‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation europénnne;Chapitre 46 sur 84 · CHAPITRE LXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXL

meme sujet. — saint bernabd. — saint thomas

d'aquitï.

Puisque nous nous sommes transportés au onzième et an douzième siècle pour examiner quelle a été dans ces siècles la conduite de l'Eglise par rapport aux novateurs , arrêtons-nous quelques instants sur cette même époque ; c'est un point de vue excellait pomr observer l'esprit humain dans sa marche.

On a dit, avec beaucoup de raison, que le déveloiqpement de l'intelligence en Europe avait été entièrement théologique. Il n'en pouvait être autre^ jÉient : toutes les facultés de l'honmie se développent oonformément aux circonstances qui l'environnent ; de même que sa santé, son tempérament, ses forces, sa couleur même et sa stature dépendent du climat^ des aliments , du genre de vie et des autres circomn tances qui l'affectent , de même ses facultés intellectaelles et morales portent le sceau des principes qui

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dominent dans la famille et dans la sodété dont il fait partie. En Europe, la religion fut l'élément prépondérant : elle apparatt partout; nul principe d'action et de vie qui ne soit marqué de son sceau : il était naturel que toutes les facultés de l'homme en Europe fussent développées en un sens religieux. Et ce n'était pas seulement l'intelligence qui présentait ce caractère, c'était aussi le ccour, les passions même, l'homme moral tout entier. On ne saurait faire m pas sur le sol de l'Europe sans rencontrer uu monument religieux, de même on ne saurait examiner une seule faculté de l'Européen sans y remarquer l'empreinte de la religion.

Le même phénomèpe s'est réalisé par rapport à la famille et à la société ; la religion, m effet, n'était pas moins maîtresse de la famille et de la société que de rindividu. Au reste, ce phénomène se retrouTe partout où l'homme s'est avancé vers un haut degré de civilisation : on peut assurer, comme un fait constant dans l'histoire du genre humain , qu'aucune société n'a jamais marché dans la voie du perfectionnement , que sous la direction et l'impulsion des principes religieux. Vrais ou faux, raisonnables oa absurdes , ces principes apparaissent partout où l'homme se perfectionne. Certains peuples, assurément , sont dignes de compassion à cause des saperstitions monstrueuses dans lesquelles ils sont tombés ; il faut avouer néanmoins que, sous ces superstitions mêmes , se cachaient des germes de bien et des avantages qui ne laissaient pas d'être considé-

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rables. Les Égyptiens, les Phéniciens, les Grecs, les Romains furent tons fort superstitieux ; ils firent «pendant d'admirables progrès dans la ciyilisation )t la culture intellectuelle. Il est aisé de rire d'une iratique extravagante , d'un dogme insensé ; mais l'oublions pas qu'un certain nombre de principes iimraax ne croissent on ne se conservent qu'à l'omlie des croyances i or, ces prindpes présenrent l'in- Uvidu de devenir un monstre , empêchent les liens lodaux et de famille de se .briser. On sait l'immoraité que toléraient, que permettaient, qu'enseignaient larfois certaines religions : à coup sûr , rien n'est ^lus déplorable que de voir les égarements de L'homme favorisés par le principe même qui devrait tes réprimer. Plongeons cependant nos regards un peu plus profondément à travers ces mystères repoussants : nous ne tarderons pas à y découvrir oartains éclairs de lumière; les fausses religions ^'obtiendront pas notre indulgence , mais nous les soosidérerons avec moins d'horreur que ces systèmes uapies dans lesquels la matière est reconnue pour l'Être, dans lesquels le plaisir est le seul Dieu.

C'est déjà un avantage inappréciable de conserver l'idée du bien et du mal moral. Cette idée n'a de Sens qu'autant que Ton suppose l'existence d'une divinité; or, cet avantage est inséparable d'une religion quelconque, même de celles qui appliquent l'idte du bien et du mal de la manière la plus monstrueuse, la plus criminelle. Les pâles et faibles rayons qui apparaissent encore au sdn du paganisme

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\alent incomparablement mieux que les opaques ténèbres de l'athéisme.

