CHAPITRE XVI
idées et moeurs de l'antiquité touchant l'esclavage. — l'église commence par adoucir le sort des esclaves.
Heureusement, l'Eglise catholique fut plus sage que les philosophes ; elle sut dispenser à l'humanité le bienfait de l'émancipation , sans injustice ni bouleversement. Elle a le secret de régénérer la société , mais nou dans des bains de sang. Voyons donc queile fut sa conduite par rapport à l'abolition de l'esclavage.
On a déjà beaucoup parlé de l'esprit d'amour et de fraternité qui anime le Christianisme, et cela sufiît pour convaincre que son influence dans l'œuvre dont nous parlons dut être grande. Mais peut-être n'a-t-on pas encore recherché avec assez de soin quels sont les moyens positifs , pratiques , dont l'Eglise s'est servie pour arriver à ce but. Au milieu de l'obscurité des siècles, à travers des circonstances si compliquées et si diverses , scra-t-il possible de découvrir quel-
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ques traces qui nous indiquent le chemin suivi par l'Eglise catholique pour arriver à détruire l'esclavage dans lequel gémissait une immense portion du genre humain? Sera-t-il possible de dire quelque chose de plus que des louanges générales en l'honneur de la charité chrétienne? Sera-t-il possible de signaler un plan, un système, et d'en prouver l'existence et le développement, en s'appuyant . , non pas sur quelques expressions , sur des pensées hautes , des sentiments généreux , des actions isolées de quelques hommes illustres , mais sur des faits positifs , des documents historiques , qui montrent quels étaient l'esprit et la tendance du corps même de l'Eglise ? Je crois pouvoir le faire , et je ne doute pas que je ne mène à bout cette entreprise en me servant de ce qu'il y a de plus convaincant et de plus décisif dans la matière , savoir , les monuments de la législation ecclésiastique.
Avant tout , il ne sera pas hors de propos de rappeler ce que j'ai déjà indiqué précédemment, savoir, que, lorsqu'il s'agit de la conduite , des desseins et des tendances de l'Eglise , il n'est nullement nécessaire de supposer que ces desseins aient été conçus dans toute leur étendue par l'esprit de quelque individu en particulier, ni que le mérite et toute la prudence de cette conduite aient été compris de qui que ce soit parmi ceux qui y ont prêté leur action. Il n'est pas même nécessaire de supposer que les premiers chrétiens connussent toute la force des tendances du Christianisme par rapport à l'abolition de l'esclavage. Ce qu'il faut montrer , c'est que le résultat a été obtenu par les doctrines et la conduite de l'Eglise, puisque d'ailleurs, parmi les catholiques ( quoique l'on sache estimer à leur valeur le mérite et la grandeur de chaque homme ) , les individus , dès qu'il s'agit de l'Eglise , disparaissent ; leurs pensées , leur volonté , ne sont rien : l'esprit qui anime, qui vivifie et dirige TEglise, n'est point l'esprit de l'homme , mais l'esprit même de Dieu. Ceux qui n'appartiennent point à notre croyance emploieront d'autres noms , mais du moins nous serons d'accord en ce point, que les faits, considérés de cette manière , au-dessus de l'esprit et de la volonté de l'individu , conservent beaucoup mieux leurs vraies dimensions , et qu'on évite par là de briser
dans l'étude de l'histoire , l'immense chaîne des événements. Qu'on dise que la conduite de l'Eglise fut inspirée et dirigée de Dieu, ou qu'elle fut fille d'un instinct, qu'elle fut le développement d'une tendance contenue dans ses doctrines; qu'on emploie telles ou telles expressions, comme catholique ou comme philosophe , il n'est pas besoin de s'arrêter à cela dans ce moment : ce qu'il convient de faire voir, c'est que cet instinct fut généreux et bien dirigé, que cette tendance s'adressait à un grand objet et qu'elle sut l'atteindre.
