XII. — Consulte du Conseil privé sur les hérétiques de Oour
(8 mai 1750).
Un grand nombre d'habitants de Dour semblent pencher vers les doctrines de la tiéforme, mais très peu en font ouvertement profession. — Renseignements fournis sur ces individus. — Mariages célébrés par des ministres protestants. — Sentences rendues par rOUicialilé de Cambrai. — Gilles Laurent est le principal fauteur de l'hérésie dans la commune. — La législation en matière religieuse. — Prudence nécessaire dans son application. — Gilles Laurent doit être puni comme perturbateur du repos public. — Son châtiment sera d'un salutaire exemple. — Conduite à tenir à l'égard de Stiévenart.
« Monseigneur (^),
» Son Altesse Royale nous a remis, par son décret du 20 du mois dernier, les informalions tenues sur l'hérésie au village de Dour par le conseiller du Conseil du Hainaut Secus, et par le conseiller-avocat de Sa Majesté Zomberghe, ainsi que l'avis qu'ils ont rendu sur la matière, et que nous rejoignons ici.
(■<) Le 20 avril, le prince Charles de Lorraine envoie ce rapport au Conseil privé avec demande d'avis.
(2j Le marquis de Botta Adorno, ministre plénipotentiaire.
» Il en résulte que vraisemblablemeni une bonne partie des habitants de ce village penche du côté des erreurs de la religion prétendue réfornnée : cette présomption se lire de la déposition de plusieurs témoins, qui alleslenl que lorsque, dans la chaire, le prédicateur parle du purgatoire ou de quelques livres reconnus pour héréli(iuos, il s'élève dans rassemblée des murmures et des bruits sourds, qui marquent le mécontentement de quelques-uns des auditeurs.
» Ce fait, comme nous venons de le dire, se trouve attesté par plusieurs témoins, mais ils assurent tous qu'ils n'ont pu reconnaître personne en particulier et qu'ils ne sauraient désigner ceux de qui le bruit partait, ce qui est assez singulier.
» Au reste, il n'y a dans Dour que cinq ou six personnes qui fassent ou aient fait ouvertement profession de la prétendue Réforme, savoir, Etienne Lejeune, Gilles Laurent, Victor Lejeunc, Pierre Stiévpnart, Jacques Derveaux et un nommé Macaire De Hon, qui est du village de Warquignies.
» Toutes ces personnes sont nées dans le sein de l'Église catholique et élevées dans sa Religion
» L'on ignore depuis quand Etienne Lejeune s'est livré à l'erreur, mais il est constaté qu'après avoir été l'un de ses principaux partisans, il s'est réconcilié depuis peu avec l'Église catholique, ei a fait publiquement son abjuration.
» Victor Lejeune, protestant depuis 5 à (> ans, s'est avisé d'aller se marier au Sas-de-Gand, en novembre \ 748, avec la nommée Marie Saussez, habitante de Dour, et qui professe encore la religion catholique, quoi qu'elle n'ait pas fréquenté la paroisse depuis le jour de Pâques 1749. Leur mariage a été célébré devant un ministre wallon, et en présente du .Magistral. Gel homme vient pareillemenl de se réconcilier avec l'Église catholique, et son mariage a été réhabililé.
» Pierre Stiévenarl, aussi prolestant depuis cinq à six ans, s'est marié à Tournai le 42 octobre 1749, devant un ministre protestant, avec la nommée Jeanne Laurent, habitante de Dour, qui est encore catholique.
» L'olïieial de Cambray, par deux semences du 30 janvier dernier, a déclaré ces mariages nuls, et la cohabitation concuhinaire, il a excom-
munie en même temps les quatre personnes intéressées, les a condamnées à faire amende honorable devant la porte de l'église de Dour, el leur a ordonné en outre de se séparer dans les vingi-qualre heures de la signification, à peine que le secours du bras séculier serait demandé. Son Altesse Royale, par sa dépêche du 21 février dernier, a tenu en suspens l'exécution (le cette sentence, qui même n'a pas encore été signifiée.
» Gilles Laurent est accusé par les informations d'être le principal auteur des mauvais sentiments qui se sont glissés dans Dour.
» Dès l'an 1734 il avait déjà été poursuivi pour cause d hérésie, et ayant fait alors une abjuration que l'événement a prouvé n'avoir été que feinte, il a recommencé à professer ses erreurs au commencement de la dernière guerre.
» C'est chez lui que se tiennent, presque tous les dimanches, des assemblées où on lit la Bible de Genève et les Psaumes de Clément Marol, el c'est lui qui a conduit Victor Lejeune et Pierre Stiévenart au Sas-de-Gand, pour s'y marier.
