EUROPE
Dans le tableau que je viens d'esquisser, et dont personne ne saurait mettre en doute la rigoureose exactitude, nous n'avons point découvert l'influence oppressive du Catholicisme, ni une alliance quelconque entre le clergé et le trône pour tuer la liberté : nous avons vu simplement le cours naturel des choses, le développement successif d'événements contenus les uns dans les autres comme la plante dans son germe.
Pour ce qui concerne l'Inquisition, je crois en avoir dit assez dans les chapitres qui en traitent ; je ferai seulement observer ici qu'il n'est point vrai qu'elle se prostituât à la volonté des rois, qu'elle fût en leurs mains un instrument de politique. La Reli-
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gion formait son objet; elle était si loin de s'écarter de cet objet qu'elle n'hésita point , ainsi que nous l'ayons tu, à condamner des doctrines par lesquelles les prérogatives du monarque se trouyaient injustement étendues. M'objectera-t-on que l'Inquisition était intolérante de sa propre nature , et s'opposait au développement de la liberté? Je répondrai que la tolérance , telle qu'on l'entend aujourd'hui , n'existait alors en aucun pays de l'Europe; ce fut au milieu de l'intolérance religieuse que s'émancipèrent les communes, que s'organisèrent les municipalités, que s'établit le système des grandes assemblées, intervenant, sous différents noms, dans les affoires publiques.
On n'avait point encore bouleversé les idées au point de faire croire que la Religion est l'amie, l'auxiliaire de l'oppression des peuples : tout au contraire , il se trouvait à cette époque , au cœur des peuples, un vif désir de liberté, de progrès, qui s'aceordait dans les esprits avec une foi enthousiaste, aux yeux de laquelle il était juste de ne tolérer aucune croyance contraire à renseignement de l'Église romaine.
L'unité de la foi catholique ne comprime point les peuples ; elle ne les empêche nullement de se développer et de se mouvoir. S'est-on jamais avisé de dire que la boussole, qui préserve de s'^;arer dans l'immensité des merà, soit une entrave pour le navigateur?
L'ancienne unité de la civilisation européenne man-
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qnait^Ile de grandeur, de variété, de beauté? L'unité catholiqae, qui présidait aux destinées de la société, en arrèta-t«Ue le mouyement , même dans les siècles barbares? Fixons nos regards surVintéres^ sant spectacle que présentent les siècles antérieurs au seizième ; arrêtons-nous un instant à les considérer : nous comprendrons bien mieux combien il est vrai de dire que la marche de la civilisation a été faussée par le Protestantisme.
L'immense secousse produite par l'entreprise des Croisades fait comprendre quelle fermentation existe entre les éléments déposés au sein de la société. Leur activité s'excite par le contact et par le cboc ; les forces sont multipliées ; de toutes parts , dans tous les sens se développe un mouvement de vie, présage certain du haut degré de civilisation où doit bientôt s'élever l'Europe. Comme si une voix puissante eût évoqué les sciences et les arts, on les voit reparaître, réclamant à grands cris accueil et protection. Les châteaux féodaux, héritage de la conquête, se voient subitement éclairés d'un trait de lumière, qui illumine, rapide comme l'éclair, tous les climats et tous les peuples. Ces troupes d'hommes que l'on voyait courbés sur la houe au seul profit de leurs maîtres, lèvent maintenant la tète ; d'un cœur hardi , d'une lèvre affranchie , ils demandent une part des biens sociaux ; s'adressant les uns aux autres un regard d'inteUigence , ils s'unissent et réclament en commun que la loi soit substituée au caprice. Alors les villes se forment , s'agrandissent , s'en-
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tourent de murs ; les institotions municipales prennent naissance et se développent ; les rois, jusque-là jouet de l'orgueil, de l'ambition, de l'obstination des seigneurs , saisissent une occasion si favorable , et font cause commune avec le peuple. Menacée de mort , la féodalité entre vaillamment en lutte ; mais c'est en vain : une force plus puissante que le fer même de ses adversaires combat contre elle. Opprcs^ sée en quelque façon par l'air qu'elle respire, elle sent ses mouvements se gêner, son énergie faiblir ; elle désespère de la victoire, et s'abandonne aux jouissances que les arts en s'épanouissant lui présentent à Tenvi.
On la voit alors échanger la cotte de mailles contre un habit délicat, son puissant bouclier contre un écusson pompeux ; le maintien et l'aspect guerrier font place aux manières du courtisan. Ainsi la no^ blesse sape par la base son propre pouvoir ; elle laisse se développer l'élément populaire et le pouvoir des monarques prendre chaque jour de nouvelles forces.