La première chose que fit le Christianisme par rapport aux esclaves, fut de dissiper les erreurs qui s'opposaient non-seulement à leur émancipation universelle , mais même à l'amélioration de leur état : c'est-à-dire que la première force qu'il déploya dans l'attaque fut, selon sa coutume, la force des idées. Ce premier pas était d'autant plus nécessaire, qu'il en était du mal de l'esclavage comme de tous les autres. Tout mal social est toujours accompagné de quelque erreur qui le produit ou le fomente. Non-seulement il y avait l'oppression et la dégradation d'nne grande partie de l'humanité, mais encore il y avait une erreur accréditée qui tendait à humilier de plus en plus cette portion de l'humanité. Selon cette opinion , la race des esclaves était une race vile qui était loin d'approcher de la race des hommes libres : c'était une race dégradée par Jupiter lui-même, marquée parla nature d'un sceau humiliant , et destinée d'avance à cet état d'abjection et d'avilissement. Doctrine détestable, sans doute, démentie par la nature humaine, par l'histoire, par l'expérience, mais quine laissait pas pour cela de compter des hommes distingués parmi ses défenseurs , et que nous voyons proclamer pendant des siècles, à la honte de l'humanité et pour le scandale de la raison, jusqu'à ce que le Christianisme soit venu la dissiper en prenant à sa charge de revendiquer les droits de l'homme.
Homère nous dit (Odyss., 17) que «Jupiter a ôté aux esclaves la moitié de l'esprit. » Nous trouvons dans Platon la trace de la même doctrine, bien qu'il s'exprime, comme il a coutume de le faire , parla bouche d'un autre ; il ne craint pas d'avancer ce qui suit : « On dit que , dans l'esprit des esclaves, il n'y a rien de sain ni d'entier , et qu'un homme prudent ne
doit point se fier à cette classe d'hommes , ce qui nous est également attesté par le plus sage de nos poetes. » Ici, Platon cite le passage d'Homère que je viens d'indiquer. (Platon, D. 8, des lois.) Mais c'est dans la Politique d'Àristote qu'on trouve cette dégradante doctrine dans toute sa noirceur et dans toute sa nudité. Quelques-uns ont voulu excuser le philosophe, mais en vain : ses propres paroles le condamnent sans appel. Il explique dans le premier chapitre de son ouvrage la constitution de la famille, et se propose de déterminer les rapports du mari et de la femme , du maître et de l'esclave ; il établit que , de même que la femme est naturellement différente de l'homme, de même l'esclave est différent du maître; voici ses paroles : « Ainsi la femme et l'esclave sont distingués par la nature elle-même. » Qu'on ne dise pas que c'est là une expression échappée à la plume de l'écrivain ; elle a été prononcée avec nue pleine connaissance, et n'est autre chose que le résumé de sa théorie. Dans le chapitre 5, où il continue d'analyser les éléments qui composent la famille , après avoir établi que « une famille parfaite est formée de personnes libres et d'esclaves,» il s'attache particulièrement à ceux-ci , et commence par combattre une opinion qui lui paraissait leur être trop favorable : « Il en est , dit-il , qui pensent que l'esclavage est une chose hors de l'ordre de la nature, puisque c'est la loi seule qui fait les uns libres , les autres esclaves , tandis que la nature ne les distingue en rien. » Avant de combattre cette opinion, il explique les rapports du maître et de l'esclave, en se servant de la comparaison de l'artiste de l'instrument, de celle de l'àme et du corps; il continue ainsi : « Si l'on compare l'homme et la femme, on trouve que le premier est supérieur : c'est pourquoi il commande ; la femme est inférieure : c'est pourquoi elle obéit ; la même chose doit avoir lieu entre tousles hommes. C'est ainsi que ceux (rentre eux qui sont aussi inférieurs par rapport aux autres quele corps l'est par rapport à Vâme et ranimai par rapport à Vhomme, ceux dont les facultés consistent principalement dans V usage du corps, unique service que Ton en puisse tirer, ceux-là sont naturellement esclaves.» On pourrait croire, à la première vue, que le philosophe ne parle que des idiots , ses paroles sembleraient lin-
cliquer ; mais nous allons voir, par le contexte , que telle n'est point son intention. Il est évident que, s'il ne parlait que des idiots , il ne prouverait rien contre l'opinion qu'il se propose de combattre, puisque le nombre des idiots n'est rien par rapport à la généralité des hommes. A quoi servirait d'ailleurs , s'il se bornait à parler des idiots, cette théorie, fondée sur une exception monstrueuse et très-rare?