Entre les peuples de Tantiquité et ceux de TEarope , il y a cette différence , que les premiers sortirent de Tenfance pour marcher vers la ciTilisatiim, tandis que les autres s'avancèrent vers le mèmepcânt en quittant cet état indéfinissable qui fut ^ en Europe, le résultat de rinvasion des Barbares, mélange confus d'une société jeune ayec une sodété décrépite, de peuples grossiers avec d'autres peuples dvilisés, cultivés, énervés. Il s'ensuivit que chez les peuples de l'antiquité l'imagination se déploya plus t&t que l'intelligence , tandis que Fintelligenoe chez les peuples européens devança Tinuigination. Chez les premiers ce qui se présente tout d'abord , c'est la poésie ; chez les seconds , la dialectique et la mâaphysique.

Cette dissemblance mérite d'être étudiée avec quelque attention. Lorsqu'un peuple est encore enfant , ou en un état semblable à celui d'un peuple enfant, il se montre très -riche de sensations, très- | pauvre d'idées. La nature, avec sa majesté, ses merveilles, ses mystères, est ce qui l'affecte le plus vivement. Le langage d'un tel peuple est magnifique, plein de poésie ; ses passions ne sont point raffinées, mais elles sont énergiques et violentes. Toute intelligence qui a gardé sa candeur , aime la vérité , la confesse , l'embrasse ; elle se refuse aux subtilités, aux artifices, aux disputes. La plus petite chose qui frappe les sens ou l'imagination d'un peuple enfant,

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le surprend , rémerveille ; un homme ne lui inspirera de l'enthousiasme que s*il présente quelque chose de sublime, d'héroïque.

Les peuples de l'Europe, au moyen âge, ressemblent d'une certaine façon à un peuple enfant; cependant ils en diffèrent, sur plusieurs points, d'une manière très- sensible. Leurs passions ont une extrême énergie ; le merveilleux, l'extraordinaire leur plait ; à défaut de réalités , leur imagination se crée des fantômes gigantesques. La profession des armes est leur occupation favorite; ils cherchent les aventures, ils les affrontent avec une incroyable audace. Tout cela indique un développement de sensibilité, d'imagination et de hardiesse : mais , chose remarquable ! il se mêle à ces dispositions un goût singulier pour les choses purement intellectuelles : à côt^ de la réalité la plus vive , la plus pittoresque , se pr^ntent les abstractions les plus froides, les plus décharnées. Un chevalier, la croix sur l'épaule, paré de vêtements brillants , rayonnant de gloire; on dialecticien subtil, disputant sur le système des Nominaux, poussant ses abstractions jusqu'à l'inintelligible : voilà deux personnages assurément bien peu semblables : cependant ils existent ensemble dans la même société ; ils y sont tous les deux entourés de prestige, comblj^ d'hommages , suivis par des prosélytes enthousiastes.

Il n'est pas facile de donner la raison de cette anomalie. On comprend sans peine que les peuples européens, sortis pour la plupart des forêts du Nord, lïL 20

KO CHAFITBB LUI.

occup4^ longtemps à se faire la guerre entre cdï ob h (toerroyer contre les peuples conquis , aient d& constTi'er, avec leurs habitudes guerrières, une ima* gination vive, des passions énergiques; mais ceqni n'est pas aussi aisé îi concevoir, c'est leur penchant jtoar un ordre d'ides pnrenieot métaphysiques. Eu approfondissant la question, on finit cependant par décoavrir l'origine de cette anomalie dans la nature même des choses.

Pourquoi un peuple, dans son enfance , a-t-il laA d'imaginalion et de sentiment? Parce que l'individu M tronvant d'abord exposé à l'influenec des choses extérieures , ces objets exercent sur lui Jeur action avec plus de force. L'homme commence par sentir et Imaginer; plus tard 11 comprend et réfléchît-, ainsi le veulent l'ordre et l'enchaincmciit do- famltcs. Voilà pourquoi l'imagination et les passions se àé- TCloppent chez un peuple avant l'inteiligence; les passions, l'imagination trouvent aussitôt leur aliment ; l'intelligence ne le trouve pas ; l'Age des poètes précéda toujours celui des philosophes. Il sait de là que les peuples enfants pensent peu , pawe qu'ils manquent d'idées. En cela les peuples de l'Earope, à l'époque dont nous parlons, se distingnent des peuples enfants. Les idées , en effet , abondaient en Europe ; voilà pourquoi, mf me au sein d'une profonde ignorance , on y faisait tant de cas de ce qni est purement intellectuel ; voilà pourquoi l'intelligence s'efl'orçait de briller, lors même qu'il semblait que son heure ne fût point venue. Grâce à l'en-

