‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation EuropéeneChapitre 28 sur 51 · FIN DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

FIN DU TOME PREMIER

V Histoire des Variations est un de ces ouvrages qui épuisent leur sujet , et auxquels on ne peut rien répondre ni rien ajouter. Si on lit avec attention cet immortel chef-d'œuvre, la cause du Protestantisme, sous le rapport dogmatique, est à jamais jugée ; il ne reste pins de milieu entre le Catholicisme et l'incrédulité. Gibbon l'avait lu dans sa jeunesse , et il se fit catholique, abandonnant la religion protestante dans laquelle il avait été élevé. Lorsque plus tard il se sépara de l'Eglise catholique, il ne devint pas protestant, mais incrédule. Les lecteurs aimeront peut-être à apprendre de la bouche de ce fameux écrivain ce qu'il pensait de l'ouvrage de Bossuet , el l'effet que produisit sur lui la lecture de ce livre. Voici ses paroles : Dans /' Histoire des variations, attaque aussi vigoureuse que bien dirigée, dit-il , Bossuet montre, par un trèsheureux mélange de raisonnement et de narration, les fautes, les égarements , les incertitudes et les contradictions de nos premiers réformateurs, dont les variations, comme il le soutient savamment , portent le caractère de l'erreur ; tandis que l'unité non interrompue de l'Eglise catholique est un signe et un témoignage de Fin faillible vérité. Je lus, j'approuvai, je crus. ( Gibbon , Mémoires. )

On a voulu nous représenter Luther comme un homme à hautes pensées , à sentiments nobles et généreux , et comme le défenseur des droits de l'humanité. Cependant lui-même , dans ses écrits , nous a laissé le plus éclatant témoignage de la violence de son caractère, de sa dégoûtante grossièreté et

de sa farouche intolérance. Henri VIII, roi d'Angleterre , s'était avise'' de réfuter le livre de Luther intitulé De Captivitate Babylonien, et voilà que celui-ci , irrité d'une pareille audace, écrit au roi , l'appelle sacrilège, fou , insensé , le plus grossier de tous les porcs et de tous les ânes. On voit que Luther ne ménageait guère la majesté royale; il agissait de même à l'égard du mérite littéraire. Erasme, qui était peut-être l'homme le plus savant de son siècle, ou qui du moins l'emportait sur tous les autres par la variété de ses connaissances, par la culture et l'éclat de son esprit, ne fut pas mieux traité parle fougueux novateur, malgré toute l'indulgence dont celui-ci lui était redevable. Aussitôt que Luther s'aperçut qu'Erasme ne se décidait pas à s'enrôler dans la nouvelle secte , il l'attaqua avec tant de violence , que ce dernier s'en plaignit en disant « que dans sa vieillesse il se voyait obligé de lutter contre une bête farouche, contre un sanglier furieux. » Luther ne s'en tenait pas à de simples paroles , il en venait aux faits. C'est à son instigation que Carlostad fut exilé des États du duc de Saxe , et se trouva réduit à une si grande misère , qu'il se vit forcé de porter du bois et de faire d'autres métiers semblables pour gagner sa vie. Dans ses bruyantes disputes avec les Zwingliens , Luther ne démentit point son caractère; il les appelait damnés, insensés, blasphémateurs. Puisqu'il prodiguait de semblables épithètes à ses compagnons dissidents, on ne peut s'étonner qu'il appelât les docteurs de Louvain bètes, porcs, païens, épicuriens, athées, qu'il se permît d'autres expressions que la décence nous empêche de citer , et que, se déchaînant contre le Pape, il dit : « c'est un loup enragé contre lequel tout le monde doit s'armer, sans attendre même l'ordre des magistrats; en cette matière il ne peut v avoir lieu à se repentir, si ce n'est de n'avoir pu lui enloncer l'épée dans la poitrine ; » ajoutant « que tous ceux qui suivaient le Pape devaient être poursuivis comme des chefs de bandits, fussentils rois ou empereurs. » Tel était l'esprit de tolérance qui animait Luther.