Mais il n'est pas besoin de s'épuiser en conjectures sur la véritable pensée du philosophe ; lui-même a soin de nous l'expliquer, et il nous apprend en même temps pour quelle raison il n'a pas craint de se servir d'expressions telles, qu'elles semblent mettre , tout d'abord , la question sur un autre terrain. Il ne se propose rien moins que d'attribuer à la nature le dessein exprès de produire des hommes de deux sortes : les uns nés pour la liberté , les autres pour l'esclavage. Le passage est trop important et trop curieux , pour que nous puissions nous dispenser de le transcrire. Voici ce qu'il dit : La nature a soin de créer les corps des hommes libres différents des corps des esclaves; les corps de ceux-ci sont robustes et propres aux services de première nécessité; ceux des hommes libres, au contraire, bien formés, quoique inutiles pour les travaux serviles, sont aptes à la vie civile, laquelle consiste dans le maniement des choses de la guerre et de la paix. Cependant il arrive souvent le contraire ; il échoit aux hommes libres un corps d'esclaves, et à l'esclave une âme libre. Il n'y a pas de doute , que si le corps de quelques hommes l'emportait sur les autres par autant de perfection que l'on en voit dans les images des dieux, tout le monde serait d'avis que ces hommes fussent servis par ceux qui n'auraient point la même beauté en partage. Si cela est vrai en parlant du corps , c'est encore plus vrai en parlant de l'âme ; bien qu'il ne soit pas aussi facile de voir la beauté de l'a me que celle du corps. Ainsi, on ne peut douter qu'il n'y ait quelques hommes nés pour la liberté , comme il y en a d'autres nés pour l'esclavage ; esclavage non-seulement utile aux esclaves eux-mêmes , mais encore juste. »
Misérable philosophie, qui pour soutenir un état dégradant avait besoin de recourir à de semblables subtilités, et osait imputer à la nature l'intention de créer des castes différentes, i. — xi. 13
ies unes nées pour dominer, les autres pour servir ! Philosophie cruelle , qui s'efforçait ainsi de briser les liens de fraternité , par lesquels l'Auteur de la nature a voulu enlacer le genre humain , prétendant élever une barrière entre l'homme et l'homme , et forgeant des théories pour soutenir l'inégalité ; non cette inégalité qui est le résultat nécessaire de toute organisation sociale , mais une inégalité aussi terrible et aussi dégradante que celle de l'esclavage !
Le Christianisme élève la voix , et par les premiers mots qu'il prononce sur les esclaves , il les déclare égaux en dignité de nature à tous les hommes , égaux à tous les autres hommes , dans la participation aux grâces que l'Esprit Divin va répandre sur la terre, il faut remarquer le soin avec lequel l'apôtre saint Paul insiste sur ce point : il semble qu'il ait eu en vue ces différences dégradantes qu'on prétendait établir, par un funeste oubli de la dignité de l'homme.
L'Apôtre n'oublie jamais d'inculquer aux fidèles qu'il n'y a point de différence entre l'esclave et l'homme libre. « Nous avons tous été baptisés dans le même esprit, pour n'être tous ensemble qu'un même corps , soit juifs , soit gentils , soit esclaves ou hommes libres ! » (1. aux Cor., c. xn, v. 13.) «Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui est en Jésus-Christ. Car vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ , vous avez été revêtus de Jésus-Christ : il n'y a plus de juif ni de grec, il n'y a plus iT esclave ni de libre, il n'y a plus d'homme ni de femme ; mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ. » (Aux Gai., c. m, v. 26-27-28.) « Où il n'y a ni gentil, ni juif , ni circoncis, ni incirconcis, ni barbare, ni scythe, ni esclave, ni libre ; mais où Jésus-Christ est tout en tous. » (Aux Colossiens, c. ni , v. 1 1.)
Le cœur se dilate aux accents de cette voix qui proclame hautement les grands principes d'une fraternité et d'une égalité saintes. Après avoir entendu les oracles du paganisme inventant des doctrines pour abaisser de plus en plus les malheureux esclaves , il semble qu'on se réveille d'un songe plein d'angoisses, et qu'on se trouve, avec la lumière d'un jour, au milieu d'une réalité ravissante. L'imagination se plaît à contempler ces millions d'hommes qui , courbés sous la dégrada-
tion et l'ignominie , lèvent à cette voix leurs yeux vers le ciel et exhalent un soupir d'espérance.