L'autorité royale est devenue plus forte, les institutions municipales ont pris leur essor, la féodalité tombe en ruines, les restes de barbarie et d'oppression qu'on remarquait dans les lois disparaissent incessamment sous les coups d'une multitude d'adversaires : pour la première fois depuis l'origine du monde , un nombre considérable de grandes nations offrent le spectacle de plusieurs millions d'individus réunis en société et jouissant ensemble des droits de l'homme et du citoyen.
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Jusqao-là on avait toujours eu soin d'assurer la tranquillité publique, ou même l'existence de la société, en écartant des af&ires de l'État, par le moyen de l'esclavage , un grand nombre d'individus ; œ qui prouvait, à la fois, la dégradation et la faiblesse intrinsèque des constitutions sociales de l'antiquité^ La Religion chrétienne , avec le courage qu'inspire le sentiment de la force qu'on a en soi , et obâssant à un ardent amour de l'humanité, n'avait point douté qu'il ne lui fût possible de contenir Thomine sans recourir à la dégradation et à la violence. Elle avait, en effet, résolu le problème et de la manière la plus généreuse. Elle avait dit à la société : « Ta redoutes cette multitude qui n'a point de titres suffisants pour mériter ta confiance ; je me fais sa caution. Tu passes à son cou une chaîne de fer; je maîtriserai son cœur même. Laisse-la libre; et cette multitude, qui te fait trembler, va devenir une classe utile à elle et à toi-même. » Cette voix avait été écoutée ; tout homme était affranchi ; tous entraient dans cette noble lutte qui devait mettre la société en équilibre, sans la détruire ni l'ébranler.
Nous avons dit, plus haut, que des adversaii^ puissants se trouvaient alors en présence : quelques chocs plus ou moins violents étaient inévitables, mais rien ne faisait prévoir de grandes catastrophes à moins que des conjonctures funestes , venant à rompre Tunique frein capable de dominer les esprits , ne fissent taire cette voix énergique toujours prête à dire aux combattants : C'est assez 1 Cette
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Toix, qui était celle du Ghristianisiney aurait été toujours assez écoutée pour calmer reinporteinent des passions , pour modérer la violence des attaques et préveuir ainsi des scènes sanglantes.
Lorsque, jetant un coup d'œil sur la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième, on y cherche les éléments sociaux dont l'imminente lutte pouvait troubler le repos public , le pouvoir royal apparaît déjà placé à une grande élévation au-dessus des seigneurs et du peuple. On observe qu'il cherche encore à plaire à ses rivaux, tendant la main aux uns pour subjuguer les autres ; mais il est facile de connaître que ce pouvoir est déjà indestructible. Plus ou moins gênée par les souvenirs de la féodalité et par la force toujours croissante du bras populaire, la monarchie était néanmoins destinée à demeurer comme une force centrale propre à garantir la société des violences et des excès. Cette tendance se trouve marquée partout ; partout elle se manifeste avec plus ou moins de clarté , avec des caractères plus ou moins identiques.
Grandes par l'étendue de leur territoire, les nations l'étaient encore par la multitude qu'elles contenaient. En abolissant l'esclavage, on avait sanctionné ce principe que l'homme doit vivre libre au milieu de la société, jouissant des avantages sociaux les plus essentiels, ayant devant lui une grande latitude pour se placer, dans la hiérarchie sociale, à un rang plus ou moins élevé selon les moyens employés par lui pour conquérir sa place. La société avait dit à chaque indi-
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vidu : « Je te reconnais comme homme et comme citoyen ; dès ce moment je te garantis ces litres. Désirestu une vie tranquille au sein de ta famille , travaOte et épargne ; nul ne te ravira le prix de tes sueurs. Ambitionnes-tu de grandes richesses, considère comment d*autres en ont acquis : déploie comme eux ton activité , ton intelligence. Aspires-tu à la gloire , à d« postes élevés, à des titres brillants , choisis entre les sciences et les armes. Si ta famille t'a transmis un nom illustre, tu peux en accroître l'honneur ; ou bien, tu peux toi-même t'en faire un célèbre. »
Telles se présentaient les conditions du problème social, à la fin du quinzième siècle. Tous les faits étaient en vue ; tous les grands moyens d'action se développaient rapidement. L'imprimerie transmettait dc^'à la pensée d'un bout du monde à l'autre avec une rapidité inouïe, et en assurait la conservation pour les générations futures. Les relations fréquentes entre les peuples , la renaissance des lettres et des arts, la culture des sciences, Tesprit de voyage et de commerce, la découverte d*un nouveau chemin pour les Indes orientales, celle de l'Amérique , la préférence donnée aux négociations politiques pour le règlement des rapports internationaux , tout se combinait pour donner aux esprits cette forte impulsion , cette secousse qui réveille à la fois toutes les facultés de l'homme , et communique aux peuples une vie nouvelle.
