‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation EuropéeneChapitre 34 sur 51 · K0TES · texte numérisé non relu

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a toujours montré et montre encore , sur ce grave sujet de l'esclavage , l'esprit de la charité la plus vive , sans jamais blesser le moins du monde la justice, sans s'écarter un seul instant de la voie marquée par la prudence.

« Gregorius P. P. XYI ad futuram rei memoriam.

« Elevé au suprême degré de la dignité apostolique , et remplissant, quoique sans aucun mérite de notre part, la place de Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui, par l'excès de sa charité, a daigné se faire homme et mourir pour la rédemption du monde , nous estimons qu'il appartient à notre sollicitude pastorale de faire tous nos eiforts pour éloigner les chrétiens du commerce qui se fait des noirs et d'autres hommes quels qu'ils puissent être.

» Aussitôt que la lumière évangélique commença à se répandre , les infortunés qui tombaient dans le plus dur esclavage au milieu des guerres si nombreuses de cette époque , sentirent leur condition s'améliorer ; car les Apôtres, inspirés par l'esprit de Dieu , enseignaient d'un côté aux esclaves à obéir à leurs maîtres temporels comme à Jésus-Christ luimême , et à se résigner du fond du cœur à la volonté de Dieu ; mais, d'un autre côté, ils commandaient aux maîtres de se montrer bons envers leurs esclaves, de leur accorder ce qui était juste et équitable, et de ne point les traiter avec colère, sachant que le Seigneur des uns et des autres est dans le ciel , et qu'auprès de lui il n'y a point acception de personnes.

» Bientôt la loi de l'Evangile établissant d'une manière universelle et fondamentale la charité sincère envers tous , et le Seigneur Jésus ayant déclaré qu'il regarderait comme faits ou refusés à lui-même tous les actes de bienfaisance et de miséricorde qui seraient faits ou déniés aux pauvres et aux petits , il s'ensuivit naturellement que les chrétiens, non-seulement regardèrent comme des frères leurs esclaves, surtout quand ceux-ci étaient devenus chrétiens, mais qu'ils étaient plus enclins à donner la liberté à ceux qui s'en rendaient dignes ; ce qui avait coutume d'être accompli particulièrement aux fêtes solennelles de Pâques, ainsi que le rapporte saint Grégoire de Nysse. Il s'en trouva même qui , enflammés d'une charité plus ardente, se jetèrent dans les chaînes pour racheter leurs frères, et un homme apostolique, notre prédécesseur le pape Clément Ier, de très-sainte mémoire , atteste en avoir connu un grand nombre qui firent cette œuvre de miséricorde. C'est pourquoi les ténèbres des superstitions païennes s'é-

tant entièrement dissipées avec los progrès des temps, et les mœurs des peuples les plus barbares s'étant adoucies , grâce au bienfait de la loi opérant par la charité , les choses en sont venues à ce point que depuis plusieurs siècles il n'y a plus d'esclaves chez la plupart des nations chrétiennes.

» Toutefois , c'est avec une profonde douleur que nous le disons, on a vu depuis , même parmi des chrétiens, des hommes qui, honteusement aveuglés par le désir d'un gain sordide, n'ont point hésité «à réduire en servitude, sur des terres éloignées, les Indiens, les noirs, et d'autres malheureuses races; ou bien à aider à cet indigne forfait, en instituant et organisant le trafic de ces infortunés que d'autres avaient chargés de chaînes. Un grand nombre de pontifes romains , nos prédécesseurs de glorieuse mémoire, n'oublièrent point de réprimander, selon toute l'étendue de leur charge, la conduite de ces hommes comme opposée à leur salut et flétrissante pour le nom chrétien; car ils voyaient bien que c'était là une des causes qui retenaient le plus fortement les nations infidèles dans leur haine contre la vraie religion.

» C'est à cette fin que tendent les Lettres Apostoliques de Paul III, du 29 Mai 1557, adressées au cardinal-archevêque de Tolède, sous l'anneau du pêcheur, et d'autres lettres beaucoup plus amples d'Urbain VIII, du 22 Avril 1059, adressées au collecteur des droits de la chambre apostolique dans le Portugal , lettresoù les plus graves reproches sont dirigés contre ceux qui osent réduire en esclavage les habitants de l'Inde occidentale ou méridionale, les vendre, les acheter, les échanger, les donner, les séparer de leurs femmes et de leurs enfants, les dépouiller de leurs biens, les emmener ou les envoyer en des lieux étrangers, ou les priver, de quelque manière que ce soit , de leur liberté ; les retenir en servitude , ou bien prêter aide, conseil , secours et faveur à ceux qui font ces choses sous quelque couleur ou prétexte que ce soit; ou encore prêcher, enseigner que cela est licite, et enfin y coopérer en quelque façon que ce puisse être. Benoit XIV confirma depuis et renouvela ces prescriptions pontificales déjà mentionnées par de nouvelles Lettres Apostoliques aux évêquesdu Brésil et de quelques autres régions, en date du 20 Décembre 1741 , au moyen desquelles il excite, dans le même but, la sollicitude de ces évèques.

j) Longtemps auparavant, un autre de nos prédécesseurs plus anciens, Pie II, dont le pontificat vit l'empire des Portugais s'étendre en Guinée et dans le pays des nègres, adressa des lettres, en date du 7 Octobre 1462, à l'évèque de Kuvo, prêt à partir pour ces contrées; dans ces lettres il ne se bornait

pas à donner au prélat les pouvoirs convenables pour exercer dans ces contrées le saint ministère avec le plus grand fruit, mais il y prenait occasion de blâmer très-sévèrement les chrétiens qui réduisaient les néophytes en esclavage. Enfin, de nos jours, Pie YIÏ, animé du même esprit de charité et de religion que ses prédécesseurs , interposa avec zèle ses bons offices auprès des hommes puissants pour faire cesser entièrement la traite des noirs parmi les chrétiens.

