INSTINCT DE FOI DANS LES SCIENCES
Ce qui prouve la vérité de ce que je viens de dire touchant la faiblesse de notre intelligence , c'est que la main du Créateur a voulu déposer au fond de notre âme un préservatif contre l'excessive variabilité de notre esprit , môme en ce qui ne regarde pas la religion. Préservatif tel que, sans lui, toutes les institutions sociales se seraient pulvérisées , ou , pour mieux dire, ne se seraient jamais établies ; que les sciences n'auraient jamais fait un pas, et que s'il venait à disparaître du cœur de l'homme, l'individu et la société resteraient abîmés dans le chaos. Je parle d'un certain penchant à déférera l'autorité, de l'instinct de foi, si je puis le nommer ainsi , instinct qui doit être examiné avec beaucoup d'attention , si l'on veut connaître quelque peu l'esprit de l'homme et l'histoire de son développement.
On a déjà fait observer bien des fois qu'il est impossible de satisfaire aux premières nécessités, ni de donner cours aux actes les plus communs de la vie sans déférence pour l'autorité de la parole d'autrui ; il est facile de comprendre que, sans cette espèce de foi, tout le trésor de l'histoire et de l'expérience serait bientôt dissipé , et que l'on verrait disparaître le fondement môme de tout savoir.
Ces importantes observations sont propres à démontrer combien est futile le reproche que l'on fait à la religion catholique de n'exiger que la foi ; mais ce n'est pas encore sur cela que se porte mon attention ; je veux présenter la matière sous un autre aspect, et placer la question sur un autre terrain où la vérité gagnera en largeur et en intérêt, sans rien perdre de son inaltérable fermeté.
En parcourant, l'histoire des connaissances humaines, et en jetant un regard sur les opinions de nos contemporains, on observe constamment que les hommes qui se piquent le plus d'esprit d'examen et de liberté de penser, sont à peine autre
chose que Techo des opinions d'autrui. Si l'on examine attentivement ce grand apparat qui, sous le nom de science, met tant de bruit dans le monde , on remarque qu'il renferme au fond beaucoup d'autorité, et qu'à l'instant même où l'on voudrait y introduire un esprit d'examen entièrement libre, môme à l'égard de ces points qui appartiennent au raisonnement seul, la plus grande partie de l'édifice scientifique s'abîmerait aussitôt, et il ne resterait plus que bien peu d'hommes en possession de ses mystères.
Aucune branche de connaissances, quelles que soient l'évidence et l'exactitude dont elle se glorifie, n'est exceptée de cette règle générale. Riches comme elles le sont en principes évidents, rigoureuses dans leurs déductions, abondantes en observations et en expériences , les sciences naturelles et exactes n'appuient-elles pas cependant une grande partie de leurs vérités sur d'autres vérités plus hautes , dont la connaissance exige nécessairement une délicatesse d'observation, une sublimité de calcul, un coup d'œil perspicace et pénétrant, qui n'appartiennent qu'à un bien petit nombre d'hommes?
Lorsque Newton jeta au milieu du monde scientifique le finit de ses combinaisons profondes, quel était, parmi ses disciples , le nombre de ceux qui pouvaient se flatter de s'appuyer, pour le suivre, sur des convictions qui leur fussent propres? Et je n'excepte pas de cette question plusieurs de ceux qui, à force de travail, étaient parvenus à comprendre quelque chose du grand homme; ils avaient suivi le mathématicien dans ses calculs, ils avaient pleine connaissance de la masse de faits et d'expériences que le naturaliste exposait à leurs regards, ils avaient écouté les réflexions, par lesquelles le philosophe appuyait ses conjectures; de cette manière ils croyaient se trouver pleinement convaincus , et ne devoir leur assentiment qu'à la force de l'évidence et des raisons. Eh bien ! faites que le nom de Newton disparaisse alors , que l'esprit se dépouille de cette impression profonde produite par la parole d'un homme qui vient de faire une découverte extraordinaire, et qui déploie pour l'appuyer un génie prodigieux ; ôtez , je le répète , l'ombre de Newton , vous verrez
aussitôt dans l'esprit de ses disciples les principes vaciller, les raisonnements perdre de leur enchaînement et de leur exactitude , les observations ne plus s'ajuster aussi bien avec les faits. Alors, celui qui se croyait peut-être un observateur complètement impartial, un penseur d'une parfaite indépendance , verra et comprendra à quel point il était subjugué par la force de l'autorité, par l'ascendant du génie; il sentira qu'en une infinité de points, il avait de Y assentiment , mais non de la conviction, et qu'au lieu d'être un philosophe complètement libre, il n'était qu'un élève docile et avancé.
