‹ Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec ..., Volume 2Chapitre 40 sur 78 · DES MONASTÈBES DE L'ORIENT · texte numérisé non relu

DES MONASTÈBES DE L'ORIENT

esprit, à lai donner une vive conscience de son immortalité, à rendre presque impossible un retour aux mœurs honteuses de l'antiquité, peut-être trouverait-on que le prodigieux phénomène des solitaires de VOrient a eu, dans ce changement immense, une part considérable. N'oublions pas que les grands hommes de l'Occident reçurent de là leurs inspirations : saint Jérôme vécut dans la grotte de Bethléem, et la conversion de saint Augustin se trouve accompagnée d'une sainte émulation excitée par la lecture de la vie de saint Antoine, abbé.

Les monastères qui en Orient et en Occident se fondèrent à 1 imitation de ces premiers établissements des solitaires, en furent une continuation, bien qu'avec des différences qui tiennent aux circonstances et au temps. C'est delà que sortirent les Basile , les Grégoire , les Ghrysostome , et tant d'hommes insignes, la gloire de l'Église. Si un misérable esprit de dispute, si l'ambition et l'orgueil semant des germes de discorde, n'avaient préparé la rupture qui devait priver les églises d'Orient de la vivifiante influence de la chaire romaine , peut-être les anciens monastères de l'Orient auraient-*ils servi, comme ceux de l'Occident, à préparer une régénération sociale, en formant un nouveau peuple des vaincus et des vainqueurs;

Il est évident que le défaut d'unité a été l'une des causes de la faiblesse des Orientaux. Je ne nierai pas que leur situation ne fût très -différente de la nôtre : l'ennemi en face duquel ils se trouvèrent ne ressem-

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blait nullement aux Barbares du Nord; mais je doute qu'il fût plus facile de Tenir à bout de ces derniers, qu'il ne Tétait de dominer les peuples par lesquels TOrient fut conquis. En Orient la \ictoire appartint aux agresseurs comme chez nous, mai^ un peuple \aincu nest point mort; sa défaite ne lui ôte pas tous les grands avantages par lesquels, prenant sur les vainqueurs un ascendant moral, il pourrait préparer Texpulsion, ou du moins la transformation de ceux qui le dominent. Les Barbares du Nord conquirent le midi de l'Europe, mais le midi à son tour triompha par la Religion chrétienne : les Barbares ne furent pas chassés^ mais ils se trouvèrent transformés. En Espagne, les Arabes ne purent être transformés; ils finirent par être chassés. Si rOrient eût conservé l'unité, si Gonstantinople et les autres sièges épiscopaux fussent restés soumis à Borne, comme ceux de l'Occident; en un mot, si l'Orient entier se fût contenté d*être membre d'un grand corps au lieu d'avoir l'ambition de former à lui seul un grand corps , je tiens pour certain qu'après la conquête des Sarrasins, une lutte à la fois Intel* lectuelle, morale et guerrière se serait engagée : au sein du peuple conquérant, un changement profond se serait opéré, ou bien la lutte aurait fini par repousser ce conquérant dans ses antiques déserts.

On dira que la transformation des Arabes exigeait de longs siècles; mais celle des Barbares du Nord exigea aussi des siècles. Ce grand ouvrage fut-il achevé par leur conversion au ChristianisBue? Une

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partie considérable d'entre eux étaient ariens : ils comprenaient d'ailleurs si mal les idées chrétiennes, ils trouvaient si dur de pratiquer la morale évangéliqae, que pendant longtemps il fat à peu près aussi difficile de traiter avec eux qu'avec des peuples d'une religion différente. D'un autre côté, ne perdons pas de vue que l'irruption des Barbares ne fut point un fait unique, qui, une fois consommé, ne se reproduisit plus ; il y eut pendant bien des siècles une continuité d'irruptions. Mais la force du principe religieux qui agissait dans l'Occident fut telle, que tous les peuples envahisseurs se Tirent contraints de recaler, ou forcés de se plier aux idées et aux mœurs des pays conquis par eux. La défaite des bandes d'Attila, les victoires de Charlemagne sur les Saxons et sur les autres peuples de l'autre côté du Rhin, les conversions successives des diverses nations idolâtres du Nord par le moyen des missionnaires envoyés de Borne, enfin le résultat final des invasions des Normands , et le triomphe définitif des chrétiens d'Espagne sur les Maures, sont autant de preuves décisives de ce que je viens d'établir, savoir, que rOccident, vivifié, fortifié par l'unité catholique, a eu le secret de s'assimiler, de s'approprier tout ce qu'il n'a pu repousser, ou la force de repousser tout ce qu'il n'a pu faire sien.