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seignement incessant du Christianisme, les TéritableU notions sur Dieu , sur l'homme et sur la société se trouvaient déjà répandues de tous côtés. Il subsistait encore des débris nombreux de la sagesse antique 5 soit chrétienne , soit païenne ; il résultait dé là que Fintelligence de tout homme un peu instruit se trouvait réellement pleine d'idées.

Malgré de si grands avantages , l'esprit , par un effet de Tignorance qui avait suivi d'immenses botileversements sociaux, se tl^uvait désorienté, bouleversé, au milieu d'un chaos d'érudition et de philosophie. Le discernement et le jugement manquaient pour faire d'une manière avantageuse l'étude simultanée de la Bible, des écrits des saints Pères, du droit civil et canonique, des ouvrages d'Aristote, des commentaires des Arabes. On étudiait tout cela à la fois, on disputait sur tout avec ardeur ; à côté des erreurs , des extravagances inévitables en pareil cas, se trouvait la présomption , inséparable compagne de l'ignorance. Pour réussir à expliquer certains points de la Bible, des saints Pères, des codes, des œuvres des philosophes, il fallait de vastes travaux préparatoires, comme l'expérience des siècles suivants Ta prouvé. Il fallait étudier les langues, fouiller les archives, déterrer des monuments, recueillir un énorme trésor de matériaux; puis ordonner, comparer, discerner : en un mot, un riche fonds d'érudition, éclairé du flambeau de la critique, était nécessaire.

Tout cela manquait et ne ik)uvait être acquis qu'à

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travers un long cours de temps. Il arrivait alors ceci : lorsque les faits, lorsque les connaissances manquaient pour résoudre une difficulté, on avait recours à l'artifice. Au lieu d'un fait, on s'appuyait sur une pensée ; au lieu d'un raisonnement solide, on présentait une abstraction; dans l'impossibilité de former un corps de saine doctrine , on entassait des idées et des paroles. Abailard, par exemple, propose à ses disciples de leur expliquer le prophète Ézéchiel, en ne prenant qu'un très-bref délai poar s'y préparer , et il exécute sa proposition. Spectacle digne de pitié : quel intérêt pouvait pr^nter une explication d'Ézéchiel, en plein douzième siècle, lorsque le maitre s'était à peine préparé?

L'étude de la dialectique et de la métapbysique fut embrassée avec une ardeur telle que ces connaissances, en peu de temps, éclipsèrent toutes les autres. 11 en résulta un très-grave dommage pour l'esprit; toute l'attention fut absorbée par cet objet de prédilection, on n'eut qu'un regard indifféreut pour la partie solide des sciences. L'histoire , la littérature furent négligées ; l'esprit ne se développa qu'à moitié. Tout ce qui se rapportait à l'imagination et aux sentiments fut laissé en arrière; le champ resta à l'intelligence, non point à la partie utile de l'intelligence, à la perception claire, au jugement mûr, au raisonnement solide et exact, mais à la partie subtile , artificieuse , extravagante de l'esprit.

Taire un reproclie à l'Église de la conduite qu'elle tint à cette époque, à l'égard des novateurs, c'est

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bien mal comprendre la situation scientifique et religieuse où se trouvait l'Europe. Le dcveloppemeut intellectuel était tout religieux ; en s'écartant du vrai chemin, il continua de garder ce caraclère religieux, et l'on yit appliquer aux plus sublimes mystères les subtilités les plus étranges. Presque tous les hérétiques de l'époque furent des dialecticiens fameux ; ils commencèrent à errer par un excès de subtilité. Roscelin, un des plus habiles dialecticiens de son temps, fut le fondateur ou l'un des principaux chefs de la secte des Nominaux ; Abailard se rendit célèbre par son talent délié, par son adresse à tout expliquer dans le sens de sa thèse. L'abus de l'esprit , l'orgueil des vaines pensées le conduisirent aux erreurs dont nous avons parlé plus haut. La manie de subtiliser entraîna Gilbert de la Poirée dans les erreurs les plus déplorables au sujet de la Divinité ; Amaury, autre philosophe célèhre à la mode du temps , s'échauffa tellement le cerveau , touchant la matière première d'Aristote, qu'il en vint à dire que cette matière était DieH.

