NOMS DONNÉS AU PAPE
Le très-saint évêque de l'Église ca- Concile de Soissons , de 500 évétholique. ques.
Le très-saint et très-heureux Patriar- Ibid., t. VII, Concile, che.
Le très-heureux Seigneur. Saint Augustin , Ep. 95.
Le Patriarche universel. Saint Léon, P., Ep. 62.
Le Chef de l'Église au monde. Innoc. ad PP. concil. milevit.
L'Évêque élevé au faite apostolique. Saint Cyprien , Ep. m, xu.
Le Père des Pères. Concile de Chalcéd., sess. ni.
Le Souverain pontife des Évêques Id., in praef.
Le Souverain prêtre. Concile de Chalcéd., sess. xvi.
Le Prince des prêtres. Etienne , évêque de Carthage.
Le Préfet de la maison de Dieu et le Concile de Carthage, Ep. ad Dama- Gardien de la vigne du Seigneur. sum.
Le Vicaire de Jésus-Christ, le Confir- Saint Jérôme, praef. in Evang. ad mateurde la foi des Chrétiens. Damasum.
Le Grand-Prêtre.
Le Souverain Pontife.
Le Prince des Évêques.
L'Héritier des Apôtres.
Abraham parle patriarcat.
Melchisédech par l'ordre.
Moïse par l'autorité.
Samuel par la juridiction.
Pierre parla puissance.
Christ par l'onction.
Le Pasteur de la Bergerie de Jésus- Christ.
Le Porte Clef de la Maison de Dieu.
Le Pasteur de tous les Pasteurs.
Le Pontife appelé à la plénitude de la puissance.
Saint Pierre fut la Bouche de Jésus- Christ.
La Bouche et le Chef de l'Apostolat.
La Chaire et l'Église principale.
L'Origine de l'unité sacerdotale.
Le lien de l'unité.
L'Église où réside la puissance principale (potcnlior Principalilas).
L'Église , racine , matrice de toutes les autres.
Le Siège sur lequel le Seigneur, a construit l'Église universelle.
Le Point card;nal et le Chef de toutes les Églises.
Le Befuge des Évoques.
Le Siège suprême apostolique.
L'Église présidente.
Le Siège suprême qui ne peut être jugé par aucun autre.
L'Église préposée et préférée à toutes les autres.
Le premier d-e tous les Sièges.
La Fontaine apostolique.
Le Fort très-sûr de toute Communion catholique.
Valenlinien, et avec lui toute l'antiquité.
Concile de Chalcéd. , in Epist. ad Theodos. imper.
Ibid.
Saint Bern., lib. de Consid.
Saint Ambroise, in I.Tim. m.
Concile de Chalcéd. , Epist. ad Leonem.
Saint Bernard, Epist. 190.
Id., ib., et in lib. deConsider.
Ibid.
Ibid.
Ib-, lib. II, de Consid.
Id., ibid., c. vin.
Ibid.
Ibid.
Saint Chrysost. , Hom. II, in div.
serm.
Orig., Hom. LV.inMatth.
S. Cypr, Ep. LV,adCorrel.
Id., Epist. iii,2.
Id., iLtid., iv, 2.
Id., ibid., m, 8.
Saint Anaclet, pape , Epist. ad om-
nes Episc. et Fideles.
Saint Bamase, Epist. ad univ. Epis-
cop.
Saint Marcellin, B. Epist ad Episc.
Antioch.
Conc. d'Alex., Ep. ad Felic. P.
Saint Athanase.
L'empereur Justin, in lib. VIII, Cod.
de Sum. ïrinit.
Saint Léon , in nat. SS. Apost.
Victor d'Uliq., in lib. de Perfect.
Saint Prosper, in lib. de Ingrat.
Saint Ignace, Epist. ad Bom. in sub-
script.
Concile de Borne, soussaint Gélase.