Voilà ce qui a manqué à FOrient : l'entreprise n'était pas plus difficile aux bords orientaux que dans l'Occident. Si l'Occident tout seul put affranchir le saint Sépulcre, l'Occident et l'Orient unis

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ne raaraient jamais perdu ; ou du moins, après la - Toir affranchi, ils l'auraient conservé pour toujours. La même raison fit que les monastères de FOrient n'eurent jamais la vitalité, l'énergie qui distingua ceux de TOccident : c'est pourquoi on les a vus s affaiblir avec le temps, sans enfanter rien qui ait pa prévenir la dissolution sociale, rien qui ait pu préparer une régénération pour la postérité. Après avoir vu dans l'histoire le brillant commencement des monastères orientaux, on ne peut considérer sans un serrement de cœur leur déclin à travers le cours des siècles. Les antiques demeures de tant d'houmies illustres par la science et par la sainteté disparaissent peu à peu, comme des feux qui s'éteignent dans un campement abandonné.

Un immense dommage dans toutes les branches des connaissances humaines fut le fruit de cet affaiblissement de rOrient. Si Ton y fait attention, parmi les grandes secousses qui ébranlaient l'Europe, l'Afrique et l'Asie, le dépôt naturel des débris du savoir antique n'était pas l'Occident, mais bien rOrient. Ce n'était pas dans nos monastères que devaient nalurellemeut se conserver, pour des âges plus tranquilles, les livres et les autres richesses intellectuelles ; ce rôle paraissait réservé aux monastères des contrées orientales, de ces plages où étaient venus se toucher et se confondre, comme sur une frontière commune, les civilisations les plus différentes. Là s'était accumulé le trésor des traditions, des sciences et des arts : dans ce vaste musée de la

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civilisation et de la culture de tous les peuples counus, devait se garder le patrimoine intellectuel des générations futures.

Il ne faut pas croire cepeudant que les monastères de l'Orient aient été complètement inutiles à Tesprit humain. La science et la littérature de T Europe se souviennent encore de l'impulsion qui leur fut communiquée par l'arrivée des précieux matériaux jetés sur les côtes d'Italie après la prise de Gonstantinople. Mais ces richesses, apportées à l'Europe par quelques hommes qu'une tempête poussait sur nos bords , n'étaient qu'une poignée de pierres précieuses sauvées d'un naufrage. Ce faible échantillon nous fait comprendre lopulence du navire qui a sombré; et cela même nous fait déplorer plus amèrement que les premiers temps des cénobites illustres de l'Orient n'aient pu se lier à nos temps par une chaîne continue. Lorsque nous voyons leurs ouvrages déborder d'érudition sacrée et profane , nous pensons avec douleur aux dépôts inestimables qui devaient se trouver entre leurs mains.

Malgré les tristes réflexions que nous a suggérées le schisme de l'Orient, il faut donc convenir que 1 influence des monastères orientaux a été d'une extrême utilité pour la conservation des connaissances. Les Arabes, au temps de leur fortune, se montrèrent intelligents et cultivés; l'Europe, sous plusieurs rapports, leur doit de notables progrès. Bagdad, Grenade, au moyen âge, sont deux centres de mouvement intellectuel et d'art qui ne servent pas peu II. 15