L'Église s'opposait de toutes ses forces à ces folles conceptions, nées dans des têtes abusées par des arguments futiles. Il faut entièrement méconnaître les vrais intérêts de la science pour ne pas avouer que sa résistance aux rêveries des novateurs était ce qu'on pouvait imaginer de plus favorable au progrès intellectuel.

Ces esprits fougueux, avides de savoir, qui s'élançaient avec tant d'ardeur vers toute chimère, avaient

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grandement besoin d*ètre avertis par une Toix jadiciense qui leur enseignât la sobriété et la modération. L'intelligence, dès ses pruniers pas dans la carrière du savoir, se figurait savoir tout, prétendait tout connaître, hormis le neseio, je ne saUpoê^ comme le reproche saint Bernard au vaniteux Abailard. Comment ne point applaudir à la condamnation prononcée par l'Église contre les erreurs de Gilbert \ lesquelles ne tendaient à rien moins qa'à bouleverser les idées que nous avons sur 1^? Lorsque Amaury et son disciple David de Dinant sont frappés d'une sentence de FÉglise , c'est qu'ils renversent la notion de la Divinité en confondant le Créateur avec la matière première. Était-il avantageux pour l'Europe, au début de son mouvement intellectuel , de se précipiter dans Tabîme du panthéisme?

Si Imtelligence humaine eût suivi dans son développement le chemin que lui indiquait l'ÉgUse, la civilisation européenne se serait trouvée en avance au moins de deux siècles : le quatorzième siècle eût pu être le seizième. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de comparer les écrits aux écrits, les hommes aux hommes : les plus attachés à la foi de TEglise s'élevèrent à une telle hauteur, qu'ils laissèrent loin derrière eux leur siècle entier. Roscelin eut pour antagoniste saint Anselme : celui-ci resta constaniineut soumis à Tautorité ; l'autre se révolta contre elle : or, qui oserait mettre ces deux honunes en parallèle? QueUe différence entre le profond, le

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judicieux métaphysicien qui composa le lUonoîogû et le Prosoîogey et le frivole coryphée des disputes des Nominaux? Les subtilités, les arguties de Boscelin peuvent-elles entrer en balance avec les pensées de cet homme qui , au onzième siècle, afin de prouver l'existence de Dieu , savait rejeter toute yaine parole, se concentrer au dedans de lui-même, comr parer ses idées avec leur objet, et établir la démonch tration de Texistence de Dieu sur l'idée même de Dieu, devançant DescaHes de cinq cents ans? De qui les Trais intérêts de la science Airent-ils le mieux compris? Qu'on me montre en quoi Tintelligence de saint Anselme fut amoindrie, rétrécie par la redoutable autorité de l'Église, par la prétendue usurpation des Papes dans le domaine de l'intelligence.

Et Abailard, qu'on l'envisage comme homme ou comme écrivain , peut-il être mis en parallèle avec son adversaire catholique, saint Bernard ? Abailard est tout rempli des subtilités de l'école : sans cesse mêlé à de bruyantes disputes , il s'enivre des applaudissements de ses disciples, qu'il éblouit par son talent, par sa hardiesse, et plus encore par l'extravagance scientifique ordinaire dans ce siècle. Que sont devenus ses ouvrages? qui songe à y chercher un raisonnement , un fait instructif y un tableau de mœurs 9 la moindre chose qui puisse intéresser la science ou l'histoire? Quel honune instruit, au contraire, n'a pas cherché mille fois tout cela dans les immortels écrits de saint Bernard?