J'ai dit que les Protestants les plus distingués ont senti le vide qui se trouvait dans toutes les sectes séparées de l'Eglise catholique; je vais présenter les preuves de cette assertion que quelques personnes jugeraient peut-être hasardée. Luther, écrivant à Zwingle , disait : « Si le monde dure encore longtemps, il faudra de nouveau, à cause des interprétations diverses que Ton fait maintenant de l'Ecriture, recevoir pour conserver l'unité de la foi , les décrets des conciles et nous y réfugier. — Si diutiùs steterit mundus, iterum erit necessarium propler diversas Scripturœ interpretationes quœ nunc sunt, ad conservandam fidei unitatem ut conciliorum decreta recipiamus altjuc ad ea confugiamus. »
Mélanchton, déplorant les funestes résultats du défaut de juridiction spirituelle, disait : « 11 en résultera une liberté sans profit pour l'univers ; » et dans un autre endroit, il profère ces paroles remarquables : « On a besoin dans l'Eglise d'inspecteurs pour maintenir l'ordre , pour observer attentivement ceux qui sont appelés au ministère ecclésiastique, pour veiller sur la doctrine des prêtres , et prononcer les jugements ecclésiastiques ; en sorte que , si les évêques n'existaient pas, il faudrait les créer. La monarchie du Pape serait aussi d'une grande utilité pour conserver entre des nations si diverses V uniformité dans la doctrine. »
Entendons Calvin : <c Dieu a placé le siège de son culte au centre de la terre, et y a mis un pontife unique que tous puissent regarder pour se mieux conserver dans l'unité. » Cultùs su i sedem in medio terra? collocavit, illi unum Antistitem praefecit , quem omnes respicerent, quô meliùsin unitate continereniur. » ( Calv.. lnst. 6, § H.)
« J'ai été aussi , dit Bèze, longtemps et fortement tourmenté par ces mêmes pensées que lu me peins. Je vois les nôtres errer à la merci de tout vent de doctrine , et après s'être élevés, tomber tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ce qu'ils pensent aujourd'hui de la religion, tu peux le savoir ; ce qu'ils en penseront demain , tu ne pourrais l'affirmer. Sur quel point de la Religion les Eglises qui ont déclaré la guerre au Pontife romain sont-elles d'accord: Examine tout, depuis le commencement jusqu'à la fui : à peine trouveras-tu une chose, affirmée ¡><ir Vun , qu'un autre aussitôt ne crie à Fimpiété. — Exercuerunt me diu et multum il ko , ipsse qu as describís cogitationes : video nostros palantes omni doctrina? vento et in aitum subíalos, modo ad hanc, modo ad illam partem dcferri. Horum, quie sit hodie de Keligione sententia scire fori.— xi. 22
tasse possis ; sed quíe eras de cadem futura sit opinio , neque tu certo affirmare queas. In quo tandem Religionis capite, eongi'uunt inter se Ecelesia? , quae romano pontifici bellum indixerunt ? A eapite ad calcem si percurras omnia , nihil propemodum reperias , ab uno aílirmarj , quod alter statim non impium esse clamitet. » (Th. Bez. Epist. ad AndreamfDudit.j
Grotius , un des hommes les plus savants qu'ait eus le Protestantisme , sentit aussi la faiblesse des fondements sur lesquels reposent les seetes séparées. Bien des gens ont cru qu'il était mort catholique. Les protestants l'accusèrent d'avoir l'intention de se convertir à la foi romaine ; et les Catholiques , qui avaient eu des rapports avec lui à Paris, pensaient la même chose. On raconte que le célèbre P. Petau, ami de Grotius , à la nouvelle de sa mort, célébra la messe pour lui, anecdote dont je ne garantis point la vérité. Ce qui est certain, c'est que Grotius, dans son ouvrage intitulé De Antichristo , ne pense pas , avec le reste des protestants , que le Pape soit l'Antéchrist. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans son ouvrage intitulé Votum pro pace Ecclesiœ, il dit, sans détour, « que , sans la suprématie du Pape, il est impossible de mettre fin aux disputes. » Et il allègue l'exemple des Protestants : « Comme il arrive , dit-il , chez les Protestants. » Ce qu'il y a de certain , c'est que, dans son ouvrage posthume, Rivetiani apologetici discussio, il établit ouvertement le principe fondamental du Catholicisme, savoir que « les dogmes de la foi doivent être décidés par la tradition et l'autorité de l'Eglise , et non par l'Ecriture sainte seulement.»