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à diminuer le sombre effet des barbaries de Vlslaroisme; ce sont deux brillantes images au milieu d un tableau effrayant. S'il était possible de suivre rfaistoire du développement intellectuel chez les Arabes à travers les catastrophes de l'Orient, peutêtre trouverait-on, dans les connaissances mêmes des peuples qu'ils avaient conquis ou détruits, Torigine d'une grande partie de leurs progrès. Ce qu*il y a de certain, c'est que leur civilisation propre ne contient aucun principe favorable au développement de Fintelligence ; nous en avons la preuve dans leur organisation religieuse et sociale, et dans le peu de résultats obtenus par eux après tant de siècles d'un établissement paisible au milieu des pays conquis. Tout leur système, par rapport aux lettres et à la culture intellectuelle, s'est formulé dans cette stupide parole sortie de la bouche d'un de leurs chefs an moment où il condamnait aux flammes une bibliothèque immense : « Si ces livres sont contraires « au Coran, on doit les brûler conmie pernicieux ; « s'ils ne lui sont pas contraires, on doit les brûler « comme inutiles. »

Nous lisons, dans Pallade, que les moines d'Egypte ne se contentaient pas de travailler à des objets simples et grossiers, ils s'adonnaient à toute sorte de travaux. Ces milliers d'hommes sortis de toutes les classes et venus de tous les pays durent apporter au désert un trésor considérable de connaissances. On sait où peut atteindre l'esprit de l'homme livré à lui-même, dans la solitude, et appliqué à une oc-

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cupatîon fixe : aussi peut-on conjecturer avec quelque fondement qu'une grande partie des notions rares sur les secrets de la nature, sur les propriéte's de certaines substances, sur les principes de quelques sciences et de quelques arts, connaissances qui formaient le patrimoine des Arabes au moment de leur apparition en Europe, n'étaient autre chose que des débris d antique science recueillis par eux dans des pays autrefois inondés d'hommes venus de diverses régions. Tl faut se rappeler qu'au temps où l'Espagne, le midi de la Gaule, Tltalie, le nord de l'Afrique et toutes les îles adjacentes à ces divers pays se voyaient ravagés par les premières invasions des Barbares du Septentrion, l'Orient devint un refuge, un asile où accoururent tous ceux qui pouvaient entreprendre le voyage. Les trésors de la science de l'Occident s accumulèrent ainsi dans ces régions. Cette émigration de toutes les contrées occidentales a pu contribuer d'une manière extraordinaire à faire refluer vers l'Orient les restes de l'antique savoir, qui nous sont parvenus plus tard transformés, défigurés par la main des Arabes.

Désabusés profondément des illusions du monde par une longue suite d'infortunes, les malheureux sentaient se fortifier dans leur cœur le sentiment religieux : les fugitifs accourus dans TOrient écoutaient avec une vive émotion les accents du solitaire de la grotte de Bethléem. Une grande partie des réfugiés se retiraient dans les monastères, où ils trouvaient à la fois des secours pour leurs misères et des

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consolations pour leur âme ; il en résulta, dans les monastères de l'Orient, une plus grande accumulation de renseignements pre'cieux et de connaissances. Si la civilisation européenne achève un jour de se rendre maîtresse des contrées qui gémissent sous le joug musulman, peut-être sera-t-il donné à Thistoire d ajouter à ses travaux une belle page , lorsque, à travers l'obscurité des temps et au moyen des manuscrits que la curiosité ou le hasard feront découvrir, elle aura cherché le fil qui peut rattacher la science des Arabes à celle de l'antiquité. La suite des transformations sera dévoilée , et on comprendra comment il a pu se faire que la science des fils d'Omar présente à nos yeux le cachet d'une origine distincte. Les archives de r£spagne contiennent, en fait de documents relatifs à la domination des Sarrasins, des richesses dont on peut dire que l'exploitation n'est pas même commencée ; peutêtre y trouverait-on quelques lumières sur le point que nous venons de signaler. Sans aucun doute, il y a là matière à des investigations curieuses, qui nous feraient mieux connaître les deux civilisations, mahométane et chrétienne, si différentes l'une de l'autre.

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