J'en appelle avec confiance au témoignage , non des ignorants, ou de ceux qui n'ont fait qu'effleurer les études scientifiques , mais des véritables savants, de ceux qui ont consacré de longues veilles aux diverses branches du savoir. Qu'ils se replient sur eux-mêmes , qu'ils examinent de nouveau ce qu'ils appellent leurs convictions scientifiques ; qu'ils se demandent avec un calme et un désintéressement absolus, si, même dans ces matières où ils s'estiment le plus avancés, leur esprit ne se sent pas souvent subjugué par l'ascendant de quelque auteur de premier ordre. Je crois qu'ils seront forcés d'avouer que s'ils appliquaient rigoureusement la méthode de Descartes à quelques-unes des questions même qu'ils ont le plus étudiées, ils se trouveraient avoir plutôt des croyances que des convictions.
Toujours il en a été ainsi, et il en sera toujours ainsi. C'est une chose qui a de profondes racines dans la nature intime de notre esprit , aussi n'y a-t-il pas de remède. Peut-être un pareil ordre est-il d'une absolue nécessité; peut-être entret-il là dedans beaucoup de cet instinct de conservation que Dieu a répandu dans la société avec une admirable sagesse; peut-être est-ce un puissant obstacle à tant d'éléments de dissolution que la société renferme toujours dans son sein.
Sans contredit , il est souvent très-regrettable que l'homme s'attache servilement aux traces d'un autre homme, et il n'est pas rare qu'il résulte de là de lamentables égarements. Mais il serait encore pis que l'homme se tînt constamment dans une attitude de résistance à l'égard de tous les autres hommes , de peur d'en être trompé. Malheur à l'homme , malheur à la
société , si la manie philosophique de vouloir tout soumettre à un rigoureux examen se généralisait dans le monde , et malheur aux sciences si l'esprit d'un examen rigoureux , scrupuleux et indépendant, s'étendait à tout!
J'admire le génie de Descartes , et je reconnais les services signalés qu'il a rendus aux sciences; mais plus d'une fois il m'est arrivé de penser que si sa méthode de doute venait à se généraliser pendant quelque temps, la société s'anéantirait tout à coup. Et il me semble que parmi les savants eux-mêmes, parmi les philosophes impartiaux, cette méthode causerait de grands ravages ; du moins l'on peut croire que le nombre des fous, dans le monde scientifique, s'augmenterait considérablement.
Heureusement il n'y a pas de danger qu'il en arrive ainsi. S'il est vrai qu'il y a toujours dans l'homme , à quelque degré , une certaine tendance à la folie , il s'y trouve aussi toujours un fond de bon sens dont il ne saurait se défaire. Lorsque quelques individus à la tête volcanique prétendent entraîner la société dans leur délire, la société leur répond par un rire moqueur ; ou si elle se laisse égarer un instant , elle rentre bientôt en elle-même, et repousse avec indignation ceux qui voulaient la faire sortir de son chemin.
Ces déclamations fougueuses contre les préjugés du vulgaire , contre cette docilité à suivre un autre homme, et cette condescendance àjeroiretout sans avoir rien examiné, ne sont, pour qui connaît l'homme à fond , que de méprisables banalités. En fait de préjugés et d'assentiment donné sans examen , combien y a-t-il d'hommes qui ne soient pas du vulgaire ? Les sciences ne sont-elles pas remplies de suppositions gratuites, et n'ont-elles pas certains côtés très-faibles , sur lesquels nous nous appuyons bonnement, comme sur la base la plus ferme et la plus inébranlable?
Le droit de possession et de prescription est encore une des singularités que nous oifrent les sciences , et il est bien digne de remarque que, sans avoir jamais avoir porté ce nom , ce droit ait été reconnu par un facile mais unanime consentement. Comment cela est-il possible? Etudie/, l'histoire des sciences , vous trouverez a chaque pas ce droit reconnu et éta-
bli. Pourquoi , au milieu des éternelles disputes qui ont divisé les philosophes, voit-on une ancienne doctrine opposer parfois à la doctrine nouvelle une longue résistance , en contrarier longtemps et quelquefois en rendre impossible rétablissement? Cela vient de ce que la doctrine ancienne était en possession, et se trouvait affermie par le droit de prescription. Peu importe que ces noms n'aient pas été employés , le résultat est le même ; et voilà pourquoi les inventeurs ont été si souvent méprisés , contrariés , et quelquefois même persécutés.
