‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation EuropéeneChapitre 24 sur 51 · COMMENT L'INDIVIDU ÉTAIT-IL ABSORBÉ PAR LA SOCIÉTÉ ANTIQUE · texte numérisé non relu

COMMENT L'INDIVIDU ÉTAIT-IL ABSORBÉ PAR LA SOCIÉTÉ ANTIQUE

Si nous étudions profondément la question qui nous occupe, sans nous laisser toutefois emporter jusqu'à l'erreur et à l'extravagance par l'envie de passer pour des observateurs profonds ; si nous appelons à notre aide une droite et calme philosophie, appuyée sur les fails que nous présente l'histoire, nous verrons que la différence capitale entre les civilisations anciennes et la nôtre par rapport à l'individu , c'est que dans l'antiquité, l'homme considéré en tant qu'homme i.— xi. 18

n'était point estimé ce qu'il vaut. Les peuples anciens ne manquaient ni du sentiment de l'indépendance personnelle, ni du plaisir de se sentir homme; le vice n'était point dans le cœur, mais dans la tête. Ce qui leur manquait , c'était la compréhension de la dignité de l'homme , la haute idée que le Christianisme nous a donnée de nous-même, en même temps qu'avec une admirable sagesse , il nous a manifesté nos infirmités. Ce qui manquait aux sociétés antiques , ce qui a manqué et manquera à toutes celles où le Christianisme ne régnera point , c'est ce respect , cette considération qui parmi nous environnent tout individu, tout homme, par cela seul qu'il est homme. Chez les Grecs, le Grec est tout; les étrangers , les barbares ne sont rien ; à Rome , le titre de citoyen romain fait l'homme , celui qui manque de ce titre n'est rien. Dans les pays chrétiens , l'enfant qui naît difforme ou privé de quelque membre , excite la compassion et devient l'objet de la plus tendre sollicitude ; il lui suffit d'être homme , et malheureux. Chez les anciens , cette créature humaine était regardée comme chose inutile , méprisable ; dans certaines cités , comme par exemple à Lacédémone, il était défendu de la nourrir , et par l'ordre des magistrats chargés de la police des naissances , chose horrible à dire ! on la jetait dans une fosse. C'était un homme, mais qu'importe? c'était un homme qui ne pouvait servir à rien , et une société sans entrailles ne voulait point s'imposer la charge de le faire vivre. Qu'on lise Platon et Aristote , on verra l'horrible doctrine qu'ils professaient au sujet de l'avortement et de l'infanticide ; on verra les moyens que ces philosophes imaginaient pour prévenir l'excès de la population , et l'on touchera du doigt l'immense progrès que la société a fait , sous l'influence du Christianisme, dans tout ce qui a rapport à l'homme.

Les jeux publics , scènes horribles dans lesquelles des centaines d'hommes mouraient pour divertir une multitude dénaturée, ne sont-ils pas un éloquent témoignage du peu de prix que l'on attachait à l'homme , alors qu'on le sacrifiait avec tant de barbarie , pour les motifs les plus frivoles?

Le droit du plus fort était exercé d'une manière terrible chez les anciens , et c'est là une des causes auxquelles on doit

attribuer cet état d'anéantissement, pour ainsi dire, où nous voyons l'individu par rapport à la société. La société était forte , l'individu était faible; la société absorbait l'individu, et s'arrogeait sur lui tous les droits imaginables ; et si parfois l'individu faisait obstacle à la société , il pouvait être sur d'être écrasé par elle avec une main de fer. En lisant l'explication que Mr Guizot nous donne de cette particularité des civilisations antiques, on pourrait croire qu'il existait chez elles un patriotisme inconnu parmi nous, patriotisme qui , porté jusqu'à l'exagération et dénué du sentiment de l'indépendance personnelle , produisait une espèce d'anéantissement de l'individu en présence de la société. En réfléchissant profondément sur cette matière , M. Guizot aurait vu que la différence ne se trouvait point dans les sentiments de l'antiquité , mais dans l'immense révolution qui s'est opérée au fond des idées : il aurait facilement conclu de là que les différences observées dans les sentiments devaient avoir leur source dans la différence même des idées.