Et qu'on ne s'imagine pas que cette intolérance appartint exclusivement à Luther; elle s'étendait à tout le parti des novateurs, et les eifets s'en faisaient sentir d'une manière cruelle. Nous avons de cette vérité un témoin irrécusable dans Mélanchton, le disciple chéri de Luther , et l'un des hommes les plus distingués qu'ait eus le Protestantisme. « Je me trouve dans une telle oppression , écrivait Mélanchton à son ami Camérarius, qu'il me semble être dans l'antre des Cyclopes ; il m'est presque impossible de t'expliquer mes peines , et à chaque instant je me sens tenté de prendre la fuite. » — «Ce

sont, disait-il dans une autre lettre, des ignorants qui ne connaissent ni la piété ni la discipline ; voyez quels sont ceux qui commandent , et vous comprendrez que je suis comme Daniel dans la fosse aux lions. » Comment donc ose-t-on soutenir qu'une entreprise pareille était guidée par une pensée généreuse , et qu'il s'agissait véritablement d'affranchir l'esprit humain? L'intolérance de Calvin, suffisamment connue par le seul fait qui se trouve indiqué dans le texte, se manifeste dans ses ouvrages à chaque page par la manière dont il traite ses adversaires. Méchants, fripons, ivrognes, fous, furieux, enragés, bêtes, taureaux, porcs, ânes, chiens, vils esclaves de Satan : telles sont les politesses qui abondent dans les écrits du fameux réformateur. Et combien de misères du même genre ne pourrais-je pas rapporter, si je ne craignais de dégoûter les lecteurs?

La diète de Spire avait fait un décret concernant le changement de religion et le culte : quatorze villes de l'Empire refusèrent de s'y soumettre et présentèrent une protestation ; de là vint que l'on commença à appeler les dissidents Protestants. Comme ce nom est la condamnation des Eglises séparées , ils ont plusieurs fois essayé de s'en approprier d'autres , mais toujours en vain : les noms qu'ils se donnaient étaient faux , et un nom faux ne dure pas. Que prétendaient-ils exprimer en se disant évangéliques ? qu'ils s'en tenaient uniquement à l'Evangile? Plutôt dans ce cas devaient-ils s'appeler bibliques, car ce n'était pas précisément à l'Évangile qu'ils prétendaient s'en tenir, c'était à la Bible. On les appelle aussi quelquefois réformés , et plusieurs personnes ont coutume d'appeler le Protestantisme , Réforme; mais il suffit de prononcer ce nom pour sentir combien il est impropre : Piévolution religieuse lui irait beaucoup mieux.

Le comte de Maistre , dans son ouvrage Du Pape, a développé cette question des noms d'une manière inimitable. Parmi ses nombreuses observations, il en est une pleine de justesse: c'est que l'Eglise catholique seule a un nom positif et propre, qui lui sert à se désigner elle-même, et par lequel tout le monde la désigne. Les Eglises séparées en ont imaginé plusieurs , mais sans pouvoir se les approprier. « Chacun étant

libre de se donner le nom qui lui convient, dit M. de Maistre, Lais en personne serait bien la maîtresse d'écrire sur sa porte : Hôtel (FArtémise. Le grand point est de forcer les autres à nous donner tel ou tel nom, ce qui n'est pas tout à fait aussi aisé que de nous en parer de notre propre autorité. »

Au reste , il ne faut pas croire que le comte de Maistre ait été l'inventeur de cet argument : longtemps avant lui saint Jérôme et saint Augustin s'en étaient servis. « Si vous entendez, dit saint Jérôme, qu'on les appelle Marcionites , Valentiniens, Montanistes, sachez que ce n'est point là l'Eglise du Christ, mais la Synagogue de l'Antéchrist, Si audieris nuncupari Marcionitas, Valentinianos, Montanenses, scito , non Ecclesiam Christi , sed Antichristi esse Synagogam.» (Hierom. lib. Adversus Luciferianos.) — « Je suis retenu dans l'Eglise, dit saint Augustin, par son nom même de Catholique , car ce n'est pas sans cause qu'elle seule, au milieu de tant d'hérésies, a obtenu ce nom. Tous les hérétiques veulent s'appeler Catholiques; cependant, si un étranger leur demande où est l'église des Catholiques, aucun d'eux n'ose montrer sa basilique ou sa maison. Tenet me in Ecelesia ipsum Catholicœ nomen, quod non sine causa inter tant multas hœreses , sic ipsa sola obtinuit, ut cùmomnes hœretici se Catholicos dici velint, quœrenti tamen peregrino alicui, ubi ad Catholicam conveniatur , nullus hœreticorum , vel busilicam suant , vel domum audeat ostendere. » (Saint Augustin.) Ce que saint Augustin observait de son siècle s'est de nouveau réalisé par rapport aux Protestants; j'en appelle au témoignage de ceux qui ont visité les pays où se trouvent des communions différentes. Un illustre Espagnol du dix-septième siècle, lequel avait longtemps vécu en Allemagne, nous dit : «Ils veulent tout s'appeler Catholiques et Apostoliques , mais non obstan t cette prétention, on les nomme Luthériens ou Calvinistes. Singuli volunt Catholici et Apostolici , sed volant, et ab aliis non hoc prœtenso Mis nomine, sed Luterani potiùs aut Calviniani nominantur. » (Caramuel. ) — «J'ai demeuré, continue h? même écrivain , dans les villes des hérétiques, et j'ai vu de mes yeux, j'ai entendu de mes oreilles une chose à laquelle les hétérodoxes devraient réfléchir; c'est qu'à l'exception du prédicateur protestant et de quelques gens qui veulent en savoir plus qu'il n'est nécessaire, tout le vulgaire des hérétiques donne le nom de Catholiques aux Romains. Habitad in hœreticorum ciritatibus; et hoc propriis oculis ridi , propriis audivi aurions qnod deberet ab hœterodoxis ponderari, prœter prœdicantem , et panados qui pins sapiunt quàm oportet sapere, totum hcereticorum vulgus Catholicos vocat romanos.)) Telle est la force de la vérité. Les idéologues savent fort bien que ces

