‹ Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la civilisation EuropéeneChapitre 6 sur 51 · DU PROTESTANTISME ET DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

DU PROTESTANTISME ET DE L'ESPRIT

Cette idée fixe, cette volonté entière, ce plan si sage et si constant , cette marehe d'un pas toujours ferme vers un objet et un but déterminés, enfui cet admirable ensemble reconnu et constaté, à l'honneur de l'Eglise catholique, par M. Guizot luimême, n'a jamais pu être imité par le Protestantisme ni en bien

ni en mal. Le Protestantisme, en effet , n'a pas une seule pensée dont il puisse dire : Ceci est à moi. Il a prétendu s'approprier le principe de l'examen privé en matière de foi , et si plusieurs de ses adversaires n'ont pas fait assez de difficultés de le lui accorder, c'est qu'ils ne pouvaient trouver en lui un autre élément que l'on pût appeler constitutif; c'est aussi qu'ils sentaient que le Protestantisme, en se glorifiant d'avoir donné naissance à un tel principe, travaillait à sa propre ignominie , semblable à un père qui se fait gloire d'avoir des fils pervers et dépravés. Il est faux cependant que le principe d'examen tienne sa naissance du Protestantisme, puisque c'est ce principe même qui a engendré le Protestantisme. Ce principe , avant la Réforme , se trouve au sein de toutes les sectes, il est le germe reconnu de toutes les erreurs : en le proclamant, les protestants ne firent que céder à une nécessité qui est commune à toutes les sectes séparées de l'Eglise.

Il n'y eut en cela aucun plan , aucune prévision, aucun système. La simple résistance à l'autorité de l'Eglise renfermait la nécessité d'un examen privé sans limites , et l'érection de l'entendement en juge suprême ; aussi les coryphées du Protestantisme eurent-ils beau s'opposer dès le commencement aux conséquences et aux applications de ce droit d'examen : la digue était rompue, le torrent ne put être contenu.

«Le droit d'examiner ce qu'on doit croire, dit une célèbre protestante (de V Allemagne , par madame de Staël, 4e part., chapitre 2 ) , est le fondement du Protestantisme. Les premiers réformateurs ne l'entendaient pas ainsi : ils croyaient pouvoir placer les colonnes d'Hercule de l'esprit aux termes de leurs propres lumières ; mais ils avaient tort d'espérer qu'on se soumettrait à leurs décisions comme infaillibles, eux qui rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique. » Une semblable résistance de leur part montra qu'ils n'étaient conduits par aucune de ces idées, qui, tout en jetant l'intelligence hors de sa voie, font voir, d'une certaine manière, la noblesse et la générosité du cœur, et ce n'est pas d'eux que l'esprit humain peut dire : Ils m'ont égaré, mais c'était pour me faire marcher avec plus de liberté'. « La révolution religieuse du seizième siècle , dit M. Guizot ,

n'a pas connu les vrais principes de la liberté intellectuelle: elle affranchissait l'esprit humain et prétendait encore à le gouverner par la loi. »

Mais c'est en vain que l'homme lutte contre la nature même des choses ; le Protestantisme s'efforça inutilement de mettre des bornes à l'extension du principe d'examen. Il éleva la voix, il frappa quelquefois des coups capables de faire croire qu'il voulait l'anéantir ; mais l'esprit d'examen qui était dans son sein même , s'y attachait , s'y développait et y agissait malgré lui. Il n'y avait pas de milieu pour le Protestantisme : il devait se jeter dans les bras de l'autorité , c'est-à-dire reconnaître son égarement; ou bien, permettre que le principe dissolvant exerçât cette action qui allait faire disparaître , dans les sectes séparées, jusqu'à l'ombre de la religion de Jésus-Christ, et ravaler le Christianisme au rang dos écoles philosophiques.