Il n'est point étrange, en effet, que l'individu, voyant le peu d'estime que l'on faisait de lui et le pouvoir sans bornes que la société s'arrogeait sur son indépendance et sa vie (elle allait jusqu'à le réduire en poudre lorsqu'il lui faisait obstacle ) , se format de son côté une idée exagérée de la société et du pouvoir public , jusqu'à s'anéantir dans son cœur devant ce colosse qui le remplissait d'effroi. Loin de se considérer comme membre d'une association dont l'objet était la sécurité et la félicité de tous les individus, et dont les bienfaits lui imposaient quelques sacrifices en retour , il se regardait comme une chose dévouée à cette association , et devait sans hésiter s'offrir en holocauste sur ses autels. Telle est la condition de l'homme : quand un pouvoir agit sur lui , longtemps , avec une action illimitée , il s'indigne contre ce pouvoir , le repousse avec violence , ou bien il s'humilie, s'abaisse, s'anéantit devant cette force dont l'action puissante le ploie et le terrasse. Voyez si ce n'est pas là le contraste que nous offrent sans cesse les sociétés antiques : la plus aveugle soumission , l'anéantissement d'un côté, et de l'autre l'esprit d'insubordination , de résistance , se manifestant par des explosions ter-

ribles. C'est ainsi , eb seulement ainsi , qu'il est possible de comprendre comment des sociétés dont l'état normal n'est, pour ainsi dire , que troubles et agitation , nous présentent d'aussi étonnants exemples que Leónidas périssant avec ses trois cents Spartiates aux Thermopyles, Scévola la main sur le brasier , Régulus retournant à Carthage pour y souffrir et y mourir, Marcus Curtius se jetant tout arma dans l'abîme qui vient de s'ouvrir au milieu de Rome.

Tous ces phénomènes qui , à la première vue , nous paraissent inexplicables, s'éclaircissent lorsqu'on les compare avec ce qui a eu lieu dans les révolutions des temps modernes. Des bouleversements terribles ont jeté quelques peuples hors de leur assiette ; la lutte des idées et des intérêts enflammant les passions , a produit pendant quelques intervalles de plus ou moins de durée , l'oubli des véritables rapports sociaux. Qu'est-il arrivé ? En même temps que l'on proclamait une liberté sans limite, et que l'on ne cessait d'exalter les droits de ''individu , on voyait s'élever au milieu de la société un pouvoir inhumain qui , concentrant dans sa maiu toute la force publique , en déchargeait sur l'individu les coups les plus terribles. Aces époques, où ressuscitait dans toute sa force la maxime formidable du salus populi des anciens, prétexte de tant d'épouvantables attentats , on voyait renaître d'un autre côté ce patriotisme frénétique et féroce que les hommes superficiels admirent dans les citoyens des anciennes républiques.

Quelques écrivains avaient prodigué aux anciens , et surtout aux Romains, des éloges sans mesure ; il semblait que la civilisation moderne dût , pour répondre à leurs ardents désirsw, se mouler sur la civilisation antique. On fit des tentatives folles ; on attaqua avec une violence inouïe l'organisation sociale existante ; on s'efforça de faire périr ou du moins d'étouffer les idées chrétiennes touchant l'individu et la société, et l'on alla demander des inspirations aux ombres des anciens Romains. Chose remarquable ! dans le très-court espace de temps que dura l'essai , on vit , comme dans l'ancienne Rome , des traits admirables de force, de valeur, de patriotisme , dans un contraste effroyable avec des cruautés , des forfaits sans

exemple. Au milieu d'une nation grande et généreuse , on vit apparaître de nouveau , pour l'épouvante de l'humanité , les sanglants spectres de Marius et de Sylla : tant il est vrai que l'homme est le même partout , et qu'un même ordre d'idées finit par engendrer un môme ordre de faits ! Que les idées chrétiennes disparaissent , que les idées antiques reprennent leur force , et vous verrez que le monde actuel ressemblera à l'ancien monde.

Heureusement pour l'humanité , c'est là une chose impossible. Tous les essais tentés jusqu'à ce jour pour obtenir un pareil résultai ont été et ont dû être de peu de durée, et il en sera de même dans l'avenir. Mais la page sanglante que ces criminelles tentatives ont laissée dans l'histoire , offre un riche sujet de réflexion au philosophe observateur, qui veut connaître à fond les rapports intimes et délicats des idées avec les faits. Là , il verra complètement mise à nu la vaste trame de l'organisation sociale , et il pourra apprécier à sa juste valeur l'influence bienfaisante ou nuisible des diverses religions et des divers systèmes philosophiques.