» Ces prescriptions et cette sollicitude de nos prédécesseurs n'ont pas peu servi, avec l'aide de Dieu, à défendre les indiens et les autres peuples que nous venons de nommer, contre la barbarie des conquêtes et contre la cupidité des marchands chrétiens ; mais il s'en faut bien encore que le Saint-Siège puisse se réjouir du plein succès de ses efforts et de son zèle puisque , si la traite des noirs a été en partie abolie , elle est encore exercée par un grand nombre de chrétiens. C'est pourquoi , désirant d'écarter un tel opprobre de toutes les contrées chrétiennes, après en avoir mûrement traité avec plusieurs de nos vénérables frères, les cardinaux de la sainte Église romaine, réunis en conseil, suivant les traces de nos prédécesseurs, en vertu de l'autorité apostolique, nous avertissons et admonestons avec force, dans le Seigneur, tous les chrétiens, de quelque condition qu'ils puissent être, et leur enjoignons que nul n'ose à l'avenir vexer injustement les Indiens, les nègres ou autres hommes, quels qu'ils soient, les dépouiller de leur bien ou les réduire en servitude, ou prêter aide et faveur à ceux qui se livrent à de tels excès, ou exercer ce trafic inhumain par lequel les noirs , comme s'ils n'étaient pas des hommes, mais de véritables et impurs animaux, réduits comme eux en servitude, sans aucune distinction , contre les droits delà justice et de l'humanité, sont achetés, vendus et dévoués à souffrir les plus durs travaux, et à l'occasion duquel les dissentiments sont excités, des guerres presque incessantes fomentées chez les peuples par l'appât du gain proposé aux premiers ravisseurs de nègres.

» C'est pourquoi , en vertu de l'autorité apostolique , nous réprouvons toutes les choses susdites, comme absolument indignes du nom chrétien , et par la même autorité, nous prohibons absolument et nous interdisons à tout ecclésiastique ou laïque, d'oser soutenir comme permis ce commerce des noirs, sous quelque prétexte ou couleur que ce soit , ou de prêcher, ou enseigner en public ou en particulier, de manière ou d'autre , quelque chose de contraire à ces Lettres Apostoliques.

» Et afin que ces lettres parviennent à la connaissance de

tout le monde, et qu'aucun ne puisse prétexter ignorance, nous décrétons et ordonnons qu'elles soient publiées et affichées selon l'usage, par un de nos officiers , aux portes de la Basilique du Prince des apôtres , de la chancellerie apostolique, du Palais de Justice, du mont Citorio , et au Champ de Flore.

» Donné à Rome , à Sainte Marie-Majeure , sous le sceau du Pécheur, le 5 Novembre 1839, la neuvième année de notre pontificat.

«Loris, cardinal Lambruschtni. »

J'appelle encore une fois l'attention d'une manière particulière sur le document que je viens d'insérer, sur ces Lettres qui couronnent magnifiquement l'ensemble des efforts de l'Eglise pour l'abolition de l'esclavage. Comme l'abolition de la traite des noirs, objet d'un traité récemment conclu entre les grandes puissances, est dans ce moment une des affaires qui occupent le plus l'attention de l'Europe, il est convenable de s'arrêter quelques instants à réfléchir sur le contenu des Lettres Apostoliques du souverain-pontife Grégoire XVI.

Remarquons en premier lieu que dès l'an 1482, le pape Pie II adressa des Lettres Apostoliques à l'évoque de Ruvo prêt à partir pour les régions nouvellement découvertes, lettres dans lesquelles il ne se bornait pas uniquement adonner au prélat les pouvoirs convenables pour exercer dans ces contrées le saint ministère avec le plus grand fruit , mais où il prenait occasion de censurer très-sévèrement la conduite des chrétiens qui réduisaient les néophytes en esclavage. Précisément, à la fin du quinzième siècle, ¿i l'époque où l'on peut dire que l'Eglise, recueillant le dernier fruit de ses longs travaux , voyait l'Europe sortir enfin du chaos où l'avait plonge»1 l'irruption des Rarbares; à l'époque où les institutions sociales et politiques se développaient avec une ardeur chaque jour plus vive, et commençaient à former un corps régulier et cohérent, à ce moment l'Eglise reprend sa lutte séculaire contre une autre barbarie qui renaît dans des pays lointains, elle s'oppose aux abus de la supériorité' de force et d'intelligence qu'avaient les conquérants sur les peuples conquis.