Le cri de la résistance à l'autorité de l'Eglise une fois jeté , l'on put facilement calculer les funestes résultats : il fut dès lors facile de prévoir que ce germe envenimé devait , en se développant, entraîner la ruine de toutes les vérités chrétiennes; et comment ne se serait-il pas développé rapidement sur un sol où la fermentation était si vive ? Les catholiques ne manquèrent pas de signaler à grands cris la gravité et l'imminence du danger ; il faut même avouer que plusieurs protestants en eurent des prévisions très-claires. Personne n'ignore que les hommes les plus distingués de la secte se sont expliqués plusieurs fois sur ce point , dès le commencement même. Les grands talents ne se sojq jamais bien trouvés du Protestantisme. Ils y ont toujours senti un vide immense ; c'est pourquoi on les a vus pencher constamment à l'irréligion , ou à l'unité catholique.

Le temps , ce grand juge des opinions, est venu confirmer la justesse de ces tristes pronostics. Les choses sont venues aujourd'hui à tel point, qu'il faut être bien dépourvu d'instruction ou avoir une bien faible portée d'esprit, pour ne pas reconnaître que la Religion chrétienne , à la manière dont l'expliquent les protestants, est une opinion, rien de plus, un système formé de mille parties incohérentes, et qui dégrade le Christianisme au niveau des écoles philosophiques.

Si le Christianisme paraît encore surpasser ces écoles sous quelques rapports, et s'il conserve dans sa physionomie quelques-uns de ces traits que l'on ne saurait trouver dans ce qui est purement inventé par l'esprit de l'homme, il n'y a là de quoi étonner personne. Savez-vous , en effet , d'où cela vient ? de cette sublimité de doctrine et.de cette sainteté de morale qui, plus ou moins défigurées, brillent toujours dans ce qui conserve une trace de la parole de Jésus-Christ. Mais la faible lueur qui lutte contre les ombres , après que l'astre lumineux a disparu sous l'horizon , ne saurait se comparer à la lumière du jour: les ténèbres s'avancent et s'étendent; elles étouffent le reflet expirant , et achèvent de plonger la terre dans l'obscurité.

Telle est la doctrine du Christianisme parmi les protestants. Un regard jeté sur ses sectes nous fait apercevoir qu'elles ne sont pas de pures sectes philosophiques, mais nous montre en même temps qu'elles n'ont plus les caractères de la vraie religion. Le Christianisme s'y trouve sans aucune autorité ; il y est , par conséquent , devenu semblable à un être privé de son élément , à un arbre desséché dans sa racine : sa physionomie y est pâle et défigurée , comme un visage que n'anime plus le souffle de la vie. Le Protestantisme parle de la foi , et son principe fondamental la tue : il exalte l'Evangile , et son principe, en livrant l'Evangile au discernement de l'homme, en fait vaciller l'autorité. S'il parle de la sainteté et de la pureté de la morale chrétienne , on se souvient que des sectes dissidentes nient la divinité de Jésus-Christ, et que toutes pourraient en faire autant sans manquer à l'unique principe qui leur sert d'appui. La divinité de Jésus-Christ une fois niée ou mise en doute , l'Homme-Dieu reste tout au plus au rang des grands philosophes et des législateurs ; il n'a plus l'autorité nécessaire pour donner à ses lois l'auguste sanction qui les rend si saintes aux yeux des hommes , il ne peut leur imprimer le sceau qui les élève au-dessus de toutes les pensées humaines, et ses conseils sublimes cessent d'être autant de leçons qui coulent des lèvres de la Sagesse incréée.

Si l'on ôte à l'esprit humain le soutien d'une autorité quelconque, où pourra-tril s'appuyer? Abandonné à ses rêves et i. — xi. 4