On a peine à comprendre comment, à la vue de faits si positifs, faits tellement saillants, qu'il sufOt
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d'ouvrir l'histoire pour en être frappé, on a pu 86riensement dire que le Protestantisme fit avancer l'humanité. Si, avant la Réforme de Luther, on eût vu la société stationnaire, toujours plongée dans le diaos produit par les irruptions des Barbares ; si les peuples n'eussent point réussi à se constituer en grandes nations, à se pourvoir de formes de gouvernement plus parfaites que toutes celles qui avaient jusque-là existé, l'assertion pourrait avoir une certaine vraisemblance ; du moins elle ne se trouverait pas, dès le premier coup d'œil, en opposition for^ melle avec les faits les plus notoires. Mais voyez, au contraire, en quel état se trouve l'Europe t l'administration de la justice a déjà un système de législation moral et équitable, dans lequel elle puise ses arrêts ; les peuples ont secoué en grande partie lè joug de la féodalité, et ont acquis d'abondantes ressources pour la conservation des libertés ; le r^me administratif a fait des pas immenses par rétablissement et l'amélioration des municipalités ; le pouvoir royal, en s'agrandissant, en se consolidant, a créé au milieu de la société un centre puissant pour contenir les passions, mettre les intérêts en équilibre^ prévenir les luttes funestes; enfin, dès cette époque, les peuples ont déjà fixé un regard plein de prévision sur recueil où la société court le risque de périr, dès qu'on laisse sans aucun contre-poids le pouvoir royal : tel était l'état de l'Europe au moment de la révolution religieuse du seizième siècle. Je m'empresse d'accorder que de grands progrès
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ont été réalisés depuis, en tout ce qui a rapport aux questions sociales, à la politique, àradministratioD; s'ensuit-il que ces progrès soient dus à la Réforme protestante ? Pour le prouyer , Yoici ce qu'il aurait iallu : que deux sociétés absolument semblables, mais séparées par un long espace qui mit empêchement à toute influence réciproque de Tune sur l'autre, eussent été soumises, l'une à l'influence catholique, l'autre à l'influence protestante. Mais on ne saurait être autorisé à comparer des temps fort différents, des circonstances qui ne se ressemblent nullement : on ne doit pas mettre en parallèle des situar tions exceptionnelles ayec des situations ordinaires. II faut considérer que les premiers pas en toute chose sont toujours les plus difficiles, que le plus grand mérite est celui de l'invention; il ne faut point s'entêter à faire dépendre d'un fait tous les autres faits, par l'unique raison que ceux-ci sont postérieurs à celui-là ; par une telle méthode on se rend suspect de vouloir falsifier l'histoire.
L'organisation de la société européenne, telle que le Protestantisme la trouva, n'était assurément pas ce qu'elle devait être ; mais elle était tout ce qu'elle pouvait être. A moins que la Providence n'eût voulu mener le monde par des prodiges, l'Europe, à cette époque, ne pouvait être constituée d'une manière plus avantageuse. De nombreux et puissants éléments de progrès, de félicité, de civilisation, se développaient dans son sein. A force d'expériences douloureuses, les doctrines dissolvantes perdent chaque
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jour de leur prestige ; peut-être l'instant n'esMl pas éloigné où tout philoso^^e qui examinera sans pas* ùon cette époque de l'histoire ooniriendra que la société avait dès lors reçu l'impulsion la plus heureuse. On verra que le Protestantisme, en détournant cette marche de la société, ne fit que la précipiter dans un chemin semé d'écueils, où elle a été sur le point de se briser, où elle se briserait peut-être encore si la main du Très-Haut n'était plus puissante que le bras de l'homme.
Les protestants se font gloire d'avoir détruit dans quelques pays, d'avoir énervé en d'autres le pouvoir des Papes. Pour ce qui concerne la suprématie en matière de croyances, de foi, j'ai suffisamment dé • montré ailleurs les désastreuses conséquences de l'esprit d'examen privé ; pour ce qui regarde la discipline, je ne veux pas m'engager dans des questions qui étendraient outre mesure les limites de cet ouvrage ; je me bornerai à demander à mes adversaires s'ils estiment prudent de laisser sans législateur, sans juge, sans chef, une société qui s'étend au monde entier.