La conversion du célèbre protestant Papin , conversion qui fit tant de bruit, est une autre preuve de ce que nous tâchons de démontrer. Papin méditait sur le principe fondamental du Protestantisme, et sur la contradiction qui se trouve entre ce principe et l'intolérance des protestants , lesquels ne s'appuyant que sur l'examen privé, recouraient néanmoins , pour se conserver, à la voie de l'autorité ; il argumentait de la manière suivante : « Si la voie de l'autorité à laquelle ils prétendent se tenir est innocente et légitime, elle condamne leur origine, où ils refusèrent de se soumettre à l'autorité de l'Eglise catholique ; mais si la voie de l'examen qu'ils ont embrassée en commençant était droite et régulière, cela suffit pour condamner la voie d'autorité imaginée par eux dans le but d'éviter des excès : car , cette voie ouvre et aplanit le chemin aux plus grands désordres de l'impiété. »
Puffendorff, qu'on n'accusera certainement pas de rester froid lorsqu'il s'agit d'attaquer le Catholicisme, n'a pu s'empêcher de payer aussi son tribut à la vérité , lorsque dans une
confession dont tons los catholiques lui sauront gré , il dit : « La suppression de l'autorité du Pape a semé dans le monde des germes infinis de discorde : comme il n'y a plus aucune autorité souveraine pour terminer les disputes qui s'élevaient de tous côtés , on a vu les protestants se diviser entre eux et se déchirer les entrailles de leurs propres mains. » (Puffendorfl", de Monarch. pont, roman.)
Leibnitz , ce grand homme qui , selon l'expression de Fontenelle , menait de front toutes les sciences, reconnut aussi la faiblesse du Protestantisme et la force d'organisation qui appartient à l'Eglise catholique. On sait que loin de partager la fureur des protestants contre le Pape , il regardait la suprématie religieuse de Rome avec l'œil d'une vive sympathie. Il avouait ouvertement la supériorité des missions catholiques sur les missions protestantes ; les communautés religieuses elles-mêmes , objet de tant d'aversion pour beaucoup de gens, lui étaient hautement respectables. Ces antécédents sur les idées religieuses de ce grand homme , ont été de plus en plus confirmés par un de ses ouvrages posthumes , publié pour la première fois à Paris , en 1819. L'Exposition de la doctrine de Leibnitz sur la Religion , suivie de pensées extraites des ouvrages du même auteur , par M. Emery , ancien supérieur général de, Saint-Sulpice , contient l'œuvre posthume de Leibnitz, dont le titre dans le manuscrit original est : Système théologique. Le commencement de l'ouvrage, remarquable par sa gravité et sa simplicité , est certainement digne de la grande âme de ce penseur illustre. Le voici : « Après avoir longtemps et profondément étudié les controverses religieuses , après avoir imploré l'assistance divine, et mis décote, autant que cela est possible à l'homme , tout esprit de parti , je me suis considéré comme un néophyte venu du Nouveau-Monde, et qui n'aurait point encore embrassé une opinion; voici enfin ce à quoi je me suis arrêté, et de tout ce que j'ai examiné , voici ce qui me paraît devoir être accepté par tout homme exempt de préjugés , comme ce qu'il y a de plus conforme à la sainte Ecriture, à la respectable antiquité ; je dirai même à la droite raison et aux faits historiques les plus certains. »
Leibnitz établit ensuite l'existence de Dieu, l'Incarnation, la Trinité, et les autres dogmes du Christianisme; il adopte avec candeur et défend avec beaucoup de science la doctrine de L'Eglise catholique sur la tradition, sur les sacrements , le sacrifice de la messe, le culte des reliques, et des saintes images , la hiérarchie ecclésiastique , et la suprématie du pontife de Home; il ajoute : « Dans tous les cas qui ne permettent point les délais de la convocation d'un concile général , ou qui
2oO NOTES.
ne méritent pas d'y être traités , il faut admettre que le premier des évêques, ou le souverain-pontife, a le même pouvoir que l'Eglise entière. »
Quelques personnes pourraient croire que ce que nous avons dit touchant la vanité des sciences humaines et la faiblesse de notre intelligence , n'a été dit que dans le but de faire plus vivement sentir la nécessité d'une règle en matière de foi. Il n'en est point ainsi. Il me serait facile d'apporter ici une longue suite de textes tirés des écrits des hommes les plus illustres, anciens et modernes, qui ont appuyé sur ce même point ; je me contente d'insérer ici un excellent morceau d'un Espagnol illustre , d'un des plus grands hommes du seizième siècle, Luis Vives.