Vijlustre abbé de Clairvaux^ en lutte contre tous

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les novateurs , portant (K>ur ainsi dire la parole au nom de la foi catholique, est une sublime personnification de rÉglise combattant les hérétiques de son temps. On ne saurait trouver un plus digne représentant des idées, des sentiments que l'Église s'efforçait d'inspirer; mieux que tout autre, saint B^nard nous fait entendre quelle direction le Catholicîame aurait fait suivre à l'esprit humain. Arrêtonsnous un instant à considérer cet homme qui s'élève à une hauteur immense au-dessus de tout son siècle. Saint Bernard, au douzième siècle, remplit le monde de son nom ; il le soulève par sa parole, le domine par son ascendant ; il est sa lumière. Entre l'époque de saint Jérôme, de saint Augustin, et celle de Bossuet et de Bourdaloue, saint Bernard forme un nœud mystérieux . Le relâchement, la corruption des mœurs lenvironnent ; il repousse toutes les attaques par l'observance la plus rigide, par la plus délicate pureté de mœurs. L'ignorance a gagné partout; nuit et jour il travaille à éclairer son esprit. Un savoir faux prétend usurper la place du vrai savoir ; il connaît cette vaine science , il la méprise : dès le pre> mier coup d'œil son regard d'aigle a découvert que l'astre de la vérité suit son cours à une distance immense de ce que les hommes de son temps appellent philosophie. S'il existait à cette époque une science utile, elle se trouvait dans la Bible , dans les écrits des saints Pères ; saint Bernard se livre sans réserve à cette étude. Loin de consulter les parleurs qui argumentent et déclament dans les écoles, il demande ses

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inspirations au silence du cloître, à Fauguste majesté des temples : s'il en sort, c'est pour contempler le grand livre de la nature, pour étudier les vérités étemelles dans la solitude , et, comme il nous le dit lui-même, dans les forêts de hêtres.

Ainsi ce grand homme, s'élevant au-<[es8us des opinions de son temps, parvient à éviter le mal que produit dans les esprits la méthode dominante : l'imagination et le sentiment étaient étouffés, le jugement faussé, les doctrines mêlées et confondues, lisez les ouvrages du saint abbé de Glairvaux, vous remarquerez que toutes les facultés chez lui sont développées au même degré et agissent de concert. Yons trouverez dans ces ouvrages des peintures fidèles, des tableaux magnifiques. Habile à manier les sentiments, saint Bernard s'insinue dans le cœur, l'enchante, le subjugue. Il frappe d'une terreur salutaire le pécheur obstiné; il console et soutient l'homme qu'abattent les adversités, que tourmentent les assauts des passions. Ecoutez ses colloques avec Jésus, avec Marie ; lorsqu'il parle de la sainte Vierge, c'est avec une douceur enchanteresse; il semble épuiser tout ce que l'espérance et l'amour peuvent suggérer de plus aimable et de plus délicat. D'autres fois un élan irrésistible l'arrache à luimême, l'entraîne par les routes les plus ardues; voyez-le enflammant de sa parole les peuples, les seigneurs, les rois ; les armant, les précipitant sur l'Asie pour venger le Saint-Sépulcre. Cet homme extraordinaire se trouve partout, se fait entendre partout.

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Exempt d'ambition, îl exerce cependant sur les grandes affaires de l'Europe une influence exlraordinaire; amant de la solitude et de la retraite, Use voit obligé à chaque instant de quitter le cloitre, pour assister aux conseils des princes et des Papes. Jamais il n'adule, jamais il ne dissimule l'ardeur sacrée qui brûle dans son cœur ; et cependant il est écouté avec un respect profond ; sa voix sévère résonne dans la chaumière et dans le palais ; elle ayertit avec une austérité terrible le moine le plus obscur et le souverain pontife.

Malgré tant de chaleur et de mouvement, son esprit reste constamment clair et précis II explique la doctrine avec liberté et lucidité ; il argumente avec une l(^que irrésistible, il se défend avec une agilité surprenante. Ses réponses sont nettes, vives, pénétrantes ; sans s'être lormé aux subtilités de l'école, il dégage admirablement la vérité de l'erreur, la raison solide de Tarlliice trompeur. Voilà un homme entièrement, exclusivement formé par l'influence catholique; un homme qui ne s'est jamais écarté du giron de l'Église, qui n'a jamais songé à affranchir son intelligence du joug de l'autorité : et néanmoins, il s'élève comme un géant au-dessus de tous les hommes de son temps.