» Il ne fait aucune sorte de mystère de sa créance. Il professe ouvertement tous les dogmes des Protestants, el il y en a ajouté un de sa façon, savoir que les âmes, à leur séparation d'avec le corps, entrent dans un étal d'assoupissement, dans lecpiel elles doivent demeurer jusqu'au jour du dernier jugement, et qu'alors elles seront éternellement heureuses ou éternellement malheureuses.
» En un mol, c'est lui qui est visiblement le principal fauteur de l'hérésie, et il est prouvé préparatoirement par les informations, que, dans nombre d'occasions, il a lenu des discours impies, irréligieux, et scandaleux, tant dans des cabarets, que dans d'autres endroits publics et particuliers.
» Quant à Jacques Derveaux et Macaire De Hon, du village de Warquignies, ils sont accusés d'avoir fréquenté les assemblées chez Gilles Laurent, sans qu'il paraisse jusqu'ici qu'ils aient commis d'autres scandales.
» Toutes ces circonstances ayant été attentivement pesées et examinées, nous observerons (|ue, suivant les lois de l'État, il n'y a que la seule Religion catholique, dont l'exercice public .-oit toléré dans ce païs. S'il était question d'anciens prolestants qui, de père en fils, ou du moins depuis forl longtemps
auroieni élé attachés à Terreur, on pourroil fermer les yeux sur leur créance et dissimuler leur aveuglement, mais il s'agit ici de gens nés dans le sein de l'Église catholique et élevés dans sa Religion, dont ils ont apostasie.
» A ne consulter que les lois établies, il seroit dans l'ordre de faire poursuivre juridiquement tous ceux qui se trouvent dans ce cas, mais nous considérons que si Voire Excellence se déterminoit à faire de celle poursuite une affaire générale, elle pourroil devenir extrêmemenl bruyante, et attirer de mauvais traitements aux Calholiques qui demeurent dans des pays voisins, sous la domination de puissances protestantes.
» Mais ces motifs de ménagement qui portent à empêcher une poursuite générale ne doivent pas, ce nous semble, engager Votre Excellence à dissimuler les excès et la conduite peu mesurée du nommé Gilles Laurent.
» Il est constaté préparatoirement par les informations que cet homme a tenu des discours également scandaleux et impies, que tous ses procédé* tendent à la séduction, et qu'il ne se cache point du tout sur les assemblées illicites qui se tiennent chez lui.
» Il résulte de tout cela qu'outre le crime d'apostasie, le scandale dont il s'esl tant de fois rendu cou[)able, doil le faire regarder comme un perturbateur du repos public, que le bien-êlre de la société ne permet pas de laisser impuni.
» Nous estimons donc qu'il pourrait plaire à Voire Excellence décharger le Conseiller-avocat de Sa Majesté de lui faire son procès, à l'effet de le faire châtier pour les faits dont on le charge, et surtout pour le scandale public (pi'il a donné, tant par ses discours que par d'autres procédés.
» Nous entrevoyons assez, par la représentation du Conseil de Hainaul du 17 février dernier, ainsi que par l'avis des deux commissaires nommés par Son Altesse Royale, que la première provision de justice contre Cilles Laurent sera une prise de corps, et que la peine à laquelle on le condamnera ira à un bannissement perpétuel.
» Il y a tout lieu de se promettre que le châtiment de cet homme en imposera à ses sectateurs, qui sont tous pauvres et misérables ouvriers, sans appui et sans inslruction, et dont l'ignorance a rendu la séduction très aisée.
AU XVm« SIÈCLE. — NOTES ET DOCUMENTS. III
» Nous nous le persuadons d'aulant plus, que PArchevôque de Ombrai vient de placer dans la paroisse de Dour un coadjuteur vigilant et éclairé pour suppléer aux devoirs du curé, qui, depuis longtemps se trouvait hors d'état de remplir les fonctions de son ministère.
» I-es deux commissaires du Conseil de llainaut pensent (pi'il suffira d'instruire le procès à Gilles Laurent seul, et que Stiévenart, intimidé par l'exemple, prendra le parti de la soumission, et fera soienniser son mariage en face de l'Eglise.
» Nous considérons néanmoins que depuis que le juge ecclésiastique a déclaré ce mariage nul, il pourrait être dangereux de fermer les yeux sur la cohabitation de Stiévenart avec la nommée Jeanne Laurent — quoi(|ue ces deux |)ersonnes se croient d'ailleurs bien légitimement unies — et qu'il convient de faire au moins quel(|ue démarche, (|ui, en montrant à Stiévenart le chemin de la réconciliation, lui fiisse voir à découvert les inconvénients auxquels une opiniâtreté déplacée pourrait l'exposer.
» Dans cette vue, nous estimons que Votre Excellence pourrait faire connaître au Conseil de Hainaul, qu'au moment même qu'on exploitera contre le nommé Gilles Laurent la première provision de justice qui aura été décernée à sa charge, on signifie à Stiévenart la sentence de l'Official de Cambrai du 30 janvier dernier, à l'elTet de quoi il conviendra que le Conseil de Hainaut fasse connaître audit Oflicial le jour et l'heure auxquels les exploitations devront se faire.