Pouvoir temporel. Ce mot a été longtemps l'épouvantail des rois et le signe de ralliement des partis anticathoUques. Combien d'hommes de bonne foi ont été trompés par les déclamations auxquelles le pouvoir temporel des Papes a donné lieu I L'homme d'État mécontent, l'écrivain blessé, le canoniste hargneux, ont lancé en liberté leurs traits contre ce pouvoir; rien de plus naturel, cette matière leur offrait une large carrière pour épancher leur resseu-
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timent et donner cours à leors théories suspectes. En alTectant un beau zèle pour Fautorité roysde, ces liommes étaient sûrs de trouver au besoin une protection dans le palais des monarques. Ce n'est pas ici le lieu de discuter une matière qui a été le sajet de tant de savantes disputes ; ce serait d'autant moins opportun, qu'aucune puissance, en l'état actuel des choses, n'appréhende assurément la moindre usurpation de la part du Saint-Siège. Celui-ci, quoi qu'en disent ses ennemis, a montré à toutes les époques, même humainement parlant, plus de pradence , de tact, de patience et de sagesse qu'aucune autre puissance ici-bas ; il a su aussi, an milieu des difCcnltés extrêmes des temps modernes, se placer, sans dommage ponr sa dignité, sans s'écarter de ses hauts devoirs, en une situation libre et dragée, qui lui a permis de se plier aux exigences des circonstances.
Il est certain que le pouvoir temporel des Papes, croissant par le cours du temps, avait fait du successeur de saint Pierre un conseiller, un arbitre, un juge, dont il était dangereux de ne point reconnaître les sentences, môme par rapport à des objets purement politiques. Un des effets du mouvement général de l'Europe avait été d'affaiblir quelque peu ce pouvoir; néanmoins, au moment de l'apparition du Protestantisme, il conservait encore sur les esprits un tel ascendant, il inspirait une telle vénération, et avait en main des moyens si puissants, que les monarques regardaient comme un grave inconvénient,
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en une affaire qnelconcpie, d'avoir ponr adversaire la cour de Borne. Ils cherchaient toujours, avec em* pressement, à capter sa bienveillance, à gagner son amitié. Borne se trouvait ainsi constituée le centre général des négociations; nulle afEaire importante ne pouvait se soustraire à son influence.
S'il fallait ajouter foi aux déclamations qui ont assailli ce pouvoir des Papes, la chaire de saint Pierre aurait été occupée par une suite de conspirateurs profonds, qui, par leurs intrigues et leurs artifices, ne tendaient à rien moins qu'à la monarchie universelle.
Puisqu'on se targue d'un esprit d'analyse historique, il fallait remarquer que le pouvoir temporel des Papes se fortifia, prit de l'extension en un temps où aucun des autres pouvoirs ne se trouvait véritablement constitué ; le traiter d'usurpation n'est dcmo pas seulement une inexactitude, c'est de plus un anachronisme. Dans la confusion générale où se trouvèrent plongées les sociétés européennes par l'irruption des Barbares, il ne resta qu'une seule base sur laquelle pût s'édifier la civilisation, un seul point lumineux pour éclairer l'obscurité , un seul élément capable de rendre vie aux germes de r^énération ensevelis dans le chaos : il resta le Christianisme : aussi le Christianisme, anéantissant les débris des autres religions, s'éleva-t-il dans cet âge îésolé comme une colonne au centre d'une ville en ruine, comme un fanal au milieu d'un horizon télébreux.
Ken qae barbares et eiKHrgueillis de leurs triom* phes, les peuples conquérants courbèrent le firont sous la houlette du yicaire de Jésu»4]lhrist. Les pasteurs spirituels, parlant une langue supérieure d divine, acquirent sur les cheft des hordes du Nord im ascendant que le cours des siècles ne put détruire. Telle fut la racine du pouvoir temporel ; on comprend que le Pape, élevé au-dessus des autres pasteurs de l'Église, comme une coupole au-dessus d'un somptueux édifice, dut voir son pouvoir temporel monter plus haut que celui des simples évèques, et pousser des racines plus profondes, plus vivaces, plus étendues. Tous les principes de législation, tous les éléments de culture intellectuelle, tout ce qui s'était conservé en fait d'arts et de sciences, tout était aux mains de la Religion ; tout, par une conséquence naturelle, s'était mis à Tombre du trône pontifical. Celui-ci était le seul pouvoir qui agît avec ordre et concert, le seul qui offrit des gages de stabilité et de durée. Des guerres succédèrent aux guerres, des bouleversements à d'autres bouleversements, des formes de société à d'autres formes ; mais le grand fEiit, le fait dominant, resta le même : n'est-il pas risible d'entendre certains déclamateurs qualifier un phénomène si naturel, si inévitable, et surtout si avantageux, une suite d'attentats et d'usurpations contre le pouvoir temporel ?