Il en fut de cet enseignement du Christianisme comme de toutes les doctrines généreuses et fécondes : elles pénètrent jusqu'au cœur de la société , y restent déposées comme un germe précieux, et développées par le temps, produisent un arbre immense qui couvre de son ombre les familles et les nations. Comme ces doctrines étaient répandues parmi des hommes , elles ne purent éviter d'être mal interprétées et exagérées. Aussi se trouva-t-il des gens qui prétendirent que la liberté chrétienne était la proclamation de la liberté universelle. Les douces paroles du Christianisme résonnèrent à l'oreille des esclaves ; ils s'entendirent déclarer fils de Dieu et frères de Jésus-Christ ; ils virent qu'on ne faisait aucune distinction entre eux et leurs maîtres, entre eux et les plus puissants seigneurs de la terre : est-il donc étrange que des hommes seulement accoutumés aux chaînes , au travail , à toute espèce de peine et d'avilissement, aient exagéré les principes de la doctrine chrétienne, et en aient fait des applications qui n'étaient ni justes en soi , ni susceptibles d'être réduites en pratique?
Nous savons par saint Jérôme que beaucoup, s'entendant appeler à la liberté chrétienne , crurent qu'on leur donnait par là la liberté. Peut-être l'Apôtre faisait-il allusion à cette erreur, lorsque clans sa première épître à Timothée, il disait : « Que tous ceux qui sont sous le joug de la servitude , sachent qu'ils sont obligés de rendre toute sorte d'honneur à leurs maîtres , afin de n'être pas cause que le nom et la doctrine de Dieu soient blasphémés. » (I. à Tinioth., c. vi, v. 1.) Cette erreur avait eu un tel retentissement, qu'après trois siècles, elle avait encore beaucoup de crédit, et que le concile de Gangres, célébré vers l'an 324, se vit obligé d'excommunier ceux qui , sous prétexte de piété , enseignaient que les esclaves devaient quitter leurs maîtres et se retirer de leur service. Ce n'était pas là ce qu'enseignait le Christianisme; d'ailleurs nous avons rendu assez évident que ce n'aurait pas été le vrai chemin pour arriver à l'émancipation universelle. Voilà pourquoi ce même Apôtre , dans la bouche duquel nous avons enten-
du, en faveur de*s esclaves, un langage si généreux, leur inculque fréquemment l'obéissance envers leurs maîtres ; mais remarquons que tout en accomplissant ce devoir imposé par l'esprit de paix et de justice qui anime le Christianisme, il explique de telle manière les motifs sur lesquels doit se fonder l'obéissance des esclaves, il rappelle avec des paroles si touchantes et si énergiques les obligations qui pèsent sur les maîtres , et établit d'une façon si expresse et si concluante , l'égalité de tous les hommes devant Dieu, qu'on ne peut s'empêcher de voir quelle était sa compassion pour cette portion malheureuse de l'humanité, et combien sur ce point ses idées différaient de celles d'un monde endurci et aveugle.
il y a dans le cœur de l'homme un sentiment de noble indépendance, qui ne lui permet de s'assujettira la volonté d'un autre homme, qu'autant qu'on lui montre des titres légitimes , sur lesquels puissent s'appuyer les prétentions du commandement. Si ces titres sont accompagnés de raison et de justice, et surtout s'ils ont leur racine dans les grands objets de l'amour et de la vénération de l'homme , l'intelligence se convainc , le cœur fléchit, et l'homme cède. Mais si la raison du commandement n'est que la volonté d'un autre homme, si l'on ne trouve pour ainsi dire que l'homme en face de l'homme, alors fermentent dans l'esprit les pensées d'égalité, alors brûle dans le cœur le sentiment de l'indépendance , le front se redresse avec fierté et les passions frémissent. C'est pourquoi , lorsqu'il s'agit d'obtenir une obéissance volontaire et durable , il faut que l'homme se cache et disparaisse clans celui qui commande , et qu'on ne voie plus en lui que le représentant d'un pouvoir supérieur, ou la personnification des motifs qui montrent au sujet la justice et l'utilité de la soumission : de cette manière on n'obéit plus à la volonté d'un autre , à cause de ce qu'est cette volonté en elle-même ; mais parce qu'elle représente un pouvoir supérieur, ou qu'elle est l'interprète delà raison et de la justice ; dès lors l'homme ne voit plus sa dignité outragée , et l'obéissance lui devient douce et supportable.