« Jam mens ipsa, suprema animi et celsissima pars, videbit quantopere sit tum natura sua tarda ac prœpedita, tum tenebris peccati cœca, et a doctrina , usa, ac solertia imperita et radis, ut ne ea quidem quœ vidct , quœque manibus contrectat , cujusmodi sint , aut quid fiant assequatur , nedum ut in abdito illa natura' arcana possit penetrare; sapienterque ab Aristotele illa est posita sentent ia : mentem nostram ad manifestissima naturœ non aliter habere se, quam noctuœ oculum ad lumen solis : ea omnia , quae universum hominum gen us no vit, quota sunt pars eorum qua? ignoramus ? Nec solum id in universitate artium est verum , sed in singulis earum, in quarum nulîa tantum est humanum ingenium progressum , ut ad médium pervenerit , etiam in intimis illis ac vilissimis ; ut nihil existimetur verius esse dictum ab Academicis , quam : Scire nihil. » (Ludovic. Vives, de Concordia et Discordia , 1. IV, c. ni.)
Ainsi pensait ce grand homme, qui , à une vaste érudition dans les choses sacrées et profanes, avait joint des méditations profondes sur l'intelligence même de l'homme, cet homme qui suivait d'un œil observateur la marche des sciences , et s'était proposé , comme ses écrits en font foi, de les régénérer. Je regrette de ne pouvoir copier tout au long ses paroles, tant celles de l'endroit que nous venons de citer que celles de son immortel ouvrage sur les causes de la décadence des arts et des sciences, et sur la manière de les enseigner.
Quelqu'un trouvera-t-il mauvais que nous ayons dit quelques vérités sur la faiblesse de notre intelligence, et craindra-t-on que cela ne porte tort au progrès des sciences , en
diminuant l'essor de l'esprit? Je rappellerai que la meilleure maniere de faire progresser notre esprit est de lui donner la connaissance de lui-même ; on peut à ce propos citer la profonde sentence de Sénèque : « Je pense que bien des gens auraient pu parvenir à la sagesse, s'ils n'avaient présumé y être déjà parvenus. « Pulo mullos ad sapicntiam potuisse pervertiré, nisi se jam crederent perrenisse. »
Des ombres épaisses environnent l'intelligence dès qu'elle s'approche des premiers principes des sciences. J'ai dit que les mathématiques mêmes, dont l'évidence et la certitude sont devenues proverbiales, ne sont point exceptées de cette règle universelle. Le calcul infinitésimal qui dans l'état actuel de la science joue , on peut le dire , le rôle dominant , repose cependant sur quelques idées qui jusqu'à présent n'ont pu être bien éclaircies par personne, les idées touchant les limites. Et ce n'est pas que je veuille mettre en doute la certitude de ce calcul , je veux uniquement faire observer que si l'on prétendait examiner devant le tribunal de la métaphysique les idées qui en sont comme les éléments, il arriverait que l'on jetterait. quelques ombres sur leur certitude. En se bornant même à la partie élémentaire de la science , on y pourrait découvrir quelques points qui ne supporteraient pas sans dommage une analyse métaphysique et idéologique soutenue; chose qu'il serait très-facile de prouver par l'exemple, si la nature de cet ouvrage le permettait. On peut à ce sujet recommander aux lecteurs la précieuse lettre adressée par le jésuite espagnol Eximeno, philosophe et mathématicien distingué, à son ami Juan Andrés ; un trouve là fort à propos des observations faites par un homme qu'on ne récusera certainement pas pour cause d'incompétence. Cette lettre est en latin ; elle a pour titre : Epístola ad clarissimum virum Joannem Andresium.