Pour achever de dissiper l'accusation portée contre l'Eglise, il faut observer que saint Bernard ne fut pas le seul qui s'éleva au-dessus de son siècle et indiqua le chemin des véritables progrès. On peut assurer que les hommes les plus distingués de l'époque,

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ceux qui participèrent le moins aux égarements de l'esprit humain dans ce temps-là, furent précisément ceux qui se montrèrent les plus attachés au Gatho-^ licisme. Par eux fut donné l'exemple de la méthode la plus propre à faire avancer les sciences, exemple qui pendant longtemps eut peu d'imitateui^ , mais qui finit par en trouver dans les siècles postérieurs : cette méthode, ce fat Y étude de l'antiquité.

Or, il est à remarquer que les sciences ont avancé en raison directe du crédit qu'acquit cette méthode. Le principal objet des travaux de cette époque était l'ensemble des sciences sacrées ; la dialectique et la métaphysique étaient étudiées en vue des applica^ tions théologiques qu'on en pouvait faire. Roscelin, Àbailard , Gilbert de la Poirée , Amaury disaient : « Baisonnons , subtilisons , que notre raison soit notre règle et notre guide, sans cela il est impossible de savoir. » Saint Anselme , saint Bernard , Hugues et Richard de Saint-Victor, Pierre Lombard dirent : « Voyons ce qu'enseigne l'antiquité, étudions les ouvrages des Pères, analysons, comparons les textes ; ne prenons point uniquement pour appui des raisonnements tantôt dangereux, tantôt posés en l'air. » Lequel de ces deux jugements a été confirmé par la postérité ? Laquelle de ces méthodes a été préférée, quand il s'est agi d'accomplir des progrès sérieux? N'a-t-on point eu recours à une étude persévérante des monuments antiques? N'a-t-il pas fallu laisser de côté les arguties des dialecticiens ? Les protestants eux-mêmes se font gloire d'avoir suivi cette

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-voie ; lears théologiens tiennent à honneur qu'on les dise versés dans Tantiquité, ils tiendraient à offense de n*être traités que de dialecticiens. De quel côté se trouvait donc la raison? De quel côté la méthode la plus favorable au progrès? Du côté de l'hérésie, ou du côté de l'Église?

A cela point de réplique. Ce ne sont point là des opinions, mais des faits ; c'est l'histoire même des sciences, telle que tout le monde la sait, telle qu'elle nous est présentée dans des documents irréfragables. A moins d'être extraordinairement prévenu par l'autorité de M. Guizot, ou ne pourra se plaindre que j'aie divagué , que j'aie esquivé les questions historiques et prétendu m'en faire accroire sur parole.

L'humanité semble condamnée à ne jamais trouver son chemin qu'après de longs détours. L'intelligence, prenant la pire de toutes les voies, s'était mise à la suite des subtilités, des arguties, au mépris de la raison et du bon sens. Dès le commence- } ment du douzième siècle, le mal était si avancé, que ce n'était pas une petite entreprise d'y porter re- ( mède; il n'est pas facile de deviner à quel point auraient été poussées les choses, ni quels maux s'en seraient suivis, si la Providence, qui n'oublie jamais le soin de TUnivers moral, pas plus que de l'Univers physique, n'eut suscité enfin, dans le monde scientifique, un génie qui vint débrouiller le chaos.

Cet homme, retranchant, ajoutant, éclairant, classifiant, tira de la masse indigeste de l'érudition du moyen âge un corps de véritable science. Ceux qui

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connaissent l'histoire de ce temps n'auront pas de peine à deviner que je parle de saint Thomas d'Aquin. Afin de concevoir tout le mérite de ce docteur, il faut le contempler du point de vue où nous venons de nous placer. Lorsqu'on découvre dans saint Thomas d'Aquin une des intelligences les plus lumineuses, les plus vastes, les plus pénétrantes dont puisse se glorifier le genre humain, on est tenté de penser que ce docteur vint mal à propos au treizième siècle ; on est fâché qu'il n'ait point vécu dans des âges plus récents, pour y disputer la palme aux hommes les plus illustres de l'Europe moderne. Mais une réflexion plus profonde change îe sentiment : l'esprit humain dut au saint docteur un bienfait tout à la fois si immense et si opportun, qu'on se sent saisi d'admiration pour les desseins de la Providence.