Il est inutile de dire que tels n'étaient point les titres sur lesquels se fondait l'obéissance des esclaves avant le Christianisme : les mœurs les mettaient au même rang que les bru-
les , et les lois , enchérissant encore , s'il est possible , se servaient d'un langage qu'on ne peut lire sans indignation. Le maître commandait parce que telle était sa volonté , et l'esclave se voyait obligé à obéir, non par la force de motifs supérieurs ou d'obligations morales , mais parce qu'il était une propriété de celui qui commandait, un cheval gouverné par le frein , une machine qui devait obéir à l'impulsion de la manivelle. Était-il donc étrange que ces malheureux , abreuvés d'inlortune et d'ignominie , conçussent et gardassent dans leur cœur cette rancune profonde , cette haine violente , cette terrible soif de vengeance, qui, à la première occasion, éclataient en explosions effroyables ? L'horrible massacre de Tyr , exemple et terreur de l'univers, selon l'expression de Justin, les soulèvements répétés des Pénestes en Thessalie , des Ilotes à Lacédémone , les défections des esclaves de Chio et d'Athènes, l'insurrection commandée par Herdonius et la terreur qu'elle répandit dans toutes les familes de Rome , les scènes sanglantes , la résistance tenace et désespérée des bandes de Spartacus, tout cela fut-il autre chose que le résultat naturel du système de violence , d'outrage et de mépris avec lequel on traitait les esclaves? Ps'est-ce pas là ce que nous avons vu reproduit dans des temps récents, dans les catastrophes des nègres des colonies? Telle est la nature de l'homme : quiconque sème le mépris et l'outrage, recueille la fureur et la vengeance.
Ces vérités n'échappèrent point au Christianisme a et voilà pourquoi , en prêchant l'obéissance , il eut soin de la fonder sur des titres divins ; s'il conserva aux maîtres leurs droits , il leur enseigna hautement leurs obligations. Là où les doctrines chrétiennes prévalurent , les esclaves purent dire : «Nous sommes malheureux, il est vrai : la naissance, la pauvreté ou les revers de la guerre, nous ont condamnés à l'infortune ; mais enfin on nous reconnaît pour hommes, pour frères; entre nous et nos maîtres il y a une réciprocité d'obligations et de droits. » Entendons en effet ce que dit l'Apôtre : « Vous, esclaves, obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec crainte et avec respect, dans la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ lui-même. Neles terrez pas
seulement lorsqu'ils ont l'oeil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes, mais comme serviteurs de Jésus- Christ , faisant de bon cœur la volonté de Dieu. Servez-les donc avec affection , regardant en eux le Seigneur et non les hommes, sachant que chacun recevra du Seigneur la récompense du bien qu'il aura fait, soit qu'il soit esclave, soit qu'il sait libre. Et vous, maîtres , agissez de même envers eux , ne les traitant point avec menaces , sachant que vous avez les uns et les autres un Maître commun dans le ciel , devant lequel il n'y a point d'acception de personnes. » (Aux Ephés., c. vi, v. 5etsuiv.)