Ce seul fait nous prouve que, pour la vraie liberté et le bien-être des peuples, pour la juste prééminence du droit sur le fait, et pour le triomphe de la justice sur la force, il ne suffit pas des lumières , il ne suffit pas de la culture des peu-

pies : il faut encore la religion. Dans les temps anciens , nous voyons des peuples cultivés au plus haut point commettre des atrocités inouïes , et dans les temps modernes, les Européens, si fiers de leur savoir et de leurs progrès , apportent l'esclavage aux malheureux peuples tombés sous leur domination. Or, qui fut le premier à élever la voix contre une telle injusiiee, contre une si horrible barbarie? Ce ne fut point la politique, qui se réjouissait peut-être devoir consolider ses conquêtes par la servitude ; ce ne fut point le commerce , qui trouvait dans ce trafic infâme un moyen facile pour de honteux, mais abondants profits; ce ne fut pas non plus la philosophie, qui, tout entière à commenter les doctrines de Platon et d'Aristote, aurait vu peut-être sans peine ressusciter la dégradante théorie des races nées pour l'esclavage : ce fut la Religion catholique s'exprimant par la bouche du Vicaire de Jésus-Christ.

C'est assurément pour les catholiques un spectacle consolant de voir un pontife de Rome condamner, il y a déjà quatre siècles, ce que l'Europe , avec toute sa civilisation et sa culture, ne condamne qu'aujourd'hui ; encore l'Europe ne le faitelle qu'avec difficulté; et tous ceux qui prennent partà cette condamnation tardive ne sont pas à l'abri du soupçon d'y être déterminés par des vues d'intérêt. Sans doute le pontife romain n'obtint pas tout le bien qui était dans ses désirs; mais des doctrines ne restent point stériles , lorsqu'elles émanent d'un point élevé d'où, se répandant à de grandes distances , elles descendent sur des personnes qui les reçoivent avec vénération , ne fût-ce qu'à cause de leur respect pour celui qui les enseigne. Les peuples conquérants étaient alors chrétiens et chrétiens sincères : il est donc indubitable que les admonitions du Pape, transmises par la bouche des évêques et des autres prêtres, durent avoir des eifets très-salutaires. Si, dans des cas comme celui-ci , où nous voyons une mesure dirigée contre le mal, le mal résiste cependant et persévère, nous nous imaginons, par une méprise fâcheuse, que la mesure a été vaine, et que son auteur n'a agi qu'en pure perte. Autre chose est extirper, autre chose diminuer un mal; et l'on ne peut douter que, si les bulles des Papes n'avaient pas tout l'effet qu'elles se proposaient , elles devaient néanmoins servir à atténuer le mal , en adoucissant le sort des peuples tombés sous le joug. Le mal prévenu et évité ne se voit point, le préservatif l'a empêché d'exister; mais le mal existant est palpable, il nousaifecte, il nous arrache des plaintes , et nous oublions souvent la reconnaissance due à la main qui nous a préservés de maux plus graves. Combien de fois en est-

il ainsi à l'égard de la Religion! Elle guérit beaucoup, mais elle prévient encore plus qu'elle ne guérit. Si elle s'empare du cœur de l'homme, c'est pour y étouffer mille maux dans leur racine même.

Figurons-nous les Européens du quinzième siècle , envahissant les Indes orientales et occidentales , sans frein , guidés uniquement par les instigations de la cupidité , par les caprices de l'arbitraire , pleins de l'orgueil des conquérants, et du mépris que devaient leur inspirer les Indiens à cause de l'infériorité de leurs connaissances, et de l'état reculé de leur civilisation et de leur culture ; que pouvait-il arriver? Si malgré les cris incessants de la Religion , malgré l'influence qu'elle avait sur les lois et les mœurs , les peuples conquis ont eu tant «à souffrir, le mal n'aurait-il pas été porté à un point intolérable sans ces causes puissantes, qui le combattaient sans cesse, le prévenaient ou l'atténuaient? Les peuples conquis auraient été réduits en masse à l'esclavage; on les aurait condamnés en masse à une dégradation perpétuelle ; on leur aurait enlevé pour jamais jusqu'à l'espérance d'entrer un jour dans la carrière de la civilisation.

Si la conduite des Européens, dans ce temps-là , à l'égard des hommes des autres races, si la conduite de quelques nations, de nos jours encore, est déplorable, l'on ne peut dire du moins que la Religion catholique ne se soit pas opposée de toutes ses forces à ces excès; l'on ne peut dire que le Chef de l'Eglise ait jamais laissé passer ces maux sans élever la voix pour rappeler les droits de l'homme , pour flétrir l'injustice , vouer la cruauté à l'exécration , et plaider énergiquement la cause du genre humain , sans distinction de races , de climats ou de couleurs.