à son délire , il est poussé de nouveau dans le ténébreux sentier des interminables disputes qui conduisirent au chaos les philosophes des anciennes écoles. La raison et l'expérience sont ici d'accord : si Ton substitue à l'autorité de l'Eglise l'examen privé des protestants, toutes les grandes questions sur Dieu et sur l'homme demeurent sans solution ; toutes les difficultés restent debout; l'esprit flotte dans l'ombre et cherche vainement une lumière qui puisse être pour lui un guide assuré ; étourdi par les cris de cent écoles qui disputent sans cesse sans rien éclaircir , il tombe dans ce découragement et cette prostration où il avait été trouvé par le Christianisme , et d'où celuici l'avait retiré par de si grands efforts. Le doute , le pyrrhonisme, l'indifférence, seront alors l'apanage des esprits les plus élevés ; les théories vaines, les systèmes hypothétiques , les rêves , seront l'entretien de la médiocrité savante ; la superstition et les monstruosités, la pâture des ignorants. A quoi donc aurait servi le Christianisme sur la terre , et quel aurait été le progrès de l'humanité ? Heureusement pour le genre humain, la religion chrétienne n'est pas restée abandonnée au tourbillon des sectes protestantes. Dans l'autorité catholique , elle a trouvé une large base pour s'appuyer et résister aux attaques du sophisme et de l'erreur. Que seraitelle devenue sans cela? La hauteur de ses dogmes, la sagesse de ses préceptes , l'onction de ses conseils , tout cela seraitil autre chose maintenant qu'un beau songe raconté dans un langage enchanteur, par un sublime philosophe? Oui, il faut le répéter, sans l'autorité de l'Eglise rien n'est assuré dans la foi ; la divinité de Jésus-Christ devient douteuse ; sa mission devient sujette aux contestations, c'est-à-dire que la Religion chrétienne disparait. Si elle ne peut nous offrir ses titres célestes , nous assurer avec une certitude complète qu'elle est descendue du sein de l'Eternel, que ses paroles sont celles de Dieu même ; qu'elle a daigné paraître sur la terre pour le salut des hommes ; elle a perdu tout droit à exiger notre vénération. Placée au rang des pensées purement humaines, elle devra désormais se soumettre à notre jugement comme le reste des opinions; au tribunal de la philosophie, si l'on veut, elle pourra so.utenir ses doctrines

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comme étant plus ou moins raisonnables; mais on lui reprochera toujours d'avoir voulu nous tromper en se faisant passer pour divine lorsqu'elle n'était qu'humaine , et avant toutes discussions sur la vérité de ses doctrines, elle aura contre elle cette présomption terrible , que le récit de son origine fut une imposture.

Les protestants se font gloire de l'indépendance de leur esprit , et ils reprochent à la Religion catholique de violer les droits les plus sacrés en exigeant une soumission qui outrage la dignité de l'homme. Ici viennent à propos les déclamations outrées sur les forces de notre intelligence, et quelques images séduisantes, quelques mots, comme ceux d'essort hardi, de brillantes ailes, suffisent pour mettre complètement dans l'illusion le commun des lecteurs.

Eh bien 1 que l'esprit humain jouisse de tous ses droits ; qu'il se glorifie de posséder cette étincelle divine appelée l'intelligence ; qu'il parcoure la nature en triomphe , promenant ses regards sur tous les êtres qui l'environnent , et se complaisant dans l'immense supériorité qu'il a sur eux ; du milieu des merveilles dont il a su embellir sa demeure, qu'il montre comme preuves de sa grandeur et de sa puissance, les transformations opérées partout où s'imprime ses traces ; grâce à la force de l'intelligence et à la hardiesse du courage, il s'est rendu maître de la nature, et il la dirige; reconnaissons la dignité et l'élévation de notre esprit pour témoigner notre gratitude au Créateur ; mais n'allons pas jusqu'à oublier nos défauts et notre faiblesse. Pourquoi nous tromper nous-mêmes, en voulant nous persuader que nous savons ce qu'en réalité nous ignorons? Pourquoi oublier l'inconstance et la variabilité de notre esprit, et nous dissimuler que dans beaucoup de matières, même de celles qui sont l'objet de notre science, notre entendement se trouble et se confond? Que d'illusions dans notre savoir, que d'hyperboles dans l'estime que l'on fait du progrès de nos connaissances ! Un jour ne vient-il pas démentir ce qu'un autre jour a affirmé? Le temps précipite sa course , il raille nos prévisions, il détruit nos plans et fait bien voir tout ce qu'il y a de vain dans nos projets.

