‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec ..., Volume 2Chapitre 18 sur 78 · INFLUENCES SUA LÀ CONSCIENCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

INFLUENCES SUA LÀ CONSCIENCE PUBLIQUE

de l'homme de cette puissance créatrice, qui rend rhomme supérieur à tout ce qui l'environne? — Tel est le panégyrique ordinaire de la force des idées ; à chaque instant, nous voyons les idées transformées en fées toutes-puissantes dont la baguette magique est capable de tout métamorphoser. Autaiit que qui que ce soit, je suis pénétré de respect pour la peusée de l'homme ; il y a beaucoup de vérité dans ce qu on appelle la force d'une idée : cependant, je demande la permission de présenter quelques observations, qui peuvent modifier cet enthousiasme exagéré.

En premier lieu, les idées, au point de vue sous lequel nous les considérons ici, doivent être distinguées en deux ordres : les unes flattant nos passions, les autres les réprimant. On ne peut nier que les premières ne soient douées d'une force immense d'expansion. Elles circulent par un mouvement propre, agissent en tous lieux, exercent une action rapide, violente ; on dirait qu'elles débordent d'activité et de vie. Les autres, au contraire, trouvent une difficulté extrême à se frayer un chemin ; elles n'avancent que lentement ; elles ne sauraient fournir leur carrière sans l'appui d'une institution qui leur assure la stabilité. Et pourquoi cela? Parce que ce ne sont point les idées qui agissent dans le premier cas, mais les passions qui forment un cortège aux idées, se parant de leurs noms, et dissimulant ainsi ce qu'elles offriraient d abord de repoussant. Dans le second cas, c'est la vérité qui parle. Or, la vérité, icibas, ne se fait que difficilement écouter ; sa mis-

70 GHAPITBB XXX,

sion est de conduire aa bien, et le comr de Vhomfnet selon l'expression du texte sacré^ est inclini au mék dès son adolescence.

Ceux qui \antent tant la force intime des idées devraient nous signaler dans Tbistoire ancienne on moderne une seule idée qui, sans sortir de son propre cercle, c'est-à-dire de Fordre purement pbiloso* pbique, ait eu la gloire de contribuer notablement à l'amélioration de l'individu et de l'ordre social. On a coutume de dire que les idées, une fois semées parmi les hommes, y fructifient tôt ou tard, qu'une fois déposées dans le seindeThumanité, elles s'y conservent comme un dépôt précieux , et contribuent merveilleusement à la perfection vers laquelle s ache* mine le genre humain. Sansaucun doute, ces a&sertions renferment quelque chose de vrai ; puisque l'homsia est un être intelligent, tout ce qui affecte immédiatement son intelligence influe certainement sur sa destinée. Ainsi, il ne s'opère aucun changement dans la société, que ce changement ne se soit réalisé d'abord dans Tordre des idées : rien ne s'établit contra les idées, ou sans les idées, qui ne soit faible et de peu de durée. Mais il y a loin de là à supposer que toute idée utile possède en soi une force conservatrice capable de se passer de toute institution, c'est-à-dire d'un appui et d'une défense, surtout dans des épo«> ques de profonds bouleversements : entre ces deux propositions il y a un abime, l'histoire entière en fait foi.

Non , l'humanité cons^idérée dans son isol^neat ,

INFLUENCES SUK £A CONSGIEKCB PUBLIQUE. 71

livrée à ses propres force», telle qu'elle apparaît aux philosophes, n'est point, pour les choses de la vérité, une dépositaire aussi sûre qu'on a voulu le suppo^ ser. Le genre humain, loin d'être un dépositaire fidèle, n'a que trop imité la conduite d'un dilapidateiir insensé. Dans son berceau reposaient les grandes idées sur* l'unité de Dieu, sar l'homme, sur les rapports de l'homme avec Dieu et avec ses semMa- Mes : ces Idées étaient sans doute vraies, salutaires, fécondes ; eh bien ! qu'en avait fait le genre humain ? Ne les avait-il pas perdues, modifiées, mutilées, défigurées? Qu'étaient devenues ces idées lorsque Jésus-Christ vint au monde ? Un seul peuple à ce moment les conserve ; et de quelle manière? Fixeâf votre àtlention sur le peuple choisi, le peuple juif, vous verrez qu'il règne chez lui une lutte continuelle entre la vérité et Terreur : par un aveuglement inconcevable, il incline sans cesse à l'idolâtrie, sans cesse il tend à substituer à la sublime loi du Sinaïles abominations des gentils. Et savez-vous comment la vérité se conserve chez ce peuple? Kemarquez-le : c'est qu'elle y est appuyée sur les institutions les plus robustes qu'on puisse imaginer ; elle y est armée de tous les moyens de défense dont l'a entourée un législateur inspiré de Dieu. C'était, dira-t-on, un peuple à la tête dure^ comme parle le texte sacré ; malheureusement, depuis la chute de notre premier père, cette tête dure est un patrimoine de l'humanité : le cœur de Vhomme est incliné au mul dès son adolescence; plusieurs siècles avant réxistence du

72 GHAPITBE XXX.

peuple JQÎf , Dieu avait déjà ouvert sar le monde les cataractes du ciel ; il avait rayé rhomme de la face de la terre, car toute chair avait corrompu sa voie.