D'où vient à l'Europe cette haute pensée , ce généreux sentiment qui la poussent à se déclarer si fortement contre le trafic des hommes , à demander l'abolition complète de l'esclavage dans les colonies? Lorsque la postérité rappellera ces faits glorieux , lorsqu'elle les prendra pour marquer dans les annales de la civilisation une ère nouvelle ; lorsque, étudiant et analysant les causes qui ont conduit la législation et les mœurs européennes à cette hauteur, et dominant les motifs passagers et sans portée , les circonstances insignifiantes , les agents secondaires, elle voudra chercher le principe vital qui donnait à la civilisation européenne l'impulsion vers un but si glorieux , elle trouvera que ce principe était le Christianisme. Que si, voulant approfondir de plus en plus la quesnon , elle demande si ce fut le Christianisme sous une forme générale et vague, le Christianisme sans autorité, le Christianisme sans le Catholicisme, voici ce que lui enseignera l'his-

toire : Le Catholicisme, régnant seul exclusivement en Europe, abolit l'esclavage chez les rac«r • ^r^uiies; le Catholicisme, introduisit dans la civilisation européenne le principe de l'abolition de l'esclavage, en démontrant, par la pratique, et contrairement à ce qu'avait cru l'antiquité, que l'esclavage n'était point nécessaire dans une société; et il fit comprendre que l'œuvre sacrée de l'affranchissement était le fondement de toute civilisation grande et vivifiante. Le Catholicisme a donc inoculé à la civilisation européenne le principe de l'abolition de l'esclavage ; le Catholicisme a fait que, partout où cette civilisation s'est trouvée en contact avec la servitude, elle a ressenti un malaise profond, preuve évidente qu'il y avait au fond des choses deux éléments opposés, deux principes en lutte , lesquels devaient se combattre sans cesse, jusqu'à ce que le plus puissant, le plus noble, le plus fécond venant à prévaloir, et mettant l'autre sous le joug, finît par l'anéantir. Je dirai plus : en recherchant si la réalité des faits vient confirmer cette influence du Catholicisme , non pas seulement en ce qui touche la civilisation de l'Europe , mais dans les pays que les Européens ont conquis depuis quatre siècles, soit en Orient, soit en Occident, on se trouvera en présence des évêques et des prêtres catholiques travaillant sans relâche à adoucir le sort des esclaves dans les colonies ; on se rappellera ce qui est dû aux missions catholiques, on lira et Ton comprendra les Lettres Apostoliques de Pie II, expédiées en 4482, et mentionnées plus haut; celles de Paul III, en 1557; celles d'Urbain VIH, en 1659; celles de Benoît XIV, en 1741; et celles de Grégoire XVI, en 1859.

Dans ces lettres se trouve enseigné et défini tout ce qui a été dit et se peut dire sur ce point en faveur de l'humanité ; on y trouvera blâmé , condamné , châtié , tout ce que la civilisation européenne s'est résolu enfin à condamner et à châtier; et en se rappelant que ce fut aussi un pape Pie VII, qui, au commencement de ce siècle, interposa avec zèle ses bons offices auprès des hommes puissants, pour faire cesser entièrement la traite des noirs parmi les Chrétiens, on ne pourra s'empêcher de reconnaître et de confesser que le Catholicisme a eu la part principale dans cette grande œuvre : c'est lui en effet qui a posé le principe sur lequel l'œuvre s'appuie , qui a établi les précédents en vertu desquels elle se dirige , qui a proclamé sans cesse les principes d'où elle s'inspire, et a condamné constamment ceux qui l'ont contrariée ; c'est lui enfin qui dans tous les temps a déclaré une guerre ouverte à la cruauté et à la cupidité , appui et perpétuel motif de l'injustice et de l'inhumanité.

En* . |c témoignage d'un célèbre auteur protestant, l'Amérique, Robertson :

u I dit-il , qu'on envoya en Amérique des ecclé-

siastiques pour instruire et convertirles naturels, ils supposèrent que la rigueur avec laquelle on traitait ce peuple rendait leur ministère presque inutile. Les missionnaires, se conformant à l'esprit de douceur de la religion qu'ils venaient annoncer, s'élevèrent aussitôt contre les maximes de leurs compatriotes à l'égard des Indiens , et condamnèrent les repartimientos, onces répartitions par lesquelles on les livrait en esclaves à leurs conquérants, commes des actes aussi contraires à l'équité naturelle et aux préceptes du Christianisme qu'à la saine politique. Les Dominicains, à qui l'instruction des Américains fut d'abord confiée furent les plus ardents à attaquer ces distributions. En 1511 , Montesino, un de leurs célèbres prédicateurs, déclama contre cet usage dans la grande église de Saint-Domingue, avec toute l'impétuosité d'une éloquence populaire. Don Diego Colomb, les principaux officiers de la colonie, et tous les laïques qui avait entendu ce sermon, se plaignirent du moine à ses supérieurs, mais ceux-ci , loin de le condamner , approuvèrent sa doctrine comme également pieuse et convenable aux circonstances.