Que nous ont dit, dans tous les temps, ces génies privilégiés à qui il fut accordé de descendre jusqu'aux fondements de nos sciences , et de s'élever , par un vol hardi , dans la région des plus sublimes inspirations ? Après avoir touché toutes les bornes de la carrière qu'il est donné à l'esprit humain de parcourir, après avoir tenté les sentiers les plus cachés de la science , et s'être élancés par les voies les plus audacieuses dans la vaste mer de la nature morale et physique , les grands esprits de tous les temps reviennent tous de leurs investigations, portant sur leurs traits cette expression de déplaisir qui est le fruit naturel de vives illusions trompées. Ils ont vu s'effeuiller sous leurs yeux une belle illusion , et s'évanouir la brillante image qui les enchantait; quand ils croyaient entrer dans un ciel inondé de lumière , ils n'ont découvert qu'une région ténébreuse , et se sont vus avecépouvante enveloppés d'une nouvelle ignorance. Voilà pourquoi tous ces grands esprits ont si peu de confiance dans la force de l'intelligence , bien qu'il y ait au fond de leur cœur un sentiment intime qui ne leur permet pas de douter qu'ils soient supérieurs aux autres hommes. « Les sciences, a dit profondément Pascal, ont deux extrémités quise touchent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir , trouvent qu'ils ne savent rien et se rencontrent dans cette même ignorance d'où ils étaient partis, » {Pensées , Iro partie, art. VI.)

Le Catholicisme dit à l'homme : « Ton intelligence est faible , elle a besoin en beaucoup de choses d'un guide. » Le Protestantisme lui dit : « La lumière t'environne, marche à ta volonté ; il n'y a pas de meilleur guide pour toi que toimême. « Laquelle des deux religions se trouve d'accord avec les leçons de la plus haute philosophie?

On ne doit donc pas s'étonner que les esprits les plus élevés du Protestantisme aient tous senti une certaine propension à la religion catholique , et qu'ils aient entrevu combien il est sage d'assujettir en de certaines matières l'intelligence humaine à la décision d'une autorité irrécusable. Eu effet,

pourvu qu'il se présente une autorité réunissant dans son établissement, dans sa durée, dans sa doctrine et sa conduite tout ce qui lui assure le caractère divin, que sert-il à l'esprit de ne point s'assujettir à elle; et que gagne-t-il à divaguer au gré de ses illusions , sur les plus graves sujets , et par des chemins où il ne trouve que souvenirs de chute, avertissements sévères et illusions trompées?

Si l'esprit de l'homme a conçu une estime exagérée de luimême , qu'il étudie sa propre histoire , pour voir et toucher du doigt combien il y a peu de sécurité pour lui à compter sur ses propres forces. Abondant en systèmes, inépuisable en subtilités , aussi prompt à concevoir une pensée qu'incapable de la mûrir, vraie fourmillière d'idées qui naissent, s'agitent et se détruisent les unes les autres comme les insectes qui foisonnent dans un lac ; s'élevant tour à tour sur les ailes d'une inspiration sublime, et rampant comme le reptile qui sillonne la poussière ; aussi habile , aussi impétueux à détruire les œuvres d'autrui qu'impuissant à donner aux siennes une construction durable; poussé par la violence des passions, enflé par l'orgueil, troublé par l'infinie variété d'objets qui se présentent à lui , confondu par tant de fausses lueurs et par tant d'apparences trompeuses, l'esprit humain, lorsqu'il se livre entièrement à lui-même, olfre l'image de cette flamme vive et inquiète qui parcourt au hasard l'immensité des cieux, trace mille figures étranges, sème mille étincelles, enchante un moment par son éclat, par son agilité et ses caprices, et disparait sans laisser un seul reflet pour éclairer les ténèbres.

Voilà l'histoire de nos connaissances : dans cet immense et confus dépôt de vérité , d'erreurs, de sublimités, de niaiserie , de sagesse et de folie , sont entassées les preuves de ce que je viens d'affirmer ; et c'est là que j'appelle quiconque m'accusera d'avoir chargé le tableau (7).

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