phénomènes tiennent à des causes profondes, et que ces arguments sont quelque chose de plus que des subtilités.

On a tant parlé des abus , on a tant exagéré l'influence qu'ils ont pu avoir sur les désastres dont l'Eglise a souffert dans les derniers siècles , et l'on a pris tant de soin d'exalter en même temps par des louanges hypocrites la pureté des mœurs et la rigidité et la discipline de la primitive Eglise, que quelques personnes ont fini par s'imaginer une ligne de division entre les temps anciens et les temps modernes. Ces personnes ne voient dans les premiers que vérité et sainteté ; elles n'attribuent aux seconds que corruption et mensonge ; comme si , dans les premiers siècles de l'Eglise , tous les fidèles avaient été des anges, comme si l'Eglise , à toutes les époques, n'avait point eu des erreurs à corriger et des passions à enchaîner. L'histoire en main, il serait facile de réduire à leur juste valeur ces idées exagérées, dont Erasme lui-même, certainement peu porté à disculper ces contemporains, fait justice. Il nous montre jusqu'à l'évidence, dans un parallèle entre son temps et les premiers siècles de l'Eglise , combien était puérile et peu fondée la démangeaison alors aussi fort répandue d'exalter l'antiquité pour déprimer le présent. On trouve un fragment de ce parallèle dans les ouvrages de Marchetti, parmi ses observations sur l'histoire de Fleury.

Il ne serait pas moins curieux de passer en revue les dispositions prises par l'Eglise pour mettre un frein aux abus de toute espèce. Les collections des conciles nous fourniraient là-dessus tant de matériaux que plusieurs volumes ne sulïïraient pas à les faire connaître ; ou , pour mieux dire , ces collections mêmes, avec leur masse effrayante, ne sont autre chose, d'un bouta l'autre, qu'une preuve évidente de ces deux vérités : premièrement, qu'il y a eu dans tous les temps de nombreux abus à corriger, effet, en quelque sorte nécessaire, de la faiblesse et de la corruption de la nature humaine; secondement, qu'à toutes les époques l'Eglise s'est efforcée de corriger ces abus , en sorte que l'on peut affirmer , sans hésiter , qu'on ne saurait en signaler un seul, sans trouver aussitôt à côté une disposition canonique, qui le réprime ou le punit. Ces observations achèvent de montrer clairement que le Protestantisme ne fut point causé par les abus, mais qu'il fut une grande calamité, rendue, pour ainsi dire, inévitable par la variabilité de l'esprit humain et l'état où se trouvait la so-

ciété. Dans le même sens, Jésus-Christ a dit qu'il était nécessaire qu'il y eût des scandales, non que personne en particulier soit forcéà les donner , mais parce que telle est la corruption du cœur humain que le cours naturel des choses doit en amener nécessairement.

Ce concert, cette unité que l'on découvre dans le Catholicisme, sont des choses qui doivent remplir d'admiration et d'étonnement tout homme sensé, quelles que soient ses idées religieuses. Si l'on ne suppose qu'il y a ici le doigt de Dieu, comment pourra-t-on expliquer ou concevoir la durée du centre de l'unité de la Chaire de Rome ? Tant de choses ont été dites déjà sur la suprématie du Pape, qu'il est très-difficile d'y ajouter rien de neuf : mais peut-être nos lecteurs ne verrontils pas sans plaisir un passage de saint François de Sales , où se trouvent réunis les différents et remarquables titres donnés au Souverain-Pontife et à son siège par l'antiquité ecclésiastique. Ce travail du saint évêque est digne d'être rapporté, non-seulement parce qu'il intéresse la curiosité, mais aussi parce qu'il fournit le sujet de très-graves réflexions, que nous abandonnons à l'esprit du lecteur.

Voici ce morceau •

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