Il faut conclure de là que la conservation des grandes idées morales . exige des institutions puissantes, et qu'il faut se garder d'abandonner ces idées à la mobilité de Tesprit humain, sous peine de les voir défigurées, ou même perdues.

Je dirai en outre que les institutions ne sont pas seulement nécessaires pour enseigner^ mais qu'elles le sont aussi pour appUqusr. Les idées morales, sqrtout celles qui se trouvent en opposition ouverte avec les passions, ne parviennent jamais sans de grands efforts à prendre pied sur le terrain de la pratique ; or, ces idées par elles-mêmes ne suffisent pas pour ces vastes efforts, il y faut des moyens d'action capables de relier Tordre des idées à Tordre des faits ; et c'est Tune des raisons qui expliquent Timpuissance des écoles philosophiques, lorsqu'il 8*agit d'édifier. Souvent ces écoles sont puissantes pour détruire ; il suffit pour cela de Taction d'un moment; cette action peut être facilement produite dans un instant d'enthousiasme. Mais dès que ces écoles veulent édifier, réduire leurs conceptions en pratique, elles se trouvent dépourvues d'action. Leur seule ressource est ce qu'on appelle la force des idées : or, comme les idées varient ou se modifient sans cesse, inconstance dont les écoles ellesmêmes donnent le premier exemple, il arrive que telle idée prônée naguère comme une source infail-

IIVFLUENGBS SUB LÀ GONSCIBNG£ PUBLIQUE. 73

lible de progrès, n'est bientôt plus qu'un simple objet de curiosité philosophique.

Ces dernières réflexions préviennent une objection : on alléguera la force immense dont les idées sont redevables à Faction de rimprinierie. L'imprimerie, je ne le nie pas, propage et par cela même multiplie extraordinairemeot la force des idées; mais elle est si loin de conserver, qu'on pourrait dire qu elle est le meilleur dissolvant de toutes les opinions. Qu'on mesure lorbite parcourue par Tesprit de rhomme depuis cette importante découverte, on Terra que la consommation des opinions (si Ton veut me permettre ce mot) s'est accrue dans une proportion prodigieuse. L'histoire de Tesprit humain , principalemeut depuis que la presse est de* Tenue périodique, parait être la représentation d'un drame rapide, dont les décorations changent à chaque instant, dont les scènes se succèdent les unes aux autres, permettant à peine au spectateur de saisir de la bouche de l'acteur une parole fugitive. Nous ne sommes point encore à la moitié de ce siècle, et déjà il semble que plusieurs siècles se soient écoulés, tant a été grand le nombre des écoles qui sont nées et sont mortes, des réputations qui, après s'être élevées au faite de la renommée , se sont abîmées dans l'oubli.

Cette succession précipitée des idées, loia de contribuer à accroître leur force, les affaiblit nécessairement, les frappe de stérilité. Yoiciquel est Tordre naturel dans la vie des idées : apparaître, IT. 5

yGooçle

74 G&AMTSS XXX.

se répandre, se réaliser dans une inslflution qui les représente, enfin exercer leur influ^»;e sur ks foits, aa moyen de l'institution dans laquelle elles se sont personnifiées. Or, il faut qu'à travers ees traisformations qui nécessairement exigent un certain temps, les idées conseryent leur crédit, si tant est qu'elles soient appelées à produire un résultat aTantageux. Que si les idées se succèdent les unes aux autres avec trop de rapidité , le temps manque à ees transformations successives , des idées nouvelles s'attachent à discréditer les anciennes , et les mettent hors de service. C'est pourquoi , à nulle époque, on ne s*est défié aussi justement qu*aujourd'hui de la force des idées, de la philosophie , s'il est question de produire dans Tordre moral quelque chose qui ait durée et consistance : sous ce rapport, on peut donc fort bien soumettre à controverse le profit apporté par l'imprimerie aux sociétés modernes. De nos jours on conçoit davantage , mais on mûrit moins ; ce que rintelligence gagne en étendue, elle le perd en profondeur; Fédat de la théorie contraste d'une manière lamentable avec nmpuissance de la pratique. Qu'importe que nos prédécesseurs n'aient point été aussi habiles que nous à improviser une discussion sur les plus hautes questions sociales ou politiques , s'ils ont d'ailleurs réussi à organiser et' à fonder des institutions admirables ? Les architectes qui élevèrent les monuments surprenants des siècles que nous appe<* Ions bariares^ n'ont certainement été ni aussi éru-

DE LA. JDOIfCEn DM MOEUBS. t$

dits, ni aussi cultivés que ceiix de notre temps 2 et cependant, qui aurait le courage de oaœmencer seukment ce qu'ils ont achevé? G^est là une exacte figure de ce qui se passe dans l'ordre social et politique. Rappelons- nous que le^ grandes pensées naissent plutôt de Tintuitioa que du raisonnement : dans la pratique, la réussite dépend de l'inestimable qualité appelée tact bien plus que d'une râlexiott éclairée; l'expérience enseigne fréquemment que qtd sait beaucoup voit peu. Le génie de Platon n'aurait pas été le plus propre à conseiller Solon ou Ljcurgue, et toute la science de Cicéron n'aurait point réussi à suppléer le bon sens de deux bommes gros siers comme Romolus et Numa (3).

Page 1