Il faut donc l'avouer , quelle que soit la résistance de notre orgueil , et dût se scandaliser quelque naïf admirateur du progrès des sciences : ces progrès ont été nombreux, le champ dans lequel s'est étendu l'esprit humain et les sphères qu'il a parcourues sont immenses , les œuvres par lesquelles il a prouvé sa puissance sont admirables; mais il y a toujours dans tout cela une bonne dose d'exagération , et il faut beaucoup en rabattre , principalement en ce qui touche les sciences morales. On ne peut rien inférer de telles exagérations pour prouver que notre intelligence est capable de marcher avec une agilité et une aisance parfaites dans toutes les voies; on ne peut rien en déduire pour contredire le fait que nous venons d'établir , savoir , que l'intelligence de l'homme est presque toujours soumise, même sans s'en apercevoir, à l'autorité d'un autre homme.
A chaque époque se présentent , en très-petit nombre , quelques esprits privilégiés qui , s'élevant par leur essor audessus de tous les autres , servent à tous de guides dans les différentes carrières; une tourbe nombreuse qui se dit savante se précipite derrière eux , et , fixant les yeux sur l'étendard arboré , se presse haletante à leur suite. Et cependant , chose singulière ! tous crient à l'indépendance , tous s'enorgueillissent de suivre cette voie nouvelle ; on dirait qu'ils l'ont découverte et qu'ils y marchent guidés uniquement par leurs propres lumières et leurs propres inspirations. Le besoin , le goût, ou mille autres circonstances nous conduisent à cultiver telle ou teile branche des connaissances ; notre faiblesse nous dit continuellement que la force créatrice ne nous est pas donnée ; que nous ne saurions rien
offrir qui nous soit propre , et que nous sommes incapables de frayer un chemin nouveau ; mais nous nous flattons d'avoir quelque part dans la gloire du chef illustre dont nous suivons le drapeau : quelquefois même , nous parvenons à nous persuader , au milieu de ces rêves , que nous ne militons sous la bannière de personne, et que nous rendons seulement hommage à nos convictions , lorsque en réalité nous ne sommes que les prosélytes des doctrines d'autrui.
Ici , le sens commun est plus sage que notre infirme raison ; c'est pourquoi le langage , cette mystérieuse expression des choses , où l'on trouve , sans savoir qui l'y a mis, un si grand fond de vérité et d'exactitude, nous donne un avertissement sévère au sujet d'une si vaniteuse prétention. Malgré nous , le langage appelle les choses par leur nom , et il sait très-bien nous classer, nous et nos opinions, d'après l'auteur que nous avons suivi pour guide. L'histoire des sciences est-elle autre chose que l'histoire des combats d'un petit nombre de chefs illustres? Que l'on parcoure les temps anciens et les temps modernes, (pie l'on embrasse du regard les diverses branches de nos connaissances ; l'on verra un certain nombre d'écoles , fondées par quelque philosophe de premier ordre, et dirigées bientôt par un autre , que ses talents ont rendu digne de succéder au fondateur ; et cela dure ainsi jusqu'à ce que, les circonstances ayant changé, ou l'esprit vital venant à manquer , l'école meure naturellement : à moins qu'un homme audaeieux ne se présente , rempli d'un indomptable esprit d'indépendance ; qu'il attaque la vieille école et la détruise , pour établir sur ses ruines une chaire nouvelle , d'où il dictera des leçons nouvelles.
Lorsque Descartes détrôna Aristote , ne prit-il pas aussitôt sa place? Et aussitôt la tourbe des philosophes de se targuer d'indépendance : indépendance démentie par le titre même qu'ils portaient, puisqu'ils étaient cartésiens: semblables à ces peuples qui, dans des temps de révolte, crient liberté , détrônent un vieux roi, pour se soumettre ensuite au premier homme qui aura l'audace de ramasser h; sceptre et la couronne , tombés au pied de rancien trône.
On croit dans notre siècle, comme on a cru dans le précé-
dent, que l'intelligence humaine marche avec une parfaite indépendance. A force de déclamer contre l'autorité en matière scientifique , et d'exalter la liberté de la pensée , l'on est parvenu à répandre l'opinion que les temps ne sont plus où l'autorité d'un homme valait quelque chose ; et l'on a cru que chaque savant n'obéissait de nos jours qu'à ses propres et intimes convictions. Ajoutez à cela que les systèmes et les hypothèses ont perdu tout crédit, et qu'un grand goût pour l'examen et l'analyse des faits s'est emparé des esprits; cela a fait croire, que non-seulement l'autorité en matière scientifique a complètement disparu , mais même qu'elle est désormais impossible.