Où auraient abouti la dialectique, la métaphysique, la morale, au milieu du mélange grossier de la philosophie grecque, de la philosophie arabe, des idées chrétiennes? Nous avons vu ce que commençait à produire ce mélange : une ignorance qui ne permettait point de distinguer la vraie nature des choses et un orgueil qui prétendait tout savoir. Cependant, le mal n'était encore qu'à ses commencements : à mesure qu'il se serait développé, il aurait offert des symptômes plus alarmants. Du premier effort de son génie, saint Thomas fit avancer la science de deux ou trois siècles. En obtenant une supériorité incontestable, il fit prévaloir de toute part sa méthode et sa science ; il devint le centre d'un grand III. 31

sysièaie autour duquel se liient fùteés de tonner tooft les écrivains scolastiqaes; il préyint ainsi une moltitade d'aberrations qni, sans son intervention, eussent été à peu près inévitables. Les écoles se trouvaient dans la plus complète anarchie ; il y établît la dictature : dictature sublime dont il fat investi à cause de son intelligence d'ange, qu'embdlissait et rehaussait une éminente sainteté. C'est ainsi que je comprends la mission de saint Thomas ; ônà la comprendront tous ceux qui auront étndié ses ouvrages et ne se seront pas contentés de la lecture rapide d'un article biographique.

Or, cet honmie était catholique ; l'Église catholique le vénère sur ses autels. Je ne vois pas que son esprit se trouvât embarrassé par l'autorité en matière de foi : cet esprit parcourt librement toutes les branches du savoir; il réunit une étendue et une profondeur extraordinaires ; cet esprit est un véritable prodige pour l'époque où il a paru. Il est bon de remarquer chez saint Thomas, en dépit d'une méthode toute scolastique, un caractère que nous avons reconnu chez les écrivains catholiques les plus insignes de ces temps. 11 raisonne; mais on comprend qu'il se dofio de sa raisou, ayant à Fégard de la raison cette sage défiance qui est le signe non équivoque d'un savoir véritable. 11 emploie les doctrines d'Aristote; mais il s'en serait moins servi et aurait fait plus d'usage de l'analyse des saints Pères, s'il n'eût suivi sou idée princii>ale, qui était de faire

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tourner à la défense de la religion la philosophie de son temps.

Ne croyez pas que sa métaphysique et sa philosophie morale soient un amas d'arguties inexplicables, comme le goût de son époque pourrait le faire craindre. Il n'en est rien. En ce qui touche la métaphysique, on ne peut nier que les ouvrages de saint Thomas d'Aquin ne fassent, en effet, connaître les idées dominantes de son temps ; mais on y trouve, à chaque page, des traits éclatants de lumière sur les questions les plus compliquées d'idéologie, d'ontologie, de cosmologie et de psychologie ; on croirait lire un philosophe qui écrit après le plus beau développement des sciences.

Nous avons vu quelles étaient ses idées en matière politique ; si la nature de cet ouvrage le permettait, nous pourrions reproduire ici divers fragments de son Traité des Lois et de la Justice ^ qui, par la solidité des principes, par l'élévation des vues, par la profonde connaissance du but Ae la société, tiendraient une place honorable parmi les meilleurs écrits de législation des temps modernes. Ses traités sur les vertus et les vices, considérés d'une manière générale et particulière, épuisent la matière; on pourrait mettre au défi tous les écrivains qui lui ont succédé de présenter une seule idée de quelque importance qui ne s'y trouve développée, ou du moins indiquée.

Par-dessus tout, on remarque chez saint Thomas une modération, une réserve extrême dans l'exposi-

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tion des doctrines ; caractère éminemment conforme à l'esprit du Catholicisme. Si tous les écrivains eussent marché sur ces tracés, le champ de la science serait devenu une académie de vrais sages, non une liœ où combattent avec acharnement des champions furieux. La modestie du saint Docteur est telle, qa'il ne rapporte pas un seul fait de sa vie privée ni publique. La parole seule de Fintelligence sort de sa bouche. Cette plume angélique a oublié rhomme avec sa gloire, ses adversités, ses travaux ; elle a oublié toutes les vanités dont nous fatiguent la plapart des écrivains (1 4).

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