» Les Dominicains , sans aucun égard pour ces considérations de politique et d'intérêt personnel , ne voulurent se relâcher en rien de la sévérité de leur doctrine , et refusèrent même d'absoudre et d'admettre à la communion ceux de leurs compatriotes qui tenaient des Indiens en servitude. Les deux parties s'adressèrent au roi pour avoir sa décision sur un sujet de si grande importance. Ferdinand nomma une commission de son conseil privé, à laquelle il joignit quelques-uns des plus habiles jurisconsultes et théologiens, pour entendre les députés d'Hispaniola , chargés de défendre leurs opinions respectives. Après une longue discussion , la partie spéculative de la controverse fut décidée en faveur des Dominicains, et les Indiens furent déclarés un peuple libre, fait pour jouir de tous les droits naturels de l'homme ; mais , malgré cette décision, les repartimientos continuèrent de se faire dans la même forme qu'auparavant. Comme le jugement de la commission reconnaissait le principe sur lequel les Dominicains fondaient leur opinion , il était peu propre à les convaincre et à les réduire au silence. Enfin, pour rétablir la tranquillité dans la colonie alarmée par les remontrances et les censures de ces religieux, Ferdinand publia un décret de son conseil privé, duquel il résultait qu'après un mûr examen de la bulle apostolique et des autres titres qui assuraient les droits de la couronne de Caslille sur ces possessions dans le Nou- I. — ix. 20

veau-3Ionde , la servitude des Indiens était autorisée par les lois divines et humaines; qu'à moins qu'ils ne fussent soumis à l'autorité des Espagnols , et forcés de résider sous leur inspection, il serait impossible de les arracher à l'idolâtrie, et de les instruire dans les principes de la foi chrétienne; qu'on ne devait plus avoir aucun scrupule sur la légitimité des repartimientos, attendu que le roi et son conseil en prenaient le risque sur leur conscience ; qu'en conséquence les Dominicains et les moines des autres ordres devaient s'interdire à l'avenir les invectives que l'excès d'un zèle charitable , mais peu éclairé , leur avait fait proférer contre cet usage.

» Ferdinand, voulant faire connaître clairement l'intention où il était de faire exécuter ce décret , accorda de nouvelles concessions d'Indiens à plusieurs de ses courtisans. Mais , afin de ne pas paraître oublier entièrement les droits de l'humanité, il publia un édit par lequel il tacha de pourvoir à ce que les Indiens fussent traités doucement sous le joug auquel il les assujétissait ; il régla la nature du travail qu'ils seraient obligés de faire; il prescrivit la manière dont ils devaient être vêtus et nourris , et lit des règlements relatifs à leur instruction dans les principes du Christianisme.

» Mais les Dominicains , qui jugeaient de l'avenir par la connaissance qu'ils avaient du passé , sentirent bientôt l'insuffisance de ces précautions, et prétendirent que tant que les individus auraient intérêt de traiter les Indiens avec rigueur, aucun règlement public ne pourrait rendre leur servitude douce , ni même tolerable. Ils jugèrent qu'il serait inutile de consumer leur temps et leurs forces à essayer de communiquer les vérités sublimes de l'Evangile à des hommes dont l'âme était abattue et l'esprit affaibli par l'oppression. Quelques-uns de ces missionnaires , découragés , demandèrent à leurs supérieurs la permission de passer sur le continent , pour y remplir l'objet de leur mission parmi ceux des Indiens qui n'étaient pas encore corrompus par l'exemple des Espagnols, ni prévenus par leur cruauté contre les dogmes du Christianisme. Ceux qui restèrent à Hispaniola continuèrent de faire des remontrances avec une fermeté décente contre la servitude des Indiens.

» Les opérations violentes d'Albuquerque, qui venait d'être chargé du partage des Indiens, rallumèrent le zèle des Dominicains contre les repartimientos, et suscitèrent à ce peuple opprimé un avocat doué du courage , des talents et de l'activité nécessaires pour défendre une cause si désespérée. Cet homme zélé fut Barthélémy de Las Casas, natif de Séville ,

et l'un des ecclésiastiques qui accompagnèrent Colomb au second voyage des Espagnols, lorsqu'on voulut commencer un établissement dans File d'Hispaniola. Il avait adopté de bonne heure l'opinion dominante parmi ses confrères les Dominicains , qui regardaient comme une injustice de réduire les Indiens en servitude; et, pour montrer sa sincérité et sa conviction , il avait renoncé à la portion d'Indiens qui lui était échue lors du partage qu'on en avait fait entre les conquérants , et avait déclaré qu'il pleurerait toujours la faute dont il s'était rendu coupable en exerçant pendant un moment, sur ses frères, cette domination impie. Dès lors il fut le patron déclaré des Indiens , et par son courage à les défendre , aussi bien que par ses talents et son caractère, il eut souvent le bonheur d'arrêter les excès de ses compatriotes. » ( Histoire d'Amérique. )

Les énergiques efforts de Las Casas en faveur des peuplades du Nouveau-Monde seraient trop longs à rapporter ici ; tout le monde les connaît , tout le monde doit savoir que cet homme dévoré de zèle pour la liberté des Indiens, conçut et entreprit un essai de civilisation analogue à celui qui fut réalisé plus tard, à L'immortel honneur du sacerdoce catholique , sur les bords du Paraguay. Si les efforts de Las Casas n'eurent pas tout le succès qu'on en pouvait naturellement attendre, nous en trouvons la raison dans les mille passions que l'histoire nous fait connaître, et peut-être aussi dans l'impétuosité de cet homme dont le zèle sublime ne s'allia pas toujours à la prudence consommée avec laquelle agit l'Eglise.