Les époques de révolutions, c'est-à-dire ces temps d'orages où les gouvernements s'abîment les uns après.les autres, semblables à des édifices bâtis sur le sol d'un volcan, ont toutes un caractère distinctif : la tyrannie des intérêts du pouvoir public sur tous les intérêts privés. Jamais ce pouvoir n'est plus faible , ni moins durable ; mais jamais il n'est plus violent , plus frénétique. Tout est sacrifié à sa sécurité ou à sa vengeance ; l'ombre de ses ennemis le poursuit , le fait trembler à toute heure ; sa propre conscience le tourmente et ne lui laisse aucun repos; la faiblesse de son organisation, la mobilité de son assiette , l'avertissent à chaque pas de la proximité de sa chute, et dans son impuissant désespoir, il s'agite, se retourne convulsivement , comme un moribond qui expire dans d'atroces souffrances. Qu'est-ce alors à ses yeux que la vie des citoyens , si elle peut lui inspirer le plus léger , le plus lointain soupçon ? Si le sang de milliers de victimes peut lui procurer quelque moment de sécurité , et prolonger de quelques jours son existence : « Périssent , dit-il , périssent mes ennemis : ainsi l'exige la sécurité de l'Etat, c'est-à-dire la mienne ! »

Et pourquoi cette frénésie ? pourquoi cette cruauté ? — C'est que le gouvernement ancien ayant été renversé au moyen de la force, et le gouvernement nouveau intronisé par le seul appui de la force , l'idée du droit a disparu de la région du pouvoir. La légitimité ne le couvre plus ; sa nouveauté même trahit son peu de prix ; tout lui prédit une courte existence. Dénué de la raison et de la justice, qu'il est obligé d'invoquer pour se soutenir, il cherche l'une et l'autre dans la nécessité même d'un pouvoir , nécessité sociale toujours visible, et il proclame que le salut du peuple est la suprême loi. Alors la propriété, la vie de l'individu, ne sont rien; elles s'anéantissent en présence d'un spectre sanglant qui se dresse au milieu de la société, armé de force, environné de satellites et d'échafauds, et qui dit : « Je suis le pouvoir public; c'est à moi qu'est confié le salut du peuple ; je suis celui qui veille sur les intérêts de la société. »

Or , savez-vous ce qu'il advient de ce manque absolu de respect pour l'individu , de cet anéantissement complet de l'homme en face du pouvoir terrifiant qui se prétend le représentant delà société? Il arrive que le sentiment de l'association renaît dans des directions diiférentes; non plus un sentiment dirigé par la raison et par des vues de prévoyance et de bienfaisance, mais un sentiment aveugle , instinctif, qui porte les hommes à ne point rester seuls , sans défense , au milieu d'une société convertie tout entière en un champ de bataille et en une vaste conjuration : les hommes s'unissent alors ou pour soutenir le pouvoir, si , entraînés par le tourbillon de la révolution, ils se sont identifiés avec lui et le regardent comme leur unique rempart , ou bien pour le renverser , si une cause quelconque les ayant poussés dans les rangs contraires , ils voient dans le pouvoir existant leur plus terrible ennemi , et dans sa force , une épée sans cesse suspendue sur leur tête. Alors les hommes appartiennent à une association , sont dévoués à une association , prêts à se sacrifier pour une association , car ils ne peuvent vivre seuls ; ils savent , ils comprennent , du moins instinctivement , que l'individu n'est rien ; car, depuis que les digues qui maintenaient l'ordre social ont été rompues , l'individu n'a plus cette sphère tranquille où il

pouvait vivre en paix et indépendant , sûr qu'un pouvoir fondé sur la légitimité et guidé par la raison et la justice veillait à la conservation de l'ordre public et du respect dû aux droits individuels. Alors les hommes timides tremblent et s'humilient , et commencent à représenter cette première scène de la servitude , où l'on voit l'opprimé baiser la main de l'oppresseur , et la victime adorer le bourreau. Quant aux hommes audacieux , ils résistent et combattent , ou bien , se cherchant et se réunissant dans l'ombre, ils préparent des explosions terribles. Nul ne s'appartient alors à lui-même ; l'individu se sent absorbé de tous côtés , ou par la force qui opprime , ou par la force qui conspire : la divinité tutélaire des individus , c'est la justice ; lorsque la justice disparaît , les individus ne sont plus que d'imperceptibles grains de poussière emportés par l'ouragan , ou des gouttes d'eau confondues dans les vagues d'une tempête.