Quant aux autres sciences, il n'est pas nécessaire d'insister beaucoup pour montrer que leurs principes premiers sont environnés de ténèbres; et l'on peut dire que les brillantes rêveries des hommes les plus illustres n'ont pas eu d'autre source que cette obscurité même. Entraînés par le sentiment de leurs propres forces, ces hommes poursuivaient la vérité jusque dans les abîmes ; là , pour me servir de l'expression d'un illustre poète contemporain, le ¡lambeau s'éteignait dans leurs mains; égarés dans un obscur labyrinthe, ils s'abandonnaient alors à la merci de leur fantaisie et de leurs inspirations : c'est ainsi que la réalité faisait place aux beaux rêves de leur génie.
258 XOïES.
Pour bien comprendre et bien sortir la faiblesse innée de l'esprit humain, rien de mieux que de parcourir l'histoire des hérésies , histoire que nous devons à l'Eglise , au soin extrême avec lequel elle s'est attachée à définir et à classer les erreurs. Depuis Simon Mage, qui s'intitulait le législateur des Juifs , le réparateur du monde et le Paraclet, tout en rendant à sa maitresse Hélène un culte de latrie , sous le nom de Minerve, jusqu'à Hermán , prêchant le massacre de tous les prêtres et de tous les magistrats du monde, et affirmant qu'il est le véritable fils de Dieu , un vaste tableau , fort déplaisant à considérer, j'en conviens, ne fût-ce qu'à cause de l'extravagance qui y abonde, se découvre à l'observateur et lui suggère de graves et profondes réflexions sur le véritable caractère de l'esprit humain; c'est là qu'il est facile de voir combien le Catholicisme est sage lorsqu'il s'attache, en de certaines matières, à soumettre cet inconstant esprit à une règle.
NOTE i 1 , PAGE 61.
En coùterait-il à quelques personnes de se persuader que les illusions et le fanatisme sont , au milieu des protestants , comme dans leur élément naturel? Voici, à l'appui de notre assertion , l'irrécusable témoignage des faits. Ce sujet pourrait fournir de gros volumes , mais je serai forcé de me contenter d'un aperçu rapide ; je commence par Luther. Est-il possible de porter plus loin le délire, que de prétendre avoir été enseigné par le Diable, et de s'en glorifier, et de fonder sur une si puissante autorité des doctrines nouvelles? C'est là cependant le délire du fondateur du Protestantisme, de Luther lui-même, qui nous a laissé, consigné dans ses ouvrages, le témoignage de son entrevue avec Satan. Que l'apparition ait été réelle, ou que les rêves d'une nuit agitée par la fièvre on aient fait tous les frais , il est impossible de porter plus loin le fanatisme que de se vanter d'avoir eu un tel maître. Luther eut, nous dit-il lui-même, plusieurs colloques avec le Diable; mais , ce qui est surtout digne d'attention, c'est la vision dans laquelle , ainsi qu'il le raconte avec le plus grand sérieux , Satan l'obligea par ses arguments à proscrire la messe particulière. 11 nous peint vivement cette aventure. Il se réveille au milieu de la nuit, Satan lui apparaît. Luther est saisi d'horreur, il sue, il tremble; son cœur bat d'une manière horrible. La discussion s'engage cependant; et le Diable, en bon
dialecticien, le presse par ses arguments, de telle manière, qu'il le laisse sans réponse. Luther reste vaincu , ce dont il ne faut pas s'étonner, puisque , nous dit-il , la logique du Diable était accompagnée d'une voix si effrayante, que le sang se glaçait dans les veines. « Je compris alors , dit ce misérable , comment il arrive souvent que des personnes meurent à la pointe du jour; c'est que le Démon peut tuer ou étouffer les hommes; et, sans aller jusque-là , il les met, lorsqu'il dispute contre eux, dans de tels embarras , qu'il peut ainsi leur causer la mort : c'est ce que j'ai souvent éprouvé moi-même. » Ce passage est certainement curieux.
