ce défaut d'harmonie, il est résulté que le gouvernement en Espagne n'exerce sur les peuples que très-peu d'influence : j'entends par influence , cet ascendant moral qui n'a pas besoin d'être accompagné de l'idée de force. Nul doute que cela ne soit un mal , puisque c'est une chose qui tend à affaiblir le pouvoir , lequel est d'une nécessité absolue pour toute société. Mais, dans plus d'une occasion, cela même a été un grand bien. Ce n'est pas un petit avantage qu'en présence d'un gouvernement léger et insensé , se trouve une société pleine de calme et de sagesse , et que la société poursuive sa marche tranquille et majestueuse, taudis que le gouvernement se précipite à l'étourdie. 11 y a beaucoup à attendre du droit instinct de la nation espagnole, il y a beaucoup à espérer de sa gravité proverbiale , que tant d'infortunes ont encore augmentée, et de ce tact qui lui fait si bien distinguer le vrai chemin de sa félicité, en la rendant sourde aux suggestions insidieuses par lesquelles on a voulu l'égarer. S'il y a déjà bien des années que par une funeste combinaison de circonstances, et par le défaut d'harmonie entre l'ordre politique et l'ordre social , l'Espagne ne peut parvenir à se
donner un gouvernement qui soit sa véritable expression, qui devine ses instincts , suive ses tendances et lui ouvre le chemin de la prospérité , nous nourrissons toutefois l'espérance que ce jour viendra , et que du sein de cette société , riche de vie et d'avenir , naîtra cette même harmonie qui lui manque , et cet équilibre qu'elle a perdu. En attendant, il est de la plus haute importance que tous les hommes qui sentent battre dans leur poitrine un cœur espagnol , et qui ne prennent pas plaisir à voir déchirer les entrailles de leur patrie, se réunissent, se mettent d'accord et travaillent de concerta la préserver du triomphe du génie du mal. Leur accord empêcherait une main funeste de jeter sur notre sol une semence d'éternelle discorde , d'ajouter cette nouvelle calamité à tant d'autres , et d'étouffer les germes précieux d'où notre civilisation peut renaître brillante et rajeunie, surmontant enfin l'abattement où l'ont plongé des circonstances désastreuses. Ah ! l'âme est opprimée par une douloureuse angoisse à la seule pensée qu'un jour pourrait venir où l'unité religieuse disparaîtrait du milieu de nous; cette unité qui est identifiée avec nos habitudes, nos usages, nos mœurs, nos lois ; qui a gardé le berceau de notre monarchie dans la caverne de Covadonga , et qui fut l'emblème de notre étendard pendant une lutte de huit siècles contre le formidable croissant; cette unité qui développa et fit briller notre civilisation au milieu des temps les plus difficiles ; cette unité qui suivit nos terribles tercios , alors qu'ils imposaient silence à l'Europe ; qui conduisit nos marins à la découverte de nouveaux mondes et les guida lorsqu'ils achevèrent, les premiers , le tour du globe ; cette unité qui soutint nos guerriers jusqu'au bout de leurs conquêtes héroïques, et qui , clans des temps plus rapprochés, a mis le comble à de si grands et de si nombreux exploits en renversant Napoléon. Vous , qui condamnez avec tant de précipitation et de légèreté l'œuvre des siècles ; vous, qui jetez tant d'insolentes injures à la nation espagnole, et qui traitez de barbarie et d'obscurantisme le principe régulateur de notre (civilisation , savez-vous qui vous insultez ? savez-vous qui inspirale génie du grand Gonzalve , de Eernand-Coriez, du vainqueur de Lepante ? Les ombres de Garcilazo , de Herrera,
de Ercilla , de Fray Luis de Léon , de Cervantes , de Lope de Vega , ne vous inspirent-elles aucun respect? Oserez-vous briser le lien qui nous unit à eux, nous faire l'indigne postérité de ces grands hommes? Youdiiez-vous séparer par un abîme nos croyances de leurs croyances , nos mœurs de leurs mœurs, nous faire rompre toutes nos traditions , et jeter dans l'oubli nos plus enivrants souvenirs? Youdriez-vous que les grandioses et augustes monuments de la piété de nos ancêtres ne fussent plus au milieu de nous qu'un reproche éloquent et sévère? Consentiriez-vous à voir dessécher les sources abondantes où nous pouvons recourir pour ressusciter la littérature , fortifier la science , réorganiser la législation , rétablir l'esprit de nationalité , restaurer notre gloire, et replacer cette malheureuse nation dans le haut rang que ses vertus méritent, en lui donnant la prospérité et le bonheur qu'elle cherche avec tant d'inquiétude , et que son cœur pressent?