Figurez-vous des sociétés où ne règne pas , il est vrai , cette frénésie passagère , mais qui sont encore privées des véritables idées sur les droits et les devoirs de l'individu , sur les droits et les devoirs du pouvoir public ; des sociétés au sein desquelles errent au hasard quelques notions sur ces points capitaux, notions incertaines , obscures, imparfaites, étouffées dans l'atmosphère de mille préjugés et de mille erreurs ; des sociétés dans lesquelles un pouvoir public s'est organisé cependant , sous telle ou telle forme , et a fini par se consolider , grâce à la force de l'habitude et en l'absence de tout autre gouvernement plus propre à satisfaire aux nécessités urgentes ; vous aurez alors une idée des sociétés antiques , nous dirons mieux, des sociétés sans le Christianisme, et vous concevrez l'anéantissement de l'individu devant la force du pouvoir public, soit sôus le despotisme asiatique, soit sous la turbulente démocratie des républiques anciennes. Or, ce que vous aurez là sous les yeux sera précisément ce que vous venez d'observer dans les sociétés modernes aux époques de révolution ; avec cette seule différence que dans ces sociétés le mal est bruyant et passager comme les ravages d'une tempête, tandis que chez les anciens il formait l'état normal , pareil à une atmosphère viciée qui affecte et ronge sans cesse les êtres qui y respirent.

Examinons la cause de deux phénomènes si opposés , l'exaltation patriotique des Grecs et des Romains , et l'état de prostration , d'abaissement politique où gisaient d'autres peuples et où gisent encore ceux qui ne sont point sous l'empire du Christianisme ; quelle est la racine de cette abnégation individuelle qui se découvre au fond de deux sentiments si contraires , et pourquoi ne trouve-t-on chez aucun de ces peuples ce développement individuel que l'on remarque en Europe, et qui s'allie chez nous à un patriotisme raisonnable, duquel n'est point exclu le sentiment d'une légitime indépendance personnelle ? C'est que l'homme dans l'antiquité ne se connaissait point lui-même et ne savait pas bien ce qu'il était ; c'est que ses véritables rapports avec la société étaient considérés à travers mille préjugés , mille erreurs, et par conséquent fort mal compris.

A la lumière de ces observations , on voit que l'admiration pour le désintéressement patriotique et l'abnégation héroïque des anciens a été quelquefois portée trop loin , et que ces qualités , loin de révéler dans les hommes de l'antiquité une plus grande perfection de l'individu , une élévation d'àme supérieure à celle des hommes des temps modernes , indiqueraient plutôt des idées moins hautes et des sentiments moins indépendants que les nôtres. Eh quoi ! quelques aveugles admirateurs des anciens trouveront peut-être bien étranges ces assertions? Qu'ils considèrent les femmes de l'Inde se jetant •dans le bûcher après la mort de leurs époux, et l'esclave se donnant la mort parce qu'il ne peut survivre à son maître, et ils comprendront que l'abnégation personnelle n'est pas un signe infaillible d'élévation d'àme. Parfois l'homme ne connaît point sa propre dignité ; il se croit dévoué à un autre être , absorbé par lui , et il ne regarde plus alors sa propre existence que comme une chose secondaire , qui n'a d'autre but que de servir à l'existence d'un autre.

Ce n'est pas que nous voulions rabaisser le légitime mérite qui appartient aux anciens ; nous ne voulons déprimer en rien leur héroïsme , dans ce qu'il a de juste et de louable , pas plus que nous ne prétendons attribuer aux modernes une individualité égoïste qui les empêche de se sacrifier généreu-

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sèment pour leur patrie : notre unique but est de marquer à chaque chose sa place , en dissipant des préjugés excusables jusqu'à un certain point, mais qui ont le déplorable tort de fausser les principaux points de vue de l'histoire ancienne et moderne.

Cet anéantissement de l'individu chez les anciens provenait aussi de l'infirmité et de l'imperfection de son développement moral , et du défaut de règle où il se trouvait , par rapport à sa direction propre , ce qui obligeait la société à intervenir dans tout ce qui le concernait , comme si la raison publique eût dû suppléer au défaut de la raison privée. Si l'on y fait attention , on observera que la liberté civile était presque inconnue dans les pays où l'on chérissait le plus la liberté politique ; tandis que les citoyens se flattaient d'être très-libres , parce qu'ils prenaient part aux délibérations de la place publique , ils manquaient de cette liberté qui intéresse l'homme de près , celle qu'on appelle aujourd'hui liberté civile. On peut se former une idée des pensées et des mœurs des anciens sur ce point , en lisant un de leurs plus célèbres écrivains politiques , Aristote.