Le fantôme qui apparaît à Zwingle, fondateur du Protestantisme en Suisse, nous offre un autre exemple d'extravagance non moins ridicule. Cet hérésiarque voulait nier la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie; il prétendait que ce qui se trouve sous les espèces consacrées n'est qu'un signe. Comme l'autorité du texte sacré, qui exprime clairement le contraire, le tenait dans l'embarras, voilà que tout à coup, au moment où il s'imaginait disputer avec le secrétaire de la ville, un fantôme blanc on noir, ainsi qu'il nous le dit lui-même, lui apparaît et lui montre une issue.
Ce conte gracieux nous vient de Zwingle lui-môme.
Qui ne s'afllige de voir un homme tel que Mélanchton , livré aussi aux préjugés et aux manies de la superstition la plus ridicule, sottement crédule à l'endroit des songes, des phénomènes extraordinaires, des pronostics astrologiques ! Qu'on lise ses lettres, toutes remplies de semblables misères. Au temps où se célébrait la diète d'Augsbourg , Mélanchton regardait comme des présages favorables au nouvel Évangile, une inondation du Tibre, la naissance d'un mulet monstrueux avec un pied de grue, à Rome, et celle d'un veau à deux têtes dans le territoire d'Augsbourg , événements qui étaient pour lui des annonces indubitables d'un changement dans l'univers, et particulièrement de la prochaine ruine de Rome par la puissanee du schisme. l\ écrivait tout cela sérieusement à Luther. Lui-même fait l'horoscope de sa fdle, et il tremble pour elle, parce que Mars présente un aspect terrible ; il n'est pas moins épouvanté de la flamme d'une comète apparaissant aux limites du Septentrion. Les astrologues avaient pronostiqué qu'en automne les astres seraient plus favorables aux disputes ecclésiastiques ; ce pronostic su Ait pour consoler notre homme de la lenteur des conférences d'Augsbourg au sujet de la religion : l'on voit, au surplus, que ses amis, c'est-àdire les chefs du parti, se laissent dominer parles mêmes raisons puissantes. Comme s'il n'avait pas assez de ses peines,
on prédit à Mélanchton qu'il fera naufrage dans la Baltique; il se garde de sillonner ces ondes fatales. Certain Franciscain s'était avisé de prophétiser que le pouvoir du Pape allait décliner, pour tomber ensuite et pour toujours, comme aussi qu'en l'an 1600 le Turc deviendrait maître de l'Italie et de l'Allemagne ; Mélanchton se glorifie d'avoir en sa possession la prophétie originale ; d'ailleurs les tremblements de terre qui surviennent le confirment dans sa croyance.
L'esprit humain venait à peine de s'ériger en juge unique de la Foi , et déjà les atrocités du plus furieux fanatisme inondaient l'Allemagne de sang. Mathias Harlem, anabaptiste , à la tête d'une troupe féroce , ordonne de saccager les églises, de mettre en pièces les ornements sacrés, de brûler comme impies ou inutiles tous les livres, excepté la Bible. Etabli à Munster , qu'il appelle la Montagne de Sion , il fait apporter devant lui tout l'or , tout l'argent et les pierres précieuses que possèdent les habitants, il les dépose en un trésor commun et nomme des diacres pour en faire la distribution. Tous ses disciples sont obligés de manger en commun, de vivre dans une égalité parfaite et de se préparer à la guerre qu'ils auront à entreprendre , quittant la Montagne de Sion, pour soumettre, comme il le dit lui-même, toutes les nations de la terre à son pouvoir. Il meurt enfin dans une tentative téméraire, où, nouveau Gédéon, il ne se proposait rien moins que d'exterminer, avec une poignée d'hommes, Yarmée des impies. Mathias eut a l'instant un héritier de son fanatisme, Bécold, plus connu peut-être sous le nom de Jean de Leyde. Ce fanatique, tailleur de son métier, se mit à courir tout nu dans les rues de