‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation europénnne;Chapitre 20 sur 84 · CHAPITRE LVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVin

DE LA MOU ABGHIE AU BEIZlilfE SIÈCLE.

L'idée de Honarebie est toujours demeurée dans le sein de la société européenne, au temps même où Ton en fit le moins d'application ; et il est à remarquer que, lors même qu'on n'en faisait nul usage dans la pratique, on lui conservait sa force dans la théorie. On ne peut dire que nos aïeux eussent des notions bien fixes sur la nature de l'objet représenté par cette idée ; et on ne saurait s'en étonner, puisque les variations continuelles, leê modifications qu'ils 7 voyaient sans cesse, devaient les empêcher de s'en former une connaissance arrêtée et exacte. Cependant, si nous jetons un regard sur les codes à l'endroit où ils traitaient de la monarchie, et si nous consultons les écrits conservés sur cette matière, nous verrons que les idées étaient mieux dé* terminées qu'on ne serait tenté de le croire.

En étudiant attentivement le cours de la pensée à cette époque , on observe que les hommes, en général , 7 sont fort dépourvus de l'esprit analytique ; leur savoir consiste plutôt en érudition qu'en philosophie ; aussi à peine savent-ils ^nonoer une idée

19S CHAPITBI LTni.

sans s appuyer d^ane multitade d'autorités. Ce goût pour rérudition, qui se révèle au premier coup d œil dans les livres de ce temps, vrai tissu de citations, et qui dut être bien naturel puisque nous le voyons si général et si durable, eut des résultats extrêmement avantageux. Ce ne fut pas le moindre de ces résultats, de rattacher la société moderne à rancienue, eu conservant un grand nombre de monuments qui, sans ce goût public, se seraient perdus, et en exhumant de la poussière d'autres débris de l'antiquité prêts à périr. Mais , en revanche, il en résulta divers maux, entre autres une sorte d'étouffement de la pensée. Celle-ci se trouva empêchée de se livrer à ses inspirations propres^ lors même que ces inspirations, à certains égards, eussent pu être plus heureuses que celles des anciens.

Quoi qu'il eu soit, le fait est tel. En Texaminant par rapport à la matière qui nous occupe, nous remarquerons que la monarchie se présente dans les idées de ce temps, comme un seul tableau où figurent à la fois les rois du peuple juif et les empereurs romains, dont la physionomie a reçu une première retouche de la main du Christianisme. C'est-à-dire que les principes sur la monarchie se composent des enseignements de l'Écriture sainte et des Codes romains. Cherchez partout ridée d'empereur, de roi, de prince, vous trouverez toujours une même chose, soit qu'il s'agisse de l'origine du pouvoir, de son étendue, de son exercice, ou de son objet.

Cependant quelles idées le seizième siècle avait-'

LA MONÂRCHIB AU SBIZIÈMK SIÈCLE. 193

il touchant la monarchie? Que signifiait ce mot? Pris dans sa généralité, et en faisant abstraction des mo difications introduites dans sa signification par la yariété des circonstances, il exprimait le commandement suprême de la société placé entre les mains d'un seul homme qui devait l'exercer conformément à la raison et à la justice. C'était là l'idée capitale, la seule fixe^ sorte de pôle autour duquel tournaieut toutes les autres questions.

Le monarque avait-il la faculté de faire des lois à lui seul, sans consulter les assemblées générales qui, sous différents noms, représentaient les classes diverses du royaume? Dès que nous abordons cette question, nous nous trouvons sur un terrain nouveau, nous sommes descendus de la théorie à la pratique. Dès lors, il faut l'avouer, tout vacille, tout s obscurcit; mille faits incohérents, étranges, contradictoires, passent sous nos yeux ; et les parchemins qui portent écrits les droits, les libertés, les lois des peuples, donnent lieu à cent interprétations qui multiplient nos doutes et compliquent les difficultés.

Tout d'abord on s'aperçoit que les rapports du monarque avec ses sujets, ou, pour mieux dire, la manière dont le gouvernement doit s'exercer, n'étaient point une chose bien déterminée : on y sentait encore le désordre duquel sortait la société, et cette irrégularité inévitable dans une agrégation de corps hétérogènes, dans un mélange d'éléments rivaux ou même hostiles. £n d'autres termes, nous ne soyons encore qu'un embryon, dans lequel il est

194 GHAPITBB LYIII.

impossible de déooavrir des formes r^uUères et accusées.

Se trouvait-il, daus cette idée de la monarchie, quelque chose du despotisme^ quelque chose qui tendit à assujettir Thomme à la simple volonté d'un autre homme, sans tenir compte des lois éternelles de la raison et db la justice? Non; dès que nous touchons ce point, nous découvrons de nouveau un ho» rizon clair et limpide où les objets se présentent avec netteté, sans une ombre qui les masque ou les obscurcisse. La réponse de tous les écrivains est décisive : le commandement doit être oonforme à la raison et à la justice. Le reste n'est que tyrannie, de sorte que le principe proclamé par H. Gui^ot, dans son Discours sur la démocratie moderne et dans son Histoire de la civilisation en Europe , savoir, que la seule volonté ne constitue point le droit ; que les lois, pour être des lois, doivent être d'accord avec celles de la raison éternelle, unique source de tout pouvoir légitime ; que ce principe, dis-je, qu'on pourrait croire nouvellement appliqué à la société, est déjà aussi vieux, aussi ancien que le monde. Reconnu par les anciens philosophes, développé, inculqué, appliqué par le Christianisme, on le trouve à toutes les pages des juristes et des théologiens.