A la première vue , il semble y avoir quelque vérité dans cela ; mais si nous promenons autour de nous un regard attentif, nous remarquerons qu'on n'a fait qu'augmenter quelque peu le nombre des chefs , et réduire la durée de leur commandement. Notre époque est vraiment un temps de troubles, on pourrait dire de révolution littéraire et scientifique, révolution en tout semblable à celle de la politique, où les peuples s'imaginent jouir de plus de liberté , uniquement parce qu'ils voient le commandement réparti entre un plus grand nombre de mains , et parce qu'ils trouvent plus de facilité à se défaire de ceux qui les gouvernent. On met en pièces ceux que peu auparavant on appelait du nom de père et de libérateur ; puis , le premier emportement passé , on laisse à d'autres hommes le champ libre pour imposer un frein , plus brillant peut-être , mais non moins rude et non moins fâcheux. Outre les exemples que l'histoire des lettres depuis un siècle nous offrirait abondamment , nous ne voyons aujourd'hui même que des noms substitués à d'autres noms, et des guides de l'esprit humain substitués à d'autres guides.
Sur le terrain de la politique, où, ce semble, l'esprit de liberté devrait régner avec un plein empire , ne compte-t-on pas les hommes qui marchent en première ligne , et ne les distingue-t-on pas comme les généraux d'une armée en campagne? Dans l'arène parlementaire , voyons-nous autre chose que deux ou trois corps de combattants, faisant leurs évolutions sous les ordres de leur chef respectif, avec une régula-
rite et une discipline parfaites? Oh ! que ces vérités seront bien comprises de ceux qui se trouvent placés dans ces hauteurs! ceux-là connaissent notre faiblesse, et savent que pour tromper les hommes il suiïit ordinairement de paroles. Mille fois ils ont senti le sourire naître sur leurs lèvres , alors que, contemplant le champ de leur triomphe, et se voyant environnés d'une foule qui se croit intelligente, qui les admire et leur applaudit , ils ont entendu quelqu'un de leurs plus fervents prosélytes se targuer d'une liberté illimitée de penser et d'une indépendance complète dans ses opinions et ses votes.
Tel est l'homme , tel nous le montrent, et l'histoire et l'expérience de chaque jour. L'inspiration du génie , cette force sublime qui élève l'intelligence de quelques hommes privilégiés, continuera d'exercer, non-seulement sur les ignorants, mais même sur le commun des hommes qui s'adonnent à la science , une véritable fascination. Où est donc l'outrage que la Religion catholique fait à la raison humaine lorsque lui présentant les titres qui prouvent sa divinité , elle exige d'elle la foi , cette foi que l'homme accorde avec tant de facilité à un autre homme,, dans toutes sortes de matières , et môme dans celles où il se croit le plus instruit? Sera-ce faire une insulte à la raison de l'homme que de lui indiquer une règle fixe par laquelle sont mis en sûreté les points les plus importants, lorsque d'ailleurs on lui laisse une ample liberté de penser tout ce qu'il lui plaît sur ce monde que Dieu a livré à ses disputes? En ceci, l'Eglise ne fait autre chose que se mon lier d'accord avec les leçons de la plus haute philosophie. Elle témoigne d'une connaissance profonde de l'esprit de l'homme , et le délivre de tous les maux que causent sa mobilité , son inconstance et ses velléités orgueilleuses , combinées d'une si étrange façon avec une incroyable facilité à déférer aux paroles d'un homme. Qui ne voit pas que la Religion catholique met par là une digue à l'esprit de prosélytisme, dont la société a eu tant à se plaindre? Puisqu'il y a dans l'homme cette irrésistible tendance à suivre les pas d'un autre homme , l'Eglise catholique ne rend-elle pas un éminent service à l'humanité en lui signalant, d'une manière sûre, i. — xi. 5
le chemin par lequel elle doit suivre les traces d'un Homme- Dieu ? Ne met-elle pas de cette manière la liberté humaine à couvert, et ne sauve-t-elle pas en même temps, d'un terrible naufrage , les connaissances les plus nécessaires à l'individu et à la société (s) ?