Quoi qu'il en soit , le Catholicisme a accompli parfaitement sa mission de paix et d'amour ; il a brisé sans injustice ni catastrophe les chaînes dans lesquelles gémissait une partie du genre humain, et, s'il lui était donné de régner quelque temps en Asie et en Afrique, il achèverait de les briser dans les quatre parties du monde , en faisant disparaître l'abomination et l'avilissement introduits et enracinés dans ces contrées par le Mahometismo et l'Idolâtrie.

Il est sans doute douloureux que le Christianisme n'ait pas encore exercé sur ces derniers pays toute l'influence qui aurait été nécessaire pour y améliorer la condition sociale et politique des peuples, en changeant les idées et les mœurs ; mais si l'on cherche les causes d'un si déplorable retard, on ne les trouvera certainement pas dans la conduite du Catholicisme. Ce n'est pas ici le lieu de signaler ces causes ; cependant, tout en me réservant d'analyser et d'approfondir cette matière dans un autre endroit de cet ouvrage, j'indiquerai en passant que le Protestantisme doit justement s'imputer à crime

les obstacles qu'il a opposés depuis trois siècles à l'universalité et à l'efficacité de l'influence chrétienne sur les nations infidèles. Ce peu de mots suffit ici , nous reviendrons plus tard sur cet important sujet.

A peine peut-on croire à l'égarement des idées des anciens par rapport au respect qui est dû à l'homme; peut-on concevoir qu'on en soit venu à regarder comme rien la vie de tout individu qui ne peut être utile à la société? Et cependant rien de plus certain. Nous déplorerions que telle ou telle cité eût adopté une loi barbare; qu'une coutume féroce se fût introduite chez un peuple par l'effet de telle ou telle circonstance; cependant , tant que la philosophie aurait protesté contre de semblables attentats , la raison humaine serait restée sans souillure et ne pourrait être accusée sans injustice d'avoir pris part aux infâmes attentats de l'avortement et de l'infanticide. Mais quand on trouve le crime défendu et enseigné par les philosophes les plus graves de l'antiquité; quand on le voit triompher dans la pensée des hommes les plus illustres, lesquels, avec un calme et une sérénité effroyables, prescrivent les attrocités que nous venons de nommer, l'esprit se trouble, le sang se glace dans le cœur; on voudrait se fermer les yeux pour ne pas voir tant d'ignominie versée sur la philosophie et sur la raison humaine. Entendons Platon , dans sa République, dans ce livre où il s'est proposé de réunir les théories les plus brillantes , selon lui , et les plus propres à diriger la société humaine vers le beau idéal. Yoici son scandaleux langage : « Opportet profecto secundum ea quae supra » concessimus, óptimos viros mulieribus optimis ut plurimum » congredi : deterrimos autem contra , delerrimis. Et illorum » quidem prolein nutriré, liorum minime, si armentum ex- » cellentissimum sit futurum. Et hœc omnia dum agantur, » ab omnibus pra?terquam a principibus ignorari , si modo » armentum custodum debeat seditione carere. »

« Probe admodum. » « Fort bien : » répond un autre interlocuteur. ( Plat. Rep., L. V.)

Voilà donc l'espèce humaine réduite à la simple condition des brutes ; en vérité, le philosophe a raison de se servir du mot. troupeau ( armentum) ! Il y a cependant cette différence que les magistrats imbus de pareilles maximes devaient être plus durs à l'égard de leurs sujets qu'un pasteur à l'égard de son troupeau. Oui; si parmi les agneaux qui viennent de naître le pasteur en trouve un , faible et estropié , il ne le tue pas,

il ne le laisse pas périr de faim ; il le porte dans ses bras à la brebis qui doit le nourrir de son lait; il le caresse, pour apaiser ses tendres bêlements.

Mais peut-être les expressions que nous venons de citer ont échappé au philosophe, dans un moment de distraction; la pensée qu'elles révèlent n'est peut-être qu'une de ces inspirations sinistres qui se glissent un instant dans l'esprit de l'homme et y passent , sans laisser plus de trace qu'un reptile fuyant à travers les herbes d'une prairie? Nous le voudrions ainsi, pour la gloire de Platon ; mais par malheur il revient si souvent , et insiste sur ce point avec une froideur tellement systématique , qu'il nous ôte tout moyen de le justifier. « Pour ce qui est, dit-il plus bas , des enfants des citoyens d'une qualité inférieure, et même des enfants des autres citoyens, s'ils sont nés difformes , les magistrats les cacheront comme il convient , dans quelque lieu secret qu'il sera défendu de révéler.» « Oui , répond un des interlocuteurs , si nous voulons conserver dans sa pureté la race des guerriers. »

Platon prescrit encore diverses règles par rapport aux relations des deux sexes ; il parle du cas où l'homme et la femme auront atteint un âge avancé. « Quando igiturjam midieres et viri setatem gcnerationi aptam egressi fuerint, licere viris dicemus, cuicumque voluerint, prseterquam filia? atque matri et füiarum natis matrisve majoribus : licere et mulieribus cuilibet, praHerquam filio atque patri, ac superioribus et inferioribus eorumdem. Cum vero luee omnia mandaverimus, interdicemus fœtum talem (si contigcrit) edi et in lucem produci. Si quid autem matrem parère coegerit, ita exponere praecipiemus , quasi ei nulla nu tritio sit. »