Munster, en criant : Voici venir le roi de Sion! il entra dans sa maison , s'y enferma pendant trois jours , et lorsque le peuple se présenta pour s'enquérir de lui, il fit semblant de ne pouvoir parler : comme un autre Zacharie, il demanda par signes de quoi écrire, et il écrivit qu'il lui était révélé de Dieu que le peuple, à l'imitation du peuple d'Israël, devait être gouverné par des juges. Il nomma douze juges, choisissant les hommes qui lui étaient le plus attachés, et jusqu'à ce que l'autorité des nouveaux magistrats fut reconnue , il eut la précaution de ne se laisser voir de personne. Déjà l'autorité du nouveau prophète était assurée d'une certaine manière; mais non content du commandement effectif, il ambitionna de s'environner de pompe et de majesté ; il ne se proposa rien moins que de se faire proclamer roi. Or, le vertige des fanatiques sectaires était tel, qu'il ne lui fut pas difficile de mener à bout sa folle entreprise: il lui suffit pour cela déjouer une farce grossière. Un orfèvre , qui était d'intelligence avec
l'aspirant à la royauté et initié aussi à l'art de prophétiser, se présente devant les juges d'Israël et leur parle de cette façon : Voici ce que veut le Seigneur Dieu, l'Eternel : De même qu'en d'autres temps j'ai établi Saúl sur Israël , et après lui David qui n'était qu'un simple berger, de même j'établis aujourd'hui mon prophète Bécold roi de Sion. Les juges ne pouvaient se décider à abdiquer; mais Bécold leur assura qu'il avait eu aussi la même vision , qu'il l'avait cachée par humilité', mais que Dieu ayant parlé par un autre prophète, il lui était nécessaire de se résigner à monter au troue , et d'accomplir les ordres du Très- Haut. Les juges avec insistance voulurent que le peuple fût convoqué : on le réunit en effet dans la place du marché; là un prophète, delà part de Dieu, présenta à Bécold une épée nue en signe du pouvoir de justice qui lui était conféré sur toute la terre , pour étendre aux quatre coins du monde l'empire de Sion; il fut proclamé roi avec une bruyante allégresse et couronné solennellement le 24 Juin 1554. Comme il avait épousé la femme de son prédécesseur, il l'éleva à la dignité royale ; mais tout en lui conservant exclusivement le privilège d'être reine, il ne laissa pas d'avoir jusqu'à dix-sept femmes , le tout en se conformant à la sainte liberté qu'il avait proclamée en cette matière. Les orgies , les assassinats, les atrocités, les délires de toute espèce qui suivirent, ne sauraient être rapportés : on peut affirmer que les seize mois du règne de ce frénétique ne furent qu'un enchaînement de crimes. Les catholiques se récrièrent contre de si horribles excès , les protestants crièrent aussi , mais à qui était la faute? N'était-elle pointa ceux qui , après avoir proclamé la résistance à l'autorité de l'Eglise , avaient jeté la Bible au milieu de ces misérables, au risque de leur faire tourner la tête par les délires de l'interprétation individuelle, et de les précipiter dans des projets aussi criminels qu'insensés ? Les Anabaptistes eux-mêmes le comprirent bien ; aussi eurentils une indignation extraordinaire contre Luther qui les condamnait par ses écrits. Et en effet, de quel droit celui qui avait établi le principe, voulait-il en arrêter les conséquences? Si Luther trouvait dans la Bible que le Pape était L'Antéchrist, s'il s'arrogeait de sa propre autorité la mission de détruire le règne du Pape, en exhortant tout le monde à se conjurer contre lui , pourquoi les Anabaptistes de leur côté ne pouvaient-ils pas dire: qu'ils avaient conversé avec Dieu, et reçu l'ordre d'exterminer tous les impies, d'établir un règne nouveau dans lequel on ne verrait que les hommes pieux et innocents, devenus maîtres de. toutes choses?