Un pouvoir ne saurait être usurpé qu'autant qu'il existe : or, où ce pouvoir existait-il alors? fiésidait-il entre les mains des rois, jouets et souvent victimes
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d'orgudlleax barons? Entre celles des seigneurs féodaux, luttant continuellement entre eux, avec les rois et avec les peuples? Résidait-il dans le peuple, enfin, troupe d'esclaves, peu à peu émancipés, gMce aux efforts de la Religion? Ce peuple, il est vrai, se coalisait pour résister aux seigneurs ; il élevait la Toix pour réclamer la protection royale, ou le secours de rÉglise contre les violences des uns et des autres ; néanmoins il ne formait encore qu'un embryon confus de société, sans règle fixe, sans gouvernement, sans loi. De bonne foi peut-on comparer les temps modernes à ces temps, appliquer à ces siècles reculés des délimitations, des distinctions d'autorité uniquement admissibles là où les éléments de civilisation se sont développés, où des bases fermes ont été posées, où, par conséquent, les fonctions des poih voirs sociaux ont pu être ordonnées après une analyse minutieuse de leurs attributions respectives ?
Il ne fallait pas, non plus, oublier un fait général, constant, fondé sur la nature même des cboses, fait enseigné par de nombreuses leçons dans l'histoire, mais démontré principalement par les révolutions modernes; ce fait, c'est que, toutes les fois qu'un grand désordre se produit dans la société, un principe énergique se présente pour le combattre et le contenir. Une lutte s'engage , les chocs se mul-^ tiplient, le principe de désordre cède enfin au principe d'ordre , et celui qui a triomphé demeure longtemps maître de la société. Le principe d'ordre peut être plus ou moins juste, plus ou moins ration-
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ncl, plus on moins propre à remplir son objet; mais, quel qu'il soit, il finit toujours par l'emporter, à moins que, durant la lutte, un autre principe plitô énergique et plus parfait ne s'élèye et ne le remplace.
Or, au moyen âge, ce principe d'ordre fdt l'Église chrétienne ; elle seule pouvait l'être, car seule elle possédait dans ses dogmes la yérité, dans ses lois la justice, dans son gouvernement roulante et pradence. En elle, uniquement, reposait la grande prisée qui devait réorganiser la société; pensée qui n'était point vague, ni abstraite, mais positive, pratique, applicable, car elle était descendue de celui de qui la parole féconde le néant. Après avoir fait pénétrer jusqu'au cœur de la société ses dogmes sublimes, rÉglise devait nécessairement, par sa morale, s'emparer des mœurs ; les formes de gouvernement, les systèmes de législation devaient participer aussi de sa puissante influence. Ce sont là des faits, rien que des faits. Or, le centre de cette Religion, qui étendait si légitimement et à tant de titres sa prépondérance, était à Borne : il est clair que le pouvoir de la cliaire romaine devait naturellement s'élever audessus de tous les autres pouvoirs.
Après avoir contemplé ce tableau que déploie à nos yeux le fidèle récit de Thistoii-e, à quoi bon s'a^ rètcr aux défauts, aux vices de quelques hommes? A quoi bon alléguer les excès, les erreurs, les dérèglements, patrimoine inséparable de l'humanijé? Est-il juste, est-il profitable de rechercher maligne-
ITNITB DE FOI, ItBnTÉ MLITIQUS. tOt
ment certains faits à travers nne longue snite de siècles, et de les grouper de manière à frapper, à snr- IMrendre l'ignorance ? Écrire ainsi l'histoire, n'est-ce point montrer qu'on en connaît bien peu la philoso* phie? n'est-ce point faire preuve d'un esprit bien partial, de vues bien peu élevées, de sentiments bien mesquins ? n faut encore le répéter pour qu'on ne roablie jamais : On ne peut respecter des limites qui n'existent pas ; on n'usurpe point un pouvoir lorsqu'on le crée ; on ne viole pas les lois lorsqu'on les fait ; on ne jette point le trouble dans la société lors* qu'on débrouille le chaos où cette société est ensevelie. Or, ce fut là l'œuvre de l'Église, ce fut 1& ce que iSrent les Papes (1 3).