Dans répitre aux Colossiens, il inculque de nouveau la même doctrine de l'obéissance, en l'appuyant sur les mêmes motifs. Comme pour consoler les malheureux esclaves, il leur dit : « Vous recevrez du Seigneur l'héritage pour récompense : c'est le Seigneur Jésus-Christ que vous servez. Celui qui agit injustement recevra la peine due à son injustice : car Dieu n'a point égard à la condition des personnes. » (Aux Col., c. m , v. 24 , 25.) Et plus bas, s'adressantaux maîtres : « Vous , maîtres , ajoule-t-il , rendez à vos esclaves ce que l'équité et la justice demandent de vous, sachant que vous avez aussi bien qu'eux un Maître dans le ciel. » (C. iv, v. 1. )
Des doctrines si bienfaisantes devaient , en se répandant , améliorer grandement la condition des esclaves ; leur résultat immédiat fut d'adoucir cette rigueur excessive, cette cruauté à laquelle nous ne pourrions croire , si elle ne nous était attestée par des témoignages irrécusables. On sait que le maître avait droit de vie et de mort , et qu'il abusait de cette faculté jusqu'à tuer un esclave par caprice , ainsi que le fit Quintus Flaminius au milieu d'un festin. Un autre fit jeter aux murènes un de ces infortunés , parce qu'il avait eu le malheur de casser un verre de cristal : c'est ce qu'on nous rapporte de Vedius Pollion. Et cette horrible cruauté n'était point circonscrite dans le cercle de quelques familles soumises à un maître sans entrailles; non, la cruauté était érigée en système, résultat funeste, mais nécessaire, de l'égarement des idées sur ce point et de l'oubli des sentiments d'humanité. On ne soutenait ce système violent qu'en appuyant sans relâche le pied sur le cou de l'esclave, et il n'y avait d'interrup-
tion à la tyrannie que le jour où l'esclave , devenu le plus fort , se jetait sur son maître et le mettait en pièces. Un ancien proverbe disait : « Autant d'esclaves , autant d'ennemis. »
Nous avons déjà vu les ravages que faisaient ces hommes furieux et altérés de vengeance, toutes les fois qu'ils pouvaient briser leurs chaînes ; mais à coup sur , lorsqu'il s'agissait de leur inspirer de la terreur, leurs maîtres ne leur cédaient en rien en férocité. A Lacédémone, un jour que l'on craignait la mauvaise volonté des Ilotes, on les réunit tous , près du temple de Jupiter, et on les égorgea (Thucyd. , 1 iv). A Rome, chaque fois qu'un maître était assassiné, on condamnait à mort tous ses esclaves. On ne peut lire sans angoisse dans Tacite (Ann., 1. xiv, 45), l'horrible scène dont on fut témoin lorsque le préfet de la ville, Pedanius Secundus, fui assassiné par un de ses esclaves. Le mort n'en avait pas moins de quatre cents ; tous , selon l'ancienne coutume , devaient être conduits au supplice. Ce cruel et pitoyable spectacle, dans lequel tant d'innocents allaient recevoir la mort, émut de compassion le peuple , qui en vint jusqu'à s'ameuter pour empêcher cette horrible boucherie. Le sénat, en perplexité, délibérait sur l'affaire , lorsqu'un orateur, nommé Cassius, prenant la parole soutint avec "énergie qu'il était nécessaire de mener à bout la sanglante exécution, non-seulement pour obéir aux prescriptions de l'ancienne coutume, mais encore parce qu'il serait impossible sans cela de se préserver de la mauvaise volonté des esclaves. Ses paroles sont toutes dictées par l'injustice et la tyrannie; il voit de tous côtés des périls et des complots; il ne sait imaginer d'autres préservatifs que la force et la terreur : on doit surtout remarquer dans son discours le passage suivant, qui nous retrace en peu de mots les idées et les mœurs des anciens sur ce point : « Nos ancêtres, dit le sénateur, se défièrent toujours du caractère des esclaves, même de ceux qui, nés dans leurs possessions et leurs maisons, pouvaient avoir conçu, dès le berceau, de l'affection pour leurs maîtres. Mais depuis que nous avons des esclaves de nations étrangères, de mœurs différentes et de religion diverse, il n'y a pas d'autre moyen , pour contenir cette canaille, que la terreur. » La cruauté prévalut; l'audace du peuple fut réprimé; on couvrit
la route de soldats, et les quatre cents infortunés furent conduits au supplice.
Adoucir ce traitement cruel, bannir ces affreuses atrocités, tel devait être le premier eiïet des doctrines chrétiennes ; et l'on peut assurer que l'Eglise ne perdit jamais de vue un si important objet. Elle consacra tous ses efforts à améliorer, autant que possible, la condition des esclaves; elle fit en sorte que l'indulgence , en matière de châtiments , fût substituée à la cruauté; et, ce qui était surtout important, elle s'efforça de remplacer le caprice par la raison , et de faire succéder à l'impétuosité des maîtres le calme des tribunaux , c'est-à-dire qu'elle rapprochait tous les jours davantage les esclaves des hommes libres , en faisant régner sur eux , non plus le fait , mais le droit.
L'Eglise n'oublia jamais la belle leçon que lui donna l'Apôtre , lorsque écrivant à Philémon , et intercédant en faveur d'un esclave fugitif appelé Onésime , il parlait en sa faveur avec une tendresse que n'avait jamais inspirée cette classe malheureuse. « Je vous prie, lui disait-il , pour mon fils Onésime. Recevez-le comme mes entrailles , non plus comme un esclave , mais comme un frère bien-aimé. S'il vous a fait tort , ou s'il vous est redevable de quelque chose , mettez cela sur mon compte. » (Ep. ad. Phil.)