Hermán prêchant le massacre de tous les prêtres , de tous
les magistrats du monde ; David George proclamant que sa doctrine seule était parfaite, que celle de V Ancien et du Nouveau- Testament était imparfaite, et qu'il était le vrai fils de Dieu; Nicolas rejetant la foi et le culte comme inutiles, foulant aux pieds les préceptes fondamentaux de la morale et enseignant qu'il était bon de persévérer dans le péché afin que la grâce put abonder; Hacket prétendant que l'esprit du Messie était descendu sur lui et envoyant deux de ses disciples crier dans les rues de Londres : Voici venir de ce côté le Christ avec un vase à la main ! Hacket s'écriant lui-même à la vue du gibet et dans l'angoisse du supplice : « Jéhovah ! Jéhovah! ne voyezvous pas que les cieux s'ouvrent et que Jésus-Christ vient me délivrer?)) Tous ces déplorables spectacles et cent autres queje pourrais rappeler, ne sont-ils pas des preuves assez évidentes que le système protestant nourrit et avive un terrible fanatisme? Venner, Fox , William Sympson , J. Naylor , le comte Tinzendorf, Wesley , le baron de Swedenborg, et autres noms semblables suffisent pour rappeler un ensemble de sectes si extravagantes et une suite de crimes tels qu'il y aurait de quoi en écrire des volumes , où s'offriraient à nous les tableaux les plus ridicules et les plus odieux, les plus grandes misères et les plus tristes égarements de l'esprit humain. Je n'ai point fait de fiction , je n'exagère point; ouvrez l'histoire, consultez les auteurs , je ne dis pas seulement catholiques , mais protestants ou quels qu'ils soient, vous trouverez partout une multitude de témoins qui déposent de la vérité de ces faits; faits bruyants qui se sont passés à la lumière du soleil , dans de grandes capitales , dans des temps qui touchent presque aux nôtres. Et qu'on ne croie pas que cette abondante source d'illusion et de fanatisme ait été épuisée dans le cours des siècles; il ne parait pas qu'elle soit encore piTs de tarir, et l'Europe parait condamnée à entendre encore des récits de visions telles que celles du baron de Swedenborg dans l'auberge de Londres : l'on verra encore délivrer pour le ciel des passeports à trois sceaux pareils cà ceux de Jeanne Soutchote.
Rien de plus palpable que la différence qui existe sur ce point entre les protestants et les catholiques. Des deux côtés , il y a des personnes qui se prétendent favorisées de visions célestes; mais ces visions rendent les protestants orgueilleux , turbulents , frénétiques , tandis qu'elles accroissent dans les catholiques l'esprit d'humilité, de paix et d'amour. Dans ce môme seizième siècle, où le fanatisme des protestants agitait
et ensanglantait l'Europe, vivait en Espagne une femme qui , au jugement des incrédules et des protestants , est certainement une de celles qui ont été le plus profondément atteintes d'illusion et de fanatisme; mais, par hasard, le prétendu fanatisme de cette femme a-t-il fait verser une seule goutte de sang , une seule larme ? Ses visions furent-elles , comme celles des protestants , des ordres du ciel pour l'extermination des hommes? Après le désolant et horrible tableau que j'ai présenté dans la note précédente , le lecteur sera peut-être heureux de reposer sa vue sur un spectacle aussi paisible que beau.
C'est sainte Thérèse écrivant sa propre vie par pure obéissance , et nous rapportant ses visions avec une candeur angélique, avec une douceur inelfable. « Le Seigneur , dit-elle, voulut que j'eusse quelque fois cette vision : je voyais près de moi, du côté gauche , un ange, sous une forme corporelle, ce que je ne vois point d'habitude, si ce n'est par une merveille ; bien que souvent des anges se représentent à moi , mais sans que je les voie , ainsi que je l'ai dit dans la précédente vision. Dans celle-ci, le Seigneur voulut que je le visse de la manière suivante : il n'était point grand , mais petit , très-beau , le visage tout enflammé , et semblait être des anges d'une très-haute hiérarchie, lesquels, à ce qu'il paraît, sont tout en feu. Sans doute , il était de ceux qu'on appelle Séraphins. Ces anges ne me disent point leurs noms , mais je vois bien que dans le ciel il y a une si grande différence de quelques anges à d'autres, et des uns aux autres , que je ne le saurais dire. Je lui voyais dans les mains un long dard en or, lequel me paraissait avoir un peu de feu au bout du fer. 11 me semblait que l'ange m'enfonçait ce dard de temps en temps dans le cœur et le faisait pénétrer jusqu'aux entrailles, et, qu'en le retirant, il les emportait, me laissant tout embrasée d'un grand amour de Dieu. » ( Vie de sainle Thérèse, ch. xxix, n° 11.)