Aux yeux de ce philosophe , le seul titre qui rende digne du nom de citoyen parait être la participation au gouvernement de la république; et ces idées, en apparence très-démocratiques et propres à étendre les droits de la classe la plus nombreuse , loin de provenir , comme on pourrait le croire , d'une exagération de la dignité de l'homme , se mariaient, dans son esprit, à un profond mépris de l'homme luimême. Son système était de réserver à un nombre d'hommes fort restreint tous les honneurs et la considération ; les classes de citoyens qu'il condamnait par là à l'abaissement et à la nullité , n'étaient rien moins que tous les laboureurs , les artisans et les marchands (Pol., 1. vu , c. 9 et 12 ; 1. vin , c. 1 et 2 ; 1. m, c. 1 ). Cette théorie supposait, comme l'on voit, des idées fort curieuses sur l'individu et la société , et c'est une confirmation nouvelle de ce que j'ai dit touchant l'origine des étrangetés , pour ne pas dire des monstruosités que nous voyons dans les républiques anciennes. Je le répéterai encore une fois , et ne l'oublions jamais , une des principales racines

du mal était le défaut de la connaissance intime de l'homme ; c'était le peu d'estime que l'on faisait de sa dignité en tant qu'homme ; l'individu , dépourvu de règles pour se diriger lui-même, ne pouvait se concilier l'estime ; on manquait, en un mot , des lumières chrétiennes , seules capables d'éclairer le chaos.

Le sentiment de la dignité de l'homme est gravé profondément dans le cœur des sociétés modernes ; on trouve écrit partout en caractères éclatants cette vérité, que l'homme, par son seul titre d'homme , est respectable et digne d'une haute considération ; de là vient que toutes les écoles de nos jours , qui se sont proposé follement de relever l'individu , au risque imminent de produire dans la société un bouleversement effroyable , ont pris pour thème constant de leur enseignement cette dignité et cette noblesse de l'homme. Elles se distinguent ainsi , de la manière la plus tranchée , des démocrates de l'antiquité ; ceux-ci s'agitaient dans un cercle étroit , sans dépasser un certain ordre de choses , sans porter leurs regards hors des limites de leur propre pays ; dans l'esprit des démocrates modernes , au contraire , on remarque une tendance à envahir toutes les branches, une ardeur de propagande qui embrasse le monde entier. Jamais ils n'invoquent d'idées mesquines : l'homme, sa raison, ses droits imprescriptibles , voilà leur thème perpétuel. Demandez-leur quel est leur dessein. Ils vous diront qu'ils veulent passer le niveau sur toutes les têtes, pour venger la sainte cause de l'humanité. Cette exagération d'idées, prétexte et motif de tant de bouleversements et de crimes , nous révèle un fait précieux , savoir : l'immense progrès que le Christianisme a fait faire aux idées par rapport à la dignité de notre nature. Lorsqu'il s'agit d'égarer les sociétés qui doivent au Christianisme leur civilisation , on ne trouve plus de meilleur moyen que d'invoquer la dignité de la nature humaine.

La Religion chrétienne , ennemie de tout ce qui est criminel , né pouvait consentir à voir bouleverser la société sous le prétexte de défendre et de relever la dignité de l'homme : voilà pourquoi un grand nombre des plus ardents démocrates se sont déchaînés en injures et en sarcasmes contre la Religion.

D'un autre côté, comme l'histoire dit très-haut que tout ce que l'on sait et tout ce que l'on sent de vrai , de juste , de raisonnable sur ce point , est dû à la Religion chrétienne , on a récemment tenté de faire une alliance monstrueuse entre les idées chrétiennes et ce qu'il y a de plus extravagant dans les théories démocratiques. Un homme célèbre s'est chargé de l'entreprise ; mais le vrai Christianisme , c'est-à-dire le Catholicisme , repousse ces alliances adultères ; il cesse de reconnaître ses plus insignes apologistes dès qu'ils viennent à s'écarter du chemin tracé par l'éternelle vérité. M. de Lamennais erre maintenant à travers les ténèbres de l'erreur , tenant embrassée une ombre menteuse de Christianisme ; et la voix du suprême Pasteur de l'Eglise a prévenu les fidèles contre les illusions par lesquelles un nom si 'illustre à tant tde titres pouvait les éblouir (ie).

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