» Il est vraisemblable que le décret de prise de corps, qui sera exploité contre Gilles Laurent, en imposera à Stiévenart, et l'engagera à se soumettre à la sentence, en se séparant dans les vingl-(|ualre heures de Jeanne Laurent.
» Mais, si contre toute attente, il se déterminait à persister dans cette cohabitation, nous estimons que le Conseil de Hainaut pourrait être chargé de nous en informer après l'écoulement d'un terme de huit jours, à l'elTel d'y être ultérieurement disposé.
» On pourrait aussi charger le Conseil de ILiinaut de nous rendre comple de l'issue qu'aura l'afïaire de Gilles Laurent, et des elfets qu'elle aura produits dans la paroisse de Dour.
» Nous nous en remettons au reste à ce qu'il plaira à Voire Excellence d'y disposer. »
Ainsi avisé au Conseil privé de Sa Majesté tenu.
Bruxelles le 8 mai 1 750.
{S.) Steekhaulï; Bollaert.
En marge : je nio conforme : (S.) B. [Botta] ; A. [AnoR^o].
Archives du Royaume à Bruxelles. Conseil privé, reg. f.ux consultes, t. LXVII.
XIII. — Ordre du marquis de Botta Adorno au Conseil de Hainaut de faire le procès de Gilles Laurent de Dour (16 mai 1750).
« Au Conseil de Hainaut,
« Antoine Olloii, marquis de Botta Adorno, etc.
» Ayant eu ra|)porl des informations qui ont été tenues par difTérents commissaires de voire corps sur le fait de Tliérésie dans la paroisse de Dour, ainsi que de l'avis rendu sur la matière, à Son Altesse Royale, par les conseillers de Secus el de Zornberglie, ce dernier Avocat de Sa .Majesté, Nous vous faisons la présente, de l'avis du Conseil privé de Sa Majesté, pour vous dire que le nommé Gilles Laurent, ayant donné publiquement du scandale, tant par des discours impies et irréligieux que par les assemblées illicites qui se tiennent chez lui, et par d'autres procédés également répréhensibles. Nous voulons que le Conseiller Avocat de Sa Majesté lui fasse son procès sur tous les faits résultant des informations, à l'effet de le châtier comme il appartiendra en justice.
» El vous nous informerez dans son temps de l'issue qu'aura eue celte poursuite, ainsi (|ue des ortVls qu'elle aura produits dans la paroisse de Dour.
» Nous espérons (|ue le châtiment de cet homme, qui est visiblement le principal fauteur des mauvais sentiments qui se sont répandus dans la
paroisse, en imposera à ses sectateurs, dont l'ignorance a pu rendre la séduction fort aisée.
» Cependant, comme il ne convient pas de fermer les yeux sur la cohabitation du nommé Pierre Siiévenart avec Jeanne Laurent, c'est notre intention qu'an moment même qu'on exploitera contre Gilles Laurent la première provision de justice qui aura été décernée à sa charge, l'on signifie à Stiévenarl la sentence de l'Olïicial de Cambrai du 30 janvier dernier, à l'effet de quoi il conviendra (pie vous fassiez connaître au même Officiai le jour el l'heure auxquels les exploitations devront se faire, el vous nous informerez, après l'écoulement de huit jours, à compter de celui de la signification, si Siiévenart et la fsicj Laurent ont cessé leur cohabitation, afin que nous puissions ensuite y disposer ultérieurement. »
Archives du Royaume à Bruxelles. Conseil privé, cart. 707.
XIV. — Dépêche du Conseil de Hainaut au Ministre plénipotentiaire des Pays-Bas (4 juin 1750).
Le Conseil instruit le procès criminel de (Jilics Laurent, détenu. — Stiévenarl et Jeanne Laurent se sont séparés et feront procéder à leur mariage par l'Eglise calliolique.
« MONSEIGNEIU,
o Nous avons fait saisir, le 24 n)Ri dernier, Gilles Laureitt, habitant de Dour, détenu acluollemont au chàlel de celle ville, à qui nous instruisons la procédure criminelle.
» Et en exécution du décret de Votre Excellence, du 16 paravani, il a été ordonné, le dit jour 24- mai, de la part de l'Onicial de Cambrai, à Pierre Sliévenart et à Jeanne Laurent de se rendre le lendemain en cette ville, chez le Doyen de Chrétienté, pour èlre présents à la prononciation de la sentence dudit Officiai, portée à leur charge, le 30 janvier paravant, ce qui s'est effectué, présent ledit Stiévenarl, ladite Laurent, qui est enceinte, ne s'y était point trouvée.