Mais nous savons ce que valait ce principe dans les anciennes monarchies, ce qu*il vaut encore de nos jours dans les pays où le Christianisme n*est point établi. Qui se charge, dans ces pays, de rappeler continuellement aux rois l'obligation d'être

LA MONABCBIB AÇ 89USIBMB 81ÀCLB. IM

JQfttes? Observes, au contraire, ce qui se passe diei les chrétiens : les mots de raisan et de justice sortent à diaque instant de la bouche du sujet, parce qu'il sait bien que nul n'a le droit de le traiter sans raison ni justice, et il le sait parce qu'on lui a communiqué, avec le Christianisme, un sentiment profond de sa propre dignité, parce que le Christianisme l'a habitué à considérer la raison et la justice, non comme de vains mots, mais comme des caractères éternels gravés de la main de Dieu dans le cœur de l'homme : avertissement qui rappelle perpétuellement à l'homme que, s'il est faible et sujet à l'erreur, il porte néanmoins en lui l'image de la vérité éternelle, de la justice immuable.

Si quelqu'un mettait en doute ce que je viens de dire, il suffirait de lui rappeler ces textes nombreux, cités au commencement même de ce volume, dans lesquels les plus excellents écrivains catholiques témoignent de leur manière de penser touchant l'origine et les droits du pouvoir civil.

Voilà pour ce qui regarde les idées; pour ce qui est des faits , on y remarque une infinie variété suivant les temps etlespays. Durant les fluctualions des peuples barbares , et aussi longtemps que prévaut le régime féodal , la monarchie reste fort au-dessous de l'idée quiluisertde type; mais dans le courant du seizième siècle les choses changent d'aspect. En Allemagne, en France, en Angleterre, en Espagne, régnent de poissants monarques qui remplissent le monde du bruit de leur nom : en leur prâBfcnce l'Aristocratie

196 CHAPITBI LTUI.

et la Démocratie s'inclinent hnmblement ; ou si parfois elles osent lever la tète, elles succombent pour rester encore plus abaissées. Sans doute le trône n*est point arrivé à ce comble de force et de prestige qu'il aura dans le siècle suivant, mais sa destinée est déjà fixée ; le pouvoir et la gloire l'attendent ; l'Aristocratie et la Démocratie peuvent travailler ponr se faire une part dans cet avenir, mais ce serait à elles peine perdue de prétendre se l'approprier tout entier . Les sociétés européennes ont besoin d'un centre fixe et puissant, la monarchie satisfait complètement à ce besoin: les peuples le comprennent, le sentent, aussi les voit-on se précipiter vers le principe sauveur, s'abriter à la hâte sous la sauvegarde du trône.

La question n'est donc point de savoir si le trône doit exister ou non, s'il doit avoir la prépondérance sur r Aristocratie et la Démocratie ; ces deux problèmes sont résolus. Au commencement du seizième siècle, l'existence, la prépondérance du trône, sont déjà des faits nécessaires. La question à résoudre, c'est de savoir si le trône doit prévaloir d'une manière tellement décisive, que les deux éléments de l'Aristocratie et de la Démocratie soient anéantis dans Tordre politique; si la combinaison qui a jusque-là existé, doit se continuer, ou si, les deux éléments rivaux venant à disparaître , le pouvoir monarchique doit rester seul dominant.

L'Eglise résistait à la puissance royale, chaque fois que celle-ci prétendait porter la main sur les choses sacrées ; mais son zèle ne l'entraînait jan^iia

LA MONABGHIB AU SBISIÀMB SdEGLB. 197

à rairaler aux yeai des peuples une autorité qui leur était si nécessaire. Tout au contraire, outre le fondement chaque jour plus solide qu'elle donnait au pouvoir des rois par ses doctrines fevorables à toute autorité légitime, elle s'efforçait de les revêtir d'un caractère sacré par les augustes cérémonies qu'elle déployait à leur couronnement.

On a quelquefois accusé l'Église de tendances anarchiques pour avoir lutté avec énergie contre les prétentions des souverains ; d'autres lui ont reproché d*être favorable au despotisme, parce qu'elle prêchait aux peuples le devoir d obéir aux puissances légitimes. Si je ne me trompe, ces accusations si coiitraires prouvent que l'Église n'a été ni adulatrice ni anarchiste , qu'elle a tenu la balance droite, disant la vérité aux rois comme aux peuples.

Laissons l'esprit de secte chercher de tous côtés des faits à l'appui de cette thèse, que les Papes pré^ tendirent détruire la monarchie civile et la confisquer à leur profit. N'oublions pas, comme l'a dit le protestant Millier, que le Père des fidèles, durant les siècles barbares, fut un tuteur donné de Dieu aux nations européennes, et ne soyons point étonnée si quelques différends se sont élevés entre lui et ses pupilles.

Afin de juger l'intention qui préside à ces reproches élevés contre la cour de Home au sujet de la monarchie, il suffit de réfléchir sur la question suivante : Tons les publicistes regardent comme un immense bienfait la création d'une autorité centrale

198 G&àVITBB UX.

trèa-puissante, et néanmoiiis oircoiiscrite dans de justes limites pour qu'elle n abuse poiat de sa force; ils portent aux nues ce qui a contribué directement ou indirectement, chez les peuples de TEuropeyà établir cette autorité ; pourquoi donc, lorsqu'il s'agit de la conduite des Papes, attribuer à un prétendu goût pour le despotisme Vappui qu'ils prêtèrent i l'autorité royale, tandis qu'on qualifie d'usurpation anarchique leurs efforts pour restreindre sur cer- J!* tains points le pouvoir des souverains (7)?

I ■ .. ' ' ' > ■ Il ■? ]

Page 1