Platon était , à ce qu'il parait, fort satisfait de sa doctrine ; car, dans le livre même où il écrit ce que nous venons de voir , il pose cette fameuse maxime , que les maux des États ne seront jamais remédiés, que les sociétés ne seront jamais bien gouvernées jusqu'à ce que les philosophes viennent à être rois ou les rois à se faire philosophes. Dieu nous préserve de voir sur le trône une philosophie semblable à la sienne ! Au surplus , son vœu pour le règne de la philosophie a été réalisé dans les temps modernes; que dis-je? la philosophie a eu plus que l'empire; elle a eu la divinisation, et on lui a offert dans un temple public les honneurs divins. Je ne crois pas cependant qu'on regrette beaucoup, à l'heure qu'il est, les heureux jours du culte de la raison.

L'horrible enseignement (pie nous venons de lire dans Platon était transmis avec fidélité aux écoles futures. Àristote , qui, sur tant de points, prit la liberté de s'écarter des doc-

trines de son maître , ne songea pas h corriger celles qui concernaient l'avortement et l'infanticide. Dans sa Politique, il enseigne les mêmes crimes avec la même sérénité que Platon : « Pour éviter, dit-il , de nourrir les enfants faibles ou estropiés , la loi doit prescrire de les exposer ou de s'en défaire. « Propter multitudinem autem liberorum, nepluressint quam » expédiât , si gentium instituía et leges vêtent procreata ex- » poni , definitum esse oportet procreandorum liberorum nu- » merum. Quod si quibus inter se copulatis et congressis , » pi ures liberi , quam definitum sit , nascantur, priusquam » sensus et vita inseratur, abortus est fœtui inferendus. » (Aristote, Polit.', 1. vn,c. 16. )

On voit combien j'ai eu raison de dire que l'homme , en tant qu'homme n'était estimé arien, chez les anciens, que la société l'absorbait tout entier, qu'elle s'arrogeait sur lui des droits injustes, et le regardait comme un instrument dont on se sert quand il est utile, et que l'on a le droit de briser.

On remarque dans les écrits des anciens philosophes , qu'ils font de la société une espèce de tout , auquel appartiennent les individus, comme à une masse de fer appartiennent les atomes qui la composent; ils en font une sorte d'unité à laquelle tout doit se sacrifier, n'ont aucune considération pour la sphère de la liberté individuelle ; ils ne paraissent pas songer que l'objet de la société est le bien , le bonheur des familles et des individus. D'après eux, c'est cette unité qui est le bien principal auquel rien ne peut être comparé ; le plus grand mal qui puisse arriver, c'est que cette unité se trouve brisée, mal qui doit être évité par tous les moyens imaginables. « Le pire mal d'un Etat, dit Platon, n'est-ce pas ce qui le divise, ce qui d'un fait plusieurs? Et le bien le plus excellent d'un Etat, n'est-ce pas ce qui en lie toutes les parties et le fait un?» Appuyé sur ce principe, et poursuivant le développement de sa théorie, il prend les familles, les individus, les pétrit, pour ainsi dire, afin d'en former un tout compacte et un. Ainsi , outre la communauté d'éducation et de vie, il veut encore la communauté des femmes et des enfants; il considère comme funeste qu'il y ait des jouissances ou des souffrances personnel les; il veut que tout soit commun, social; il ne permet aux individus de vivre , de penser, de sentir, d'agir que comme partie d'un grand tout. Qu'on lise attentivement sa République , le livre V en particulier, et l'on verra que la pensée dominante de ce philosophe est celle que nous venons d'expliquer.

Entendons Aristote sur le même point :

«Comme la fin de la société , dit-il, est une, il est clair

que l'éducation de tous ses membres doit être nécessairement une et identique. L'éducation devrait être publique et non privée, comme il arrive maintenant, (pie chacun a soin de ses fils à sa guise et leur enseigne ce qui lui plaît. Chaque citoyen est une particule de la société, et le soin adonner à une particule doit naturellement tendre à ce qu'exige le tout. « (Arist. , Polit. , 1. vin, c. i.) Pour nous faire comprendre comment il entend cette éducation commune, il conclut en citant avec honneur l'éducation que l'on donnait à Lacédérnone, laquelle, comme chacun sait, consistait à étouffer tous les sentiments, hors celui d'un patriotisme féroce, dont les traits nous font encore frémir.

Nous ne saurions, dans nos idées et nos mœurs nous astreindre à considérer ainsi la société. Les individus, parmi nous, sont liés au corps social, en forment une partie, mais sans perdre leur sphère propre, la sphère de la famille, et ils gardent autour d'eux une vaste carrière où il leur est permis de déployer leur action sans se heurter au colosse de la société. Le patriotisme existe cependant; mais ce n'est plus une passion aveugle, instinctive, poussant l'homme au sacrifice comme une victime les yeux bandés, c'est un sentiment raisonnable , noble , élevé , qui forme des héros comme ceux de Lepante et de ÏJaylen, qui convertit en lions des citoyens pacifiques, comme à Gironne et à Sarragosse; qui fait lever soudain, par une étincelle électrique, un peuplcentier, sans armes, et lui fait chercher la mort sous les bouches de feu d'une armée nombreuse et aguerrie; tel Madrid, se précipitant à la suite du sublime Mourons !... de Daoiz et de Velarde.