Le concile d'Elvire, célébré au commencement du quatrième siècle, soumet à de nombreuses années de pénitence la femme qui aura frappé son esclave de manière à le faire mourir dans les trois jours. Le concile d'Orléans, célébré en 549, ordonne que si un esclave, coupable de quelque faute , se réfugie dans l'Eglise, on le rende à son maître , mais non sans avoir exigé de celui-ci , sous la foi du serment , la promesse qu'il ne lui fera aucun mal ; que si le maître , au mépris de son serment , maltraite l'esclave, on le séparera de la communion et de la table des fidèles. Ce canon nous révèle deux choses : la cruauté habituelle des maîtres, et le zèle de l'Eglise pour adoucir le traitement des esclaves. Pour mettre un frein à la cruauté, il ne fallait rien moins qu'exiger un serment; et l'Eglise, toujours si délicate en matière de serment, jugeait cependant l'affaire assez importante pour qu'on pût et qu'on dût y faire intervenir l'auguste nom de Dieu.
La faveur et la protection que l'Eglise accordait aux esclaves , s'étendait rapidement. Il paraît qu'en quelques lieux on introduisit la coutume de faire promettre avec serinent, nonseulement que l'esclave réfugié dans l'Eglise ne serait point maltraité dans sa personne, mais même qu'on ne lui imposerait aucun travail extraordinaire, et qu'on ne le marquerait d'aucun signe pour le distinguer. Cette coutume , née sans doute du zèle pour l'humanité, mais qui aurait pu entraîner quelques inconvénients en relâchant trop vite les liens de l'obéissance , et en donnant carrière à des excès de la part des esclaves, parait indiquée dans une disposition du concile d'Epaone (aujourd'hui Abbon, selon quelques-uns), célébré vers l'an 517; ce concile s'efforce d'arrêter le mal en prescrivant une modération prudente, mais toutefois sans retirer la protection déjà accordée. 11 ordonne , dans le canon 39 : que si un esclave coupable de quelque délit atroce se retire dans l'Eglise, on le soustraira aux peines corporelles, mais sans obliger le maître à prêter serment qu'il ne lui sera imposé aucun travail extraordinaire, ou qu'on ne lui coupera point les cheveux dans le but de faire connaître sa faute. Remarquez que cette restriction n'est introduite que dans le cas où l'esclave aura commis un délit atroce, et dans ce cas même, toute la faculté accordée au maître consiste à imposer à l'esclave un travail extraordinaire ou à le distinguer en lui coupant les cheveux.
Peut-être sera-t-on porté à trouver excessive une semblable indulgence ; mais il faut observer que lorsque les abus sont profonds et enracinés, ils ne sauraient être arrachés sans un effort vigoureux. Bien des fois il semble à la première vue que l'on dépasse les limites delà prudence, mais cet excès apparent n'est que l'oscillation inévitable que l'on remarque avant que les choses reprennent leur véritable aplomb. L'Eglise ne voulait point ici protéger le crime ni réclamer de l'indulgence pour ce qui n'en méritait point : ce qu'elle avait en vue , c'était de mettre obstacle à la violence et au caprice des maîtres; et elle ne voulait point permettre qu'un homme souffrît les tourments ou la mort parce que telle était la volonté d'un autre homme. L'établissemeut de lois justes et l'action légi-
loi LE PROTESTANTISME
time des tribunaux, sont des choses auxquelles l'Eglise ne s'est jamais opposée ; mais elle n'a jamais pu consentir à la violence des particuliers.
Cet esprit d'opposition à l'exercice de la force privée, esprit qui ne contient rien moins que l'organisation sociale, se manifeste parfaitement à nous dans le canon 15 du concile deMérida, célébré l'an 666. On sait , et je l'ai déjà indiqué , que les esclaves formaient une partie principale de la propriété. Comme la distribution du travail était faite conformément à cette base , les esclaves étaient absolument nécessaires à quiconque possédait des propriétés, surtout des propriétés quelque peu considérables. Or , l'Eglise se trouvait dans ce cas ; et comme il n'était pas en son pouvoir de changer tout d'un coup l'organisation sociale , elle dut se plier à cette nécessité et avoir des esclaves. Cependant , si elle voulait introduire des améliorations dans le sort des esclaves en général, il était bon qu'elle commençât par donner elle-même l'exemple : cet exemple se trouve dans le canon que je viens de citer. Là , après avoir défendu aux évêques et aux prêtres de maltraiter les serviteurs de l'Eglise en les privant de leurs membres par la mutilation , le concile dispose que si l'esclave commet quelque délit , on le livrera aux juges séculiers , mais de manière à ce que les évêques modèrent la peine qui lui sera infligée. On voit par ce canon , que le droit de mutilation exercé par le maître particulier était encore en usage ; et peut-être ce droit était-il encore fortement établi , puisque nous voyons que le coucile se borneà interdire ce genre de châtiment aux ecclésiastiques, sans rien dire par rapport aux laies.
Sans doute un des motifs de cette défense faite aux ecclésiastiques était de les empêcher de verser le sang humain , et de se rendre par là incapables d'exercer ce haut ministère , dont l'acte principal est l'auguste sacrifice dans lequel s'offre une victime de paix et d'amour ; mais cela même n'ôte rien au mérite de cette prescription , et n'en diminue en rien l'influence sur l'amélioration du sort des esclaves. C'était toujours remplacer la vindicte privée par la vindicte publique ; c'était proclamer encore une fois l'égalité entre les esclaves et les hommes libres , lorsqu'il s'agissait de l'eflusion de leur sang ;
comparé au catholicisme. 155
c'était déclarer que les mains qui avaient versé le sang d'un esclave , avaient contracté la même souillure que si elles eussent répandu celui d'un homme libre. Or , il était nécessaire d'inculquer de toutes manières aux esprits ces vérités salutaires, car elles étaient en contradiction ouverte avec les idées et les mœurs de l'antiquité; il fallait travailler assidûment à faire disparaître les exceptions honteuses et cruelles, qui continuaient de priver la plus grande partie des hommes de la participation aux droits de l'humanité.
Il y a dans le canon que je viens de citer , une circonstance remarquable et qui montre la sollicitude de l'Eglise, pour rendre aux esclaves la dignité et la considération dont ils se trouvaient privés. Raser les cheveux était parmi les Goths une peine très-ignominieuse, peine qui, au dire de Lucas de Tuy, leur était plus cruelle que la mort même. On comprend bien que, quelle que fût la force du préjugé sur ce point, l'Eglise pouvait permettre qu'on rasât les cheveux , sans contracter par là l'espèce de souillure qui s'attache à l'effusion du sang. Néanmoins elle ne voulut point le permettre , ce qui nous montre combien elle était attentive à faire disparaître les marques d'humiliation imprimées au front de l'esclave. Après avoir enjoint aux prêtres et aux évêques de livrer aux juges les esclaves coupables, elle leur commande « de ne point tolérer qu'on les rase ignominieusement. »
Aucun soin n'était de trop en cette matière : pour faire disparaître l'une après l'autre les odieuses exceptions qui frappaient les esclaves , il était nécessaire d'épier toutes les occasions favorables. Cette nécessité se montre clairement dans la manière dont s'exprime le onzième concile de Tolède, célébré l'an 075. Ce concile, dans son canon G, défend aux évêques de juger par eux-mêmes les délits entraînant peine de mort, comme il leur défend d'ordonner la mutilation des membres. Voici en quels termes on jugea nécessaire d'exprimer que cette règle n'admettait point d'exception : «pásmeme, dit le concile , à l'égard des esclaves de l'Eglise. » Le mal était grave ; il ne pouvait être guéri sans une sollicitude très-assidue. Le droit même de vie et de mort , le plus cruel de tous , ne put être extirpé sans beaucoup de peine , et l'on
en voyait faire encore , au commencement du sixième siècle , des applications cruelles , puisque le concile d'Epaone , dans son canon 34 , dispose que « le maître qui , de sa propre autorité , aura fait ôter la vie à son esclave , sera séparé pendant deux ans de la communion de l'Eglise. » Déjà l'on avait dépassé le milieu du neuvième siècle , et l'on était encore témoins de semblables attentats , attentats que le concile de Worms , tenu en 868 , s'efforçait de réprimer , en soumettant à deux années de pénitence le maître qui , de son autorité privée, aurait donné la mort à son esclave.