J'ai encore insinué dans le texte que la société chez les anciens croyait avoir le droit de s'ingérer dans tout ce qui regardait l'individu ; j'ajoute que la chose allait jusqu'au ridicule. Qui dirait que la loi dût se mêler des aliments d'une femme enceinte et de l'exercice qu'il lui convient de faire chaque jour? Voici ce (pie dit gravement Aristote : «Il faut (pieles femmes enceintes aient un soin particulier de leur corps, qu'elles évitent de s'abandonner à la mollesse et d'user d'aliments trop faibles et trop légers. Le législateur atteint facilement son but en leur prescrivant et en leur enjoignant chaque jour une promenade pour aller honorer et vénérer ces dieux auxquels le Sort a confié de présider à la formation des êtres : Atque hoc facile assequitur scriptor legum, si eis iteraliquod quotidianum ad cultum venerationemque deorum eorum, quibus sorte obtigit , ut prœsint gignendis animantibus, injunxerit ac mandar erit. » (Polit., 1. vu, c. 1(5.)

L'action des lois s'étendait à tout; il parait qu'en de certains

endroits , les larmes même des enfants ne pouvaient échapper à cette sévérité. « Ceux, dit Aristote, qui, par le moyen des lois, empêchent les enfants de crier et de pleurer, ont tort; les crisel les pleurs servent d'exercice aux enfants et les aident à croître ; c'est un effort naturel qui sert de soulagement et communique la vigueur à ceux qui se trouvent dans l'angoisse. » (Polit., 1. vîi, c. 17.)

Ces doctrines des anciens, cette manière de considérer les rapports de l'individu avec la société expliquent fort bien comment les castes et l'esclavage purent être regardés chez eux comme des choses naturelles. Qui peut s'étonner de voir des races entières privées de la liberté ou regardées comme incapables de partager les droits d'autres classes supérieures , lorsque nous voyons des générations d'innocents condamnées à mort sans que les consciencieux philosophes laissent même entrevoir un léger scrupule sur la légitimité d'un acte aussi inhumain? Et ce n'est pas que ces philosophes n'eussent aussi en vue le bonheur comme lin de la société; mais ils avaient, sur les moyens d'obtenir ce bonheur, des idées monstrueuses.

Le lecteur me dispensera facilement d'entrer dans des détails sur la situation abjecte et honteuse où se trouvait la femme chez les anciens, où elle se trouve encore chez les modernes là où ne règne pas le Christianisme; aussi bien ma plume serait à chaque instant arrêtée par les sévères lois de la pudeur , si je tentais de reproduire les traits caractéristiques de ce misérable tableau. Le bouleversement des idées était tel, qu'on entend les hommes les plus renommés par leur gravité et leur mesure délirer sur ce point d'une manière incroyable. Laissons de côté cent et cent exemples qu'il serait facile de rappeler ; mais qui ignore le scandaleux avis du sage Solon , touchant le prêt des femmes, dans le but d'améliorer la race? Qui n'a rougi de lire ce que le divin Platon, dans sa République, dit au sujet de la convenance et de la manière de faire participer les femmes aux jeux publics? Jetons un voile sur des souvenirs si déshonorants pour la sagesse humaine. Lorsque les premiers législateurs et les sages méconnaissaient à ce point les premiers éléments de la morale et les plus communes inspirations de la nature, que devait-il se passer parmi le vulgaire? Quelle vérité terrible dans ces paroles du texte sacré qui nous réprésentent les peuples privés de la lumière du Christianisme, comme assis dans les ténèbres et Vombre de la mort!

Rien de plus funeste pour la femme, rien déplus propre à la conduire à la dégradation que ce qui porte atteinte à la pudeur. Et cependant, on voit que la puissance illimitée accordée à l'homme sur la femme, contribuait aussi à cet avilissement, et la réduisait, chez certains peuples, à n'être plus qu'une véritable esclave. Oublions les mœurs des autres peu-

f)Ies , considérons un instant celles des Romains : chez eux la ormule ubi tu Cayus ego Caya , semblait indiquer une sujétion si légère qu'on aurait presque dit l'égalité : mais il suffît, pour apprécier cette égalité , de rappeler qu'un mari à Rome pouvait donner la mort à sa femme , de sa propre autorité ; et cela non pas expressément dans le cas d'adultère , mais pour des fautes infiniment moins graves. Au temps de Romulus, Egnacius Mecenius fut absous d'un pareil attentat, bien que sa femme n'eût d'autre tort que d'avoir bu du vin au tonneau. Ces traits peignent un peuple, quelque importance que l'on veuille d'ailleurs accorder au soin des Romains pour empêcher leurs matrones de s'adonner au vin. Lorsque Caton prescrivait entre parents la démonstration affectueuse du baiser, dans le but, comme le rapporte Pline, de savoir si les femmes sentaient le vin, an temetum olerent , il faisait assurément ostentation de sa rigidité , mais c'était un vil outrage porté à la considération des femmes elles-mêmes, dont on prétendait conserver la vertu : il y a des remèdes pires que le mal.

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